Chapter 6 of 21 · 3951 words · ~20 min read

Part 6

--Quelles sont vos occupations durant la mauvaise saison? L’ennui ne vous prend-il point de vivre ainsi cloîtrés dans vos maisons? Comment passez-vous votre journée?

--Au réveil, le premier travail est d’enlever la neige qui s’est accumulée pendant la nuit dans les petits sentiers reliant nos demeures entre elles; puis on débarrasse les toits qu’un surcroît de charge pourrait rompre. Les hommes se rendent ensuite à l’appel du mollah, et la première prière est d’abord dite en commun.

--Et vos femmes?

--Elles nettoient les étables, donnent le fourrage au bétail, mais fort peu, la quantité rigoureusement indispensable à calmer la faim. C’est par prévoyance et parce que les bêtes dorment continuellement.

--Et après la première prière?

--Nous mangeons; puis vient la seconde prière, car nous disons les cinq prières canoniques. Nous mangeons tantôt des abricots secs qui ont bouilli dans l’eau; c’est une bonne soupe, ma foi! où l’on trempe le pain; tantôt de l’aïrane séché, ou bien des noyaux d’abricots. A les casser avec une pierre on passe des heures. Les mollahs content des histoires, nous lisent le Coran. On les écoute attentivement.

--Les mollahs sont-ils nombreux parmi vous?

--Oui, beaucoup peuvent réciter la prière, déchiffrer les livres.

--A quoi cela tient-il?

--C’est que, pendant l’hiver, nos enfants sont oisifs, et ils apprennent à lire sous la direction du plus instruit d’entre nous. Quand ils ont bonne mémoire, ils retiennent les enseignements; puis, devenus à leur tour mollahs, ils descendent quelquefois dans la vallée vivre de leur savoir.»

Mais les nuages se dispersent, il est temps de partir. On saute à cheval et l’on continue la marche par les sentiers glissants. Partout les abricotiers sont chargés de fruits innombrables, mais encore verts. A l’entrée du village est un cimetière; des perches ornées de guenilles sont piquées sur les tombes.

Est-ce aussi pour rendre hommage à ses frères morts qu’on a attaché des loques de toutes couleurs aux basses branches d’un saule qui se dresse solitaire sur le chemin de Kichartab?

Il n’en survit guère, de ces beaux arbres, qui ornaient autrefois les bords de la rivière, et ils disparaîtront probablement jusqu’au dernier. Voici des montagnards qui s’acharnent à grands coups de hache sur quelques peupliers encore debout.

La vallée devient plus large, et le chemin moins étroit serpente à travers des rosiers sauvages; le soleil fait bonne mine; les insectes innombrables butinent avec des bourdonnements joyeux; cette petite fête de la nature, et sans doute l’agréable sensation de chaleur qu’il ressent dans le dos comme nous-même, délient la langue à Klitch.

[Illustration: REVÊTEMENT EN BRIQUES ÉMAILLÉES (CHAH-SINDEH).]

Il songe à ce que l’habitant de Kichartab vient de conter au sujet du savoir de ses compatriotes, et il s’exclame:

«Ces Yagnaous, quels mendiants! quels mendiants! Je le crois bien, qu’ils s’entendent à tirer profit de ce qu’ils apprennent pendant l’hiver! Sais-tu ce que font beaucoup d’entre eux? Ils s’habillent comme des misérables, prennent le bâton recourbé et la gourde du pèlerin, puis descendent dans la plaine. Ils rôdent alors de bazar en bazar, égrenant constamment un chapelet énorme, laissant passer par le chalat entr’ouvert la corne du Coran; ils tendent la main aux fidèles en récitant les prières, et disent: «Donnez au pèlerin qui s’en va à la Mecque, il priera pour vous, et Allah sera content.» On leur donne quelques pouls[15], et quand ils ont ramassé un pécule, ils jettent les loques de mendiant, achètent un bon chalat, une bonne charge de coton, un âne qu’ils enfourchent, et s’en retournent tranquillement dans leurs montagnes.

[15] Menue monnaie de billon.

--Que font-ils de ce coton?

--Ils le mettent entre les mains de leurs femmes, qui le filent, en tissent une toile grossière, puis ils vont la colporter dans le Hissar.»

