Chapter 14 of 21 · 3984 words · ~20 min read

Part 14

Nous entrons vite, et derrière nous le vent s’engouffre sous le portail. Le serviteur installe les hôtes dans la plus belle chambre du manoir, excusant son maître que la fièvre ronge, et qui ne peut quitter sa couche. A la lueur du falot, l’inventaire de la salle de réception est vite fait. Un mauvais tapis troué, à côté d’une natte de paille éraillée; un bonnet à poil accroché à une cheville; un fusil à mèche à chaque coin, et partout de la vermine qui sautille. Ce n’est pas luxueux du tout. Peu importe, on est à l’abri, on fera du feu et l’on se réchauffera.

Radjab-Ali, qui n’a mangé comme nous que du pain depuis neuf heures du matin (il est deux heures de la nuit), insinue doucereusement:

«On va manger sans doute un peu, je vais demander au serviteur ce qu’il peut nous offrir.»

Celui-ci répond que son maître est pauvre; qu’il est, comme les autres habitants d’Oustik, condamné à vivre dans ce pays perdu; qu’il possède pour tout bien une vache, un âne, une femme et des enfants en bas âge. Il nous apportera le peu de lait qui reste et des galettes de pain. Le pain est mauvais, le lait à peine potable.

«As-tu un peu de bois? Il fait très-froid.»

Un claquement de langue comme réponse signifie que nous nous en passerons. Pour tout combustible, il y a un peu de charbon, juste de quoi faire bouillir quelques tasses de thé. L’eau est saumâtre par-dessus le marché. Les deux portes joignent mal; car il y a deux portes, une à droite, une à gauche, et de plus une lucarne; le vent s’élance en chantant par ces deux ouvertures. Décidément, c’est le château de la désolation. Cela fait penser au castel délabré de Sigognac du _Capitaine Fracasse_. On maugrée en s’enroulant dans sa pelisse afin de dormir; puis le bourri du castel, que les allées et les venues à une heure insolite ont éveillé, juge à propos de braire plusieurs fois une note lamentable, qui est celle de la situation. Ses frères de bas lieu lui répondent, et, ma foi, on rit.

Dans la matinée, nous découvrons les quelques masures du hameau d’Oustik qui sera couvert totalement par les sables inondant les cultures. Ils vont du nord-ouest au sud-est, bientôt ils auront cerné entièrement la forteresse.

Nous parcourons la demeure de notre hôte. Elle est construite en carré, les quatre murs faisant face exactement aux points cardinaux. Près de l’entrée est le corps de garde qu’habitaient les soldats; à côté est l’écurie; puis l’habitation, enfin les greniers et la grande salle où nous avons passé la nuit. Au milieu de la cour, un puits très-profond a été creusé. Non loin du puits est le trou aux punaises: j’ouvre la trappe, je regarde; il a été habité récemment: j’aperçois un fragment de natte usée, deux ou trois cruches ébréchées, un lambeau de toile.

Radjab-Ali m’explique qu’ici l’on déporte comme en Sibérie, et dans son patois imagé, levant la main comme pour indiquer la taille d’un enfant:

«Tchardjoui, dit-il, tout à fait petit Sibir, Oustik plus grand Sibir, Kabakli, plus loin, tout à fait grand Sibir, très-mauvais Sibir.»

Le fait est qu’Oustik n’est point agréable: nous le quittons sans regret. Après avoir fait nos salamalecs au mirakhor,--car le pauvre exilé porte le titre de maître des écuries,--nous descendons le mauvais escalier avec autant de plaisir que nous le grimpions la veille.

D’en bas, nous envoyons un dernier adieu à notre hôte accoudé au parapet: avec son turban blanc qui tranche sur le fond noir du porche, avec sa longue barbe noire, son air mélancolique, il offre bien l’image d’un prisonnier soupirant après sa liberté. Il restera dans ce triste gîte jusqu’à ce que la fièvre l’emporte ou que son maître l’en tire.

Tous les trois fouettant les chevaux qui avancent péniblement à travers les sables que le Darya dépose quand il s’étale, nous gagnons la grande route. L’Amou, ainsi que tous les grands fleuves, n’en est-il pas une tracée par la nature, et que l’homme aurait bien tort de ne pas utiliser?

