Part 10
Une fois le Kara-Kiz franchi, il n’y a plus la moindre trace de sentier, et par une chaleur écrasante dans cette étroite vallée, nous avançons avec des peines inouïes, tantôt sur l’herbe lisse sans point d’appui, tantôt sur les éboulis où l’on s’abat à chaque instant. Rachmed et son cheval roulent durant une dizaine de mètres, sans autre inconvénient que quelques meurtrissures.
Aussi le chemin ou plutôt l’absence du chemin de Kara-Kiz lui servira dorénavant de point de comparaison, et souvent il dira:
«Maître, cela vaut mieux que le Kara-Kiz.» Ou bien: «C’est comme au Kara-Kiz.»
Le Kara-Kiz que nous longeons vient du nord, à travers un désert pierreux. En haut des roches, des perdrix nous narguent de leurs cris d’appel. Nous quittons les bords de la rivière et faisons un coude droit vers l’est dans une gorge sauvage. Nous bivouaquons sur des plaques de pierre colossales tombées à plat et unies comme des tables. On pourra s’y étendre à l’aise pour dormir. A notre gauche coule un torrent qu’on appelle Kizil-Kouich en langue turque. Bien que nous interrogions un Tadjik, ses dénominations géographiques ne sont pas en dialecte persan. Cette région n’est guère fréquentée que par les nomades kara-kirghiz, et il en a appris le nom à leur contact. Le nom du premier campement n’était pas turc.
Remarquons que le Kirghiz, ayant le sens topographique et l’œil de l’artiste, désigne volontiers les différents aspects du pays par des noms indiquant la forme ou la couleur. Là où le Tadjik juge à propos de conter une légende, le Kirghiz dit: «Montagnes noire, blanche, en forme de coupole, etc.»
Mais le soleil va se coucher, la température baisse subitement, il sera bon d’amasser du combustible. Personne d’entre nous qui ne soit accablé de fatigue et n’ait déjà apprêté son gîte pour la nuit. Vite qu’on fasse cuire le souper; on tombe de sommeil.
Mais un des montagnards m’appelle, et faisant un geste de la tête: Ahou, dit-il. Et en effet, sur les crêtes d’en face, à environ deux cents mètres au-dessus de nous, quatre belles chèvres sauvages regardent. Le soleil les éclaire par en bas, et elles semblent colossales. Je prends vite mon fusil, saute à cheval avec un montagnard en croupe qui me montrera le chemin. Nous traversons le torrent, laissons le cheval en liberté, et partons d’un bon pas en examinant le terrain. De nombreuses traces sont apparentes, et les ahous ont tracé un sentier qui descend à la rivière. Elles le suivent lorsqu’elles viennent boire matin et soir. Plus haut, une vasque bien abritée du soleil leur a servi évidemment de buen-retiro pendant la chaleur de l’après-midi. Les corps pelotonnés pour le sommeil, à la longue, ont creusé des «cuvettes». Le gibier est toujours en vue; j’emboîte exactement le pas au montagnard qui marche avec précaution. Encore quelques mètres d’ascension, et je pourrai coucher en joue les belles chèvres.
Quel joli coup de fusil! Jamais l’occasion ne s’est présentée aussi belle! Telles sont mes réflexions. Mais l’arbuste que mon compagnon tenait en se hissant, casse. Il tombe sur moi, je tombe, et nous voilà tous deux glissant à plat ventre sur les pierres qui roulent avec bruit; nous nous accrochons à une saillie, recommençons la montée, mais sans espoir aucun de réussite: notre chute aura certainement donné l’éveil aux ahous, bien qu’ils ne nous aient point vus.
Arrivés près du sommet, nous nous dissimulons derrière un rocher et tendons le cou: les chèvres ont disparu; pas un animal, pas un oiseau n’est visible; il n’y a que les montagnes nues qui vont s’affaissant par degrés vers le soleil couchant; elles forment un cirque avec une gorge sombre dans le bas. C’est une solitude parfaite, telle qu’on la rêve dans un cauchemar, quand on s’agite avec la sensation d’un isolement complet d’où il serait impossible de sortir.
