Chapter 2 of 21 · 3981 words · ~20 min read

Part 2

Les fourmis profitent des reliefs de la table, sont mangées par les passereaux que dévorent les faucons, et ainsi de suite... jusqu’à ce que le vent glacial du nord-est les mette tous d’accord en les engourdissant jusqu’au printemps prochain.

Les plantes qui ont fait leur provision de chaleur attendent les beaux jours, puisant la vie par leurs radicelles plongées dans les profondeurs du sol. Les insectes imprévoyants meurent, les prévoyants vivent dans leurs caves, les oiseaux émigrent. Les arachnides dorment dans les crevasses, sous les mottes, entre les fentes des murailles. Le vent mugit, fait bondir les broussailles, ainsi que des animaux fantastiques. Un matin, la plaine est saupoudrée de neige, le froid devient insupportable, et le désert qui fut gris, puis bariolé de mille couleurs, est d’une blancheur éblouissante, mais c’est toujours le désert. L’homme n’y peut vivre et l’appelle «affamé».

* * * * *

«Voulez-vous boire une tasse de thé? nous dit le commandant, tandis qu’un de mes hommes ira prévenir le capitaine N..., un excellent chasseur, un véritable enfant de la steppe, qui se fera un plaisir de vous guider dans vos excursions.»

Entre la deuxième et la troisième tasse de thé, la portière est soulevée. C’est le capitaine, un homme solide, avec une bonne figure tannée par le vent et le soleil. La présentation faite, nous disons notre intention de passer quelques jours près de Djizak à ramasser des plantes, des insectes, à collectionner des oiseaux si la chose est possible. Notre nouvelle connaissance offre obligeamment de nous tenir compagnie. Le commandant, de son côté, met deux Cosaques à notre disposition.

Le capitaine, retraité depuis peu, a des loisirs; prochainement, il partira pour S..., où sa famille doit être déjà arrivée. Son unique compagnon à Djizak est un jeune Kara-kirghiz[2] qu’il a recueilli. Il l’a trouvé vagissant sur les cadavres de ses parents que les gens d’une tribu ennemie avaient massacrés. Depuis lors, il n’a point quitté son fils adoptif, il lui a enseigné à lire, à écrire, à calculer, mis de bons livres entre les mains. L’orphelin est très-intelligent, et donne les preuves d’un naturel excellent. Il apprend sans peine et montre surtout des dispositions pour le dessin. Aussi, c’est affaire entendue, il entrera prochainement au gymnase de V... Pour le moment, le capitaine lui a acheté des crayons, du papier, des couleurs, et le jeune artiste dessine tout ce qu’il voit, couteaux, marteaux, fleurs, arbres, etc.; il copie les gravures qu’il embellit en les coloriant. Il est très-assidu à son travail, que le père surveille de son mieux. Il est touchant de voir petiller de joie les petits yeux noirs de l’enfant, et sa figure large de Mogol rayonner de plaisir quand son vieux maître lui adresse un compliment mérité en lui caressant la tête de la main.

[2] Kirghiz noir.

Ses récréations sont la chasse, car il possède son propre fusil qu’il a manié tout de suite avec habileté, devenant rapidement un tireur parfait. Il partage avec son père le goût des armes: les fourbir est un de ses divertissements favoris. Nul ne s’entend mieux que le Russe à éduquer les peuples demi-sauvages qui lui sont soumis.

Après avoir parcouru les derniers contre-forts du Sanzar-Taou qui ondulent dans la direction du nord-est et finissent en fourche à une centaine de kilomètres de Djizak, nous partons pour le marais de la Kli, distant de vingt kilomètres. C’est l’extrémité sud d’un lac salé qui se dessèche et qu’on appelle en turc Touskane (qui a beaucoup de sel), et en effet son degré de salure est considérable.

Guidés par le capitaine et les deux Cosaques, nous longeons le bord du marais qui paraît avoir été ici une rivière au lit peu large et au cours tortueux. Aujourd’hui, les roseaux poussent très-dru dans les anses, l’eau n’est plus courante, elle est peu profonde, dort, n’ayant l’apparence du mouvement que lorsqu’elle frissonne sous le vent. Les canards et les sarcelles cancanent dans le fourré des roselières. A la nuit tombante, nous allumons le feu du bivouac au pied d’une colline, près de la Kli. Soudain un bêlement nous révèle la proximité d’un aoul. On hèle. Quelqu’un répond. La conversation s’engage dans l’ombre. Le capitaine demande s’il y a du koumiz.