Les chevaux sont réinstallés à l’arrière, et la traversée continue. Le chenal du fleuve changeant journellement de direction, il faut louvoyer, chercher le courant, éviter que le flot heurte en biais la barque et la jette sur un bas-fond.

La rive droite est fréquemment bordée des sables accumulés peu à peu et formant parfois de véritables collines. Ils font une berge plus haute au Darya: ici, ils coulent doucement en filets très-minces; là, s’écachent par blocs; le flot rapide entraîne cette poussière d’une ténuité extrême qui s’enfonce lentement et est déposée loin de l’endroit de sa chute.

Les bateliers examinent attentivement la face de l’eau, et dès qu’elle est ridée, ils avancent avec précaution, tâtonnent avec la perche. On échoue quelquefois, lorsque la violence du vent n’est pas amoindrie par les inégalités du sol.

Nous changerons de barque à Ildjik, village sur la rive droite où se tiennent les bateliers qui transportent à Chiva les marchandises peu nombreuses que leur apportent les caravanes: car les commerçants préfèrent la route de terre, plus longue, plus fatigante, plus coûteuse, mais plus sûre. Les Turkomans pillards attaquent de préférence les barques, qui contiennent toujours un butin plus considérable et leur servent immédiatement à passer sur la rive gauche, d’où ils regagnent leurs tentes.

«Ildjik, Ildjik, dit un des pilotes.

--Ces feux là-bas?

--Ha, ha.»

Voici plusieurs grands feux et des huttes coniques de roseaux, des hommes accroupis autour des feux, d’autres qui circulent. La lune allonge leurs silhouettes; on les appelle. Tous se lèvent aussitôt et nous entourent. Ils sont coiffés uniformément du grand bonnet noir des Khiviens. Ils ont les yeux plus petits, le nez plus long, plus gros que les Bokhares. Ce sont les marins du port.

Cinq ou six grandes barques sont amarrées, et des ballots amoncelés près de ces abris où dorment les bateliers; la plupart des sacs sont gonflés de tabac en feuilles importé du Chahrisebz par Bokhara. Il passe pour le meilleur et le plus parfumé d’Asie.

Nous demandons si une des barques est disponible: «Il faut vous entendre avec notre aksakal, répondent les rameurs; une seule est libre, on va la calfater immédiatement, et elle sera prête demain.»

Nous allons coucher dans le village, à deux verstes du fleuve. Nous y ferons provision de viande fraîche, de farine, de foin, de sorgho pour les chevaux: car on ne trouve point d’orge dans cette région. On nous conduit dans une sorte de grand caravansérail-forteresse où les marchands passent la nuit, après avoir déposé leurs marchandises dans la cour où sont les appentis. La grande salle à droite de l’entrée est bondée de gens accroupis en cercle autour d’un brasier: une partie de la population mâle d’Ildjik est venue se chauffer ici, vider une tasse de bon thé, fumer les tchilims, écouter les racontars des marchands de passage, tandis que deux amateurs grattent agréablement le dombourak. Le public est mélangé; il y a des Khiviens, des Turkomans, des Bokhares; c’est que la frontière est proche. On nous cède un coin, où nous nous allongeons sur le feutre. La chambre est bien chauffée, le charbon de Saxaoul ne manque pas, et le feu sera entretenu jusqu’au matin.

Le gîte est meilleur qu’à Oustik. La salle se vide peu à peu, il ne reste plus que les étrangers, et chacun dort sous son manteau.

Au réveil, un vieux djiguite arrive, que nous avions envoyé de Tchardjoui porter une lettre à notre infortuné compagnon Tinelli. Il devait revenir avec un mot de la main du malade, ou tout au moins des nouvelles de sa santé. Nous sommes bien heureux d’apprendre que nulle complication dangereuse n’est survenue, et que bientôt Tinelli pourra gagner en arba Samarcande, où on le soignera plus intelligemment et plus cordialement aussi. On ne peut guère comparer la platitude bokhare à la bonne hospitalité russe.