Il fait nuit quand nous rentrons au bivouac, plus harassés, plus affamés que jamais. La pierre nous paraîtra le sommier le plus élastique.
A Kizil-Kouich, le baromètre marquait 5,300 pieds. C’est à pied que nous poursuivons notre route le lendemain, par un défilé très-étroit, avec des rochers à droite et à gauche, et des blocs obstruant le sentier.
Notre bivouac est déjà hors de vue, quand Rachmed, à qui j’ai recommandé de chercher des reptiles, et qui marche à côté de moi, me montre une vipère dormant en cercle. Sans hésiter, il la saisit par le cou; elle se tord, montre les crocs. De la main qu’il a libre il tire de sa poche la petite gourde contenant le tabac en poudre dont il a coutume de remplir sa bouche, et en verse une pincée dans la gorge de la vipère. Elle tressaille, puis devient roide, car la nicotine l’a rapidement empoisonnée. Aux crocs pointus, aux maxillaires puissantes, nous reconnaissons une variété fort dangereuse. Je fais observer au brave Rachmed qu’il a commis une imprudence, qu’il risquait d’être mordu, qu’il doit s’abstenir dorénavant de prendre ces animaux avec ses doigts. Mais Rachmed s’étonne de ma remarque.
«Qu’ai-je à craindre? fait-il, tu lis dans les livres, tu connais des remèdes à tout, et tu me guériras tout de suite, parce que je suis un bon serviteur; avec toi, je n’ai rien à craindre. Tu lis dans les livres!»
Voilà un argument en faveur de l’instruction obligatoire.
Tirant les chevaux, poussant les ânes, suant, trébuchant, après avoir trouvé de la neige à 6,000 pieds, nous atteignons enfin un bel alpage à 7,150 pieds. Le versant qui regarde le midi est tapissé d’herbe, mais il reste encore de la neige dans le creux des ondulations abrité du soleil. Cette région est beaucoup plus froide que le Kohistan, où deux mois plus tôt, à la même altitude, la neige avait disparu complétement.
Cette place convient à une halte. Tandis qu’on allume le feu, on cherche de l’eau pour le thé. On n’en voit nulle part, on en trouvera au bas des thalwegs ou bien dans le lit tracé par le cours des ruisseaux maintenant à sec. On déplace les pierres amassées sur les plates-formes où l’eau tombant brusquement en cascade a creusé de petits réservoirs. C’est là que sont cachés les quelques litres d’eau qui nous sont nécessaires, et point n’est besoin de recourir à la neige gisant plus loin.
La passe menant à la vallée d’Anaoulgane est à 7,420 pieds. En face au nord-est, sur la rive gauche de la rivière, s’allonge le sentier aboutissant à une autre passe nommée Tourpakbel, d’où l’on descend dans la vallée du Talas. Puis à l’est, deux glaciers montrent leur front de chaque côté d’un pic; un des affluents de l’Anaoulgane en découle. L’eau qui roule au bas de notre campement est blanchâtre; c’est la preuve qu’elle sort d’un glacier. Nous allons nous en assurer le lendemain.
Sautant de rochers en rochers, car la rive gauche en est semée, nous partons bien décidés à aller jusqu’au bout. Le guide, presque un vieillard, nous précède en sautillant sur ses jambes sèches. Les fleurs sont rares, et partant les insectes; quelques mouches, des papillons décolorés, des fourmis, deux ou trois variétés de coléoptères, une sauterelle émigrant avec sa femelle sur le dos, mais pas un seul oiseau. Cette contrée n’est guère habitable. La berge devenant abrupte, nous suivons le milieu de la vallée où le torrent se ramifie à travers les rochers, sur lesquels nous posons le pied. Étant partis le matin, nous sommes dans l’après-midi au front de l’ancienne moraine du glacier ouest de l’Anaoulgane. En voici encore quatre qui forment avec le premier un demi-cercle tout blanc, ayant son extrémité au nord-est, et rompu par des pics sombres.
Le soir, nous retrouvions nos gens campés un peu plus bas que le point où nous avions dormi la veille. Ils étaient installés sous un bloc énorme, qui donne son nom de Tchatyrtach (tente de pierre) à cette région. Les Kirghiz l’avaient habité quelques jours auparavant.
