Chapter 17 of 21 · 3993 words · ~20 min read

Part 17

Il sait bien qu’il ne peut agir autrement, qu’il vaut mieux montrer de l’empressement, faute de pouvoir échapper à une bonté si grande. Quels subterfuges employer? Ses femmes, ses enfants, ses neveux habitent la ville où lui-même possède des immeubles de grande valeur. Sa famille est surveillée, on ne la laisse point s’éloigner. Jamais on n’a souffert qu’il l’emmenât au delà de la frontière, parce que ceux qu’il chérit sont des otages précieux; on compte bien que, si loin qu’il aille, en Sibérie, en Russie, en Perse, il reviendra au milieu des siens. On a des gages de sa soumission, et une simple menace que, par expérience, le marchand sait ne pas être toujours vaine, suffit pour le terrifier, et il prête son argent.

On nous affirme que le Khan se débarrasse très-habilement de ceux qui le gênent. Dernièrement, nouveau David, il convoitait la femme d’un de ses sujets. On lui avait dit qu’elle était belle. Il la demande au mari, qui refuse. Le Khan dissimule sa colère; quelque temps après, le mari était fou. Il paraît que des misérables soudoyés l’avaient enivré, puis lui avaient versé un breuvage préparé avec des plantes, et l’ayant bu, le Khivien perdit la mémoire, puis la raison.

Tel autre, mandé un soir au palais, n’aurait jamais reparu. On l’aurait étranglé et vite enterré.

Quelquefois le prince invite les hauts fonctionnaires à des festins somptueux. Le nombre des plats servis est considérable, et plus considérable encore celui des bouteilles vidées.

Deux mois environ avant notre venue, le Khan aurait eu la fantaisie de marier deux seigneurs favoris à deux de ses favorites, et de fêter le mariage par une orgie de viandes et de liqueurs défendues. Les invités burent beaucoup de vin, d’eau-de-vie et même du champagne apporté d’Orenbourg. Au milieu de la nuit, personne qui ne fût gris. Dès que l’amphitryon, à peu près ivre-mort, commença à laisser tomber lourdement sa tête, chacun se retira discrètement et en titubant. Un seul, hors d’état de bouger, s’endormit sur le sol, trop près d’un des favoris qui étaient restés avec leurs jeunes épouses.

Au petit jour, le serviteur attaché à la personne du Khan entre dans les salles, et, soit par excès de zèle, soit par haine contre le retardataire, il réveille son maître, lui montre un homme étendu près de son ouglan préféré. Sans prendre le temps de se souvenir, le Khan ne voit que l’outrage qu’on a dû lui faire; il est pris d’une colère furieuse; il empoigne une hache et assomme les jeunes mariés et le misérable coupable d’avoir trop bu.

Le récit de ces horreurs nous donne l’idée de montrer à ce gentilhomme ce qu’est le sang qu’il prodigue quand il ne coule pas dans ses propres veines. Nous lui apportons notre microscope, et nous lui expliquons qu’en regardant par l’ouverture du haut une goutte de liquide maintenue entre les deux plaquettes de verre, on voit nettement vivre des êtres imperceptibles à l’œil nu; avec une épingle, nous étalons un peu de sang, puis l’invitons à constater lui-même la véracité de nos dires.

Il paraît ne point vouloir quitter sa place. Capus lui présente le microscope, mais l’appartement est sombre, et rien n’est visible.

«Je ne vois rien, dit le Khan, j’ai mauvaise vue.»

On lui explique qu’il est nécessaire que l’instrument soit en pleine lumière, et on le place sur le bord de la fenêtre. Mais le prince n’est pas rassuré, il lui déplaît de s’éloigner de son revolver, et c’est en hésitant qu’il fait deux pas et plie un genou. Je suis debout derrière lui et lui inspire une réelle inquiétude. Il n’ose me perdre de vue, et baissant rapidement la tête, collant à peine son œil au verre, il se relève rapidement et regagne sa place et ses armes. Puis, s’adressant au divan-begi, il lui dit:

«Je n’ai rien aperçu; c’est sans doute un jouet de Faranguis.»

Comme nous avons le moyen de faire paraître très-gros les moindres objets, il prend un Coran, l’ouvre, et l’éloignant, le rapprochant, il nous donne à entendre qu’il lui est impossible de lire, étant presbyte. Puis il applique ses lunettes et ajoute:

«Je ne lis pas plus qu’avant. N’en avez-vous pas d’autres qui valent mieux? je les accepterais avec plaisir.»