Voilà Vasraout, village d’une quinzaine de maisons éparses à distance l’une de l’autre. Les habitations sont généralement adossées à l’extrémité la moins renflée d’un contre-fort. C’est une mesure contre les avalanches, autant que pour assurer la solidité de la construction.

Depuis Margib, le village après Kichartab, outre la langue tadjik, on parle le dialecte yagnaou.

Vasraout, étant à 2,500 mètres d’altitude, est peu éloigné des pâturages récemment débarrassés de neige; aussi une partie de la population qui n’a point quitté le village, dès notre arrivée, s’empresse autour de nous.

Les hommes sont généralement de petite taille, très-velus, très-bruns, avec des faces larges, une grosse tête; souvent leurs sourcils se joignent. Ils ont l’aspect européen et plus ou moins savoyard. Nous en mesurons quelques-uns, après les avoir questionnés sur leurs ascendants et nous être assurés de la pureté relative de leur race. Nous nous gardons bien de promettre à l’avance un pourboire s’ils veulent se laisser examiner, car ce serait le moyen le plus sûr d’être induit en erreur. Dans l’espoir d’une rémunération si minime qu’elle soit, ces pauvres diables prétendraient immédiatement être les plus purs des Yagnaous et jureraient par Allah et Mahomet que depuis le jour où leur peuple a fait apparition sur la terre, il n’y a pas eu dans leur famille un seul croisement.

Une ondée survient, les badauds se dispersent, et nous nous glissons dans la maison d’en face.

La porte, large comme un homme, a un mètre de haut. A l’intérieur, à droite, une sorte de table en cailloutis recouvert de terre fait corps avec le mur; le toit est supporté par deux traverses: une placée au milieu, l’autre portant sur la première et le mur de la façade. Je touche le toit de la tête en me haussant sur la pointe des pieds. A gauche de la porte, près du mur, le foyer est indiqué par un trou creusé au-dessous de la cheminée faite de quatre dalles formant capote; une fenêtre permet d’établir un courant d’air et de regarder dehors. Elle est placée sur le même plan vertical que la cheminée et le foyer.

En comparant à celle-ci une habitation de la plaine, on voit que la différence consiste surtout dans l’emploi des matériaux. Ici, c’est la pierre et le genévrier; plus bas, c’est la terre et le peuplier.

Dans la montagne, on bâtit à peu près sur le même plan, sauf qu’on incline un peu les toits, et que la cheminée est en capote, afin que la neige ne pénètre point dans la chambre et puisse être facilement déblayée.

Une autre particularité est que les appentis et le logement, au lieu de se faire face et de former une enceinte, sont sur la même ligne, faute de place et parce qu’il est inutile de se défendre par de hauts murs. On met les outils à l’abri sous un hangar, et le bétail est enfermé dans les étables adjacentes.

En somme, le montagnard ne se met pas en garde contre l’homme, sa pauvreté l’en garantit, mais contre les intempéries et les rigueurs d’un froid impitoyable. Le contraire a lieu souvent dans la plaine. A chacun son lot.

De même que le nomade, les Yagnaous vivent surtout de la rente que les troupeaux payent en laitage. Ils cultivent un peu de blé, d’orge, de lin, de fèves, mais en quantité ne suffisant pas à leur consommation personnelle, et ils doivent aller querir dans le Hissar le blé qu’ils échangent, autant que possible, contre une toile de coton et une bure grossière fabriquée sur le plus primitif des métiers. Un sol ingrat les a rendus industrieux.

Les chevaux sont rares; ils ne servent guère qu’à transporter dans la plaine les objets manufacturés, et à en rapporter des céréales.

Un chef de village qui vient de nous quitter à Vasraout montait un excellent cheval, point ferré malheureusement. Une marche de quelques jours avait suffi pour limer les sabots, et la bête ne pouvait plus continuer la route. Du reste, il n’y a point de maréchaux ferrants ni de forgerons, ils ne gagneraient point leur vie. Le fer importé d’un bazar éloigné n’est pas à la portée des petites bourses.

