Chapter 9 of 21 · 3978 words · ~20 min read

Part 9

Le chemin est désormais plus facile, la pente est presque douce. «Encore cette montée devant nous, dit Abdourrhaïm, et nous apercevrons les abricotiers de Chink. Il y en a beaucoup dans ce village, et ils portent d’excellents fruits.

--Tu connais donc Chink?

--Ha ha...»

Mais des cris retentissent derrière nous. Un homme penché sur un sentier parallèle à la route que nous suivons appelle du bras, puis faisant de ses mains un porte-voix:

«Un âne est tombé!»

Le vieux djiguite lâche une bordée d’imprécations et lance son cheval au galop. Pourvu que ce ne soit point l’âne qui porte le coffre contenant nos notes et les collections de plantes et d’insectes.

Me voici sur le théâtre de l’accident. Dans une petite gorge, à une quinzaine de mètres au-dessous de nous, trois montagnards, y compris Djoura-Bey, soutiennent l’âne que des broussailles ont arrêté dans sa chute. Deux hommes sont dans le haut qui tirent une corde passée au cou du pauvre animal. Il laisse pendre ses longues oreilles et garde l’immobilité d’un cadavre. Sous prétexte de le haler, on l’étrangle tout simplement. Le meurtre serait déjà consommé, si les exécuteurs avaient trouvé un point d’appui convenable sur le sentier. Je fais détacher la corde, et le pauvre animal respire, s’agite; on l’attache par le milieu du corps, puis on le hisse lentement. Arrivé sur la terre à peu près ferme, bien que sanglant, il se dresse vivement sur ses pieds, agite la queue, secoue les oreilles et donne encore d’autres marques de contentement. On lui ajuste son bât, et nous sommes bientôt au milieu des vergers de Chink.

Ce village est situé dans une vallée bien abritée et chaude, où les tertres de terre cultivée sont nombreux. Nous sommes descendus à 4,500 pieds.

La population est de langue tadjique, en général d’une belle venue. Quelques individus ont une taille élevée, et tous ceux que nous voyons ont une mine respirant la santé. Il est vrai que nous avons eu affaire avec les plus riches d’entre les habitants.

A la sortie de Chink, d’où nous nous éloignons d’un bon pas par un chemin, pour la première fois, sans pierres et plat, la vallée a l’aspect de la steppe.

Nous revoyons le iantag et l’armoise. Puis nous faisons un coude dans la direction de Magiane, et les mamelons de terre s’arrondissent, séparés par de petits vallons où les laboureurs sont occupés à recueillir de riches moissons. Cela rappelle certaines campagnes du sud de l’Italie et de l’Espagne. Des bœufs attachés quatre par quatre battent le blé en tournant lentement; un homme les suit qui les excite nonchalamment du geste. En Castille, les mules battent sur l’aire en plein vent, et les paysans les fouettent en criant afin d’en avoir plus tôt fini. Ici, il importe peu que la besogne se fasse vite, chacun a du temps à revendre, personne ne se doute que «le temps est de l’argent».

On dépasse Magiane et sa grande forteresse abandonnée, dont les murs crénelés, vus d’en bas, avaient un air terrible. Nous bivouaquons dans un jardin, près d’un réservoir d’eau, côte à côte avec la famille de l’aksakal de Magiane, sous un magnifique orme (sada karagatch), arrondi comme une tête en vadrouille, formant toit au-dessus de nous.

En été, l’aksakal vit à l’air en cette place. Il est riche, paraît-il. Deux de ses neveux grelottent de la fièvre; ils nous demandent un médicament, «un peu de poudre blanche».

C’est la première fois que nous voyons un fiévreux depuis Pendjekent: un signe que l’on sort des montagnes, où l’on est pauvre généralement, mais où l’air est pur.

Jusqu’à Farab, nous sommes dans les champs cultivés. De tous côtés, on aperçoit des moissonneurs à peine vêtus. La chaleur est accablante. Décidément, la plaine est à côté.

Le lendemain, 14 juillet, nous allons coucher à Ourgout, où finit cette seconde partie du voyage. Le 15, nous sommes à Samarcande.

V

LA VALLÉE DU TCHOTKAL.

Retour à Tachkent.--Un compatriote.--La moisson défendue contre les oiseaux.--Un «bouchon».--Khodjakent, un anachorète.--Une femme changée en pierre.--Charité chrétienne.--Au Karakiz: chasse à la chèvre sauvage; désolation.--Avantages de la lecture.--Comment on passe une rivière.--Réjouissances à propos de la rupture du jeûne: les œufs de Pâques, coutumes européennes à Pskême.--Iran contre Touran.--Le feu.--Kara-Kirghiz.--Le Clos-Vougeot du koumis.--Politesse kirghiz.--Le moulin des puces.--Scènes d’aoul.--Vie d’un Kirghiz.--Un artiste.

Notre hôte, le général Karalkoff, nous engage vivement à gagner Tachkent et à remonter le Tchirtchik, un affluent du Syr qu’on appelle Tchotkal, aux approches de sa source.

Le général a visité autrefois la partie sud-ouest de cette vallée. Il est certain qu’à la tête de l’Anaoulgane nous trouverons des glaciers, quelques-uns de nos arbres fruitiers à l’état sauvage dans les gorges adjacentes, et, si nous arrivons à temps, nous pourrons augmenter nos collections de plantes et d’insectes d’échantillons nouveaux. Sans compter que durant la route, la population mêlée de ces montagnes fournira matière à des observations ethnographiques intéressantes. Il serait bon, selon lui, de descendre par le Ferghanah dans les environs de Kachan, où, d’après le dire des indigènes, existeraient des forêts de pins. En somme, le Tchotkal n’a pas été exploré non plus que cette fraction extrême du Tian-Chan qui marque la frontière nord de l’ancien khanat de Ferghanah.

Malgré notre peu de ressources, malgré la longue route qu’il nous restera à parcourir de Tachkent à la Caspienne, où nous voulons aboutir par le Bokhara et le Chiva, nous décidons de suivre les conseils du général Karalkoff. Nous ne pouvions, du reste, être renseignés par une personne plus compétente en la matière.

Deux jours après notre arrivée à Samarcande, Abdourrhaïm retourne à Pendjekent, Klitch rentre auprès des siens; quant à Djoura-Bey, il veut rester avec nous et visiter Tachkent.

Il passe son temps à flâner dans la ville et à soigner ses ânes, qui ont donné la preuve de la solidité de leurs jambes dans le Kohistan, et qui nous serviront encore dans le Tchirtchik.

Une après-midi que nous étions occupés à mettre de l’ordre dans nos collections, un grand gaillard se présente, salue et dit simplement: «Me voilà.» C’est un garçon que nous avons rencontré à Ourmitane et prié de venir nous rejoindre à Samarcande, dès qu’il apprendrait notre retour. Il sait faire la cuisine, comprend le russe, ayant été élevé par un interprète à Pendjekent; il parle, en outre, les dialectes turcs et persans, son père étant un Ousbeg qui a dû se réfugier en pays tadjique. Nous le prenons à notre service. C’est lui qui conduira sur une araba nos bagages jusqu’à Tachkent; Djoura-Bey fera route en sa compagnie avec ses ânes. Rachmed, tel est le nom de notre nouveau serviteur, pense faire en huit jours les 280 verstes qu’on compte depuis Samarcande.

Nous nous servirons des chevaux des stations postales échelonnées du Zérafchane au Syr-Darya par les soins de l’administration russe.

A Tachkent, nous trouvons un compatriote, M. H..., un officier d’artillerie, qui est venu visiter le Turkestan russe. Il arrive du Kouldja et du Sémiretché, où il a passé une partie de son congé. Il ira à Samarcande et retournera promptement en France, car il dispose de fort peu de temps. Nous lui devons plus d’une bonne soirée. Nous étions bien aises d’entendre parler «du pays» par quelqu’un qui l’avait quitté depuis peu. L’amour de la patrie, le chauvinisme, comme on dit, qui perd de sa force lorsqu’on ne dépasse point la frontière, reparaît avec une certaine vivacité dès qu’on habite les pays étrangers. Ce n’est pas impunément que l’on reçoit une éducation nationale, qu’on respire l’air des bords de la Seine.

Nos préparatifs sont terminés, nos collections expédiées à Paris, nous avons pris le repos nécessaire, un guide a été engagé, tout est prêt pour le départ. Malheureusement, un accès de fièvre très-fort me retient au lit pendant quatre jours. Aussitôt que je puis me lever, nous partons. Car je suis persuadé que, grâce à l’air pur de la montagne, je reprendrai des forces et verrai mon pouls redevenir régulier, et les frissons cesser incontinent.

Le 16 août, après avoir serré une dernière fois la main au lieutenant H..., nous enfourchons nos bêtes et quittons Tachkent, par une route poussiéreuse.

A la sortie de la ville, sur les deux rives du Salar, un bras du Tchirtchik que nous longeons, on aperçoit la population qui se livre aux travaux de la moisson par une chaleur humide et accablante. On bat le blé avec des bœufs. Le coton s’ouvre et commence à montrer sa ouate, le millet est en butte aux attaques de passereaux innombrables. Sur des piédestaux de terre hauts de trois ou quatre mètres, émergeant au-dessus des épis, sont perchés des vieillards, des enfants, des femmes. Leur unique occupation est de pousser des cris, battre des mains, lancer les mottes amassées à portée du bras, afin de mettre en fuite la nuée des oisillons voraces. On les voit voleter, s’abattre, becqueter précipitamment, puis se sauver dans les champs voisins, d’où on les chassera bientôt.

La plupart des villages que la route traverse sont habités par des Tadjiques et des Kirghiz. Ces derniers occuperaient le pays depuis une époque relativement peu éloignée et seraient moins riches. Leurs yourtes sont nombreuses dans les prairies que le Salar arrose.

A Niazbek, nous faisons halte dans un caravansérail appartenant à un Kirghiz très-affable. Il a dans sa cour une yourte dressée qu’il met à notre disposition. Il est maître d’un bétail nombreux et de plusieurs femmes. Le soir, elles reviennent portant sur la hanche les outres pleines de lait. A la tombée de la nuit, voici que l’une des jeunes épouses chante: la mélodie qu’elle module d’une voix pure est charmante, et à l’écouter telle qu’elle nous arrive sur l’aile de la brise du soir, j’oublie la fièvre qui me fait grelotter sous ma peau de mouton.

Les rizières des environs sont inondées et ont l’aspect de marécages.

A mi-route de Khodjakent, on rencontre «un bouchon pour se rafraîchir», comme disent nos paysans. Sous un orme touffu, une natte d’osier couvrant le sol battu; un tas de melons; des charbons sous la cendre; deux ou trois koumganes en cuivre pour le thé; un ruisselet d’eau courante où l’on puise; un tchilim; telle est l’auberge. Les cavaliers qui passent ne manquent pas de faire une pause, et après avoir salué ils demandent le tchilim, tirent deux ou trois bouffées, laissent tomber un adieu du haut de leur selle, puis s’en vont. La chaleur oblige souvent les voyageurs à mettre pied à terre. Ils mangent alors un des excellents melons du pays, boivent une tasse de thé, font la sieste, fument, bavardent et poursuivent leur route. L’hôtelier se recouche à l’ombre jusqu’à ce qu’un client nouveau le réveille en l’appelant, comme nous-mêmes venons de le faire.

[Illustration: PORTE DU PALAIS DU KHAN, A KOKAN (FERGHANAH).]

La vallée se resserre, des bouquets d’arbres verts s’étagent devant nous sur les hauteurs, le paysage a une vive ressemblance avec celui des environs de Pendjekent et d’Ourgout; car, ici comme là-bas, c’est l’entrée des montagnes.

Khodjakent, qui nous rappelle la Suisse, est bâti en amphithéâtre sur la rive gauche. Un pont y mène, pittoresquement arc-bouté par le milieu sur un roc que le Tchirtchik heurte en écumant, puis dépasse avec un redoublement d’impétuosité.

Une pointe du roc perce le tablier du pont. Dans la pierre, une niche profonde a été ménagée; elle est occupée par un mendiant, qui nous tend la main sans se déranger. Agenouillé à côté d’une cruche ébréchée, devant une écuelle de bois lui servant de sébile, avec son crâne dénudé, sa longue barbe, ses haillons d’une malpropreté dénotant le mépris des biens matériels, il a tout l’air d’un de ces anachorètes qu’on ne voit plus maintenant que dans les tableaux des musées et qui, autrefois, fuyaient les villes, vivant d’aumônes au bord d’un chemin, par amour du Très-Haut.

Durant la saison des chaleurs étouffantes, les Russes habitant Tachkent, qui peuvent quitter leurs postes, ont coutume de venir passer quelques jours à Khodjakent. Ils goûtent le frais, respirent l’air pur chassant la fièvre, près des fontaines qui sourdent entre les racines de platanes gigantesques. Un de ces géants, que la foudre, les siècles, les hommes ont cassé par morceaux, n’a plus que le tronc, mais un formidable tronc, semblable à un reste de tour lézardée. Il est creux à l’intérieur, où les indigènes se réunissent comme dans une salle et festoient les jours de fête. Son diamètre est de neuf mètres environ; on marche quarante-huit pas autour de sa base étayée par des racines aussi grosses que des piliers.

A quelques verstes de Khodjakent, les Russes ont un hôpital pour les malades dans le village de Tchimiane, un sanitarium tel que les Anglais en ont dans les Indes, sur les hauts plateaux. Les employés d’administration, les soldats convalescents et débilités par les fièvres y séjournent jusqu’au rétablissement de leur santé.

En marchant droit sur le nord, on arrive à Koumsane, un village aux champs bien cultivés sur les pentes des montagnes. Les Tadjiks y dominent par le nombre. Après avoir tourné vers l’est, jeté un coup d’œil sur le beau site que font les villages étagés derrière nous, nous nous enfonçons par une passe facile dans la vallée de Pskême. Nous voyons des cultures de melons, des vignes, etc. Le village de Sidjak est agréablement situé sur un torrent; celui de Bogoustane est riche, il domine Nanaï qui s’allonge dans le bas, sur la rive droite du Pskême. Toute cette contrée est relativement boisée. De même que dans le Kohistan, nous constatons ici que l’on brûle les arbres sur pied. Les habitants que nous questionnons prétendent également que les arbres s’enflamment d’eux-mêmes. Ils commencent par couper les branches, puis ils attaquent le tronc, qui disparaît écaille par écaille.

D’après les indigènes de Nanaï, il y aurait quarante jours de forte gelée pendant l’hiver. La neige couvre le sol pendant plus de quatre mois. Les communications alors interrompues avec le haut de la vallée n’existent plus qu’avec Khodjakent et Tachkent. Depuis quelques années, les pluies seraient plus copieuses. La terre n’atteint pas un prix trop élevé, le batman coûte de 12 à 18 francs; une vache se paye de 30 à 135 francs; un mouton, de 18 à 24 francs; un âne, de 24 à 42 francs.

Ce sont surtout les Kirghiz qui font le commerce du bétail. Dans la bonne saison, ils descendent avec leurs troupeaux qui broutent chemin faisant. Ils les conduisent à Tachkent, où ils s’en défont rapidement et à un prix assez élevé. Attendu qu’ils n’attachent aucune valeur au temps passé à se rendre au bazar éloigné où ils font, du reste, d’autres achats, quand les Tadjiks sédentaires de Nanaï les arrêtent, demandant à acheter quelques têtes de bétail, ils ne se donnent pas même la peine de répondre et continuent leur chemin. Il arrive alors que les gens de Nanaï sont obligés fréquemment d’aller acheter à Tachkent les bêtes qui leur sont indispensables.