«Non, mais du kattik (lait aigre) et du lait.

--Apporte du lait.

--Ha! ha!»

Ha! ha! veut dire oui dans ce pays-ci. Les Cosaques déploient le feutre quand on entend dans le bas le bruit que font des personnes dans l’eau, et voilà deux jeunes Kirghiz ruisselants qui saluent; l’aîné prend des mains du plus jeune une panse de mouton contenant du lait fraîchement trait et nous le présente. Ils reçoivent en échange quelques pincées de thé.

Nous leur disons que nous sommes venus chasser des perdrix et des canards rouges[3] qui vivent ici, nous a-t-on conté.

[3] Une oie rougeâtre de petite taille appelée baklane.

«Des canards rouges! mais j’en ai deux petits vivants sous ma tente.

--Veux-tu nous les vendre?

--Volontiers», fait l’aîné, et il donne l’ordre à son plus jeune frère de les aller querir. Celui-ci part sans la moindre observation. Car, bien que la différence d’âge soit peu considérable, d’une année au plus, que son aîné n’ait pas encore de barbe, il lui doit l’obéissance qu’il marquait au père mort récemment.

Le jeune Kirghiz de dix-sept ans à peine qui est assis là sur un de ses talons, les bras appuyés en croix sur le genou qu’il n’a pas mis à terre, a déjà la tenue grave d’un homme qui commande. Il est chef de famille, a hérité du bétail, des tentes, de tout l’avoir de son père aussi bien que de ses haines. C’est le maître qui distribuera le travail à ses sœurs, à ses frères, que la mère elle-même consultera dans les occasions solennelles, lorsqu’il s’agira de vente, d’achat, de la saillie des cavales ou des brebis, de fixer le jour où l’on devra changer de campement, de discuter la valeur du kalim qu’on demandera pour ses sœurs à leurs futurs époux. Il veillera à ce qu’il n’y ait point de mésalliance, contera aux plus jeunes l’histoire des ancêtres et de la tribu.

Le cadet arrive portant un sac où s’agitent les canards âgés de quelques jours. Les deux frères avaient découvert le nid et pris les petites bêtes au sortir de la coquille. Pour ne point les perdre, ils leur ont passé dans le maxillaire supérieur à chacun une verroterie rouge. Le capitaine les acquiert moyennant quelques kopecks.

Nous nous endormons dans notre couverture à la belle étoile et d’un bon sommeil. Dès le matin la chasse commencera.

Notre chien aboie; je dresse la tête. L’aurore pâlit le ciel, à quelques cents pas défile une caravane se dirigeant vers le nord-ouest. Les dromadaires cheminent à la file, d’un pas étouffé, derrière les conducteurs silencieux sur leurs chevaux. Les profils sont à peine perceptibles: on dirait des fantômes qui passent lentement devant un rideau faiblement éclairé par une lumière cachée plus bas que l’horizon. C’est une scène de féerie avec un joli feu de rampe dont la pointe du jour fait les frais.

Les chameliers profitent de la fraîcheur, dormant dans la journée, tandis que les bêtes mangent et se reposent.

Une heure après, nous nous détirons, puis d’un bon pas longeons la rive du marais. Capus s’en va dans la montagne.

Ici, on ne chasse pas de la même manière que dans nos pays. En France, le gibier se cache; dans la steppe, c’est le chasseur. Dans la plaine nue, les ennemis se voient de loin, et à la moindre alerte le plus faible prend son vol et disparaît.

On tue les perdrix de montagne à l’heure où elles viennent boire l’eau des rivières ou des marais. En cette saison elles ont coutume, à leur réveil, de quitter la montagne où elles passent la nuit, car elles reviennent dormir non loin du nid où elles sont nées. Fendant l’air avec une rapidité dont la perdrix de nos pays est incapable, elles volent parfois plus de vingt kilomètres d’un trait, rien que pour boire. Après quoi elles picorent dans la steppe par bandes. Avant le coucher du soleil, elles rappellent et rentrent dans la montagne.

