Chapter 11 of 21 · 3947 words · ~20 min read

Part 11

«Que Dieu te garde, soleil.» Et dans cet acte, Kirghiz, Tadjik, Ousbeg, tous mettent comme un sentiment d’adoration. Jamais le culte rendu au soleil, puis au feu par quoi l’homme le remplace, ne nous a paru plus compréhensible qu’en cette occasion. Chacun l’attendait avec impatience, et aspirait après l’instant où il pourrait s’imprégner de sa chaude lumière. Une fois sur la plate-forme interrompant la ligne de faîte qui court de chaque côté, nous nous arrêtons et restons immobiles, heureux de nous baigner dans le soleil, «de le prendre», comme disent les Espagnols. Réellement on reçoit la visite d’un dieu.

La neige s’étend devant nous, puis la gorge tourne brusquement sur le sud-est; l’ombre cesse, et en même temps la neige. Le soleil l’a transformée en un gentil ruisseau filant à travers un coin de prairie. Tout autour on voit en pleine lumière des grappes de moutons suspendus au flanc de la montagne et des chèvres juchées sur la pointe des rochers. Deux pâtres dorment sur une grosse pierre plate; les chiens aboient, les maîtres s’éveillent, se retournent sur le ventre, regardent et attendent la tête dans les mains. Un troisième les rejoint lentement.

De tous les Kirghiz que nous avons vus, nuls n’ont la tête plus grosse, plus ronde, les yeux plus bridés et plus petits. Ils ont l’ossature très-forte et paraissent énormes. Ce sont des Kara-Kirghiz (Kirghiz noirs), et leur type est aussi mogol que possible.

Ils jettent des broussailles sur le feu couvant sous la cendre, nous offrent du lait crémeux, mais sale, et nous proposent de préparer du katlamak. Nous acceptons.

Le plus jeune des trois prend à poignée de la farine dans un sac caché sous le feutre, il la dépose dans une écuelle de bois, y verse de l’eau, la pétrit. Lorsque la pâte est «levée», il la présente au cadet, qui l’étale du poing sur la pierre, la tapote entre les deux mains, et en fait des galettes minces.

Il met de la graisse de mouton dans la marmite, elle fond bientôt, et il y plonge les galettes, les laissant jusqu’à cuisson parfaite. Cuisine primitive, comme vous voyez, et qui ne demande pas d’apprentissage sérieux; vraie cuisine de nomade qui fut souvent la nôtre. Le katlamak est très-bon et tient à l’estomac.

Mais nous sommes pressés, nous nous levons de table, et, après avoir remercié poliment, poursuivons la marche toujours vers le sud-ouest. L’herbe reparaît, les pentes sont douces, nous débouchons au milieu d’un aoul des Kirghiz-Sarou. Le chef des tentes nous reçoit très-cordialement. Le brave homme est malade et peut à peine se tenir debout: il est criblé de rhumatismes.

Devant notre yourte sont entravées une trentaine de belles juments laitières à la croupe arrondie; le soleil étant sur le point de disparaître, on va les traire.

Un des frères du chef entre avec son air le plus riant:

«Veux-tu du koumis?

--Ha! ha!

--Koumis très-bon», affirme-t-il en secouant la tête et d’un ton convaincu.

Il s’approche d’une outre ouverte, suspendue à un piquet; il prend entre ses mains la baratte, bâton terminé par deux bouts de lattes en croix, la fait tourner rapidement, et j’entends le petillement de la fermentation.

«Très-bon», répète le brave garçon.

Il prend une écuelle, l’emplit, me la présente en disant:

«Bois, ami, koumis très-bon.»

Et en effet, il est bon, délicieux, et je ne me souviens point d’avoir bu meilleure boisson dans une écuelle plus sale, offerte de meilleur cœur par un individu plus laid.

Avec une herbe aussi succulente que dans cette vallée de Kara-Korum et d’aussi magnifiques juments, il est naturel qu’on fabrique d’excellent koumis. Nulle part nous n’en avons bu qui valût celui-ci. C’est qu’au lieu de le fabriquer exclusivement avec le lait de jument, ainsi qu’on le doit, on y mêle presque toujours du lait de brebis, de chèvre ou de vache, et il est de qualité inférieure. Pareille chose arrive chez nous pour certains vins, lorsqu’on mélange les plants avant de pressurer.