Il résulte de cet enchaînement de circonstances que les Yagnaous emploient surtout leurs jambes, qu’ils les ont magnifiquement musclées, qu’ils marchent avec la sûreté d’une chèvre, plus vite qu’un cheval, et sont à peu près infatigables. Aussi les braves gens qui nous servent dorénavant de guides nous précèdent au petit trot. Ils allongent le pas dans les montées, franchissent les ruisseaux à l’aide d’un grand bâton, et s’asseyent afin de nous laisser le temps de les rejoindre.

Au sortir de Vasraout, durant quelques verstes, on se faufile au bas de la berge à pic, tout près de la rivière; puis la vallée s’évase, et sur les deux rives les hameaux s’étagent nombreux et très-proches l’un de l’autre. Les framboises sauvages font des haies autour des masures et s’ébouriffent sur les pentes. Nous voyons avec plaisir des géraniums et des coquelicots qui nous rappellent le «pays.»

Soudain, plus de village. On pénètre dans un couloir, on débouche dans une vasque; la rivière a disparu à gauche; à droite sont les hauteurs, et devant nous une masse schisteuse, aux reflets rouges et brillants, qui barre le chemin. Elle présente une surface perpendiculaire, unie, telle qu’on la souhaiterait, afin d’y graver commodément au ciseau l’histoire de tout un peuple. A première vue, on se demande où l’on va passer; on ne peut longer la rivière, car elle s’est insinuée modestement sous le bloc immense qui la surplombe.

Derrière le guide, nous dessinons péniblement un sentier qui était effacé, car on ne l’avait point encore suivi depuis la fonte des neiges.

De l’autre côté, plus de rocailles, mais une pelouse d’herbes s’inclinant doucement jusqu’à un torrent qui déverse dans une rigole l’eau nécessaire à un moulin miniature. Le meunier l’a prudemment construit sur la droite, dans une crique, sans doute par défiance du ruisseau tranquille en ce moment, mais qui passe brusquement de son calme à des emportements terribles.

Le propriétaire du moulin remplace notre guide, et nous conduit jusqu’à Kiansi. Il profite de l’occasion pour nous conter les infortunes de ses concitoyens et les siennes:

«Nous habitons loin des grands bazars de la vallée, dit-il, nous ne pouvons trafiquer ni à Pendjekent, ni à Samarcande, ni même à Oura-Tepe. Ce serait un déplacement considérable et coûteux,--il est vrai que nous serions sous la protection des Russes.--Il nous faut donc aller dans un bazar du Bokhara, à Ramout, où nous parvenons par une passe située vis-à-vis de Déikalan. Mais les hommes du touradjane de Hissar nous traitent avec rigueur. Au moment de passer la frontière, il s’en trouve toujours quelques-uns à cheval et en armes, qui demandent à chacun de nous un péage de la valeur d’un tenga. Si nous avons des marchandises, ils choisissent ce qui leur plaît, et se payent en nature. A la moindre résistance, ils nous frappent de leur bâton, et c’est souvent par un bon coup qu’ils répondent à notre salamalec. Lorsque nous avons terminé nos emplettes, ou vendu nos produits, ils nous attendent à la sortie du village, et prélèvent un nouvel impôt. Tu avoueras qu’il est pénible à de pauvres gens d’être battus et pillés de la sorte. Que veux-tu que nous fassions?

--Vous défendre, vous plaindre.

--Nous défendre! les agents du touradjane ont des sabres, ils montent des chevaux, et puis ils ne nous laisseraient plus venir dans le Bokhara. Tu nous engages à nous plaindre, à qui s’adresser? au touradjane--mais on ne nous laisserait point pénétrer jusqu’à lui, et il ne nous écouterait point. Quant à l’hakim[16], il est trop loin de nous, et pour l’aller trouver on dépenserait bien de l’argent. Que Dieu nous protége!»

[16] Gouverneur.

Nous consolons le pauvre diable, lui promettant de transmettre nous-mêmes sa plainte au gouverneur de Samarcande, et il nous remercie en portant plusieurs fois les mains à sa longue barbe.

A chaque instant des cris perçants retentissent, je tends l’oreille, je regarde. Rien. Klitch remarque mes gestes.

«Sougour, dit-il.

--Sougour. Qu’appelles-tu sougour?