Le vieux djiguite, le «baba[34]», comme nous l’appelons, viendra en notre compagnie jusqu’à la forteresse de Kabakli, sur la rive gauche. Il est au service du beg commandant cette place de guerre. Les provisions faites, nous regagnons le fleuve. Le patron de la barque est là; d’abord il nous demande un prix de location exorbitant; puis, après de longues discussions, nous tombons à peu près d’accord. Il reçoit un à-compte en présence d’une autorité d’Oustik, et s’engage à nous descendre jusqu’aux environs de Petro-Alexandrowsk. A l’arrivée, nous payerons le restant de la somme.

[34] Père.

Ces barques sont mieux construites que celles que nous avons déjà vues sur l’Amou. Cela tient peut-être au nombre considérable d’esclaves russes qui habitèrent Khiva. Ils auront enseigné l’art de travailler le bois aux indigènes, et ceux-ci ne pouvaient avoir de meilleurs maîtres, le premier venu d’entre les moujiks sachant toujours manier habilement la hache.

Le transbordement de nos bagages est à peu près terminé, on va partir, quand un vieillard qui nous a servi d’intermédiaire tout à l’heure, revient accompagné de deux individus déguenillés. Il nous prie de daigner les emmener avec nous. Ils voudraient retourner à Chourakhane, près de Petro-Alexandrowsk; les Turkomans les ont pillés, il y a quelques jours, tandis qu’ils se rendaient à Bokhara, et ne leur ont pas laissé un fil sur le dos. Ils sont dans la misère, «ayez pitié d’eux».

L’humble requête est accueillie avec plaisir. Les deux pauvres diables remercient, se serrent modestement dans une encoignure, s’adossent aux coffres dans un état de prostration complète. Ils nous font hommage de tout leur avoir: un melon très-succulent dont un homme charitable les a gratifiés. Rachmed en prendra soin et les nourrira à sa table.

[Illustration: VUE DE L’ABLATOUM SUD. Dessin de M. Capus.]

Tandis que les bateliers, debout, se cambrent sur les avirons par un soleil brûlant,--à une heure, le thermomètre marque 35°[35] à l’ombre,--nos protégés racontent leur lamentable histoire:

[35] Et 44° au soleil, le 4 novembre.

«Nous sommes de Chourakhane, près de Petro-Alexandrowsk; c’est là que nous avons nos maisons et nos familles. Il y a trois semaines environ, nous chargeâmes trois chameaux d’étoffes et de tapis, et partîmes pour le Bokhara, dans l’intention d’en tirer bon profit. Nous avions pris le chemin le plus court qui côtoie le Darya jusqu’à Outch-Outchak, et pénètre ensuite dans le désert. Tout se passa bien d’abord, on n’apercevait pas de traces de cavaliers, nulle empreinte du pied sans fer des chevaux turcomans. Après avoir marché toute une nuit, nous allions lentement, à moitié endormis sur nos selles. Le soleil était levé depuis quelques heures, et l’on pouvait apercevoir distinctement à main gauche les collines de Koulmouk, qui ont à leur extrémité ouest le puits de Kal-Ata.

«Soudain, le compagnon qui nous manque, qu’Allah lui fasse miséricorde! m’avertit que des cavaliers nous suivaient. Et en effet, derrière nous, une dizaine d’hommes chevauchaient, chassant un petit troupeau de moutons. Ils avançaient au pas, tranquillement, et notre défiance ne fut pas éveillée. Ce sont des nomades qui s’arrêteront au puits en même temps que nous, pensai-je, et j’étais rassuré.

«Quand ils furent proches, nous reconnûmes bien les chevaux tekkés à leur long cou, à leur tête fine, à leur allure de gazelle. En un clin d’œil nous fûmes environnés par les maudits. Je marchais en tête avec mon parent que voici. Sans donner le temps de saluer, le chef, un grand vieux à barbe grise, le sabre à la main, dit à celui d’entre nous qui venait le dernier:

«--Mets pied à terre, donne ton cheval.

«Il refuse, tire son sabre; mais un coup de pistolet éclate, et notre ami tombe, percé d’une balle qui, pénétrant au-dessus de l’épaule, sortit par la poitrine.

«Avec des menaces de mort, les Turkomans nous obligèrent à quitter la selle et nous attachèrent les mains derrière le dos. Ils se sont reposés au puits de Kal-Ata, ont rempli leurs outres, puis nous ont dépouillés de nos vêtements. Ils m’ont donné cette mauvaise chemise, ce mauvais bonnet au lieu de mon tchalma de pure laine, ce khalat percé, et m’ont tiré des pieds mes bottes toutes neuves. Elles étaient si belles que les deux plus jeunes de la bande, voulant tous deux les chausser, faillirent se battre; les autres riaient; le vieux intervint, et les mit à la raison.