Qu’on nous permette une digression à propos de cette boisson capiteuse des Kirghiz. On l’a beaucoup prônée dans notre pays, on en vend en France, j’en ai bu; rien ne ressemble moins à du koumis. En admettant que ce breuvage ait les propriétés curatives qu’on lui suppose, il faudrait n’en employer que d’un bon cru, et ce qu’on débite en France sous ce nom est au vrai koumis ce que la plus mauvaise piquette de Champagne pouilleuse est au meilleur bourgogne.

[Illustration: VUE D’INTÉRIEUR DU PALAIS DU KHAN, A KOKAN (HAREM).]

Hâtons-nous d’ajouter que parmi les buveurs de koumis d’Asie, nous n’avons pas aperçu un poitrinaire. L’absence complète de ce genre de maladie s’explique facilement sous un climat extrême où l’on est exposé à supporter alternativement plus de 30° de froid et plus de 40° de chaud à l’ombre. A moins d’avoir un excellent appareil pulmonaire, un être quelconque est éliminé inévitablement dès le bas âge.

Le chef des tentes à qui nous donnons tout ce qui peut lui agréer, les médicaments, le thé et le sucre qu’il nous demande, veut nous témoigner sa reconnaissance, et il ordonne d’abattre un agneau. Lorsque le rôti est prêt, il se traîne jusqu’auprès de nous, appuyé sur les bras de deux de ses frères; un troisième apporte le plat qui nous est destiné. Le chef le lui prend des mains, nous le présente, et, d’un geste, nous invite à manger.

Suivant la coutume que le Kirghiz pratique vis-à-vis des personnes à qui il veut témoigner du respect, on nous a servi un morceau des différentes parties de la bête tuée en notre honneur. Faillir à cet usage passe pour une infraction grave aux lois sacrées de l’hospitalité. Cela peut donner lieu à des querelles et être l’origine de vendettas jamais assouvies. On nous a conté qu’à l’occasion de la mort de son frère, certain khan kirghiz donnait une fête splendide et d’une prodigalité inimaginable. Dix tentes étaient bondées de victuailles, une foule de serviteurs distribuaient les vivres aux nomades accourus de cent lieues à la ronde qui festinaient par bandes autour de leurs chefs. Dans l’empressement ou par mégarde, on présente à l’un des khans l’écuelle contenant le rôti sans un morceau du foie. Le khan signale aux siens ce manque de respect, se plaint de l’injure imméritée qui lui est faite, et toute la tribu se lève incontinent, saute à cheval en proférant des menaces. Il ne fallut pas moins que l’intercession des plus puissants amis du défunt et les excuses du khan pour décider les victimes d’une telle négligence à revenir sur cette décision et à reprendre leur place au banquet. En de telles occasions, un Kirghiz mange en une journée ce qu’un fort mangeur de Flandre absorberait en trois jours de kermesse.

Nous nous reposons une demi-journée dans l’aoul de Karakoroum. Les chiens en sont aussi peu aimables que possible. Chaque fois que nous sortons de notre yourte, il faut deux hommes armés de bâtons qui les écartent, et si l’un de nous s’assied à l’air pour ranger ses collections, les mâtins accourent aussitôt et montrent des crocs menaçants. Si bien que deux jeunes garçons sont placés comme sentinelles à nos côtés avec mission spéciale de leur lancer des pierres. Ces chiens sont des gardiens vigilants, jour et nuit aux aguets; dès qu’ils aperçoivent un individu qu’ils ne connaissent point, ou qu’ils entendent un bruit insolite, ils lancent un aboiement. Qu’un cheval se détache dans l’obscurité, qu’une des bêtes s’éloigne, qu’un fauve erre aux environs, et ils font un vacarme qui met tout l’aoul sur pied.

