Chapter 15 of 21 · 3891 words · ~19 min read

Part 15

Tel est, en effet, le plus cruel des tourments qu’on puisse infliger à un Tadjik: l’empêcher de gagner de l’argent et de trafiquer. Quelle race est plus dévorée par l’_auri sacra fames_?

Le prisonnier exhalait ses plaintes à mi-voix; soudain il se tait et recule. Le Beg vient d’entrer par la porte basse.

C’est un solide Ousbeg de taille moyenne, trapu, coiffé d’un bonnet noir, avec une longue barbe grisonnante, des yeux noirs, vifs, brillants, sous des sourcils touffus. Il a fière mine, et les allures souples et lourdes d’un grand fauve, d’un ours. Il salue gravement, puis questionne ses hôtes par l’intermédiaire du prisonnier, s’exprimant posément.

Il ne peut faire de distinction entre Farangui et Français. Pour lui, nous sommes un seul peuple avec les Anglais.

«Mais notre langue n’est pas la même!

--Les Ousbegs non plus ne parlent point le même dialecte que les Tadjiks, et cependant ils sont tous musulmans.»

Ni la géographie, ni l’ethnographie n’ont été l’objet de ses études. Le vieux soudard a appris à monter à cheval, à donner des coups de sabre, laissant aux mollahs le soin de déchiffrer les livres.

Il nous annonce comme un événement tout récent que trois Faranguis sont allés à Merv et ont dit aux Tekkés: «Merv est à nous.»

Je ne sais vraiment à quoi rattacher cette rumeur. Cela donnera idée au lecteur du temps qui doit s’écouler avant que les nouvelles d’une grande guerre, d’un fait marquant de l’histoire d’Occident, arrive aux oreilles des habitants de certains recoins de l’Asie, et jusqu’à quel point un récit sera défiguré en passant de bouche en bouche. Ne sommes-nous pas aussi ignorants de l’histoire contemporaine de l’extrême Orient et de sa géographie?

D’autre part, le Beg vient d’apprendre que beaucoup de Tekkés se rendent à Khiva, afin de se donner aux Russes.

Je lui demande s’il y a longtemps qu’il a eu maille à partir avec les pillards.

«Non, tout dernièrement, mes garaouls ont dû les poursuivre et reprendre des chameaux qu’ils avaient volés.»

Il est tard, le Beg prend congé de ses hôtes qui dorment jusqu’au moment où la diane sonne. La diane bokhare est un charivari qui dure cinq minutes. On voit bien à la vigueur qu’ils déploient à taper sur les tambours, à souffler dans les trompettes, que cela ne leur arrive qu’une fois par jour. En tout cas, ils jouent bien le rôle qui leur est assigné, ils ont charge de réveiller les croyants, et ils les réveillent. Un bruit pareil, en même temps qu’il arrache brutalement les dormeurs aux bras de Morphée, retentit au loin, et peut donner à réfléchir aux ennemis qui l’entendent. C’est terrifiant comme un concert de tigres qui rugissent au soleil levant.

On a entassé dans la barque du foin pour plusieurs jours; on a ajouté un sac de sorgho pour les chevaux, du charbon pour le feu. On peut poursuivre la route.

Ayant dit adieu au Beg, à l’infortuné marchand qui nous conduit jusqu’au seuil de la porte, nous arrivons par le soleil du matin près de la rive où les soldats sont assis en désordre. A notre vue, ils se lèvent, s’alignent, présentent plus ou moins bien les armes, puis attendent le fusil au pied que nous prenions le large. Une belle collection de bandits! Après que les bateliers ont mis la main à la barbe, en saluant, l’un des guerriers, sur l’ordre de son chef, épaule son mousquet, car il a la prétention de nous dire adieu par une salve d’un seul coup--la poudre est rare.--Le chien tombe, et c’est tout. Il arme de nouveau, presse la gâchette; rien. A la troisième reprise, le coup fait long feu. En somme, voilà de mauvaises armes et de mauvais soldats.

Les bonnets noirs disparaissent derrière les arbres, à la file, tandis qu’Iskandar le pilote s’efforce d’engager la barque dans le courant.