«Ils nous ont gardés trois jours et trois nuits, ils nous ont cinglés de coups de fouet, afin d’accélérer notre pas. Le deuxième jour, j’avais les pieds ensanglantés et je boitais, n’étant pas habitué d’aller sans chaussure. Alors, le jeune homme qui s’était approprié mes bottes, m’en jeta de vieilles, non sans avoir coupé les tiges. Les voilà! Elles avaient appartenu au pâtre dont ils emmenaient les moutons. Le troisième jour, étant arrivés aux environs du «passage des Tekkés» qui est en amont de Kabakli, ils frappèrent une dernière fois nos dos lacérés par les lanières, puis, déliant nos mains, ils nous remirent comme provisions de route quelques-unes de ces galettes de pain dont chacun d’eux avait un sac plein, et nous obligèrent à partir dans la direction de Bokhara, disant que s’ils savaient que les Russes fussent nos amis, ils nous tueraient sans hésiter.

--Qu’avez-vous fait ensuite?

--Nous avons repris le chemin des caravanes, et nous sommes joints à des chameliers, se dirigeant sur Bokhara. Puis tendant la main aux croyants le long de la route, nous avons gagné Ildjik à grand’peine. Grâce à Allah, l’espoir qu’on nous ferait l’aumône d’une place à bord d’une des barques qui descendent le Darya, a été réalisé. Des Faranguis nous ont recueillis, Allah sera content.

--Les Tekkés étaient-ils nombreux?

--Dix, tous jeunes, sauf le chef; tous robustes et armés de sabres; six avaient d’excellents chevaux.

--Qu’ont-ils fait du corps de votre camarade?

--Ils l’ont laissé sur le sol, complétement nu, emportant même la chemise ensanglantée. Qu’Allah les maudisse!

--Le pain qu’ils t’ont donné était bon, dit du nez Radjab-Ali, avec son accent persan caractéristique.

--A la vérité, il était très-bon.

--Comment sais-tu cela, Radjab-Ali?

--J’en ai mangé autrefois.»

Car Radjab-Ali est une sorte de condottiere qui a servi en Afghanistan, avant d’entrer au service russe. Pour des raisons qu’il ne dit pas,--Rachmed prétend qu’il a tué un Afghan dont il porte les armes,--il ne se soucie point de revoir l’Afghanistan; quant à son pays natal, l’Iran, il doit en avoir gardé un peu agréable souvenir, car il n’en a cure. Radjab-Ali, comme il nous l’a déjà dit, a servi autrefois un de nos compatriotes. Ment-il parce qu’il croit faire plaisir à ses maîtres? Dit-il vrai?

Quoi qu’il en soit, notre serviteur prétend s’être trouvé dans le corps d’armée que les Turcomans firent prisonnier en l’année 1861. D’après ce qu’il affirme, il faisait partie de l’escorte d’un Français, c’est à M. de Blocqueville qu’il fait allusion, qui fut pris avec le reste des troupes. C’est alors que lui, Radjab-Ali, aurait mangé l’excellent pain qu’il n’a point oublié. Nous lui demandons quelques détails.

«Les Turkomans t’ont-ils maltraité?

--Nullement. Ils m’ont renvoyé quelques jours après avec d’autres, demander de l’argent au Chah.

--Et le Farangui?

--Dès qu’ils s’en furent rendus maîtres, ils l’ont invité à s’asseoir et lui ont fait servir du thé. Le Chah a payé pour votre compatriote une rançon d’un million de tengas.

--Merv est-il une grande ville?

--Non, il y a des saklis où les marchands placent les marchandises le jour du bazar, et des tentes à l’infini.

--Quel est le meilleur chemin conduisant à Merv?

--Celui qui part des ruines de Ketmenchi, bien que les puits soient rares en suivant cette direction, mais il y a moins de sable.»

