Chapter 19 of 21 · 3983 words · ~20 min read

Part 19

La nuit est descendue, toute noire; les flocons sont plus drus, plus gros; les bourrasques de vent arrivent du nord-est plus furieuses et fouettent des tourbillons de neige qui passent dans la flamme, la tordent, et le bois mouillé chante.

Le riz vient de cuire dans la graisse de mouton; on prend le repas du soir, puis les koumganes sont bourrés de neige qui fond rapidement, et bientôt le thé est prêt. On boit lentement et beaucoup, quoique la neige bue fasse mal au cœur, au dire du Turkoman, et après s’être assuré de la présence des chevaux déjà poudrés de blanc, on se couche sous le feutre, les chiens étendus sur les pieds, les armes au chevet.

En s’éveillant, on sent un poids sur son corps, on dégage la tête, on est couvert d’un demi-pied de neige; tout est blanc, à l’exception du naseau des bêtes, grâce à la chaleur de l’air expiré. Il gèle, le vent a changé de direction; il souffle de l’ouest-ouest-sud.

On se lève, on rallume le feu, on déblaye la neige avec la pelle et l’on attend le vieux Kourvan. Durant toute la matinée, on regarde soit du côté d’Iliali, soit le Turkmène, qui garde son mutisme et son fusil. A chaque instant, l’un de nous se détache, va sur la hauteur la plus proche, fixe le lointain, et on lui crie:

«Vois-tu des chameaux?

--Non.»

C’est tout à fait l’histoire de sœur Anne qui ne voit rien venir. La neige cesse vers midi, et, au moment où l’on s’y attend le moins, en même temps que le soleil sort inopinément des nuages, apparaît sur un monticule la silhouette du Kourvan. Il approche au petit trot.

«Les chameaux arrivent-ils?

--Oui, ils me suivent. Il y en a sept, bien portants, avec les bosses toutes droites, conduits par un excellent guide.»

Cette nouvelle met tout le monde de bonne humeur, et l’on prépare tous les ballots pour le départ. La figure de notre chamelier s’éclaircit, et nous nous entretenons avec lui, l’interrogeant sur la provenance des divers objets qu’il possède.

«Où as-tu acheté ton pistolet?

--Iran.

--Ton sabre?

--Iran.

--Ton fusil?

--Iran.

--Ton manteau?

--Iran..., etc., etc.»

Tout ce qu’il porte vient de l’Iran, et est d’une fabrication plus soignée que les objets du Khiva. Le sabre est seul d’origine vraiment persane; les canons des armes à feu proviennent de vieux fusils russes, montés par des ouvriers persans. Quant au cheval, il est turkoman, fils de coursiers de l’Akkal. Six couvertures de tailles diverses superposées sous un espèce de pardessus enveloppent le bel alezan, ne laissant à l’air que les jarrets et le chanfrein. Il est beaucoup mieux vêtu que son maître, qui le panse avec un soin inimaginable, enlève chaque pièce de l’habillement, la secoue, puis lave les bords de l’écorchure du dos, la graisse; ensuite il bouchonne la robe luisante, la frotte lentement avec sa manche, en même temps qu’il prononce d’une voix calme les mots les plus flatteurs. Le cheval tourne la tête vers son ami, le flaire, et marque sa joie en agitant doucement la queue.

«Voici Ata Rachmed!» crie le Kourvan.

Ata Rachmed est le nouveau chamelier qui débouche là-haut à cheval, en tête de ses chameaux bâtés, dont l’un est monté par un autre individu.

Le Kourvan donne le titre de serdar à Ata Rachmed, qui saute de cheval vivement, salue brusquement et ordonne immédiatement à son serviteur de préparer ses chameaux.

Nous avons perdu du temps, entamé la provision de vivres sans avancer; il faut accélérer la marche autant que possible. On tient conseil en buvant le thé près du feu. Ata Rachmed accepte la proposition qui lui est soumise de doubler les étapes, de marcher jour et nuit, de telle sorte que nous arrivions à la Caspienne en moins de quinze jours.