Dès que nous avons perdu de vue Kabakli, les bateliers observent le silence ou parlent à voix basse; le patron nous engage à les imiter, et à bien observer la rive; car nous pénétrons dans la région où les Tekkés ont coutume d’attaquer les barques.

Le fleuve est semé de bas-fonds, d’îlots; le courant rase tantôt la berge droite, tantôt la gauche, et l’on est à portée de fusil des hommes qui seraient embusqués derrière les touffes de roseaux ou derrière les pans de murs de saklis en ruine.

Tout le monde est aux aguets; inutile de dire que les deux pillés font bonne garde, et qu’ils ne sont nullement rassurés. Les armes sont à portée de la main.

Dès que dans le lointain l’un des hommes croit apercevoir quelque silhouette, il la montre du doigt, et chacun regarde, examine attentivement, la main au-dessus des yeux. Le point noir reste immobile; c’est sans doute une broussaille, une carcasse de bête, que l’éloignement grandit, et l’on ne s’en occupe plus. Puis, voilà une trace sur le sable, on s’approche: elle date de loin. Une tige froissée, l’herbe qui penche et que peut-être un pied aura foulée, c’en est assez pour raviver les craintes. Soudain, Radjab-Ali montre tout près du bord une plaque humide sur la plage.

«Un homme!»

L’équipage, les passagers ont froid dans le dos; mais Radjab-Ali s’est trompé, ce n’est pas un homme, mais un sanglier qui a détrempé le sol. Pourtant nul ne songe à rire de la méprise.

La journée se passe en commentaires sur le moindre indice suspect. Nos compagnons de route ont la mine inquiète, et il est évident que les Tekkés leur causent une terreur insurmontable. Rachmed fume le tchilim avec indifférence, Radjab-Ali a mis une capsule neuve à son pistolet et fait jouer son grand sabre dans le fourreau.

Le soleil resplendit, pas la moindre brise ne s’élève, et l’on descend avec une rapidité relative le cours sinueux du Darya. De temps à autre, des ruines déchiquetées rompent la monotonie de la plaine et rappellent que la désolation ne fut pas toujours aussi complète qu’à présent. Autrefois, des villages étaient sans doute échelonnés sur le cours du Darya, car l’eau ne manque point, ni la terre; mais l’impossibilité de résister aux attaques, le besoin de sécurité nécessaire au travail des champs, aura contraint les habitants à chercher un refuge dans les oasis peuplées de la rive droite. Ici, le plus grand ennemi de l’homme est l’homme qui, ne possédant pas un capital d’eau suffisant, équilibre son budget aux dépens de son semblable mieux partagé. Nous le montrerons ailleurs.

On cuisine à bord du bateau, on allume le feu dans des fourneaux en terre pétrie, posée à l’arrière sur une couche d’argile. Il importe de manger à la clarté du jour, de ne pas brûler de bois au soleil couchant, la colonne de fumée qui monte très-haut par un temps calme, est vue à des distances considérables. Elle décèlerait notre présence, et attirerait les pillards. Durant la nuit, les bateliers, qui n’oseraient même pas battre le briquet, dissimulent la barque dans une crique au milieu des roseaux; ils dorment, veillant à tour de rôle jusque vers une heure du matin. Ils partent quand l’obscurité est profonde, enfonçant les avirons doucement, et ne disant mot.

Il est deux heures; Iskandar, qui gouverne à l’arrière, quitte soudain sa place, et arrive en courbant le dos jusqu’à ses camarades.

«Des barques!» dit-il.

Du coup, tous abandonnent les rames, se cachent derrière les bords de la barque qui dérive. Rachmed, qui est de garde, me touche la main et tout bas me souffle à l’oreille: «Vois là-bas», et du doigt il m’indique une forme noire barrant le passage.

J’examine, questionne le patron qui est près de moi, au milieu de son troupeau de lions, et lui me répond:

«Tekkés!

--Bien vrai?

--Par Allah, Tekkés!»

J’explique rapidement à Rachmed qu’il ait à tendre les cartouches à mesure qu’on les usera. Je secoue Radjab-Ali profondément endormi, il tire son sabre, et je prends mon fusil Berdane. Cependant, on approche de l’embuscade.