Quant au «baba», il connaît bien les Turkomans. Il habite depuis cinq ans la forteresse de Kabakli, dont le commandement est confié à son maître, un beg courageux. Or Kabakli est en même temps une prison destinée aux grands coupables, et un poste créé à l’instigation des Russes, dans le but de protéger les caravanes, d’assurer la tranquillité du fleuve et de repousser les attaques des Turkomans. Trois cents «garaouls[36]» seraient chargés de cette besogne. Ils sont composés de soldats qui se sont mutinés, ont volé ou commis quelque autre méfait. L’Émir les expédie à la frontière, où ils trouvent l’occasion d’épuiser la turbulence de leur caractère à combattre les pillards. Dernièrement, il serait arrivé un convoi d’une cinquantaine de ces condamnés militaires. Ils forment les compagnies de discipline du Bokhara.

[36] Gardiens.

Le vieux serviteur parle avec éloge de son maître; il est très-brave, et l’Émir l’aime beaucoup.

«Ce n’est pas comme le beg précédent, ajoute-t-il, qui est emprisonné depuis cinq ans à Bokhara.

--Pour quelle raison?

--Un parti de Turkomans étant venu rôder en été, époque où l’on ne se défie pas d’eux, surprend presque tous les troupeaux paissant aux environs de la forteresse et les emmène. On court prévenir le Beg. Il rassemble ses hommes, les fait monter à cheval, et se met à la poursuite des bandits. Ceux-ci avaient une avance considérable. On ne put les atteindre qu’en forçant l’allure des chevaux. Le butin fut repris, mais les pillards s’échappèrent, car ils montaient des coursiers très-rapides. Le mal fut que la chaleur rendit malades les chevaux de nos soldats, et quatre-vingts moururent de cet excès de fatigue. Lorsque l’Émir apprit ce grand malheur, sa colère fut terrible, et comme il avait déjà eu lieu de se plaindre du beg qui mena cette affaire, il l’a fait jeter en prison à Bokhara, et l’y a gardé depuis lors.

--Comment se fait-il que les Turkomans pillent rarement en été?

--Parce qu’ils n’en ont pas le loisir, étant alors occupés aux travaux des champs, et que les puits sont presque sans eau, que la chaleur est insupportable, et que pour ces raisons les alamans[37] présentent de grandes difficultés.

[37] Expédition dans le but de piller.

--Et en hiver?

--Ils n’ont presque rien à faire, qu’à flâner d’une tente à l’autre, écouter les récits des conteurs. C’est alors que se recrutent facilement les hommes d’un alaman. On les trouve surtout parmi les pauvres: il y a celui qui trouvant sa part d’eau insuffisante, veut l’accroître, mais n’a point d’argent; celui qui l’a perdue au jeu,--car ils jouent leur part d’eau,--et celui qui est incapable de fournir le kalim qu’on lui demande, et puis, les oisifs, les coureurs d’aventures. Qu’il se trouve un riche, propriétaire de plusieurs chevaux, déjà connu par son adresse et son habileté à diriger une expédition; que ce riche propose à ces hommes sans avoir de leur prêter à chacun un cheval et d’aller en quête d’une riche caravane, et il s’en présentera trois fois plus qu’il n’en faut, capables de tout, ne reculant pas devant une nuit de sang.

«Le chef choisit les plus braves et les plus vigoureux, leur donne ses chevaux à entraîner. Quand le «iarak[38]» est terminé, ils rassemblent les provisions et partent avec des outres pleines. A l’entrée du désert, tous promettent solennellement d’obéir au chef, de lui remettre moitié du butin et de se partager équitablement le reste. Ces karaks[39] tiennent toujours la parole qu’ils ont donnée.

[38] Entraînement du cheval.

[39] Brigands.

«Puis ils se dirigent vers le Darya, le surveillent, et si l’occasion est belle, ils s’emparent d’une des grandes barques chargées qui vont à Ourguentch, la pillent, puis rentrent chez eux. Si la barque est sans fret, ils menacent les bateliers, qui sont contraints de les prendre à bord et de les déposer sur l’autre rive. Quand ils ne trouvent même pas une nacelle, ils traversent à l’endroit où les berges sont proches et le fleuve parsemé d’îles.