Le capitaine, à qui ces particularités sont familières, me mène directement à l’endroit où il suppose qu’elles vont s’abattre. Vers sept heures le soleil est déjà insupportable; c’est l’heure de la venue du gibier. Nous nous accroupissons, dissimulés au bas de la berge, et attendons. Mais bientôt le sol est chauffé au point que nous ne pouvons tenir en place, et malgré les épaisses semelles de nos bottes, nous avons à la plante des pieds une intolérable sensation de brûlure. Nous coupons des roseaux, et les ayant étalés, nous nous posons dessus.

Tout à coup on entend le bruissement d’oiseaux qui volètent, les perdrix vont s’abattre, mais elles nous ont vus, se dispersent. Les coups de fusil partent. On ramasse les tuées qui tombent sur la rive droite, on les cache dans la roselière, et la place marquée en tordant des tiges, on va plus loin. Au retour, on recueillera les victimes qui gisent sur la rive gauche.

Après avoir choisi d’autres embuscades et répété deux ou trois fois cette manœuvre, nous avons massacré nombre de perdrix rouges à la poitrine large, bien musclée, de la taille d’une poulette.

Huit heures passées, nous ne pouvons plus tirer que des bécassines et des sarcelles. Puis nous rencontrons un petit aoul kirghiz. Nous demandons à boire, et l’on nous invite à venir sous la tente du chef savourer de l’aïrane (lait caillé). C’est tout ce qu’on peut nous offrir. Le chef est très-malade, il souffre d’une fièvre violente, et sa prostration est complète. Il est étendu sous sa pelisse agitée par le grelottement. Il fait effort pour nous saluer, se dresse sur les genoux; il peut à peine remuer les lèvres, regarde d’un œil hébété et retombe inerte la face contre terre. Ses deux femmes et sa vieille mère demi-nues le soulèvent, le traînent jusqu’à la fosse creusée pour ses vomissements, dans un coin.

«Quel médicament donnez-vous au malade?

--Aucun. A-t-il soif, on lui donne à boire; a-t-il froid, on le couvre de peaux. Un peu de sucre lui ferait du bien. En avez-vous?»

Nous répondons que nous n’en portons point dans nos poches, mais que s’ils veulent aller à notre bivouac, on leur en donnera. L’un d’eux monte à cheval et part immédiatement. Il fera environ trente kilomètres pour quelques morceaux de sucre. Nous attendons sous une tente que la chaleur de midi soit tombée. On a produit une ventilation indispensable en débouchant le tchanarak, ouverture du haut par où sort la fumée, en ouvrant la porte et relevant le feutre qui entoure les keregas ou treillis du bas. Tout est fermé du côté du soleil. Dans l’après-midi, nous regagnons le bivouac, le capitaine d’un côté du marais, moi de l’autre, et ramassons le gibier à mesure que nous passons devant nos cachettes. Il y a au moins 40° à l’ombre et 50° au soleil. Quelle soif!

J’aperçois le capitaine qui entre sous une tente, puis sous une deuxième; il me regarde, et d’un geste de la main et secouant la tête, il m’explique qu’il n’a point trouvé à boire. Les outres sont vides, et les bêtes laitières paissent dans la steppe.

Je suis plus heureux que lui. Voici à une portée de fusil un troupeau de chèvres gardé par de jeunes pâtres. Je m’approche. Ils n’ont qu’un peu de lait aigre dans une panse de mouton. Je la soupèse. En vérité, c’est bien peu de liquide pour un homme aussi altéré. J’y fais ajouter le contenu des mamelles pendantes d’une belle chevrette. En dépit des malpropretés qui surnagent, c’est un nectar que je savoure.

Mon compagnon de soif est là-bas qui me regarde, appuyé sur son fusil. Je lui envoie un des jeunes garçons qui traverse l’eau dans le plus simple des costumes. Ce jeune sauvage est sculptural avec son corps nerveux et bronzé, ses bras arc-boutant l’outre posée sur la tête, et maintenant que j’ai bu, je prends plaisir à voir le Ganymède un peu trapu, grimper la berge sous le soleil éblouissant.