«Je veux bien faire deux manzils[44] par journée, dit-il, mais à la condition de joindre aux sept que j’amène deux des meilleurs chameaux de l’ami du vieux Kourvan. Je chargerai chacun selon leur force, de 7 à 8 pouds (le poud pèse 16 kilogrammes), pas davantage; par ce moyen, j’en aurai toujours deux qui porteront à tour de rôle 5 à 6 pouds et goûteront en marche d’un repos relatif. Vous me payerez à Chakadam[45].»

[44] Étape.

[45] Chakadam, nom de puits, près desquels Krasnovodsk a été bâti.

Le contrat est signé d’un serrement de main, et sans perdre une minute, Ata Rachmed soupèse les bagages, les dispose de façon qu’un ballot soit exactement le contre-poids de l’autre, et, ayant ajusté les selles aux chameaux, les invite à plier le genou par un rauque «Tchok, tchok», et les dromadaires, car ce sont des dromadaires, font jouer leurs charnières, ferment leurs compas articulés, et ils attendent, l’œil de côté, en salivant une dernière bouchée, tendant le cou et beaucoup trop l’échine.

Tout est paqueté, ficelé, les bêtes sont écouées; on monte à cheval, on échange le salamalec avec ceux qui retournent à Zmoukchir, et en avant! Pas trop vite pourtant, mais tranquillement à la file, au train de 4 kilomètres à l’heure. Ces braves dromadaires ont des jambes fort longues, des tendons formidables; leur pas est dans un bon chemin de 98 à 100 centimètres. Pour eux, un chemin est bon quand il est mauvais pour les chevaux, c’est-à-dire sablonneux ou couvert de neige. Car leurs pieds ronds, larges, spongieux, en forme de tampon, qu’ils manœuvrent gauchement, enfoncent à peine dans le sol meuble; ils ne se pressent pas, car je compte un maximum de 70 à 76 enjambées à la minute, ce qui donne un minimum de 4,080 mètres et un maximum de 4,560 mètres à l’heure.

L’allure n’est pas échauffante pour les cavaliers qui suivent par le vent et une forte gelée. Aussi nous imitons Ata Rachmed qui a renvoyé son cheval, préférant jouer des jambes, sauf à monter sur un chameau quand il sera trop fatigué. Nous prenons la bride et nous nous traînons, nos montures se traînent également, et elles buttent, trébuchent comme nous, et pour les mêmes raisons, la neige adhérant aux clous de leurs fers comme aux clous de nos bottes.

Les chameliers sont mieux chaussés. Ils roulent autour du pied des bandes de toile serrant la jambe jusqu’au mollet; par-dessus, ils fixent avec des cordelettes une sorte d’abarcas en peau de chèvre souple, et l’articulation du pied jouant librement, leur marche est sûre.

Ata Rachmed conduit les cinq premiers chameaux, en qualité de chef du chemin (youl-bachi), qu’il connaît à merveille. Il est petit, trapu, sec, se dandine sur ses jambes arquées; les pans du manteau sont pincés dans sa ceinture, où s’entre-croisent un couteau, un pistolet, un fouet et une cuiller de bois. Elle est semblable à toutes les cuillers du pays, taillée dans le genévrier, sans doute par un bohémien, et d’une forme telle que le manche n’étant point dans le prolongement, mais à angle droit du cuilleron, comme dans une poche à saucer, on ne peut s’en servir que de la main droite. La raison en est que les indigènes réservent la main gauche pour les usages impurs, la droite aux nobles. On ne mange que de la dextre et l’on se mouche de l’autre. Cette coutume est vraisemblablement comme d’autres une résultante du milieu. Expliquons-nous: l’eau est rare, et l’expérience nous a appris que l’homme ne peut toujours pratiquer les soins de propreté, qu’il lui est aussi difficile de laver soi-même que sa vaisselle; alors il s’est arrangé de façon à conserver une main moins sale que l’autre, et ç’a été la dextre, dont il se sert le plus souvent et le plus commodément... Mais en satisfaisant au besoin de «connaître les causes des choses», j’oublie de vous dire qu’Ata Rachmed porte en outre un sabre et un fusil en bandoulière, et que son aide, sauvage inintelligent à face large, imberbe, n’ayant pour toute arme qu’un mauvais pistolet, a une manière de siffler agréable aux dromadaires.