Voilà bien une barque avec des hommes debout.

Le patron affirme de plus en plus que ce sont des Tekkés: pas d’autres qu’eux n’oseraient se montrer à découvert.

D’une bourrade, j’oblige Iskandar à retourner à son poste, lui ordonnant de nous mener lentement du côté opposé. Bientôt nous sommes à portée de voix, un petit feu brille dans une île.

C’est le moment de réveiller Capus, qui commence par essuyer ses lunettes et se prépare à l’abordage.

Il faut savoir à quoi s’en tenir, avant d’être près de nos ennemis. Avec des gestes menaçants, je contrains le patron à héler ces gens. Il pousse un «Ha! ha!» et tout de suite le feu disparaît. Pas de réponse. Il recommence, dit son nom, demande qui est là. Et on lui répond enfin: «Je suis un tel, ton ami, qui viens de Khiva avec des barques vides, et je remonte vers Ildjik.» Par crainte des Tekkés, les Khiviens s’étaient installés dans une île au milieu d’une roselière. Cette interpellation les avait sans doute terrifiés, et ils avaient immédiatement caché leur feu. Les deux patrons échangent les compliments d’usage:

«Salamaleïkom.

--Valeïkom assalam.»

Et l’on repart, heureux en somme d’en être quitte à bon marché.

Les chalands de Chiva ont à chaque extrémité une poutrelle assez haute où monte le batelier, afin de pouvoir sauter avec l’amarre sur la rive qui est souvent beaucoup au-dessus de la surface de l’eau. Les chalands arrêtés étaient en ligne à côté l’un de l’autre; nous les voyions de trois quarts, et ces poutrelles paraissaient une rangée de plusieurs individus. Ce qui prouve qu’il n’y a pas que le Pirée qu’on prenne pour un homme.

Le matin, après avoir dépassé les ruines de Ketmantchi, nous traversons silencieusement la goulette où le Darya file très-rapidement entre des rives escarpées. C’est tout près que les Tekkés ont coutume de la traverser. Voici une île qui facilite cette opération. La largeur est ici d’une centaine de mètres.

«C’est ici qu’ils passent», dit laconiquement le patron.

A gauche, un sentier a été tracé sur le sable de la rive par une file de cavaliers. L’empreinte des sabots est bien marquée, et date de quelques jours; au bas de cette piste, l’herbe est foulée. Ils se sont arrêtés à côté, au milieu des roseaux, allumant du feu dans la clairière, sans doute afin de sécher leurs habits. Le piétinement des chevaux est très-visible sur le sol argileux de l’île, où deux bâts ont été abandonnés.

«Les selles de mes chameaux», dit un des pillés, et cela lui rappelle son malheur. On les a jetées, comme chose de peu de valeur, lors du partage du butin, dont chacun emporte sa part en croupe. Les chameaux déchargés ont marché plus vite.

A main droite, au flanc de la berge abrupte, un chemin serpente jusqu’au point où les Tekkés se mettent à l’eau.

Peut-être nous serions-nous heurtés à ces karaks sans la maladie de notre ami Tinelli. S’il eût plu à ces bandits de nous piller, la chose eût été facile. En réalité, nous eussions été deux à leur résister, car ces bateliers n’auraient pas même fait un geste pour nous défendre. Au fait, à quoi leur servirait le courage? ils ne possèdent rien en propre que des guenilles et l’existence. Ils savent qu’on ne prendra point le bout de toile qui les couvre; quant à l’existence, ils veulent à tout prix la conserver, suivant cette manie commune aux hommes, qui attachent une valeur énorme à des riens, par le seul fait de l’habitude.

Plus loin, à un endroit où le Darya contourne une presqu’île, nous apercevons des abris de roseaux.

«Qu’est cela?

--Karaoul Khana», répond le patron, c’est-à-dire la station des gardiens. Nous allons y faire halte.

Dès que nous approchons du rivage, un petit homme maigrelet, le fusil sur l’épaule, vient à nous; il pousse un cri, et sept ou huit hommes armés sortent des huttes et du fourré où ils étaient en vedette et guettaient probablement les faisans, très-nombreux dans cette région.