Il nous est impossible de satisfaire à cette demande, et lui conseillons d’en faire rapporter de Russie par un marchand. Il n’y manquera pas.

Nous quittons le Khan et parcourons la ville en compagnie de M. P..., à qui tous les recoins sont familiers. Dans les caravansérails, il y a peu de marchandises; comme objets manufacturés, nous apercevons des tépés de Bokhara, des calottes brodées semblables à celles de nos enfants de chœur, plus pointues, que les musulmans mettent sur le crâne rasé et qui est la coiffe du turban; des ballots de cotonnade russe, et principalement des sacs de tabac. D’après notre guide, il en est importé du Chahri-Sebz et de Samarcande, par Bokhara, la charge de deux mille chameaux, desquels cinq cents pour la seule ville de Khiva. Un chameau camionneur porte en moyenne vingt pouds, c’est-à-dire trois cent vingt kilogrammes. Cela fait cent soixante mille kilogrammes.

Les marchandises russes sont affranchies de tout impôt. 5,000 chameaux viennent de Bokhara; par chaque bête chargée de tabac il est prélevé 6 tillahs ou environ 36 francs, et pour les autres seulement 2 tillahs et demi. Le produit des douanes donnerait environ 20,000 tillahs ou environ 120,000 francs.

Les marchandises exportées payent également un impôt; le coton dirigé sur Orenbourg rapporte 20,000 tillahs pour 50,000 charges de chameaux à 4 tillahs par charge; 2,000 chameaux de marchandises variées, où il faut compter la soie, les poissons, produisent 18,000 tillahs, à 9 tillahs par charge.

Chaque chameau vendu au bazar paye 1 franc 20 centimes, chaque cheval ou vache 60 centimes, un mouton 30 centimes, un âne 15 centimes; le même prix une voiture chargée de fruits, de bois, etc. Une boutique paye une patente d’environ 6 ou 12 francs par an (2 tillahs). Tels sont quelques-uns des renseignements que nous devons à l’obligeance de M. P... A la sortie du bazar, un misérable ayant la chaîne au cou était attaché à un solide poteau; nous en voyons un autre au détour d’une rue. Les passants leur jettent quelques morceaux de pain.

En nous rendant chez le divan-begi, afin de le prier à nouveau de nous faciliter la location de chameaux aux environs de Zmoukchir d’où nous partirons, l’interprète de M. P... nous fait entrer sous un vaste porche. Des hommes assis près d’une porte se lèvent à notre vue. Ils gardent un prisonnier.

«Regardez de quelle manière il est attaché», me dit l’interprète.

Une chaîne est fixée dans la chambre des gardes à un poteau, elle passe par un trou creusé dans le seuil de la porte, puis de la même manière sous la porte contiguë, et cela se termine par une boucle serrant le cou de l’homme.

Il est affaissé, à plat ventre, à peine vêtu, ayant l’œil cave, fixe, aux joues les taches rouges d’un malade. Il se dresse sur les genoux en nous voyant, se plaint hardiment qu’on le maltraite, ce qui lui vaut un coup de pied des gardiens; il dit n’avoir pas mangé depuis deux jours.

«Qu’ils me nourrissent ou sinon me pendent. On m’a arrêté au bazar où je venais vendre un cheval; on prétend que je l’avais volé. Par Allah, c’est faux! Je l’ai acheté. Pouvais-je savoir qu’il n’appartenait point à qui me l’offrait?»

M. P... manifeste au divan-begi son étonnement de ce que les prisonniers ne soient point nourris.

Le divan-begi n’est pas moins étonné.

«Pourquoi veux-tu qu’on donne à manger aux voleurs?»

Le divan-begi nous promet une deuxième fois que sous deux jours un de ses employés nous mènera jusqu’au bord du désert et nous procurera les chameaux demandés. Il nous tarde de partir; c’est le 16 novembre; ici, les nuits sont fraîches, et dans l’Oust-Ourt elles doivent être froides.

En sortant de l’audience, l’interprète nous annonce qu’il a appris l’arrivée des principaux chefs des Tekkés de Merv. Ils viendraient prêter hommage au Khan et lui demander protection contre les Russes. Ils ne pouvaient plus mal s’adresser.