A deux heures d’Ak-Koum pointent à main gauche les ruines de Dourdane. Il reste quelques pans des murs de terre de l’enceinte; des débris de briques cuites jonchent le sol. A l’extrémité d’une muraille épaisse, voici comme l’entrée d’une cave; on descend des marches sous une voûte cintrée en briques cuites; de chaque côté, des niches sont ménagées dans les parois; au bas, il y a une citerne. Tout cela est bien conservé. On respecte ces sortes d’édifices qui sont indispensables dans le désert. Partout, du reste, les hommes civilisés ou sauvages, pris de la fureur de détruire, poussent rarement l’aveuglement jusqu’à anéantir les choses immédiatement utiles, quoiqu’elles ne leur appartiennent point et qu’ils soient les plus forts.

A la brume, on s’arrête dans une place à saxaoul dans l’encoignure de deux monticules de sable, qui nous préserveront de la bise. En un clin d’œil, les chameaux sont déchargés; tandis que l’un déblaye la neige avec la pelle, l’autre étend le feutre; puis le feu est allumé. A coups de hache, on taille dans le sol en pente, durci par la gelée, un trou carré qui sert de four, sur quoi l’on pose la marmite et au-dessous les brandons. La gueule du four est en face d’un buisson, avec vent arrière; de loin, la lueur sera à peine visible. Les chameaux errent dans la lande. Les armes sont à portée de la main, on fume le tchilim, la graisse du palao fond en crépitant. Rachmed épluche le riz, Ata Rachmed casse à coups de pied les branches, et son aide rassemble ses chameaux; car la nuit monte rapidement de l’orient; dans cinq minutes, on ne verra point à dix pas. Soudain nos chiens aboient, regardent fixement l’ombre, l’oreille droite; on les imite, et, tous immobiles, nous écoutons et ouvrons l’œil. L’aide-chamelier réunit vite ses chameaux. Pourtant il ne vient personne. Sans doute des chacals errent dans le voisinage. Mais les chiens aboient de nouveau plus fort. Brusquement, trois cavaliers armés apparaissent, s’approchent du feu. Ils nous examinent sans descendre de cheval, se donnent comme Yomouds, habitant près d’Iliali; mais Ata Rachmed ne les connaît point.

«Que faites-vous dans le désert, à pareille heure?

--Nous avons cherché aujourd’hui deux chameaux que nous avons perdus. Nous ne les avons point retrouvés.

--Où allez-vous?

--Nous retournons à Iliali.»

Là-dessus, ils saluent et disparaissent au petit trot.

«Crois-tu qu’ils cherchent des chameaux? dis-je à Ata Rachmed.

--Sans doute, mais pas les leurs.»

Le souper cuit sous l’œil de la bande, qui s’intéresse vivement à cette opération d’une grande importance. Car c’est le principal, à vrai dire, le seul repas de la journée. Afin d’aller plus vite, le matin on se contente d’un morceau de pain, d’un peu de iahni arrosé d’une tasse de thé; le soir, on répare plus soigneusement ses forces.

C’est aussi pour les dromadaires l’instant du festin; ils le savent bien, et les voilà qui réclament poliment le pain de chènevis quotidien, d’un glouglou qu’ils s’efforcent de rendre harmonieux; on dirait le bruit d’un gargarisme, mais d’un gargarisme colossal: ces bossus ont facilement l’eau à la bouche, étant ruminants par excellence et très-gourmands. A l’exception d’un seul, ils s’agenouillent au «Tchok, tchok», du maître qui leur fourre le nez dans la musette contenant la ration et l’attache sous leur menton par une ficelle. Ils sont vraiment risibles avec ce tout petit sac à l’extrémité d’un immense cou. Le dromadaire récalcitrant se dresse dès qu’Adoullah l’approche, en tenant le pain de chènevis; il n’en veut point, il lève la tête. Adoullah tiraille la corde qui serre les naseaux, la lui passe sur la mâchoire inférieure, le contraint de bâiller et jette dans la gorge de l’animal râlant, morceau par morceau, le pain dont il a besoin. Car le chameau, comme tous les êtres, n’est sobre que malgré lui, et il ne supporte les privations qu’étant très-gras; dans le cas contraire, il dépérit très-rapidement. Si l’on veut qu’il marche bien et ne tombe pas avant d’arriver au but, il faut le nourrir régulièrement à heure bien fixe, lui accorder un repos suffisant. Il a ses habitudes, et les voyageurs en dépendent. Durant les chaleurs de l’été qui est fort long, la coutume est de voyager à la fraîcheur de la nuit. En hiver, on agit de même, parce que le dromadaire a contracté l’habitude de reposer le jour, et aussi parce qu’en marchant, il résiste mieux au froid des nuits.