Le lendemain, nous voyons, en aval du Tchatyrtach, des empreintes de sangliers. Dès l’aube, toute la bande est venue boire, a piétiné la rive humide.
Nous traversons l’Anaoulgane, à quelques kilomètres de sa confluence avec le Pskême. L’eau est profonde et rapide; à moins de précautions, nos bagages seront mouillés. On décharge les ânes, on place un bât sur le cheval qui a les jambes les plus hautes; sur le bât on met du feutre plié en quatre, et l’on a une sorte de piédestal où l’on posera les objets qu’il importe de conserver secs. Moitié des hommes reste d’un côté pour charger; moitié se met à l’eau, et va de l’autre. Une longue corde est attachée au passeur afin de pouvoir le diriger et le soutenir au besoin, mais il s’acquitte de sa besogne avec une intelligence telle que d’un geste on le guide; il va et vient, trouvant du premier coup le gué, et le suivant sans broncher.
Quant aux bourris, on les hale, car l’exiguïté de leur taille les oblige à nager, et ils sont à la discrétion des flots, le courant étant très-impétueux. Leur corps disparaît complétement dans l’onde bourbeuse, leur tête paraît s’en aller à la dérive, telle une épave aux mâts couchés sur le flanc, que figurent mal les vastes oreilles. Le soleil qui nous sèche éclaire du même coup cette petite opération, et les hommes solides, au torse nu, ont bon air, soit qu’ils attendent, immobiles comme des bronzes, soit qu’ils roidissent leurs muscles par un effort. Rachmed, qui ferme la marche, exécute un plongeon involontaire, mais il ne lâche point la corde, et le cheval passeur le tire sur le dos. Rachmed rit, tout le monde rit, on charge à nouveau, et l’on descend la rivière. Les pierres rendent la marche fatigante, mais les arbres fruitiers à l’état sauvage, les noyers, les pommiers laissent pendre des branches, lesquelles branches portent des fruits que l’on cueille en se dressant sur les étriers, et la route paraît sensiblement plus agréable. Après plusieurs jours de viande salée, des pommes, même sauvages, sont un régal délicat.
De la vallée de l’Anaoulgane, nous gagnons ensuite par un plateau le bas de celle de Karakiz aux berges couvertes de genévriers. Nouvelle traversée, nouvelle montée pénible, puis descente vers Pskême, où nous étendons notre feutre dans la même cour.
Au réveil, nos hommes se rasent, font toilette, revêtent des chemises blanches pour deux raisons, d’abord parce que ces soins de propreté leur sont indispensables, ensuite parce qu’aujourd’hui 25 août est le premier jour du mois de chewal. Durant le précédent qui est celui de ramadan, les musulmans doivent observer le jeûne. Le temps du ramadan étant comparé au carême de nos catholiques, le premier jour de chewal correspond à peu près à notre Pâques. La rupture du jeûne est une grande solennité religieuse dans ce pays; aussi, dit Rachmed, qui paraît très-bien disposé, «on va s’amuser un peu».
Nos serviteurs n’ont, il est vrai, pas suivi les prescriptions du Coran, mais ils ne manquent pas de se réjouir comme leurs coreligionnaires plus dévots. Au fait, après qu’ils ont supporté patiemment les fatigues d’un voyage ne les intéressant aucunement, un peu de flânerie leur est chose due.
Cette coutume d’honorer la Divinité en changeant de chemise est tout européenne. Comme vous savez, c’est le seul acte par lequel bien des gens célèbrent le dimanche, jour du Seigneur. Mais voici d’autres particularités qui sont également occidentales.
Les petits-fils du brave homme qui nous offre sa cour pour bivouaquer, viennent le saluer. Ils sont vêtus d’un habillement neuf qu’on leur a acheté à l’occasion du Baïram. Le grand-père leur donne quelques poignées de fruits secs, de noix, de pistaches, qu’ils emportent dans le pan de leur robe. Ils vont les casser avec une pierre et manger en compagnie de jeunes camarades. Un cousin arrive en écoquillant un œuf teint, il en a d’autres en réserve dans sa ceinture de cotonnade. Il en prend un à main pleine de la main droite, car la gauche est réservée aux gestes vils; il l’approche de sa bouche, souffle les joues gonflées; son vis-à-vis l’imite, et ils cognent les œufs l’un contre l’autre, comme il me souvient d’avoir fait dans mon enfance. L’œuf cassé change de propriétaire.