Dans la même journée, M. P... reçoit la visite d’un Turc Osmanli arrivé à Khiva depuis quelques jours.

C’est un homme solide, maigre, à grande barbe, avec un très-grand nez entre deux yeux noirs pleins de ruse. Il porte turban, et sauf un veston d’origine russe, a le costume d’un Asiatique. Il salue très-poliment, s’assied; on lui offre le thé; il roule une cigarette et nous conte son odyssée:

«Je suis d’Erzeroum. J’avais un frère qui faisait le commerce des étoffes. Un jour, il partit dans l’intention de parcourir le Caucase avec ses ballots, puis de gagner le Khiva. D’abord, il donna de ses nouvelles, puis plusieurs années s’écoulèrent sans que l’on en entendît plus parler. Entre temps, je fis un pèlerinage à la Mecque, et revins à Erzeroum. Les instances de ma famille me décidèrent à partir à sa recherche. Longtemps j’errai inutilement dans le Caucase, d’une ville à l’autre; puis j’appris au bazar de Tiflis de la bouche d’un Arménien que mon frère avait dû se diriger sur Astrakan. Il y était passé en effet, m’affirmèrent des Tartares, mais était parti pour Kasalinsk. Sur les bords de l’Emba, j’appris qu’il était mort à Irgiz, et je gagnai la presqu’île de Mangichlak avec une première caravane. Mes ressources étaient épuisées. Une deuxième caravane m’a amené dans le Khiva.

--De quoi vis-tu?

--De prières.

--De prières?

--Oui, car je suis hadji, et j’ai étudié dans les médressés. Je m’arrête dans les mosquées; je parle aux fidèles des choses du ciel, j’explique les versets du Coran, et l’on me donne de quoi poursuivre ma route. Dans les endroits où il y a des couvents de calendars, je vais frapper à la porte de ces religieux et je suis bien accueilli. Les jours de bazar, je conte des histoires sur les places où le peuple se presse; on aime à m’entendre parler de la ville sainte: l’un me donne une pièce de monnaie; un autre, une poignée de riz; chacun, un peu de ce qu’il possède. Voilà comment je voyage.

--As-tu été bien accueilli à Khiva?

--Pas trop; le Khan n’est pas généreux; il n’aime pas les étrangers.

--Mais les habitants de la ville t’ont bien traité?

--Les Khiviens! Je n’ai jamais rencontré de peuple plus misérable, plus ignorant. Ils ne donnent rien, ne comprennent rien, ne savent rien. Croirais-tu qu’ils confondent tous les peuples de l’Occident en un seul! Pour eux, il n’y a pas d’Italiens, de Français, d’Espagnols. Nous n’en sommes point là à Erzeroum; car, si nous ignorons ce que sont les nations vivant au delà de Stamboul, du moins savons-nous qu’elles existent.

--Penses-tu demeurer à Khiva?

--Allah me préserve de rester au milieu de telles gens, dont le Khan vit comme un ours dans sa tanière. Je ne dirais pas ces choses dans la rue, car il me ferait couper la tête.»

Là-dessus, l’Osmanli vide sa tasse de thé. Il a raison de tenir sa langue, la liberté de la presse étant inconnue dans ce pays.

«Où iras-tu en quittant Khiva?

--Dans le Bokhara, dont l’Émir, dit-on, est aimable aux serviteurs d’Allah.

--Tu ne pourras pas toujours vivre de la prière à Dieu?

--Je le pense comme vous; aussi, en vous rendant visite, j’avais l’intention de vous demander un renseignement.

--Lequel?

--Ne pourriez-vous m’enseigner le moyen de fabriquer les allumettes? personne ne les connaît ici; j’aurais la certitude de gagner beaucoup d’argent.

--Très-volontiers.»

Le pèlerin, qui songe à devenir industriel, nous quitte très-heureux. Car M. P... lui promet la «recette» pour la fabrication des allumettes.

Les voyageurs n’ont pas toujours médit autant du Kharezm. Malgré la volonté que nous avons de ne point entremêler de citations ce récit de voyage, nous croyons intéressant de donner en regard de l’appréciation d’un Turc du dix-neuvième siècle, celle d’un Arabe du quinzième:

«Je n’ai jamais vu, dit Ibn-Batoutah, peuple meilleur, plus généreux que les habitants de Khiva, ni qui soient plus affables envers les étrangers. La coutume suivante, à propos du service religieux, est très-recommandable: celui qui quitte sa place pendant la prière dans la mosquée est battu par le mollah en présence de l’assemblée et en outre condamné à une amende de cinq dinars pour l’entretien de la mosquée. Aussi dans chaque mosquée un fouet est suspendu à cette intention.»