Toujours est-il que, dorénavant, nous nous coucherons vers six ou sept heures, et que vers minuit ou une heure nous plierons bagage et poursuivrons notre route.

A minuit, on charge les chameaux, qui ont dormi chacun entre les ballots qu’il portera. Le ciel est étoilé. Le bruit des pas est amorti par la neige; on dirait un défilé d’ombres. La fatigue fait grimper sur les chevaux, et le froid en descendre. Vers trois heures, le vent déploie les nuages, comme un voile; plus d’étoiles, une pluie glaciale s’abat avec des bourrasques; on devine à peine celui qui précède. On n’ose plus sommeiller en se traînant, de peur de perdre la caravane.

Le jour arrive; on s’arrête près de Kizil-Djou-Gala, après sept heures et demie de marche consécutive. Nous avons mille peines à allumer un petit feu, malgré la pluie. On prépare le bois, le taillant, mettant de côté les parties sèches; puis on forme la tente, tous en rond, les manteaux étendus, tandis que Rachmed bat le briquet et allume une bûchette, puis deux, puis trois, avec beaucoup de patience. On fait bouillir le thé, on mange à la hâte, on donne un peu de sorgho aux chevaux, et les chameaux, qu’on a déchargés, ayant repris haleine, en avant! Je m’aperçois que mon bidet a dévoré les branches du buisson auquel j’avais entortillé sa longe.

Les sables finissent en même temps que la pluie cesse. Nous traversons des takyrs que redoutent tant les caravanes. Le takyr est une surface argileuse, bien unie, sans végétation, lisse comme un miroir, qui paraît, en été, quand elle est fendillée par la sécheresse, une poterie craquelée. Quand le vent souffle, le sable glisse là-dessus ainsi que sur un parquet ciré, et, rien ne l’arrêtant, va plus loin. Quand il pleut comme aujourd’hui, la superficie est amollie par l’eau, mais seulement la superficie, de sorte qu’il y a comme une tartine de boue sur un fond très-dur. Or, les chameaux vont à la file, le premier passe difficilement, mais le second qui pose le pied presque exactement sur ses empreintes glisse, et les derniers avancent à grand’peine; leurs enjambées sont moins grandes, ils se fatiguent, parfois tombent, et la file entière oscille, est tiraillée, et les bêtes perdent patience, et si plusieurs fois de suite elles ont failli s’abattre, elles refusent obstinément d’avancer, et le voyage est interrompu. Il arrive, paraît-il, que des chameaux se luxent l’épaule dans une de ces terribles glissades.

Heureusement que le takyr n’a pas été suffisamment mouillé pour être impraticable, et nous le traversons sans accident.

Par places, nous apercevons des flaques d’eau; elles séjournent sur cette argile peu perméable. Cela nous donne la certitude de trouver des mares près du bivouac de ce soir, et nos chevaux, au lieu de neige, pourront boire la bonne eau récemment tombée du ciel.

Nous campons non loin de Chak-Senem. Il y a de l’herbe, du bois, de l’eau claire pas trop salée pour les bêtes et de la neige pour nous. La température s’est élevée; on peut se dévêtir et devant un bon feu secouer la vermine. Les chameaux, les chevaux sont à l’eau et font bombance.

Le ciel devient limpide à l’instant où le soleil se couche derrière les ruines de Chak-Senem.

Les dromadaires, profitant de l’aubaine, sont entrés dans la mare, et ils boivent. Un vieux qui paraît gigantesque sur le fond clair de l’horizon, les jambes écartées, le nez en bas, avale par gorgées régulières, avec un bruit de pompe, une incroyable quantité de liquide. De temps à autre, il relève la tête, regarde notre feu, regarde le crépuscule; puis il bave, immobile, agitant sa petite queue de contentement. Sans doute qu’il a l’expérience des voyages, et suppose que l’occasion ne se présentera plus aussi belle, car le voilà qui abaisse derechef le nez et continue de faire eau, en vaisseau du désert qu’il est.