Ce spectacle valait bien la pièce de monnaie que l’aîné des pâtres noua dans sa ceinture sans dire merci.

Telle est la manière de boire des bocks dans la steppe.

Sous notre abri, le thermomètre marque d’abord 38°, puis 40° centigrades.

Nous voyons ces fameux canards rouges qui sont de la taille d’une petite oie. Il nous est impossible de les approcher. Toutes nos ruses échouent.

Nous nous rattrapons aux dépens des insectes qui aiment à voltiger au-dessus des eaux stagnantes; mais les fleurs étant déjà presque toutes flétries, la plupart des variétés qui vivent de suc ont disparu. Capus a la chance de trouver dans le flanc d’un ravin les restes fossiles d’un ruminant enfouis dans une couche de marne tourbeuse, au-dessous du lœss jaune de la steppe.

Constatations faites, il est trop tard pour collectionner dans cette région; nous allons rentrer à Djizak et faire une tentative dans une autre direction.

Au pied des hauteurs, à l’ouest de la Kli, des nomades s’apprêtent à quitter leur campement; quand nous passons, ils ont déjà plié bagage, les chameaux sont chargés en partie: les uns debout et écoués, les autres agenouillés attendent qu’on les charge des quelques carcasses de tentes encore dressées que les femmes démolissent. L’aoul s’ébranlera après le coucher du soleil.

Rentrés chez le chef du district, nous lui disons notre intention de voir les étangs situés aux environs d’Outch-Tepe au nord de Djizak. Notre hôte nous offre immédiatement comme guide son propre djiguite, un Kirghiz nommé Aoul-Beg.

Aoul-Beg est de petite taille, solidement construit, très-agile. Sa tête est aussi ronde qu’une boule, sa face large, ses yeux imperceptibles; quant à son nez, je n’en ai jamais vu de plus retroussé, de plus minuscule. A le regarder, on comprend que les voyageurs du moyen âge aient prétendu que les gens de cette race n’en avaient point, se contentant pour respirer de deux trous au-dessus de la bouche en guise de soupiraux. Au résumé, notre guide est laid, mais son âme est belle, et c’est un brave garçon: il suffit d’entendre son gros rire plein de franchise. C’est un bon fils qui soigne affectueusement sa vieille mère et lui remet fidèlement ses appointements à la fin du mois.

«Il est naturel, dit-il, que je la nourrisse et l’aime; elle est âgée, ne peut travailler. Je ne dois pas oublier qu’elle m’a élevé et nourri quand j’étais petit. A chacun son tour.»

Aoul-Beg, qui parle sans ambages, me fait des confidences. Quoique vivant à l’aise sous une bonne tente plantée près de la demeure de son chef, quoiqu’il possède une bonne femme, robuste fille de sa tribu, qu’il soit propriétaire de deux vaches et d’un très-bon cheval, malgré tout cela, notre homme n’est pas heureux. Il regrettera «toute sa vie» de n’avoir pas été à l’école des Russes; s’il eût appris à parler et à écrire leur langue, il serait maintenant interprète.

«Je porterais une casquette galonnée, un bel uniforme, je serais mieux payé. Mais je n’ai pas voulu suivre les bons conseils. J’étais jeune, j’avais une tête de fer et ne savais pas ce qui était bien.»

Le rêve d’Aoul-Beg,--car il a un rêve également,--est de reprendre la vie nomade; il économise dans ce but. Dès qu’il sera assez riche, il achètera des chameaux et des chèvres et s’en ira dresser sa tente près de Tchimkent, la ville verte, à la place que ses ancêtres occupèrent. Et le brave garçon précise l’endroit; il sait que je suis passé par là et est convaincu que j’ai été frappé d’admiration en voyant le pâturage de ses pères.

«Tu sais, dit-il, à la sortie de Tchimkent du côté du soleil couchant, il y a un grand peuplier et deux ormes au bord d’un ruisseau tout petit, qui coule. C’est là. Tu te souviens... du côté du soleil couchant.