Les adultes ont mis leurs plus beaux habits, et se réunissent pour boire le thé, manger des fruits secs, «des œufs de Pâques». Les femmes sont réunies dans les cours des maisons; tandis que les vieilles grignotent un fruit sec, les jeunes dansent et tapent le tam-tam ou chantent d’une voix criarde. Kirghiz et Tadjik courront la chèvre de la journée.
Vers midi, des cavaliers arrivent de tous côtés; ils se réunissent près de notre bivouac, sur un tertre au pied duquel une terrasse s’étale jusqu’à la rivière. C’est l’hippodrome un peu resserré de Pskême. De jeunes Kirghiz passent n’ayant que la chemise à manches larges et courtes dans le pantalon de cuir jaune, et au sommet de la tête fraîchement rasée, le tépé conique. Ils montent des chevaux de peu d’apparence, maigres, à la jambe sèche. Ils vont courir la chèvre en présence de leurs aînés qui les suivent, moins sommairement vêtus, car ils ne seront que spectateurs. Tous sont petits, trapus, vigoureux, avec des faces larges, la barbe claire du Mogol. Ils s’arrêtent et forment des groupes.
Il vient ensuite des Tadjiks, montant des chevaux de même race, mais plus forts et mieux nourris. Eux-mêmes sont plus soigneusement vêtus que leurs adversaires; quelques-uns ont le khalat de soie enfoui dans le tchalvar. Ils sont d’une taille plus élevée, ont la barbe noire et fournie. Enfin le Kourbachi arrive, traînant une chèvre récemment tuée.
Immédiatement, les concurrents se rassemblent en demi-cercle, les autres se massent à l’écart. Le Kourbachi pose l’enjeu à terre, le touche du bâton, se retire. Aussitôt le demi-cercle se referme, les chevaux sont pressés les uns contre les autres, les cavaliers les excitent du geste, de la voix, du talon, car il faut s’approcher de la chèvre et la saisir à terre. L’un se baisse, le corps penché jusque sous la selle, cramponné à la crinière, la main près du sol; son voisin le heurte, l’obligeant à se remettre en selle sans avoir pu rien saisir. Ce sont des chocs, des bousculades, des poussées violentes; vingt fois ils perdent l’équilibre, vingt fois le reprennent avec la vivacité du chat; les cris, les coups de fouet, retentissent à travers le piétinement. Un Tadjik colossal au khalat bleu tient la chèvre, il s’efforce de se dégager, de fuir; un autre la saisit par une patte, à eux deux ils font une trouée, et s’échappent tirant chacun de leur côté. Le Tadjik au khalat bleu l’emporte, il passe la chèvre sous sa jambe gauche, la retenant de la main droite, et de la main gauche fouettant son cheval, il part à fond de train. La masse des cavaliers donnant la chasse au fuyard disparaît dans une nuée de poussière.
Les Kirghiz d’âge mûr se tiennent à cheval dans un coin du champ de course. Les Tadjiks de Pskême, hommes, vieillards, enfants, considèrent le spectacle assis à terre, le dos à la muraille des maisons et à l’ombre. Seules, les femmes kirghiz s’exposent à la vue des hommes, le visage découvert; elles paraissent s’intéresser vivement aux lutteurs, les suivant attentivement du regard.
La plupart des femmes tadjiks sont restées dans le village; leurs chants désagréables arrivent jusqu’à nous; quelques-unes regardent par les portes entre-bâillées.