Ce sont des gaillards de vingt-cinq à cinquante ans, coiffés du traditionnel bonnet en peau de mouton, chaussés d’abarcas en peau de chèvre. Le petit homme qui est le chef et marche d’un pas très-alerte, nous invite à son feu. On le questionne:

«Y a-t-il longtemps que des Karaouls sont à cette place?

--Quarante ans environ.

--Vous n’y restez point toute l’année?

--Seulement durant l’automne et l’hiver, quand les Tekkés organisent les alamans.

--C’est le khan d’Ourguentch qui vous paye?

--Lui-même. Une saison de garde vaut à chacun cinquante tengas et une provision de riz.

--Comment passez-vous votre temps?

--Le jour, on chasse, on pêche, on fabrique des cordes de chanvre que les bateliers payent un bon prix. La nuit, ceux qui ne font pas sentinelle dorment dans la nacelle qui est amarrée près de vous.

--Y a-t-il longtemps que vous avez aperçu des Tekkés?

--Il y a un mois environ qu’une bande nombreuse est apparue sur la rive gauche du fleuve, quinze jours qu’un parti d’une quarantaine d’hommes a paru sur la rive droite.»

Avant notre départ, le chef, pour nous remercier du thé que nous lui offrons, envoie un de ses hommes querir deux faisans et nous les donne. En échange, il reçoit du thé, un peu de sucre et un paquet de cartouches. Car il est armé d’un berdane, mais possède juste une cartouche. Au reste, l’arme est en très-mauvais état, la batterie ne joue pas, le sable obstruant les rainures, et je ne parviens pas à enlever la cartouche, qui adhère au canon par une couche de rouille.

Ces gardiens chargés d’assurer la descente du fleuve ne me paraissent pas prendre leur besogne au sérieux, et les Turkomans ont la partie belle.

D’après le commandant du poste, nous pourrons atteindre Outch-Outchak dans la soirée. Mais nous avons le vent debout: impossible de continuer la route, il faut atterrir et attendre un temps plus calme ou bien une brise favorable. On mouille dans l’échancrure d’une île. Comme Robinson, je l’explore. Cette île est une presqu’île d’un kilomètre carré au moins. A l’époque des crues, elle est entourée par les eaux, qui laissent de la vase et forment des mares où les sangliers se vautrent et s’abreuvent. Maintenant que les mares se dessèchent, ils vont jusqu’au fleuve, se frayant un passage à travers les roseaux très-grands et très-rustiques.

A l’aube, le vent ayant cessé, nous partons.

A une heure d’Outch-Outchak, nous voyons près de sa rive droite une barque où l’on entasse du charbon de Saxaoul; des chameaux chargés attendent.

Au coucher du soleil, on aperçoit le mur de la forteresse d’Outch-Outchak, qui, de loin, ne paraît pas difficile à prendre.

Le vent du nord souffle avec violence, et nous nous abritons au bord du fleuve, au milieu des roseaux, qui fourniront le lit et le combustible.

Tandis que nos hommes préparent le souper, nous allons visiter la forteresse ou plutôt l’intérieur des quatre murs croulants qui défendent mal les tanières en terre où des hommes se chauffent autour de brasiers; leurs chevaux sont au piquet. Tous ces guerriers sont oisifs, comme ceux de Karaoul-Khana; ils sont chargés de faire la police de la frontière. Ils passent le temps à deviser autour des feux, à fumer, à manger, à jouer; tous les quatre mois on les remplace.

Le patron de la barque nous assure qu’ils ne servent à rien. «Il y a deux ans, ajoute-t-il, à trois cents mètres des murs, des marchands bivouaquaient avec des chameaux près de l’endroit où nous sommes. Les Tekkés les ont surpris, massacrés, et, tandis qu’une partie de leur monde tenait tête aux Karaouls qui tiraillaient sans oser quitter le retranchement, le reste chargeait le butin et les chameaux sur des barques, passait le fleuve et revenait ensuite chercher le gros de la troupe.»