De Karakoroum, le Clos-Vougeot du koumis, nous descendons vers le Tchotkal, le long de la rivière bien ombragée de Djar-Sou. La vallée est large d’au moins une verste; on trotte sur une table, tout surpris de n’avoir pas à grimper. Puis on arrive à un petit bois, le premier que nous voyons en Asie centrale. Dans les clairières où l’herbe pousse, des tentes sont dressées, des troupeaux paissent. Le frère du minbachi[27] absent nous reçoit. Notre hôte est très-riche, et nous avons bon feu et bon gîte. Des lièvres nains courent dans le bois, des cormorans passent sur nos têtes; la rivière est large, et le volume de ses eaux très-abondant.

[27] Minbachi: chef de mille.

Un de nos djiguites, sorte de Tachkent, déclare vouloir nous quitter. Il avait fait preuve jusqu’à présent de maladresse et de mauvais vouloir; nous ne sommes pas fâchés d’en être débarrassés. En prenant les devants il nous évite d’avoir à lui administrer une correction. Il prétend qu’on trouvera plus haut des voleurs, des tigres; qu’il n’y a point de chemin, qu’il fait trop froid. Il a peut-être raison.

Un gros Kirghiz le remplace, qui se dit disposé à nous suivre partout où nous voudrons aller.

Les provisions sont renouvelées; il s’agit de gagner le Ferghanah et de trouver une passe menant dans la direction de Namangane. Nous marchons vers le nord-est, sur la rive gauche du Tchotkal, traversons le Sanzar, un de ses affluents; et toujours dans une vallée, souvent large d’une à deux verstes, nous avançons d’un bon pas.

Les bagages sont derrière nous; le soleil descend. Le guide pense qu’il serait bon d’aller au-devant des âniers, afin de leur indiquer l’aoul où nous camperons. Il nous engage à poursuivre seuls la route; il galopera en arrière et nous rejoindra à temps.

Nous voilà partis, ramassant de temps à autre un insecte, une plante. Le soleil va se coucher, pas de Kirghiz, la nuit tombe, personne encore. On tient conseil, et l’on décide de continuer jusqu’aux premières tentes, où l’on attendra le jour. La nuit est de plus en plus obscure, la vallée plus étroite; tout sentier a disparu; au reste, on ne voit goutte. On appelle, pas de réponse. Il faut retourner en arrière et tâcher de retrouver certain petit moulin posté plus loin que le Sanzar sur un torrent.

Rachmed devine un tas de foin, y met le feu. On retrouve une piste tracée par des cavaliers; on place les chevaux dans ce commencement de sentier, et on les laisse aller à leur guise, veillant toutefois à ce qu’ils ne sommeillent point. On passe à nouveau un torrent, deux torrents, trois torrents avec toutes les précautions imaginables; le moulin ne doit pas être loin. Des lumières brillent; on hèle, on allume encore un tas de foin. Rachmed va en éclaireur, les feux sont sur la rive opposée. Il faut absolument retrouver le moulin, et on le retrouve après avoir écouté, hésité vingt fois.

Ce moulin consiste en une cabane de deux mètres de côté. Le chien du meunier aboie; le meunier s’éveille: il dormait sur un tas de paille devant son usine. Il allume vite du feu, nous lui demandons des nouvelles de nos gens; il n’a vu personne. A sa longue barbe, à ses manières, il n’est pas difficile de reconnaître un Tadjik. C’en est un, du reste, des environs de Tchoust. Tous les ans à la même époque, il vient loger dans ce moulin. Les Kirghiz campent en grand nombre dans les environs et lui donnent du grain à moudre. Il est locataire du moulin, propriété d’un riche Kirghiz. Un jeune garçon l’aide dans son travail.

«Pourquoi couches-tu à l’air par ce temps froid?

--Parce que je ne puis dormir dans ma maison.

--Tu préfères donc une yourte?

--Non, mais les puces sont innombrables, dans le moulin où je suis venu depuis peu. Durant la nuit, j’y enferme mon cheval dont l’odeur les fait fuir. Quand elles auront disparu, je prendrai sa place.»

Ayant dévoré le pain du meunier, qui reçoit du thé en échange, nous nous étendons sur la paille et tâchons de dormir en dépit du froid glacial du nord-est.

Au jour, notre guide est là, très-heureux de nous retrouver. Il nous conduit à l’aoul où nos gens attendent. Ce campement est dissimulé dans une gorge sinueuse, et la veille, nous n’avions pu l’apercevoir de la vallée.