--Une bête qui est plus grosse qu’un renard, et qui a sa maison dans la terre. Il n’y en a pas que dans ce pays; dans l’Alaï, on en trouve beaucoup. J’aime beaucoup les sougours.

--Pourquoi?

--Parce qu’ils tiennent chaud.» Et Klitch rit d’un air entendu.

«Par Allah, les sougours m’ont rendu service. J’étais pendant la saison froide dans l’Alaï, où j’accompagnais des officiers russes; le bois manquait, et toute la nuit on grelottait, pas moi, du moins, mais les soldats de l’escorte; car, aussitôt le campement installé, je cherchais les maisons de sougours, et les ayant trouvées, je plaçais la main devant la porte, et constatais facilement si les bêtes dormaient sous terre. Il sortait de la chaleur. Et au lieu de coucher à côté des autres djiguites, j’allais près du terrier, je me pelotonnais, et couvrant de mon corps l’entrée du four, j’étendais sur moi ma pelisse et mon tchakman; jamais je n’ai eu froid la nuit. Tiens, en voici un.»

J’aperçois, sur une éminence, une fourrure d’un fauve roux. En effet, cet animal est plus gros qu’un renard. Je me prépare à le tirer, mais la boule velue se détend, le sougour se dresse, tourne vivement la tête, pousse un cri d’alarme, et disparaît comme par une trappe. Le cri est répété, on dirait un écho, et à droite, à gauche, j’entrevois des sougours dressés sur leur séant; ils regardent une seconde dans notre direction et disparaissent plus ou moins précipitamment, selon qu’ils sont plus ou moins éloignés de nous. Après avoir avancé de quelques pas, je me retourne: ils sont de nouveau là, nous suivant des yeux, immobiles sur les pattes de derrière.

«Le sougour est rusé, dit Klitch, c’est un vrai chaïtan[17] qu’on ne peut tuer avec le fusil.»

[17] Diable.

Nous suivons la rive droite, presque au niveau de la rivière. Le chemin est relativement très-bon. Depuis longtemps nos chevaux ne se sont point trouvés à pareille fête; les pentes sont douces jusqu’à Déikalan.

Ce village où nous dormirons est à 2,810 mètres d’altitude; la végétation y est à peu près nulle. La population dispose de fort peu de terre cultivable et fait de maigres moissons. Aussi la pauvreté des habitants est grande, et s’ils ne possédaient des chèvres, ils risqueraient de mourir de faim.

Le soleil est caché derrière les montagnes, et les femmes et les enfants ramènent aux étables le bétail qui a brouté tout le jour loin des habitations. Quand une chèvre s’écarte, on lui jette des cailloux; les femmes elles-mêmes les lancent très-habilement. C’est ainsi qu’on se dispense de courir, et qu’on remplace les chiens de berger, que nous n’avons encore vus nulle part.

Les femmes ne sont point seulement chargées des travaux domestiques qui leur incombent tout naturellement, elles exercent en outre certains métiers que les hommes pratiquent d’habitude. Elles fabriquent la vaisselle, modelant la terre, la faisant cuire; les ustensiles de cuisine, les écuelles, les burettes que nous examinons, ont un galbe assez élégant: mesdames les Yagnaous ne manquent pas de goût.

Elles fabriquent également un très-bon mets, le kaïmak, qui est notre régal dans le Kohistan. Chaque fois que nous faisons halte dans un village, notre première demande, à l’adresse des badauds, est généralement: «Y a-t-il du kaïmak?» Nous avons fait en sorte de n’en point manquer, et d’en avoir une bonne réserve.

J’oubliais de vous dire comment on le prépare à Déikalan. On emplit une grande marmite de lait qu’on fait chauffer jusqu’à la tiédeur, on y verse ensuite environ une tasse de lait caillé. Puis la marmite est exposée à l’air libre. Le liquide refroidit, se couvre d’une pellicule assez épaisse et assez solide pour qu’on puisse l’enlever, la plier, la faire sécher, sans qu’elle devienne cassante. De sorte qu’elle peut être transportée facilement.

Abstraction faite des poils et des crins qui l’agrémentent, le kaïmak, composé en somme de la plus belle crème, est aussi nourrissant que rafraîchissant. Cela explique le peu d’empressement que les indigènes mettaient parfois à nous le vendre. Ils aimaient mieux garder pour eux-mêmes leur friandise préférée que la céder à des passants.