Ibn-Batoutah parle de l’Oxus, un des quatre fleuves qui sortent du paradis, gelant comme le Volga, puis de Zmoukchir où des saints illustres ont leur tombeau, enfin des sectes; finalement il décrit le melon du Kharezm, en fait un éloge pompeux:

«On ne peut comparer au melon de Khiva que celui de Bokhara; le melon d’Ispahan en approche le plus. A l’extérieur ce fruit est grisâtre et rouge à l’intérieur. Il est d’une succulence parfaite et plutôt dur. Il a la propriété remarquable de pouvoir être coupé en tranches et séché, et mis en caisse comme les figues. On l’expédie dans l’Inde, en Chine, et, de tous les fruits secs étant le meilleur, à l’occasion, on le donne en présent aux princes de ces pays.»

Le melon est comme autrefois le meilleur qui se puisse imaginer. Il a, plus obstinément que ceux qui le cultivent, conservé ses qualités.

Nous nous préparons au départ; il est entendu que nous quitterons Khiva le 19 novembre. Nous n’emporterons point la tente de feutre que nous avions achetée à Petro-Alexandrowsk, notre intention étant de doubler les étapes. La dresser chaque soir et la démonter dans la nuit obscure, serait incommode et très-fatigant. Or, nous n’avons plus qu’un serviteur, Rachmed, qui est interprète, palefrenier, cuisinier, un véritable maître Jacques. Ce serait pour lui et nous-mêmes trop de besogne. Ici nous achetons seulement des cordes, deux seaux de fer afin de puiser l’eau dans les puits, deux pelles, une hache et une bonne provision de sel et de tabac en feuilles; il coûte dix à douze sous la livre. Aux haltes, le glouglou de la pipe à eau n’est point désagréable. On achètera les vivres à Gazavad. En faisant nos achats dans le bazar, nous voyons passer des Turkomans Tekkés. Quelques-uns de leurs chefs doivent venir voir M. P...

Le 18 novembre, la veille du départ, étant à deviser comme gens qui vont se quitter et ne se reverront peut-être jamais, la porte s’ouvre, et trois Tekkés entrent. Ils nous serrent la main, s’inclinent légèrement: «Salut, ami! salut, ami!» et s’accroupissent. Eux aussi se plaignent des Khiviens et du Khan, et témoignent du mépris à celui qui fut autrefois leur hôte.

En effet, lorsque le général Kauffmann marcha sur Khiva, le Khan épouvanté s’enfonça dans le désert et se réfugia chez les Turkomans. Il ne se décida à rentrer dans ses États qu’après que le vainqueur lui eut envoyé courriers sur courriers afin de le rassurer et lui affirmer que sa personne serait respectée.

Aujourd’hui le Khan paraît oublieux de l’hospitalité qu’il a reçue, et les Tekkés se plaignent amèrement.

Le plus loquace des trois est Kaïd-Pan-Pelani-Agli, un homme de taille moyenne, large d’épaules, sec, nerveux, aux extrémités fines. Il a la face large, osseuse, peu garnie de barbe, où brillent deux petits yeux très-noirs qui regardent bien en face. Il parle avec des gestes calmes.

«Que sommes-nous venus faire à Khiva? Pourquoi ce khan a-t-il envoyé un émissaire nous invitant à venir demander la paix et à nous mettre sous sa protection? Que ne sommes-nous allés directement chez les Russes, au lieu de nous abaisser à visiter d’abord le Khivien? Il nous a reçus comme des marchands de l’Iran. Il n’a pas eu honte de nous donner à chacun deux tengas durant notre séjour et huit pour le retour. Le premier d’entre nous a eu douze tengas. Est-ce que des chefs doivent être traités de la sorte? C’est la première fois que je vois cette ville. Il y a de grandes maisons, de vastes mosquées, mais quel peuple de Sartes sans vigueur! Combien pourraient manier un sabre? Nous sommes à peine une centaine de Tekkés; quel est celui d’entre eux qui nous empêcherait de prendre la ville, le Khan lui-même, et de trancher la tête à ces êtres plus lâches que des Persans?»