Nous sommes en plein pays kirghiz, et une fois de plus l’occasion est belle d’observer de près la vie des nomades.

Le soir, le bétail chassé par les pâtres rentre lentement; les panses sont gonflées, les pis sont pendants; les agneaux, les chevrettes, les poulains gambadent près de leurs mères. Les femmes sortent des yourtes; chacune reconnaît les siens, les appelle, s’efforce de rassembler son troupeau. Les jeunes garçons et les jeunes filles aident leurs mères à trier le bétail. Ils courent dans tous les sens. Telle vache, telle jument de caractère paisible attend patiemment en frétillant qu’on la traie; telle autre, moins calme, lance une ruade dès qu’on la veut saisir; il faut la prendre au lacet. Une chèvre en humeur de vagabonder échappe aux mains des poursuivants; on la cerne, elle entre dans une tente; elle est prise, et on l’entrave. Cela dure longtemps. De gros garçons joufflus, âgés de deux ou trois ans à peine, à la peau tannée par l’air, aux formes rebondies, laids comme des Kirghiz qu’ils sont, petits monstres de santé, se mêlent à la bagarre, se roulent, courent nus comme les bêtes. Ils veulent imiter leurs aînés: l’un saisit la queue d’une vache qui passe, et crie lorsqu’elle lui échappe d’une secousse. Un autre tient une chèvre par le cou et la pourlèche. En voici un, avec un fétu de paille entre ses deux petites fesses, qui patauge dans une mare. Un chevreau s’approche, il l’empoigne, veut l’enfourcher et tombe dans la vase; il se relève, sans mot dire, sale comme un marcassin qui s’est vautré. Sa mère le torche avec de la paille, en souriant; elle est fière de son fils, qui s’enfuit dès qu’elle le lâche.

La rentrée des troupeaux est la grande distraction des enfants. Le reste du jour, ils rôdent librement autour des tentes, surtout les mâles. Leur éducation est toute pantagruélique. Ils crient la faim à tout propos, on les gave de laitage, et ils sont trapus comme des oursons. Un fils de chef joue avec les bottes de son père, les jette loin de la yourte, puis les traîne là où il les a prises. Son frère marchant avec peine se promène triomphalement avec une savate appartenant à madame sa mère; celui-ci cogne gravement deux pierres l’une contre l’autre, puis les lance au chien qui passe; ensuite, s’asseyant, il pétrit du «kisiak» trop frais et s’en barbouille. Le fils du voisin joue avec une faucille et s’efforce de couper un os. Il aperçoit son père revenant à cheval, il court à sa rencontre, et lui, pose son fils sur le cou du bel étalon, et l’enfant, les mains à la crinière, reçoit sa première leçon d’équitation.

Personne ne les réprimande; ils vivent avec les animaux, comme les animaux; on les soigne jusqu’à ce qu’ils aillent sans aide sur leurs jambes; s’ils sont chétifs, le climat les tue; s’ils poussent, ils poussent vigoureux. Ils prennent la morale des parents, gens simples, amoureux des récits, coureurs de steppes, manquant d’une notion exacte de la propriété dès qu’il s’agit d’objets appartenant à des tribus voisines. Ils sont paresseux comme les auteurs de leurs jours, travaillant le minimum nécessaire, maigrissant en hiver, s’engraissant en été tout comme leurs cavales, et, comme elles, se plaisant dans les hautes vallées aux prairies vertes ou dans la steppe herbeuse.

Curieux ainsi que tous les oisifs, ils sont à l’affût des moindres nouvelles, et dès qu’un événement de quelque importance s’est produit, ils chevauchent d’un aoul à l’autre, colportant les racontars, les commentant des heures entières. Ils ne manquent pas d’aller flâner aux bazars les plus proches, parfois dans le seul but de regarder, et au retour ils content par le menu l’excursion dans la ville, refuge des marchands sartes qui les trompent toujours.