--Ha ha! fais-je, afin de contenter mon interlocuteur, qui répète:

--C’est une bonne place, une bonne place! belle herbe, belle herbe!»

Et ses yeux brillent de plaisir à la pensée de ce riant avenir.

«Quand penses-tu exécuter ton projet?

--Allah seul le sait!» Et Aoul-Beg fait siffler son fouet, car nous sommes sur la route d’Outch-Tepe. Outch-Tepe veut dire trois collines.

De temps à autre le djiguite descend de cheval ou se penche, tenant d’une main la crinière, et ramasse un insecte. C’est mon collaborateur. Avant de l’introduire dans le flacon suspendu par une corde à sa ceinture, Aoul-Beg me montre la bestiole et dit chaque fois en russe, très-grave:

«Samoui pervi exemplar, le plus beau des échantillons.» J’approuve de la tête. Le mot exemplar qu’il a entendu je ne sais où, lui plaît, par ce qu’il a de vague pour lui, et il le prodigue. Sous toutes les latitudes, nombre d’hommes emploient de préférence les mots dont ils saisissent mal le sens.

Après avoir traversé le Djizak indigène sans nous arrêter, le soir du même jour nous étions à Outch-Tepe. Nous couchons dans la station postale sur les estrades en briques séchées qui servent de lits. Une partie de la maison est occupée par un piquet de Cosaques. Ils célèbrent précisément une fête et passent la nuit à boire, danser, chanter. Le bruit des réjouissances, les importunités de certains insectes, la chaleur suffocante du garmsal[4] nous empêchent de fermer l’œil. Au jour, nous partons dans la direction des étangs.

[4] Vent chaud.

Leur eau est salée. Ils se dessèchent; autrefois il y avait sans doute un petit lac au lieu de ces flaques d’eau isolées, de cette suite de marais détachés l’un de l’autre où les oiseaux aquatiques sont cachés dans les roseaux. Nous apercevons des canards, des poules d’eau noires, des bécasses noires et blanches. Nous abattons quelques pièces. Ici, non plus qu’à la Kli, nous ne pourrons beaucoup collectionner. Décidément, il faut gagner la montagne. Je fais ces réflexions par plus de 40 degrés de chaud à l’ombre. Aoul-Beg manifeste le regret de n’avoir pas une pastèque dans son sac. Les deux Cosaques le questionnent, l’engagent à nous mener dans un aoul voisin. Au fait, il est bientôt onze heures, et l’on suffoque dans ces marais.

[Illustration: UNE PORTE DU CHAH-SINDEH.]

Aoul-Beg grimpe sur un tertre, regarde; il a découvert des tentes grâce à ses yeux kirghiz, les plus petits et les meilleurs que je connaisse. On galope.

Voici des yourtes dans un affaissement de la steppe, avec du bétail couché, des chevaux placés tête-bêche qui s’émouchent, se pouillent fraternellement. Les chameaux sont repliés, le cou allongé, le nez à ras du sol, tendant irrespectueusement le dos au soleil, et grâce à leur bosse se mettant à l’ombre d’eux-mêmes. Il n’y a personne dehors que les animaux.

Aoul-Beg nous présente au chef de l’aoul, comme des amis de l’Hakim (gouverneur), et aussitôt un tapis est étendu en notre honneur. La tente est très-grande, en bon feutre. Elle s’emplit rapidement de la famille du chef. Nos Cosaques, parlant turc, s’entretiennent familièrement avec les curieux.

Le chef est un homme de taille moyenne, borgne, à la figure intelligente et joviale, aimant le mot pour rire. Il est vêtu comme tous ces gens d’une chemise et de culottes larges en toile de coton. C’est bien assez en cette saison. Bien qu’il se donne pour Kirghiz, ses traits font un contraste frappant avec les nomades que nous avons vus il y a quelques jours près de la Kli, et surtout avec notre djiguite. Ils n’ont de commun que l’œil bridé.

Cette divergence chez des hommes de même langue et de mêmes mœurs provient des croisements, bien entendu.

En règle générale, les nomades sont plus riches que les sédentaires cultivateurs du sol.--Un nomade est un rentier dont le capital est le troupeau.--Plus riches, ils peuvent nourrir plus de femmes, les payer plus cher et partant les choisir à leur goût. Tel qui a épousé d’abord une fille, deux filles de sa tribu, se payera la fantaisie d’en prendre une ou deux chez les voisins pauvres, parce qu’il les acquiert à bon compte. Ces femmes ne sont pas un superflu, elles trouvent chez leur seigneur de quoi s’occuper.

Il advient alors que les nomades de langue turque vivant dans les plaines qui se déploient de l’Amour au Volga, ont la figure plus longue ou plus large, l’œil plus ou moins bridé selon qu’ils sont en contact, qu’ils voisinent avec des Iraniens à tête allongée, au nez droit, à l’œil horizontal et bien fendu, ou bien avec des Mogols qui portent une pleine lune sur les épaules et clignent des yeux tellement obliques qu’au dire d’un ousbeg, «ils se regardent dans le ventre».

Notre hôte est un exemple à l’appui de ce que nous avançons, il est le maître de deux dames. La première est petite, trapue, à face ronde; la deuxième, plus jeune, qu’il a prise chez les Kouramas[5], a les traits relativement fins, la taille svelte. Costumée en paysanne de France, on la pourrait confondre avec une fille de Lorraine aux joues rebondies.

[5] Mélange de Tadjiks et de Kirghiz, habitant la fertile vallée du Salar, au sud de Tachkent.

Après avoir bu du thé brûlant et salé, je quitte le borgne en bons termes, malgré que j’aie refusé de lui vendre ma chemise, et nous battons en retraite vers Outch-Tepe, et vite, car le garmsal[6] souffle.

[6] Vent chaud.

Le thé salé commence à produire son effet, et les Cosaques, Aoul-Beg, tout le monde se plaint de la soif. On aperçoit des tentes. On pique sur les tentes au grand galop. Des femmes nous offrent le fond d’une outre, l’eau est sale et salée; en un clin d’œil elle est bue.

Les chevaux halètent, eux aussi ont soif. Où trouver un puits? A notre droite, on distingue des chameaux qui se dressent en basculant. On vient de les abreuver sans doute à tour de rôle, et ils ont pris du repos par la même occasion. Aoul-Beg reconnaît l’auge d’un puits. On galope. Mais les chameliers pressent leurs montures qui ne sont point chargées, et elles trottent comiquement, et leurs bosses amaigries vacillent de droite, de gauche, ainsi que l’extrémité d’un bonnet catalan sur la tête d’un coureur.

Un des Cosaques part à fond de train, les oblige à retourner. En somme, ils peuvent bien nous prêter leur seau de cuir attaché par deux cordes à l’extrémité d’une longue perche. On emplit l’auge de bois, hommes et chevaux happent l’eau fraîche, limpide et salée. Tant pis, c’est une satisfaction d’un instant que nous nous procurerons aussi souvent que possible.

Voilà encore des tentes. On nous reçoit mal.

«Je n’ai rien à vous donner», affirme la maîtresse du logis.

«Rien!»

Aoul-Beg saute à terre, entre sans hésiter, cherche, soulève les hardes et découvre sous une peau de mouton, dans un seau de cuir, une boisson qu’il intitule «bouza».

«C’est très-bon», dit-il.

Je constate que dans un bouillon sans goût prononcé, de couleur indécise, surnagent des grains de millet qui paraissent avoir été pilés. Ce n’est pas le moment d’être difficile, et nous vidons le seau.

Là-dessus, en avant pour le puits d’Outch-Tepe, car il n’y a plus de tentes dans la steppe. Le garmsal souffle toujours, soulevant une poussière fine qui tourbillonne, obscurcit le ciel, voile le soleil, semblable à une boule de feu près de s’éteindre. Le thermomètre à l’ombre, opposé au vent, marque plus de quarante et un degrés de chaud.

Inutile de vous dire que notre premier acte en arrivant à la station fut de demander le samovar. Quelle bonne tasse de thé! Vive le thé! Quel produit du sol fera jamais concurrence au thé en Asie centrale? En est-il de plus commode à transporter, d’un volume et d’un poids moindres, d’un emploi plus facile? On l’enferme dans un sachet qui trouve place aussi facilement qu’une tabatière.