D’après le mollah qui savoure lentement une tasse de thé, en suçant un morceau de sucre, il n’y a pas un seul malade à Déikalan en ce moment.

Le Yagnaou se porte bien. Cela provient sans doute du peu de soins que reçoivent les enfants en bas âge: les faibles sont éliminés immédiatement, et il ne reste que des sujets bien constitués qui s’adaptent au milieu. D’autre part, ils se déplacent rarement, n’importent point chez eux de maladies qui les débiliteraient; et en vertu de la loi de l’offre et de la demande, on ne trouve pas plus de médecins dans cette région que de chapeliers.

«Mollah, comment soignez-vous vos malades?

--On ne les soigne point. Dieu donne le mal, Dieu le reprend. Le malade se couche quand il ne peut plus marcher, il se lève quand il guérit, et s’il ne guérit point, il meurt; on le met en terre, et l’on récite la prière.»

Voilà qui est simple.

Ici, la science de la médecine consiste à se vêtir le plus chaudement possible, à manger le plus copieusement possible, à rebouter à peu près les membres luxés, à guérir les blessures en les enduisant de graisse, et les fractures en attendant qu’elles soient résolues d’elles-mêmes.

«L’hiver vous amène-t-il des maladies?

--Si Dieu le veut. Mais nous aimons le froid, le chaud des vallées nous fait beaucoup souffrir. Moi-même ai vécu quelques jours à Samarcande, et je ressentais un malaise.

--Vous n’avez jamais la fièvre?

--Jamais ici; ceux qu’elle a fait grelotter avaient séjourné dans la plaine.

--N’y a-t-il pas beaucoup de sougours dans le pays?

--Beaucoup, en effet.

--Quand les chassez-vous?

--Pas en cette saison, où l’on ne peut les tuer qu’avec le fusil, ce qui est très-difficile parce qu’il faut tirer le sougour juste à l’instant où il sort de son terrier. Et, à moins de le tuer net, il trouve toujours la force de descendre mourir sous terre. D’un autre côté, le sougour ne s’éloigne de son refuge qu’après avoir bien écouté, bien examiné les environs; alors il donne le signal, et sa famille le suit. Une fois dehors, il y en a toujours quelques-uns qui sont aux aguets; à la moindre apparence de danger, ils lancent un cri, et tous disparaissent. En ce moment de l’année, ils n’ont pas besoin d’aller chercher leur nourriture à une grande distance de leur demeure, ils trouvent de l’herbe à peu près partout...»

Un des interlocuteurs qui écoutait la conversation s’est dérangé, et il apporte deux peaux de sougours. Le poil est long, rude, d’un roux fauve; les pattes et la tête ont été coupées suivant la coutume.

«Mollah, comment les a-t-on tués?

--A coups de bâton, vers la fin de l’hiver. C’est alors que le sougour s’éveille. Ses provisions étant épuisées, il est obligé de quêter au loin sa subsistance et d’approcher de nos habitations. Les empreintes de ses pattes sur la neige révèlent ses promenades quotidiennes; nous le guettons, lui coupons la retraite, l’entourons en poussant des cris; la bête surprise ne sait dans quelle direction fuir, et elle ne tarde pas à succomber sous les coups. Les ahous[18], poussés par la faim, viennent aussi rôder près des villages; ceux qui possèdent des lévriers leur donnent la chasse et réussissent quelquefois à les prendre.»

[18] Chèvre sauvage.

Le vent souffle d’en face, du sud-est; il nous glace, et nous tendons des pièces de feutre de façon à fermer la galerie. Le thermomètre descend et oscille entre 5 et 7 degrés. Température du 26 juin.

Le village suivant, le dernier de la vallée de Yagnaou, a nom Novobod.

Nous demandons au mollah à combien de tach ou de sang[19] Novobod se trouve de Déikalan.

[19] Tach, sang, veut dire pierre. Combien de pierres marquant la distance, c’est-à-dire combien de lieues de pays.

Il nous répond que «c’est tout près: comme de Déikalan à Déibalan».