Cependant, voici les coureurs qui reviennent au galop; le Tadjik penché sur le cou du cheval les précède, la tête tournée vers les poursuivants. Lorsqu’il est près de nous, trois Kirghiz nouveaux venus,--trois frères, le plus jeune âgé d’environ dix-sept ans, l’aîné de vingt-deux ou vingt-trois ans,--au cou de taureau, larges d’épaules, herculéens, se jettent en travers du vainqueur. Ils gênent sa marche, l’arrêtent. L’aîné saisit à deux mains une patte de derrière et tire, les jambes nouées au cheval, le fouet entre les dents. Le Tadjik tient bon. Les veines jugulaires du Kirghiz gonflent à éclater, les frères fouettent son cheval, on entend craquer les os de la chèvre, le Tadjik lâche prise, l’autre, poussant un cri rauque de triomphe, détale avec sa proie. Et la chasse continue.
Il y a des incidents. Tel est désarçonné, sa selle a tourné; tel tombe, une sangle ayant éclaté; à un autre on arrache un étrier, à celui-ci on casse sa bride; beaucoup sont jetés à terre, mais ils tombent sur leurs pieds, les Kirghiz étant extrêmement agiles. Il est probable que la chèvre restera à un Tadjik montant un vigoureux et rapide cheval pie. Cela est fatal; ces Kirghiz insouciants du butin courent par divertissement, luttent par un besoin de dépenser leur vigueur. Leurs adversaires de l’autre race, au contraire, emploient la ruse et l’adresse, visant surtout le profit, et ils ménagent leurs forces, autant que les autres les prodiguent. Finalement, un Tadjik parvient à tourner deux fois autour de la piste, sans être atteint, grâce à ses congénères qui assuraient sa fuite; il jette la chèvre, le Kourbachi la touche du bâton, et la lui adjuge.
La foule des concurrents se disperse, chacun retourne chez soi, en essuyant de sa manche son front ruisselant de sueur. Les Kirghiz des aouls éloignés vont sous la yourte de leurs amis bavarder, boire du koumis, manger du mouton rôti, chanter en s’accompagnant du tchertmek, et demain matin ils gagneront les pâturages, très-contents des réjouissances de la veille.
Depuis des siècles, les gens de race turque ou mogole, comme vous voudrez, sont amateurs de jeux violents, et lorsqu’un chef habile sait les entraîner, ils montent à cheval dans la saison de l’herbe et vont piller les tribus voisines ou les peuples lointains. Maintes fois ils ont abandonné la vie paresseuse du nomade et couru les aventures du côté de l’occident et de l’extrême orient. Jamais ils n’en ont tiré grand profit. Maintes fois Touran a lutté contre Iran: et quoique plus faible, Iran finissait par manger la chèvre, accumulant des capitaux et prêtant à son maître. Aujourd’hui encore, les gens de langue iranienne sont les marchands, sont les plus riches, et ils ont au front l’inquiétude des thésauriseurs.
Quant aux fils de Touran, ils ont la même insouciance du lendemain, le même contentement de peu, la même verdeur de jeunesse qu’aux temps où, comme des enfants terribles, ils allaient pousser une pointe jusqu’aux bords de la Loire, bivouaquer près de Ravenne, ou faire manger une musette d’orge à leurs chevaux dans le palais des empereurs de Chine. Voilà très-longtemps qu’ils chevauchent dans les plaines, depuis le Kamtchatka jusqu’à la Touraine, ne gardant rien, laissant aux autres la chèvre qu’ils ont courue.
Le soir du Baïram, nous allons coucher dans un aoul situé sur le chemin du Tchotkal. Toute la nuit, le vent souffle du sud-ouest; il gémit, et personne n’entend les chiens qui se glissent dans notre yourte et mangent impudemment la moitié d’un mouton suspendu à portée de la main, que nous devions emporter comme provision de route.
On part par la pluie et le vent. A Pskême, Rachmed a trouvé l’occasion de gagner quelques tengas, en revendant un manteau de bure qu’il avait acheté dans le Yagnaou. Mal lui en a pris, car il n’a plus de vêtements imperméables, et il est trempé jusqu’aux os. Il reçoit gaiement l’averse et se coiffe d’un seau de toile, en manière de parapluie. La pente est roide, son bidet penche la tête, lui-même se replie en arrondissant le dos, baisse le nez, et il offre l’image très-ressemblante du chevalier de la triste figure victime des caprices du sort.