Près du fortin, nous remarquons de nombreuses carcasses de chameaux blanchies. Elles gisent là depuis 1873, car on sait que la colonne du général Kauffmann, qui se dirigeait sur Chiva, aboutit à cette place après des peines inouïes et avoir perdu plusieurs milliers de chameaux.

Pour la première fois depuis Oustik, nos hommes allument sans hésiter un bon feu, deux même. L’un sert aux maîtres, l’autre, plus loin, aux bateliers, qui consacrent une partie de la soirée à se débarrasser de certains parasites dont nous-mêmes sommes infestés.

Avant que la lune disparaisse, Radjab-Ali réveille les hommes. A dix heures, on arrive aux ruines de Mechekli. Il paraît que des Turkomans habitent cette région. Je pars avec Rachmed à la recherche de fourrage.

«N’oublie pas les melons, lui dit Radjab-Ali; il n’en est point de meilleurs que ceux de Mechekli.»

Radjab-Ali peut être tranquille; notre serviteur en est très-friand, et la recommandation est superflue.

On arrive au premier aoul des Ata-Turkmènes en louvoyant entre les roseaux et les buissons de tamaris.

Leur forteresse, placée sur une hauteur, consiste en quatre murs rectangulaires de 60 à 80 mètres de côté, avec des entrées étroites, faciles à barricader, et des embrasures à hauteur d’homme. En temps de guerre, ou dans la saison froide, les Turkomans y transportent les yourtes, le fourrage, les troupeaux, et vivent entassés. Au nord, dans une vallée, une soixantaine de yourtes sont éparses; il y en a d’autres devant nous, au sud. C’est là que nous allons acheter du fourrage, marchander des melons.

Ces Turkmènes sont d’une structure moins lourde et mieux construits que les Ousbegs. Ils ont le bas de la figure allongé, le nez plus long, les yeux petits et la lèvre grosse, un peu pendante, et parlent avec un zézayement propre à leur race.

Les femmes, qui vont le visage découvert, sont grandes, élancées même, très-brunes, et, sauf l’œil moins ouvert, la largeur de la face à hauteur des pommettes, elles auraient le type de Persanes, mais de Persanes très-vigoureuses.

Les Ata-Turkmènes paraissent vivre dans l’aisance; leurs tentes très-vastes, de feutre solide, sont fermées par des portières en tapisserie. Ils n’ont pas à redouter les attaques des Tekkés: depuis que les Russes sont à Petro-Alexandrowsk, les pillards n’osent quitter la rive opposée.

Près des ruines de Zenki-Kourgane, nous voyons des falaises de grès. Elles s’émiettent, redeviennent sable.

Nous installons notre bivouac au bas d’une de ces falaises à pic, d’où se sont détachés des blocs de pierre meulière. Le patron de la barque se promet à son retour d’en charger sa barque et de les vendre à des marchands bokhares.

Nous sommes cachés derrière ces hauteurs comme dans l’angle de murailles. Du côté du Darya il y a des touffes de roseaux, et lorsque Rachmed veut en couper une, le patron arrête son bras.

«Il ne faut pas toucher à cela; après le coucher du soleil, nous en aurons besoin contre le vent.»

Est-ce de cette façon que certains végétaux devinrent sacrés quand on commença à s’en servir sans savoir les cultiver?

Au moment où le feu est allumé pour le repos du soir, je grimpe au sommet des falaises.

C’est toujours le désert infini, avec son calme, sa solitude parfaite. L’Amou se tord à mes pieds, enlaçant les îles de sable, unies et bombées comme des dos de cétacés monstrueux; il se dérobe à main droite, reparaît au loin à l’ouest, et le demi-cercle d’un de ses méandres luit, ainsi qu’un lingot d’argent recourbé. Puis on ne le voit plus.

En bas, des pigeons volent une dernière fois avant de se cacher dans le trou où ils dorment en sûreté. Perché à la pointe d’un rocher, un faucon immobile les guette, le bec en avant. Des aigles planent dans l’air, surveillant les ébats de leurs enfants: ils sont repus sans doute et ne chassent point. Les dernières lueurs du crépuscule s’éteignent; voilà la nuit: il est temps de descendre au campement marqué par le feu qui vacille, tout petit.