L’année passe entremêlée de fêtes, à l’occasion d’un mariage, d’une mort, d’une circoncision. De temps à autre, il s’élève une contestation entre deux tribus à propos d’un pâturage ou d’un puits, et si les anciens ne parviennent à régler le différend grâce à l’entremise des bis[28], des horions sont échangés, et parfois il y a mort d’homme. Les parties composent alors, et les meurtriers payent aux parents de la victime une indemnité en chameaux, en moutons, comme prix du sang versé. Mais la réconciliation n’est pas toujours complète; il reste dans le cœur des offensés un levain de haine, qui devient dans l’occasion un ferment de discordes.

[28] Juges.

Le froid survient, et le nomade gagne le campement d’hiver, où il sommeille constamment, ainsi qu’un rongeur; puis l’été succède brusquement à l’hiver, et il retourne au campement d’été planter sa yourte à la même place où il revoit encore le cercle tracé par les keregas[29], et il pose sa marmite sur les mêmes pierres qu’il reconnaît bien, la flamme les ayant calcinées. Les enfants succèdent à leurs parents qui leur ont légué des droits aux pâturages, des aptitudes à manger beaucoup et à dormir plus encore, et avec cela, des coutumes bien fixées qui font que leurs actions,--qu’il s’agisse de la construction d’une tente ou des soins du bétail,--sont souvent déterminées par une superstition ayant la force d’une loi, parce qu’elle a été consacrée par les siècles et transmise par une longue succession d’ancêtres.

[29] Treillis de bois.

Telle est, à peine esquissée, l’existence du Kirghiz.

Ajoutons qu’il fait preuve de goût dans le choix des couleurs qui lui servent pour ses tapis ou ses vêtements, qu’il a l’oreille délicate et le sens de la musique tel que nous l’apprécions. Les improvisateurs non plus ne sont pas rares parmi les gens de cette race, ni les bons joueurs de tchertmek, et les ténors foisonnent. Plusieurs musiciens de talent font partie de l’aoul où nous nous reposons des fatigues inutiles de la veille et de la désagréable nuit passée au moulin des puces.

Les bêlements, les beuglements réitérés des troupeaux demandant qu’on les mène paître l’herbe tendre sur les hauteurs voisines, viennent de nous éveiller. Quelques notes tirées d’un tchertmek arrivent jusqu’à nos oreilles. L’instrument primitif doit être entre les mains d’un artiste, car les notes sont pures, et l’air qu’il chante à mi-voix nous paraît d’un sentiment exquis.

Nous faisons inviter le chanteur à nous donner un échantillon de son savoir-faire; un jeune Kirghiz vient, son instrument à la main, mais il s’excuse, disant qu’il n’a que les premières notions de l’art. Mais son maître habite une tente peu éloignée, et il va lui communiquer notre désir. Le maître arrive, salue brièvement: «Amman, ami», s’assied brusquement, jambes croisées, et en même temps qu’il dégage de sa pelisse le bras gauche afin d’avoir une plus grande liberté de mouvements, il commence à jouer de sa seule main droite, très-habilement.

C’est un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, bien construit, portant son vêtement avec une élégance naturelle. Sa figure respire l’intelligence, ses gestes sont aisés, et il chante sans contorsion aucune, d’une voix pure, qu’il sait modérer ainsi qu’il convient sous une tente.

Il célèbre d’abord les Faranguis venus de loin qui l’invitent à boire le thé. Après avoir remercié ses hôtes, il chante la légende de celui qui créa les hommes dans le but de les astreindre au travail, et qui finalement fut changé en pierre. Puis, c’est l’éloge de la jeune femme fidèle qui refuse les présents qu’on lui offre et préfère l’homme qu’elle aime, aux richesses, à une belle yourte de feutre blanc, à une selle brodée ornée de pierres précieuses, à des chevaux plus rapides que le vent, à des coffres ornés de beaux dessins, à un troupeau innombrable.

L’artiste raconte aussi les derniers événements, l’arrivée des Russes, la fuite du khan de Ferghanah, la conquête de Tachkent, puis de Samarcande. Tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres. Longtemps il chante sans que personne se lasse de l’entendre. Nous lui faisons un petit cadeau; il remercie simplement et se retire en grattant sa guitare à trois cordes.

VI

DU TCHOTKAL A BOKHARA.