Nous insistons pour qu’il nous donne un chiffre quelconque de verstes ou de sang. Il ignore également la valeur de l’une et de l’autre de ces mesures itinéraires.

Pourtant cet homme sait lire. Au reste, ceux de ses compatriotes à qui nous avons demandé des renseignements nous ont toujours répondu au moyen de comparaisons.

«De tel endroit à tel endroit, on marche du lever au coucher du soleil.» Ou bien: «En partant à l’instant où je te parle, tu arriveras quand le soleil aura tourné jusque-là.» Et, levant le doigt, notre interlocuteur indiquait un point du ciel. Concernant les poids et les mesures pour les liquides ou les corps solides, l’ignorance est la même.

Pour les liquides, cela s’explique, ils n’en font point commerce, ils boivent de l’eau ou du lait; quant à l’huile, ils n’en fabriquent point, à notre connaissance. S’ils échangent par hasard des grains, soit de l’orge ou du blé, ils prennent une écuelle quelconque, et à défaut se servent de leurs mains. Et l’un dit à l’autre: «Verse-moi tant d’écuelles ou tant de poignées d’orge, je te verserai tant de poignées de blé, ou je mesurerai de la toile tant de fois la longueur de mon avant-bras», c’est-à-dire tant de coudées; ils s’arrangent à l’amiable, et point n’est besoin de vérificateurs de poids et mesures.

Sur le chemin de Novobod, des cavaliers viennent à notre rencontre. La vallée est large, et ils vont d’un bon pas. Ces grosses faces rondes sont bien sur de larges torses d’Ousbegs. C’est le cortége d’une jeune épouse. Elle est voilée, vêtue de son chalat de canaous[20] aux couleurs voyantes, et monte une belle jument. Elle est immédiatement suivie par deux matrones au visage découvert et ridé, hissées sur les sandouks[21] contenant le trousseau. L’époux ferme la marche avec ses parents, tous en grande tenue.

[20] Étoffe de soie mêlée de coton.

[21] Coffres en cuir.

Plus loin, les frères et l’oncle de la jeune femme boivent le thé sur l’herbe, tandis que cinq vaches et sept ou huit chèvres broutent tranquillement près d’eux. Ce petit troupeau constitue la donation que le père fait à sa fille. Après avoir échangé des salamalecs, les Ousbegs nous apprennent qu’ils sont de Sigdi, village situé sur le versant sud des montagnes du Hissar, et qu’ils viennent de Roufizar, où a été célébré le mariage.

Encore un pont à balancement, pour n’en point perdre l’habitude, et voici Novobod perché au sommet d’un mamelon.

Nous n’irons pas plus loin aujourd’hui, afin de pouvoir préparer notre excursion «à la tête du Yagnaou», comme dit Klitch.

Dans l’après-midi, je pars en compagnie d’indigènes qui savent où terrent les sougours. Un gros gaillard paraît très-déterminé et parle de prouesses de chasse. Ses amis lui donnent le titre de mollah. Il me demande l’autorisation d’examiner mon fusil; il le regarde, fait sonner l’acier du canon d’une chiquenaude et exprime sa satisfaction: «Très-bon, très-bon», dit-il. Et les autres répètent: «Très-bon, très-bon.»

Voilà un connaisseur, pensai-je, et sans doute un tireur émérite.

Dans les replis de la berge, plusieurs jeunes sougours s’ébattent sous la surveillance des auteurs de leurs jours. Ils sont hors de portée d’un fusil de chasse. Je veux avancer de façon à pouvoir les tirer dans de bonnes conditions. Mais le mollah insiste par signes pour que je n’aille pas plus loin. Selon lui, l’occasion est belle. Il est convaincu qu’un homme venu d’aussi loin possède une arme merveilleuse telle qu’on s’en sert dans n’importe quelle position, à n’importe quelle distance, avec l’assurance d’atteindre immanquablement le but.

Je ne puis résister à l’envie de jouer une petite farce au mollah; je lui donne mon arme et l’invite à s’en servir. Il accepte mon offre avec une satisfaction visible.

Je dresse les chiens et lui montre la gâchette. Il a compris. D’un geste, il fait agenouiller à terre un petit homme trapu, qui s’appuie sur les coudes et tend l’échine, après avoir appliqué ses mains sur ses oreilles.