Le jour s’enfuit derrière les murailles de la forteresse, qui grandissent encore en s’ombrant et prennent l’aspect d’une ville européenne; c’est une tour ronde de forteresse, puis des maisons, la longue crête d’un édifice public, d’une caserne, la flèche inachevée d’une chapelle gothique...

Mais écoutons Ata Rachmed qui raconte à notre serviteur l’histoire de cette forteresse:

«Là vivait autrefois un individu nommé Chak-Abbas. Il possédait beaucoup d’eau et semait du bourdaï (blé) et du djougara (sorgho), et la plaine maintenant stérile était couverte de champs cultivés. Sous sa maison qui était très-haute, vivait un homme qui aimait d’un profond amour sa femme Chak-Senem...»

Là-dessus, Ata Rachmed prend un charbon dans sa main, le pose sur le fourneau du tchilim, et se met à fumer.

Nous attendons la fin de l’histoire, mais le conteur se tait.

«C’est tout ce que tu sais, Ata Rachmed?

--Ha! ha! j’ai entendu l’histoire de la bouche d’un chanteur, mais ne l’ai point retenue. Je sais encore que Chak-Abbas vivait il y a mille cent vingt ans.»

Notre guide n’a point la prétention d’être un savant, et il porte légèrement son ignorance. Ce matin encore je lui demandais quel jour nous étions.

«Je ne sais pas, me répondit-il, c’est la besogne du mollah, et non la mienne.»

Peu lui importent les dates, ses points de repère sont les manzils (étapes) dans le désert; il se préoccupe seulement de soigner ses chameaux, de manger et dormir. Jamais je ne le verrai faire une prière, célébrer d’une façon particulière le vendredi, qui est son dimanche. Cela convient mieux aux sédentaires, aux oisifs des villes, mais nullement à celui qui mène une vie dure, fatigante, dont chaque minute est consacrée à l’action ou à s’y préparer en reprenant les forces nécessaires. A l’heure de la prière du soir, Ata Rachmed pense à ramasser du bois, afin de passer une nuit moins glaciale; il ne s’agenouille qu’en tendant au feu ses chaussures mouillées; s’il lève les yeux au ciel, c’est qu’il l’observe afin de deviner le temps qu’il fera tout à l’heure ou demain, et point du tout dans le but d’y chercher la kebla[46] et de prier le Tout-Puissant.

[46] Direction de la Mecque pour la prière.

De Chak-Senem, on va à Djou-Kala par les sables, les bouquets de saxaoul et une nuit noire.

La neige est de plus en plus rare, le vent du nord-ouest toujours violent. Le terrain a toujours ces ondulations propres à ce désert, comme des ondulations de grandes vagues.

Nous rencontrons un cavalier turkoman, nous le questionnons:

«Y aura-t-il de la neige à Sangi-Baba?

--Ha! ha!»

Inutile alors de remplir nos outres, au risque de les voir éclater par la gelée.

Voilà Sangi-Baba, et dans le lointain, au sud, des falaises abruptes. Est-ce le bord d’une mer? C’est en haut de cette falaise qu’on a enterré un saint qui vécut à Sangi-Baba, où maintenant on trouve une steppe nue.

Toute la troupe en s’arrêtant fait la même remarque:

«Pas de neige.»

On s’installe, puis on se disperse dans tous les sens en quête de neige ou d’eau. Pas une goutte, pas un flocon, rien. Le vent a tout balayé. On se couche sans boire, après avoir mangé la viande salée, et l’on a soif. L’excessive violence de la bise empêche d’entretenir le feu. On prend le minimum de repos et l’on part à onze heures et demie. Toujours le vent d’ouest-ouest-nord. On ne s’arrêtera que lorsqu’on trouvera de l’eau. L’obscurité est profonde; les chiens hurlent de froid; impossible de rester en selle, le sang se figerait dans les veines. On tire la jambe. L’aube, puis le jour, montent derrière nous: on n’a pas encore trouvé d’eau. Voici des coquillages sur le sable; nous en avons déjà vu à Sangi-Baba. Nous foulons le lit d’un lac desséché, d’une ancienne mer.

On laisse les chameaux cheminer en se balançant, et l’on se chauffe à un feu de broussailles rapidement allumé. Les chiens accourent prendre leur part de chaleur.

Rachmed, qui est un enragé fumeur, prend le tchilim dans sa besace, puis, songeant que faute d’eau il ne peut s’en servir, le replace avec un geste de dépit. Il réfléchit un doigt sur les dents, tire sa barbe, puis frappe son front. Euréka! Il a trouvé le moyen de tourner la difficulté.

Il regarde le sol, le tâte du pied.

«Que cherches-tu, Rachmed?»

Il rit.

«Regarde», dit-il.

Il s’agenouille, et dans l’argile durcie par la gelée, il creuse avec son couteau un petit trou, puis un second quatre doigts plus loin. Il crache sur la paroi des trous, la maçonne, et prenant mille précautions, d’abord avec la pointe de la lame, ensuite une branche aiguisée, il perce un canal souterrain unissant les deux puits. Il met la main sur un des orifices, applique sa bouche à l’autre, et souffle afin d’être sûr que le tuyau de sa pipe n’est pas obstrué. Car il vient de se fabriquer une pipe.

Sa figure est radieuse. Il prend son tabac, le pose sur le «fourneau», et la face contre le sol, il met «la bouche à la pipe», aspire avec force, et redresse sa longue personne, les joues pleines de fumée qu’il expulse lentement les mains sur les genoux.

Jamais tabac ne lui a semblé plus parfumé.

Il me regarde en disant:

«Un bon tchilim, n’est-ce pas?»

Je le crois bien.

Mais les chameaux sont arrêtés à trois cents mètres de nous, et déjà déchargés. Est-ce que Ata Rachmed aurait trouvé de l’eau? Nous avons marché presque dix heures sans une halte: nous avons bien gagné un verre de thé.

La plaine est uniformément plate, où pourrait-il bien y avoir un puits?

Cependant les chameliers s’empressent d’amener des herbes sèches, des broussailles. Ils nous montrent avec contentement un trou large comme la surface d’un guéridon, contenant à peu près vingt litres d’eau boueuse, jaune, mais tombée de là-haut et nullement salée. Les chameaux, les chevaux, les chiens, la regardent fixement, le cou tendu; on les éloigne à coups de fouet. Le tour des hommes d’abord, puis celui des animaux, tel est l’ordre naturel, d’après M. de Buffon.

C’est du thé à la terre que nous buvons, mais un excellent thé, et chacun en absorbe autant qu’il peut. Ensuite les chiens sont invités à se désaltérer, puis les chevaux, puis les chameaux. Aucun ne boit son soûl, mais tous apaisent l’ardeur de la soif. Ata Rachmed sait l’emplacement d’une citerne, où nous pourrons arriver avant le soleil couché en marchant bien. Marchons donc.

On traverse un takyr, voici des coquillages au sommet d’une éminence, puis les sables avec les nombreuses traces de gazelles, de lièvres, de perdrix; malheureusement on ne voit que les traces.

Vers midi, le soleil donne, on a presque chaud, des rats se réveillent, sortent de leurs trous, courent aux provisions. Nos chiens affamés les poursuivent, mais n’en peuvent saisir un seul, ils sont fatigués, et ne sont plus rapides comme autrefois. Ils hurlent de dépit, grattant avec fureur à la porte de la cave où les petites bêtes ont disparu. Vingt fois les chiens recommencent la poursuite, mais inutilement, la proie qu’ils convoitent leur échappe toujours. C’est une chasse aux illusions.

Trois ou quatre alouettes huppées courent sur le sable, et chantent; elles sont toujours gaies, ces alouettes, qui nous rappellent nos pays. Elles émigrent vers le sud, se reposant aux endroits où elles peuvent becqueter encore quelques graines, puis prennent leur essor. Vraisemblablement la route que nous suivons croise un chemin de migration d’oiseaux: des canards, des oies, passent au-dessus de nos têtes, hors de portée. Ils vont au fil du vent. A terre, les carapaces de tortues sont nombreuses; le froid les a tuées.