Départ pour le Ferghanah.--Une aiguille.--A la recherche d’une marmite et d’un guide.--A la recherche d’un chemin.--L’Ablatoum.--Une grotte.--Traversée rapide du Ferghanah.--Musique kachgarienne.--Départ pour le Bokhara.--La légende d’Oura-Tepe.--Divination.--Les Mennonites.--Maladie de M. Tinelli.

Tout l’aoul nous entoure quand se font les apprêts du départ. Chacun nous souhaite un bon voyage.

Personne ne possédant la farine dont nous avons besoin, deux hommes offrent de nous accompagner et de nous en procurer un peu plus loin. «Le chef des tentes, disent-ils, qui est allé visiter un parent dans le voisinage, doit revenir par le chemin que nous suivons. Nous le rencontrerons. Vous lui demanderez ce qui manque, et il ira le querir.»

La route que nous avions déjà faite de nuit, suit la rive gauche du Tchotkal. Quelques champs sont cultivés où l’on a semé du blé. L’herbe gazonne les contre-forts s’abaissant doucement à notre gauche. Les bords de la rivière sont plantés d’arbres assez drus: de genévriers, de bouleaux, de saules.

Voici au sommet d’un petit tertre plusieurs Kirghiz accroupis et paraissant très-occupés; ils nous entendent bien venir, nul bruit n’échappant à leurs fines oreilles, mais ils ne se dérangent point.

Ils ont près d’eux des sacs pleins de blé qu’ils versent dans trois silos creusés profondément dans le sol. Ils partagent entre eux le grain de la récolte, et, pour que chacun ait son compte, le mesurent exactement au moyen de la calotte de l’un deux, l’emplissant, la vidant à tour de rôle dans chaque grenier. Ce qu’ils enfouissent là, ils le retrouveront l’été prochain au retour du campement d’hiver; ils s’en serviront pour leur subsistance et pour les semailles. Car ils grattent la terre et lui jettent du blé; les troupeaux le broutent en herbe, à leur aise, et l’homme récolte les quelques épis qui poussent en dépit des oiseaux et grâce aux pluies.

Le chef des tentes n’a point encore fait son apparition. Le rencontrerons-nous? Il est prudent de faire halte, tandis que Rachmed se mettra en quête de farine, d’une marmite et d’un cheval de bât qui portera les vivres.

Celui que nous attendions arrive en même temps que Rachmed et d’autres Kirghiz. Nous avons de la farine, mais pas de marmite. Personne qui veuille en céder une, chaque famille ayant juste la sienne. On veut bien vendre la farine qui est là, mais sans le sac. L’aksakal a recours aux hommes qui emplissaient les silos. Il revient avec un sac; on verse la farine; mais le sac est vieux, déchiré, et il importe de le réparer immédiatement.

Où trouver de quoi coudre?...

Notre vieux Kirghiz n’est pas embarrassé de semblables vétilles; il tire son couteau, coupe une petite branche de genévrier, la taille, l’effile, la perce d’un trou; voilà une aiguille. Quant au fil, le bord de son manteau qu’il effiloche en fournit du solide. En un clin d’œil, l’accroc a disparu.

Reste à trouver la marmite; notre bienfaiteur part au galop en nous promettant de rapporter ce meuble indispensable. «Il en sait une, chez un ami; elle est ébréchée, mais peut cependant servir.»

Il revient avec le précieux ustensile. Nous nous mettons en marche.

Avant de passer le Tchotkal à gué, ceux qui nous ont accompagnés depuis le matin retournent sur leurs pas. L’aksakal n’a pas vu les siens depuis longtemps, et son camarade n’ose se risquer plus loin, car s’il n’a rien à craindre tant qu’il voyagera avec nous, quand il reviendra seul, les karak[30] lui prendront son cheval, et il y en a beaucoup près de la tête du Tchotkal.

[30] Brigands.

Le passage à gué n’offre pas trop de difficultés; le niveau est bas, le lit de la rivière étant très-ample. Encore quelques champs cultivés sur la rive gauche, puis la steppe au pied des montagnes. On attend les bagages, qui seront transportés plus lentement, parce qu’il faut décharger les ânes.