Un jeune chef de vingt-cinq ans environ, grand, maigre, à figure énergique, fils de chefs célèbres par leur bravoure et leur habileté à conduire les alamans, approuve de la tête les paroles de son compagnon. Lui aussi pense qu’il eût mieux valu s’entendre avec les Russes sans aucun intermédiaire. Et disant son dédain pour les Khiviens, il se sert de termes imagés qui ne s’écrivent guère. Sari-Khan, tel est son nom, a été longtemps propriétaire d’un soldat russe, seul survivant d’un convoi assassiné par des gens de sa tribu. Longtemps, le prisonnier est resté attaché à une chaîne partant d’un poteau planté à l’intérieur de sa yourte. La chaîne était longue, et il pouvait vaquer aux travaux qu’on lui avait confiés: il écrasait le millet, battait le blé, soignait le bétail.

Au commencement de sa captivité, on le contraignit d’écrire aux gouverneurs de Petro-Alexandrowsk et de Krasnovodsk qu’ils eussent à envoyer une rançon considérable. Les lettres étaient remises par les Tekkés à des caravaniers qui les portaient à leur adresse.

Mais les propositions ne furent point agréées, et des querelles éclatèrent à propos du prisonnier. Les uns voulaient le maltraiter, disant qu’il n’avait pas écrit dans le sens qu’on lui avait précisé; qu’il n’insisterait auprès de ses chefs que le jour où on lui rendrait la vie dure. D’autres, prétextant qu’on nourrissait un espion à qui l’on facilitait son rôle en transmettant ses renseignements écrits dans une langue que nul ne comprenait, conseillaient d’en finir.

Après un nouveau refus de payer la rançon, plusieurs Tekkés vinrent en armes afin de le tuer. Sari-Khan le fit entrer dans sa tente et s’opposa au meurtre, le sabre à la main. Les adversaires du jeune chef, le voyant décidé à verser le sang, n’osèrent porter la main sur lui. Il parlementa, leur exposa que ce meurtre serait inutile, qu’en somme le prisonnier ne pouvait s’enfuir, que peut-être l’occasion se présenterait de l’échanger contre quelqu’un des leurs. Le captif fut épargné. Durant plusieurs années, on le tint à la chaîne, puis on le détacha.

Il paraît que, d’ennui, le pauvre homme s’adonna au haschisch. Son intelligence en fut affaiblie, et il était résigné à son sort au moment où il a recouvré sa liberté. Sari-Khan vient de l’amener à Petro-Alexandrowsk. D’après l’interprète, son cou a conservé la marque du carcan de fer.

[Illustration: LA PRISON-FORTERESSE DE KABAKLI. Dessin de E. Cavaillé-Coll, d’après un croquis de M. Capus.]

On sert le thé, des petits pains; j’en présente un au kaïd, le partage avec lui; il le porte à son front en signe d’amitié. Je lui dis que nous souhaitons fort de visiter le pays de Merv.

«Le voyage est-il possible?

--Il est possible! Si l’on te demande sur la route où tu vas, réponds que tu viens chez moi, que je suis ton hôte. Nul ne t’arrêtera. Dès que tu auras trouvé des hommes de ma tribu, ils te protégeront. Une fois parmi eux, tu n’auras rien à redouter; tant qu’un bras pourra lever un sabre, on te défendra. Nous autres vendons notre vie à bas prix, car nous l’estimons à peine la valeur d’un chaka[42]; et puis, n’est-ce pas chose connue que si nous sommes méchants pour les méchants, nous sommes bons pour les bons?»

[42] Menue monnaie de cuivre.

--Par Allah! voilà la vérité», dit le troisième, un vieux qui n’avait encore soufflé mot.

Ce vieux regrette fort d’être venu rendre hommage au khan de Khiva, car il comprend bien qu’en réalité, celui-ci est vassal des Russes. Il sent que les Tekkés se sont fourvoyés, qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes pour défendre leur indépendance. Or, la prise de Geok-Tepe par Skobeleff l’a convaincu de la puissance des Russes, et il n’y a pas à en douter, il va falloir se soumettre, renoncer aux alamans, et tous les ennemis que les Tekkés terrifiaient redresseront la tête.