«Chacun vide l’outre suspendue à sa selle, la gonfle d’air, place dans son grand bonnet les objets craignant l’humidité, attache ses armes sur les épaules, et tenant d’une main un coin de l’outre, de l’autre main tirant le cheval par la bride, ils se jettent à l’eau et abordent sur le territoire bokhare. C’est alors que la chasse commence. Gare aux caravaniers qui ne montent pas de bons chevaux, qui sommeillent en marche et n’interrogent pas anxieusement l’horizon!»

Le chef de la barque confirme les dires du baba, ajoutant qu’il a déjà perdu un chargement de blé par la faute des Tekkés, et que plusieurs fois il a dû transporter d’une rive à l’autre eux et le butin.

Et le pilote Iskandar, qui mange à côté de nous, le nez dans son écuelle, tandis qu’on le relaye, et qui ne paraît pas avoir le courage de son homonyme le Macédonien, dit, la bouche pleine: «Tekké! Tekké!» avec un air d’épouvante et sur un ton larmoyant. On voit qu’ils lui inspirent un effroi véritable.

Entre temps, nous arrivons vers neuf heures du soir près de Kabakli; nous mouillons dans une petite crique enfoncée dans la rive gauche, à cette place couverte de peupliers que la lune argente très-poétiquement.

Le baba monte à cheval: «Je vais prévenir mon maître, dit-il, attendez mon retour.» Il fouette sa rosse étique et disparaît au galop dans le taillis.

Il ne tarde pas à revenir avec dix guerriers armés de fusils. A la lueur du feu allumé par les bateliers, ils ont la mine la plus patibulaire. Ces honnêtes gens monteront la garde près de la barque durant la nuit, car on a signalé la présence d’un alaman dans les environs. Nous-mêmes dormirons dans la forteresse où le Beg attend les Faranguis.

Dans une clairière est posée la masse carrée de l’édifice; on n’y arrive que par un couloir formé de deux petits murs parallèles, longs d’une centaine de mètres, partant de chaque côté de la porte et ayant entre eux l’espace nécessaire au passage d’une arba.

On ouvre une première porte, les soldats du fort présentent les armes, puis une deuxième porte, refermée tout de suite ainsi que l’autre. Nous sommes dans une vaste cour sombre. Un homme nous invite en assez bon russe à entrer dans une petite salle basse et longue, où un brasier luit dans un coin, et une lampe à bec fume dans l’autre.

Des hommes étendus se lèvent et s’en vont. L’individu qui sert d’interprète nous apprend que le Beg viendra nous voir dans un instant, après notre repas.

C’est la première fois que j’entends un Bokhare parler russe aussi couramment, et je lui manifeste mon étonnement de trouver à Kabakli une personne aussi instruite.

«Ah! monsieur, nous dit-il, je n’ai pas toujours été aussi misérable, j’étais un des plus riches marchands du Bokhara. Maintes fois je suis allé à Moscou, à Nijni-Novogorod; j’ai même visité Pétersbourg. J’ai vécu longtemps en Russie, vendant du coton, de la soie et des tapis. Mais, il y a dix ans bientôt, l’Émir s’est défié de moi, et sans que j’en aie su la raison, on m’a jeté dans le sindoum de Bokhara. Trois ans, j’ai été enfoui sous la terre. En hiver, je n’avais pas trop froid, mais en été la chaleur était insupportable, et moi qui avais coutume d’habiter de bons appartements, de faire toutes les ablutions prescrites, j’étais rongé par la vermine.

«Et pourtant, je n’osais souhaiter qu’on me tirât du trou. Quand on hissait un de mes compagnons, j’apprenais parfois par un nouveau venu que ç’avait été pour le pendre. Et je me disais: Allah veuille qu’on t’oublie!

«Puis on m’a envoyé à Kabakli; j’ai appris ma ruine par un homme de l’escorte, mes biens ayant été confisqués; ensuite ma femme est morte, et mon fils en bas âge est venu vivre auprès de moi. Depuis sept ans, je ne suis pas sorti de la forteresse. Pendant un an et demi, le Beg m’a empêché de converser avec les gens de passage. Il ne veut pas que je parle russe, parce qu’il ne comprend point cette langue.

«Tout à l’heure il viendra; je vous en supplie, gardez-vous de lui rien dire de ce que je vous ai conté, il me ferait pendre. Ah! je suis misérable, bien misérable! quel commerce voulez-vous que je fasse à Kabakli? Impossible de trafiquer, de gagner de l’argent.»