Le sentier serpente, on grimpe toujours en louvoyant entre le sud et l’ouest. Un brouillard nous enveloppe, et au sommet de la première passe de 7,500 pieds, le cavalier qui précède est à peine visible. Vers midi, le vent souffle, le thermomètre descend à 1 degré. Grelottement général. La veille à pareille heure, 30 degrés de chaud nous faisaient suer à grosses gouttes. On tire les bêtes par la bride, glissant sur la roche mouillée; on quitte la crête, on descend dans une gorge, la nuée glaciale s’évanouit lentement, on se voit à peu près. Tous nous mettons pied à terre, et recroquevillés sous nos manteaux, nous dévorons à la hâte un morceau de mouton salé et repartons.
Les difficultés de la route augmentent, il y a encore un chaînon jeté en travers; on se hisse au sommet d’une seconde passe imperceptible, et au fond d’un cirque profond on découvre de petits lacs tranquilles, sans un oiseau aquatique, sans un arbrisseau sur les hauteurs à pic, qui leur font une ceinture de pierre. Paysage triste et désolé.
C’est de l’autre côté de cette gorge que l’on campera. Nous devons en gagner l’extrémité qui s’élargit en vallée pierreuse, avec de rares touffes d’herbe, puis redescendre parallèlement par les sentiers de l’autre rive, et obliquer ensuite dans la direction du sud-ouest. C’est la direction que nous suivrions immédiatement si nous avions les ailes de l’oiseau, ou un prosaïque pont suspendu devant nous.
Les traces du passage des nomades sont apparentes; ils ont quitté cette région depuis peu, le manque d’herbe, le froid les obligent à la retraite. Pas un brin de bois, pas un arbuste dans ce désert, qu’éclaire mal le soleil couchant, terne et sans chaleur aucune.
Rachmed commence à donner des marques d’inquiétude; il me confie qu’on risque fort de ne point boire de thé de la journée et de dormir sans feu.
«A moins qu’Allah ne nous envoie du bois», dit-il, en portant la main à sa barbe.
Je lui recommande de bien regarder de tous côtés et de ramasser la moindre branche. Toute la troupe cherche du bois ou des broussailles.
Soudain, Rachmed descend la pente au petit trot; il se baisse, ramasse quelque chose et revient en montrant triomphalement une auge de bois oubliée par les pâtres. Ils y versaient le laitage qui est la nourriture des chiens; car jamais on ne présente à cet animal une écuelle servant à l’homme.
«Allah nous l’a donnée, maître, dit Rachmed. Louanges à Dieu.
--C’est vrai, mais les Kirghiz l’avaient oubliée.»
A la nuit tombante, notre troupe est arrêtée à 6,000 pieds d’altitude dans une gorge étroite et nue, sillonnée par un torrent. Il dévale, tortueux «comme la corde détendue d’un arc», et disparaît dans l’ombre au pied des montagnes qui se dressent en une masse noire formidable. On se croirait dans l’angle d’une trappe triangulaire avec une issue unique vers ce lambeau de ciel bleuâtre où les premières étoiles paraissent des croix d’argent. Serrés les uns contre les autres dans une encoignure afin d’échapper au vent, abrités le mieux possible derrière nos bagages entassés, nous séchons un peu nos vêtements à la flamme, tout en faisant bouillir le thé qu’on boit très-vite, à tour de rôle, car avec l’auge mise en écailles on peut en préparer tout juste quelques tasses. On mange rapidement, et aussi longtemps que les charbons luisent, on veille. Quand ils jettent une dernière lueur, il semble qu’un esprit bienfaisant nous abandonne, et l’on s’étend sur le feutre, pelotonnés sous les couvertures. Malgré la gelée et les taquineries du vent, on dort. Le matin, à cinq heures, le thermomètre marque 5 degrés de froid. C’est le 26 août.
On s’apprête à la hâte. Il nous tarde d’être hors de ce puits glacial; nos chevaux vont d’un pas alerte, et point n’est besoin de les exciter. Tous les yeux sont fixés sur la cime des montagnes, à qui le soleil met une frange d’or. Dès que l’horizon s’est enflammé, la caravane a salué: