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Part 16

On traverse l’Amou, juste à l’ouest de Petro-Alexandrowsk. Les bacs sont déjà chargés de marchandises quand nous arrivons sur les bords du fleuve, et nous attendons leur retour, plusieurs heures autour des feux de broussailles. Il y a deux îles d’inégale grandeur, divisant le fleuve naturellement en trois bras, d’une profondeur variée, exigeant chacun une barque d’un tirant d’eau proportionnel. Il faut aborder à la première île, décharger la cargaison, en charger les bêtes de somme, gagner l’autre bord, et répéter trois fois cette manœuvre. Cela demande beaucoup de temps, et ces Orientaux en font une dépense considérable; les heures n’ayant aucune valeur à leurs yeux, ils les gaspillent à tout propos.

Nous cherchons un moyen d’aller plus vite. Il paraît que les barques peuvent descendre à Khanki sans difficulté. On y transportera nos effets par eau, et nous-mêmes ferons route par terre, et nous gagnerons une demi-journée de marche.

La nuit est noire, que nous sommes encore dans la première île à trottiner au milieu des sables derrière le passeur. Arrivé en face de l’endroit où son collègue stationne sur l’autre bord, il crie de toute la force de ses poumons, mais on ne répond point. On fait parler la poudre, et au deuxième coup de fusil, l’interpellé nous fait la politesse d’un «Ho! ho!» vigoureux. Le premier passeur l’invite à s’approcher. On entend bientôt les rames frapper l’eau, et une forme noire se meut dans les ténèbres; telle la barque du nautonier des âmes sur le Styx avare. En deux heures environ nous traversons l’Amou.

Nous quittons dans l’obscurité complète le grand fleuve qu’il nous souvient d’avoir vu torrentueux la première fois, à l’éclat d’un beau soleil. Des cormorans passent brusquement sur nos têtes; le sifflement de leurs ailes s’éloigne, s’éteint vite dans l’ombre; les étoiles sont réfléchies par le lisse miroir des eaux qui coulent lentement, sans bruit, et semblent immobiles. On se dirait au bord d’une mer bien calme.

«Kanki est-il loin d’ici? demandai-je au guide.

--A un tach et demi.»

Cette distance représente deux petites heures de marche. Nous voilà chevauchant exactement l’un derrière l’autre; à l’allure des chevaux, on devine la steppe où leur sabot résonne, puis les champs récemment irrigués, les terres de labour où ils enfoncent et trébuchent.

[Illustration: CHATEAU D’OUSTIK. Dessin de E. Cavaillé-Coll, d’après un croquis de M. Capus.]

C’est la fertile oasis du Kharezm, sillonnée de mille canaux. On entre bientôt dans les marécages; le guide perd la direction; il va à l’aveuglette, louvoie, et, finalement, après trois heures environ de détours, aperçoit une lumière et nous dit:

«Voilà où nous devons dormir.»

Le feu dont la lueur nous a attirés brûle devant une cabane de roseaux, des hommes se chauffent ou dorment sur le sol.

«Ce n’est pas Kanki?

--Non, mais Kanki est tout près; il n’y a pas d’inconvénient à dormir ici.

--Si Kanki est proche, conduis-nous à Kanki, où nos gens doivent nous joindre avec les bagages.»

On repart le long d’un talus après avoir franchi plusieurs canaux. Soudain le guide fait bondir son cheval à droite et le lance au galop avec de grands coups de fouet. Le gredin fuit. Je tire un coup de revolver de façon à ne pas l’atteindre, et le menace de recommencer s’il ne reprend sa place de chef de file. En s’échappant il est tombé dans une fondrière, et tandis qu’il s’en tire à grand’peine, je l’admoneste, lui donnant cet accident comme la punition que lui inflige Allah pour sa traîtrise. Le coup de feu l’a effrayé, et il ne bronche plus jusqu’à Kanki. Il est bon d’inspirer de la crainte à ces gens qui vous servent un jour ou deux et ne vous sont pas attachés par une suite de bons traitements. Je n’avais point d’autre but. Car tuer un guide parce qu’il se sauve serait un acte de sauvagerie et de maladresse. Par qui le remplacerait-on? qui montrerait la route?

Arrivés au milieu de la nuit, nous logeons dans une vaste maison aux murailles très-hautes, à la porte d’entrée très-spacieuse. Le plafond de la chambre où nous sommes est élevé. L’architecture paraît plus élancée que dans le Bokhara. Ici l’homme hésite moins à construire en hauteur, sans doute parce qu’il redoute moins les tremblements de terre. Étant assuré de la solidité de la base, le riche étage sans crainte d’une chute les matériaux de ses demeures. L’influence de l’art persan est ici plus considérable que dans le Bokhara.

Jusqu’à Chiva, la campagne est peuplée et bien cultivée. Çà et là, des ormes, des mûriers se dressent. L’eau jaune coule rapide et à pleins bords dans les canaux. Le Khiva doit tout à l’Amou, qui donne au sol l’humidité fertilisante et comme une virginité sans cesse renouvelée par les dépôts d’alluvions.

Malgré ces copieuses irrigations, ces terres qui donnent des moissons abondantes, les habitants sont loin d’avoir aussi bonne mine et sont plus misérablement vêtus que dans le Bokhara. A quoi cela tient-il?

Ceux que nous rencontrons ont une apparence chétive et semblent porter avec peine l’immense kalpak noir qui les coiffe. Lorsqu’ils trottent sur leurs petits chevaux ou bien passent près de nous sur les arbas cahotés dans les ornières, la tête leur oscille de ci de là d’une façon comique. Et Rachmed, qui est un Ousbeg de bonne race et prise fort la vigueur physique, ne peut se tenir d’exprimer son mépris pour ces gens débiles:

«En voilà des gaillards qui n’ont pas la force de porter un kalpak!»

Et, par moquerie, après avoir salué les passants, ce qui attire leur attention, il imite sérieusement ce dodelinement de la tête qui lui paraît très-ridicule.

Puisque nous venons de l’est et que nous retournons dans la jeune Europe, le soleil se couche en face de nous chaque soir. En ce moment, il étale sa lueur rouge sur les coupoles et les minarets de Khiva, les grandissant, allongeant les arbres, et la ville paraît immense, resplendissante par le sommet. C’est bien une grande capitale:

«Voici des villas appartenant au Khan et à son ministre, dit le guide; Iarim-Pacha[40] a habité celle-ci.»

[40] Moitié d’empereur. Surnom donné au général Kauffmann.

Et il montre à gauche une vaste habitation, à la fois forteresse et jardin d’été, avec une entrée étroite, des touffes de peupliers verts dépassant les hauts murs gris. Il paraît que le général Kauffmann avait installé à cette place son quartier général pendant l’expédition de 1873. Il est probable que, de longtemps, la campagne de Khiva ne se répétera point. Ce pays a fini d’être conquis. Il est écrit que la Russie ayant subi, la première, le choc de l’Asie débordante, la refoulerait d’abord dans les limites que la nature lui a marquées, l’y maintiendrait, puis avançant insensiblement, la soumettrait et la ferait sienne. Ses soldats ont arraché des gonds la lourde porte qui est là, accotée contre la muraille. On la fermait après l’appel de la cinquième prière, lorsque le labeur terminé, les maîtres avaient ramené dans la ville les troupes d’esclaves où l’on comptait maints sujets du Tzar blanc.

Personne ne nous arrête à l’entrée, et sans formalité d’aucune sorte, nous pénétrons dans l’enceinte. Le magnifique panorama que l’extérieur de Khiva nous offrait tout à l’heure, augmente la vivacité de la désillusion éprouvée à l’intérieur. De loin c’était l’image brillante d’une ville; de près, tout est terne, sombre, misérable. Ce sont des masures; un charnier puant où des chiens galeux rongent des os, déchirent une charogne; et lorsqu’on a fui ce foyer d’infection, on respire l’air imprégné des miasmes de mares d’eau croupissantes qui sont les citernes de la ville, et enfin près du bazar du cuivre, à l’angle de la forteresse centrale enclosant la cité, le gibet boiteux porte une inoffensive tourterelle. C’est toujours le contraste de l’Orient: la vermine dans la chevelure étincelante de pierreries; la lèpre sous la robe de soie multicolore. Un jeune garçon est là, tenant à la main son cerf-volant:

«Y a-t-il longtemps qu’on a pendu?

--Trois jours», dit-il en montrant ses doigts.

Une maison qu’on réserve aux amis des Russes est mise à notre disposition. Elle est vaste, et l’on y gèle autour des brasiers. A notre réveil, notre première pensée est de remédier à cet inconvénient en cherchant un logis moins monumental et moins glacial. A Petro-Alexandrowsk on nous a recommandé de nous adresser au divan-begi ou premier ministre. Les autorités l’ont prévenu de notre arrivée, et l’ordre lui a été donné de nous laisser circuler librement dans l’étendue de ses États. Faute de cette recommandation, un étranger aurait chance d’être arrêté ou surveillé jusqu’à ce qu’on ait statué sur son sort.

Le divan-begi s’appelle Makmourad; il est d’origine afghane, a pris part à la défense du pays en 1873, a été interné par le vainqueur à Samara, où il a appris quelques mots de russe. Avec lui nous pouvons nous passer d’interprète.

Depuis deux ans on lui a rendu la liberté, et, après avoir été l’ennemi acharné des étrangers, il a su gagner leur confiance, et grâce à l’appui qu’il a trouvé à Petro-Alexandrowsk, le Khan l’a élevé à la haute fonction où il est aujourd’hui.

Au moment où nous nous préparons à aller demander la protection au premier ministre, un Khivien, qui se donne comme un de ses employés, vient nous prier poliment de vouloir bien rendre visite à son chef. «Mais sans façons.» Il est inutile de changer de costume, nous n’avons que quelques pas à marcher.

Bien que, aux yeux des Orientaux, il y ait un manque de dignité à se servir de ses jambes, nous laissons au piquet nos chevaux exténués par de longues étapes, mal refaits par le sorgho, à quoi ils ne sont point accoutumés, et nous suivons à pied l’individu malingre à figure grimaçante.

Le ministère est proche de notre logis. Il comprend les finances, l’intérieur, les affaires étrangères et le reste. Une division du travail analogue à celle qui s’est produite en Europe dans l’industrie gouvernementale est inconnue dans le Khiva. Le divan begi, qui est unique et décide de tout, au nom du Khan, son maître, habite un coin de la cité.

Nous traversons d’abord une vaste cour où de nombreux chevaux sellés attendent les cavaliers; des serviteurs pieds nus promènent ceux qui viennent d’arriver blancs de sueur. Puis nous enfilons plusieurs chambres encombrées du monde des employés et des solliciteurs. Des gens de police se tiennent debout, appuyés sur leur bâton; des courriers poudreux attendent, le fouet à la main, l’ordre de repartir; des scribes assis sur le talon droit font courir une calame grinçante sur la feuille de papier tenue de la main gauche appuyée sur le genou; quand nous passons, ils se lèvent respectueux et s’inclinent, puis chuchotent derrière nous.

Tous sont uniformément vêtus d’un khalat (robe) de cotonnade aux couleurs sombres, coiffés de l’immense bonnet noir en peau de mouton, ayant aux pieds des bottes à bout pointu. Ces figures terreuses sont impassibles.

Dans une dernière pièce carrée, plus vaste, des jeunes gens imberbes, sorte de pages, font l’office de garçons de bureau. L’homme âgé qui les commande écarte une tenture fermant l’entrée du cabinet de Son Excellence. Nous sommes en présence du premier fonctionnaire de l’État achevant de déjeuner en compagnie de son chef de police.

Ces deux seigneurs sont à genoux, près du feu allumé au milieu de la chambre. Ils sont séparés par une écuelle de terre à moitié remplie de viande et de bouillon. D’un geste, le divan-begi nous invite à prendre un siége par terre, et gentiment, à nous mettre à table avec lui. Saluant de la tête, les deux mains sur le cœur, nous déclinons l’honneur qu’il veut nous faire et refusons de pêcher au même plat que d’aussi nobles mains.

Retenant de la main gauche la manche de leur vêtement, ils saisissent tour à tour des trois premiers doigts de la dextre les morceaux qui surnagent et puisent avec une cuiller de bois ce qui reste de soupe et de pois ronds.

Tandis que les dernières bouchées sont expédiées, nous examinons le personnage et la chambre, certainement une des plus belles de la Khivie. Makmourad est un grand homme maigre, à figure allongée, aux lèvres grosses, au nez très-recourbé, à la barbe grisonnante qu’il caresse de sa main effilée d’Afghan; il regarde froidement avec de grands yeux clairs. En somme, s’il n’a point l’air très-honnête, il l’a intelligent et très-énergique. Son commensal est un solide gaillard à grosse figure, métis de Turc et de Persan, à la barbe teinte et au regard plein de méfiance.

L’appartement est plus long que large, il a environ quatre mètres sur six; le plafond a près de quatre mètres d’élévation. La lumière pénètre par une ouverture pratiquée dans le mur du côté d’une cour; cette fenêtre sert en même temps de porte. Des tapis turkomans couvrent le sol battu.

Des armes de provenance russe sont accrochées à la muraille; il y a des revolvers, des fusils dans des étuis de cuir. Ajoutez une pipe à eau qu’un jeune garçon nous présente allumée, et voilà tout l’ameublement de la chambre du premier ministre chivien.

L’écuelle est enlevée, deux serviteurs versent de l’eau sur les mains des mangeurs, qui s’essuient à un pan de leur ceinture. Ils touchent leur barbe: c’est une manière de rendre grâces à Allah qui dispose des biens de la terre. La conversation s’engage.

Le divan-begi comprend le russe et le parle en termes compréhensibles.

«Vous venez du Bokhara, m’a-t-on dit; ne voulez-vous pas aller à la Caspienne?

--Oui.

--Quel chemin prendrez-vous?

--Par le puits de Tcherechli jusqu’à Krasnovodsk.

--Pourquoi ne passez-vous pas par Orenbourg? la route est plus courte, plus sûre, de même que par Mangichlak.

--Nous voulons gagner le plus directement Stamboul, puis notre pays.

--J’ai lu dans les livres que votre pays est en effet plus loin que Stamboul, que vous formez un grand peuple ne fournissant pas de soldats à Ak-Pacha. Vous habitez près des Inglis?

--Un bras de mer nous en sépare.»

Le divan-begi, faisant étalage de son savoir, explique à son compagnon que les Faranguis sont formés de plusieurs peuples, dont nous Français sommes un des premiers. Il a appris cela des Russes.

Nous lui demandons de nous faciliter la location des chameaux nécessaires au transport de nos bagages, et lui proposons d’échanger une de nos gazelles mâles contre une femelle. Une troupe de ces jolis animaux erre en liberté dans son jardin.

«Vous destinez sans doute ces gazelles à votre Khan?

--Oui.

--Il vous en sera remis une. Quant aux chameaux, un de mes hommes vous accompagnera à Zmoukchir et vous les procurera.

--Ne pouvons-nous point rendre visite au Khan?

--Demain, après la prière du soir, je vous y conduirai moi-même.»

Au moment de prendre congé de Makmourad, un Russe rentre, qui, ayant appris notre arrivée, nous salue en français sans hésiter. C’est M. P..., attaché à la mission scientifique occupée au nivellement de sa région, où l’on suppose qu’autrefois l’Oxus avait son ancien lit. Il est chargé d’établir une statistique des richesses du Khiva, et le besoin d’un renseignement l’amène chez le ministre. Ce dernier cesse d’employer la langue russe et converse avec M. P... par l’intermédiaire d’un interprète.

Nous parlons à Makmourad du projet de détourner les eaux de l’Amou qui le préoccupe fort et ne lui semble point réalisable. Et lorsque M. P... lui affirme que la chose est possible, il secoue la tête en disant:

«Il n’ira pas; il n’ira pas! Les hommes ne referont pas l’œuvre d’Allah!

--Mais il y a des traces visibles d’un ancien lit; des ruines de villes rappellent que les terres actuellement incultes furent irriguées et fertiles. Qu’on creuse un canal, qu’on élève des digues, et les eaux s’écouleront par le chemin qu’elles suivirent lors de la splendeur du Kharezm.

--Il n’ira pas; il n’ira pas! Que deviendrait donc notre pays? il ne serait plus arrosé!

--On a calculé que le volume des eaux de l’Oxus suffirait à remplir un chenal jusqu’à la Caspienne sans cesser d’alimenter la majeure partie du pays habité. Les gens qui séjournent dans le voisinage de l’Aral et du vieux Darya (Kohnia Darya) seront indemnisés et recevront en plus grande quantité d’excellentes terres à proximité du nouveau fleuve. Ils ne pourront que gagner au change.»

Mais Makmourad n’entend point ce raisonnement; il secoue la tête, répétant:

«Le Darya n’ira pas! le Darya n’ira pas!»

Nous quittons le ministre et contons à M. P... que nous grelottons dans notre logement, faute d’un poêle et de combustible. Il nous invite immédiatement à venir loger dans une chambrette où il a fait construire comme une cheminée et même une fenêtre consistant en un carreau de verre fixé dans le mortier du mur. On n’y a point froid, et l’on peut y lire à la clarté du jour sans rien ouvrir.

Nous acceptons.

M. P... habite la ville depuis plusieurs mois, et il a ses entrées chez le Khan. Il nous accompagne jusqu’au palais, bordé d’une place malpropre où débouchent des ruelles puantes.

L’édifice est vaste, sans caractère, assez délabré et moins confortable à l’intérieur que celui du ministre. Nombre de gens stationnaient près de la porte et sous le porche. Nous retrouvons Makmourad dans une chambre basse, à gauche de l’entrée. Il va nous introduire, mais nous prie d’attendre un instant. Le Khan rentre précisément de la mosquée où chaque jour il se rend à cheval au milieu d’une troupe de ses fidèles sans aucun apparat.

Depuis quelques années, le Khan donnerait à son peuple l’exemple d’une dévotion sincère, n’omettant pas une des pratiques religieuses prescrites par le saint livre. Il ne s’en livre pas moins aux plus honteuses débauches et s’enivre presque régulièrement des liqueurs défendues, mais seulement après le soleil couché et la cinquième prière dite.

Un jeune garçon annonce que Son Altesse est visible. Nous enfilons des couloirs sombres, humides. Voilà une éclaircie, une échappée sur le ciel, c’est le patio réservé où est dressée la yourte d’été à côté de la longue salle de réception.

Ce serviteur qui nous a précédés s’arrête, montre du doigt une porte basse, et, Makmourad le premier, nous pénétrons dans le sanctuaire. Mon regard tombe d’abord sur des bouteilles arrondies, au cou luisant, qui ont contenu ou contiennent du champagne. Elles sont dans des niches de style persan, juste en face du Khan, qui est agenouillé au fond de la salle, à l’extrémité d’un tapis. Le premier ministre s’agenouille, se courbe profondément et se tient à distance respectueuse, vis-à-vis de son maître. On nous invite à nous accroupir à gauche, pas trop près.

Ce potentat, à lèvre tombante, à figure bouffie, au ventre énorme, sur lequel s’incline la tête écrasée sous un monstrueux kalpak noir, nous regarde de son petit œil avec défiance. Il tient à portée de sa main un revolver posé sur le sol, et un fusil double est appuyé contre le mur: sa conscience n’est point tranquille, sans doute.

Nous échangeons avec cet individu peu intelligent quelques banalités et le quittons après avoir promis de lui faire voir le lendemain les objets curieux en notre possession.

Le peuple est à l’avenant du souverain. On est frappé de la chétivité des hommes, de la bassesse peinte sur les figures sournoises et souvent abjectes en dépit de la régularité des traits. On dirait des métis sans caractère, plus iraniens que turcs: les nez sont droits, les yeux assez grands.

On dirait que les hommes libres ont préféré vivre loin de la ville, abandonnant aux fils d’esclaves les métiers vils dans l’enceinte des murailles. Cette populace habite des maisons malsaines, et, à la voir se traîner dans un costume sombre, le même pour tous, à voir les têtes branlantes, on pense à une promenade de convalescents dans une cour d’hôpital. Nul individu dont le vêtement indique la position de fortune. Dans le bazar sans animation, pas de marchandises de quoi garnir les boutiques. Est-ce que le mot d’ordre est de paraître pauvre?

Après la campagne de 1873, les Russes ont contraint le Khan de s’engager par un traité à payer en l’espace de vingt ans une somme de deux millions deux cent mille roubles. Chaque semaine, le divan-begi, suivi d’une faible escorte, va porter le tribut à Petro-Alexandrowsk. Le Khan ne cesse d’exhaler des plaintes: on lui laisse à peine de quoi vivre, il ne peut plus tenir son rang; ses sujets sont épuisés et incapables de payer l’impôt. En réalité, ce traité lui est un prétexte à des exactions nombreuses.

Le peuple est pressuré parce que «les Russes demandent de l’argent». Les gens des campagnes environnantes payent facilement l’impôt, mais les Turkomans Yomouds résidant à l’ouest du Khanat n’ont jamais été soumis complétement. Répugnant à reconnaître d’autres chefs que ceux qu’ils ont choisis, ils se soulèvent volontiers. Lorsque les courriers ont apporté à leurs serdars la longue liste des tailles à payer, ceux-ci assemblent les chefs des tentes et proclament la nouvelle, qui est accueillie par des cris de colère, des injures à l’adresse du Khan; puis, les agents du fisc arrivent, et quelquefois sont assommés.

Le divan-begi a recours au gouverneur de Petro-Alexandrowsk, lui demandant aide et protection; car si les Yomouds ne payent point, il ne pourra pas apporter à la date fixée les sacs pleins de la somme convenue. On mobilise quelques sotnias[41] de Cosaques, quelques compagnies de tirailleurs, et on les dirige contre les révoltés. Ceux-ci ont conscience de leur faiblesse et versent les contributions demandées.

[41] Sotnia: centaine, escadron.

Quant aux riches marchands de Khiva, ils sont dans une situation fâcheuse. Leur fortune est connue; on sait qu’ils ont frété des caravanes, qu’à telle époque ils ont été à la foire d’Orenbourg, à Astrakan, à Nijni; qu’en somme, leur commerce prospère. Les caisses du gouvernement sont vides, et il est juste que des sujets les remplissent de gré ou de force. Un dignitaire de la cour va trouver un de ces bienheureux enrichis par le trafic et lui annonce poliment que le maître a manifesté le désir de voir son fidèle serviteur.

Le fidèle serviteur s’efforce de paraître très-flatté d’une marque d’affection si peu méritée et ne manque pas de se rendre à l’invitation. Selon la coutume, il emporte une belle pièce d’étoffe, une fourrure luisante, ou simplement un petit sac d’écus, de quoi témoigner son respect au puissant seigneur.

On reçoit gentiment le visiteur et son cadeau. On daigne lui conter les misères de l’État: les récoltes ont été peu copieuses, et au lieu de l’excédent de recettes que tout rendait probable, il n’y a même pas le minimum nécessaire. Ces maudits Russes exigent qu’on les paye à heure fixe, et dans l’embarras inextricable qui le tourmente, le Khan a pensé à son serviteur. Il n’ignore point que celui-ci a acheté à bas prix, revendu fort cher, cinquante chameaux de tabac, trente de riz, etc.; qu’il a réalisé de beaux bénéfices d’un seul coup. Aussi,--telle est la conclusion ordinaire:--Allah sera content qu’un pieux musulman prête au Khan, son maître, la somme insignifiante de quarante mille tengas.

L’autre remercie avec effusion, proteste de son dévouement, mais observe qu’il lui sera difficile de rassembler rapidement une somme aussi considérable; il serait bien reconnaissant qu’on lui laissât le temps de l’emprunter.

Qu’il prenne son temps, et qu’il l’apporte seulement le dernier jour de la semaine. On le remboursera dans un bref délai, plus tard. Le marchand s’exécute.

Plus tard, un nouvel émissaire vient lui apporter de la part du Khan une bonne nouvelle. Celui-ci a appris que son fidèle serviteur est dans la gêne; il n’a point oublié le signalé service qui lui a été rendu, et, une noble conduite méritant récompense, à son tour il lui offre quarante mille tengas à titre de prêt, au taux de 40 à 50 pour 100. Par exemple, il est bien entendu que les intérêts seront déposés dans la caisse de l’«État» à la fin de chaque mois, très-exactement. De deux maux choisissant le moindre, le pauvre diable accepte la proposition. N’est-ce pas un moyen très-simple d’accroître les revenus du royaume?