J’arrive au moment où les gens de Chourakhan font à nouveau le récit de leurs malheurs aux bateliers qui bayent en les écoutant. Près du port on peut bien conter son naufrage: demain ils arriveront sans doute chez eux. Toute la nuit, la traversée se continue sans obstacle, mais dans l’après-midi le vent du nord-ouest jette notre barque contre la rive, et il est impossible de continuer la route.

Quand le calme se rétablira, les bateliers remonteront le fleuve jusqu’en face de Petro-Alexandrowsk, et des arbas iront querir nos bagages.

Je pars en avant, afin de préparer le logement. Radjab-Ali m’accompagne jusqu’à un aoul de Turkomans où je prendrai un guide. Le djiguite retournera ensuite près de Capus, car seul il connaît le chemin de terre, et dans ce maquis entrecoupé d’aryks, sans une route bien tracée, il est difficile de s’orienter.

Il me faut menacer le chef turkoman à qui je demande un de ses serviteurs comme guide. Il ne veut pas entendre raison; les promesses d’une récompense, la menace du gouverneur, rien n’y fait. J’avise son cheval favori, facile à reconnaître aux innombrables couvertures qui le couvrent, et lui dis:

«Si tu ne me donnes pas un guide, je le tue.»

Il ne bronche pas, mais appelle un homme étendu à la porte d’une tente, lui donne l’ordre de me conduire à Chourakhan. Celui-ci monte à cheval, je le fais passer devant moi, nous partons au trot par un vent épouvantable.

Bientôt nous atteignons le fort russe, d’où arrive un air de polka joué par la musique militaire. Après le silence du désert, cela égaye comme un chant d’oiseau. La pensée nous vient que d’ici à la Caspienne, il reste à peine le chemin de Paris à Berlin, et nous voilà de très-bonne humeur.

VIII

DANS LE KHIVA.

Petro-Alexandrowsk.--Dernière traversée de l’Amou.--Aspect de Khiva.--S. Exc. le premier ministre: le ministère et le cabinet.--Le Khan.--Air misérable de la population.--Exactions.--Mode d’emprunt.--Un pèlerin.--Les chefs turkomans, tekkés.

Petro-Alexandrowsk, construit pour menacer Khiva, n’est qu’une ville naissante, en tout point semblable à ses aînées du Turkestan. C’est une longue place avec un rectangle de maisons; la plus vaste, occupée par le gouverneur militaire; les autres, par les officiers, par les employés d’administration et par les marchands russes et tartares qui forment l’arrière-garde de toutes les armées conquérantes du Tzar. Puis il y a la caserne derrière le palais du chef.

Nous arrivons sur la grande place, ne sachant où chercher un gîte. Le plus simple serait de camper sur notre feutre, ainsi que nous l’avons fait dans le désert.

Mais un officier russe nous aperçoit, reconnaît des étrangers, devine notre embarras, et nous conduit obligeamment chez un marchand de ses connaissances, qui nous offre deux chambres vides de tout meuble, mais où l’on apportera un poêle.

Le poêle ronfle quand une partie de nos bagages arrivent sous la direction de Radjab-Ali. Les couvertures sont étalées, les coffres alignés, et, entourés d’objets d’un usage journalier, nous avons la sensation du chez-soi.

Le lendemain, tous nos bagages étaient transportés à Petro-Alexandrowsk. Immédiatement nous recueillons sur l’Oust-Ourt que nous allons traverser, les renseignements utiles. Un homme connaît bien la route. C’est un djiguite, à l’air très-intelligent, qui a porté, à diverses reprises, des dépêches à Krasnovodsk. Autrefois les Russes devaient payer très-cher ces courriers qui se risquaient au travers du désert alors infesté de pillards turkomans; aujourd’hui les prix sont plus bas, mais encore trop élevés pour nos bourses, et nous devons renoncer à l’avantage d’avoir un guide ayant fait ses preuves d’honnêteté et de courage. A Khiva, nous tâcherons de trouver un caravanier qui nous en tiendra lieu.