Le jeune Sari-Khan et son compagnon ont beau le consoler, lui assurer que les Russes ne les malmèneront pas, le vieux branle la tête, il se tait et il a des larmes dans les yeux. Comme un vieux loup cerné de toutes parts, sentant qu’on va le prendre, il se demande si mourir en combattant un ennemi vingt fois plus fort ne vaut pas mieux que d’accepter une cage, confortable peut-être, mais une cage, en somme.

IX

LE DÉSERT DE L’OUST-OURT.

Départ.--Les inondations.--Chez les Turkomans-Yomouds.--Vendetta.--Un serviteur.--Une course.--Manière d’entraîner le cheval turkoman.--Notre guide.--Au puits.--Au «sable blanc de Tchaguil».--Attente des chameaux.--Le chamelier Ata-Rachmed.--Rencontre.--Le dîner des chameaux.--Le takyr.--Près des ruines de Chak-Senem.--Pas d’eau.--Une pipe.--Un oiseau qui parle.

Radjab-Ali est à cheval, prêt à partir; il retourne à Samarcande, et donnera de nos nouvelles à notre hôte, le général Karalkoff; Radjab-Ali, qui a bu beaucoup de votka avec les deux Cosaques de M. P..., est légèrement gris. Il nous souhaite un bon voyage, et promet à Rachmed de n’oublier aucune des commissions dont celui-ci l’a chargé à l’adresse de ses parents et amis.

Rachmed, complétement ivre, peut tout juste monter à cheval. Il plaide les circonstances atténuantes:

«C’est la première fois que je bois trop de votka depuis que je vous accompagne. J’ai fêté le départ de Radjab-Ali. Les Cosaques sont de bons garçons.»

Deux arabas sont chargés de nos bagages. Comme guide, nous avons un employé du divan-begi, flanqué de ses deux ouglanes; tous trois montent de jeunes étalons turkmènes appartenant au khan leur maître. Encore une poignée de main à l’excellent M. P..., qui nous engage à reprendre haleine au puits de Tcherechli, où une partie de l’expédition scientifique chargée de résoudre la question de l’Oxus tient son quartier général. «Bonjour à M. un tel, à M. H...» Les Cosaques sur le bord de la porte saluent militairement d’un: «_Zdravié jelaïm_, Nous vous souhaitons bonne santé»; les arbas grincent, on fait siffler les fouets.

«Au revoir, crie M. P...

--Au revoir, répondons-nous, et adieu Khiva, adieu l’Asie centrale.»

Au fait, nous sommes à l’extrémité de l’Asie centrale, puisque c’est ici que l’Amou-Darya finit en se ramifiant. En ce pays de sécheresse, s’éloigner du fleuve, c’est s’éloigner de la civilisation. Dans notre Europe, presque à la même latitude, les grands cours d’eau sont des moyens de progrès, de commerce; ils accroissent la prospérité des peuples; ici, ils sont la source même où chacun puise la vie. Il est donc naturel que dans la langue persane, un même mot, «abady», signifie à la fois «culture, civilisation», et que la racine de ce mot «ab» signifie «eau». Aussi croyons-nous n’exagérer point en affirmant que quiconque connaîtrait l’histoire de l’eau et des irrigations en Asie centrale, aurait les meilleurs jalons pour se guider dans l’obscur passé des peuples qui l’habitèrent, et suivre pas à pas les fluctuations successives de leur histoire.

Mais nous sommes hors de Khiva, dans la plaine monotone, sans soleil. Çà et là, au milieu de rares peupliers, se dresse un sakli au bord d’un canal. Des oies, des cormorans, des canards fendent l’air, puis, ayant tournoyé par précaution, s’abattent bruyamment sur les étangs ridés par la brise.

Les oiseaux aquatiques peuvent prendre leurs ébats à l’aise dans le vaste marécage formé par le trop-plein des eaux de l’Amou. Car les Khiviens ne savent pas précisément la quantité de liquide que doit rouler le fleuve qui est à rendement excessif et irrégulier, et quand les canaux sont gonflés à déborder, ils rompent les digues, dirigeant vers les affaissements du sol le surplus inutile à l’arrosage des terres. Et alors, selon la rapidité des pentes et la profondeur des bas-fonds, la plaine est couverte de marais ou de flaques, ou d’étangs plus ou moins vastes, réunis parfois en un lac immense qui, dans la suite, diminue, disparaît par l’infiltration ou l’évaporation.