C’est sans doute pour cette raison que nous avons mille peines à nous procurer un âne dans ce village. Lorsque nos hommes s’en furent en quête de l’aliboron, ils éprouvèrent un refus de la part de tous ceux à qui ils s’adressèrent. On leur répondit qu’il n’y avait point de bétail à Nanaï, que les ânes étaient partis, qu’on n’en trouverait point, même en en payant dix fois la valeur. Il fallut menacer, et, les menaces n’y faisant rien, chercher dans les étables, prendre de force l’animal, sauf à le payer au-dessus de sa valeur réelle.

Le village de Nanaï compte cent quatre-vingt-huit familles: trente-deux sont kirghiz et vivent sous la yourte; les deux plus riches ont seules des saklis, qu’elles n’habitent point du reste, mais où elles entassent leur fourrage, tandis que leur tente est plantée entre les quatre murs de la cour. A Bogoustane, on récolterait un peu de raisin qui ne mûrit jamais bien, faute d’une chaleur suffisante.

Nous allons dans la direction du nord-nord-est, tantôt au frais, à l’ombre des bouquets d’arbres traversés par l’eau limpide des sources, tantôt au soleil brûlant, quand il y a des coins de plaine dans la vallée, ou bien que les rochers sont dénudés. On chevauche gaiement, car la route est facile.

Un vieux brave homme borgne nous sert de guide jusqu’au village de Pskême. Il nous fait passer sur la rive droite de la rivière. Le sentier la suit presque exactement, mais il s’enfonce à angle aigu dans les vallées nombreuses que descendent les torrents, et la longueur de la route en est d’autant plus considérable.

A deux heures environ de Nanaï, notre borgne étend la main vers un amas de pierres, visible au-dessus des sentiers:

«La sainte femme de pierre, dit-il.

--La sainte femme de pierre!

--Oui, et voilà en face le grand miroir dans lequel elle se regarde. Ne le vois-tu pas, au sommet de la montagne, à ta droite, là-haut?»

Nous levons la tête, et remarquons une plaque de schiste bien lisse, et qui doit briller en effet, à l’instar d’une glace, lorsque, mouillée de l’eau des pluies, elle réfléchit la lumière du soleil.

«Sais-tu à quel propos cette femme a été changée en pierre et pour quelle raison elle se mire?

--J’ignore pour quelle raison elle se mire, mais chacun sait que, dans le temps passé, il y a très-longtemps, Tachkent était peuplé exclusivement de Juifs. Or, cette femme qui était une croyante vivait parmi eux, et ils ne lui témoignaient point de respect, ils l’accablaient d’injures, la maltraitaient. Elle pénétra dans ces montagnes, erra de longs mois; puis, lasse d’aller, elle s’arrêta à cette place. Une existence vagabonde, loin des siens, lui était devenue insupportable; elle voulut en finir et pria Allah, le seul vrai, de l’immobiliser dans ce recoin tranquille, et tout de suite elle fut changée en pierre.»

La soirée est avancée, et l’âne qui porte le conteur est harassé de fatigue. Il voudrait bien l’échanger contre un autre plus frais. Voilà quelques masures avec des étables contiguës. Il appelle, un homme sort.

«Prête-moi un âne jusqu’à Pskême, le mien est fatigué, je te le laisserai et le reprendrai à mon retour. Par Allah, je ne puis plus suivre les toura qui sont à cheval. Quant à marcher, j’en suis incapable, étant trop vieux.

--Je n’ai point d’ânes, ils sont tous partis. Je regrette bien de ne pouvoir aider un croyant.»

Durant la conversation, Rachmed s’est approché à la dérobée de l’écurie: il a regardé par une lézarde, s’est assuré que le borgne traite avec un menteur, et s’approchant de la porte, il l’ouvre en présence du propriétaire, fait claquer sa langue, et, immédiatement, quatre beaux ânes, s’imaginant qu’on va les conduire à la pâture, sortent, et, plantés sur leurs quatre pattes, regardent, s’étirent.

Le menteur est confondu, il est accablé d’injures par toute la troupe, et comme il craint que des injures on ne passe aux coups de fouet, il laisse prendre le meilleur des quatre par le vieux, qui rit dans sa barbe, et le remercie ironiquement. Ce qui prouve que tous les musulmans ne pratiquent pas la charité chrétienne.

Décidément, Pskême est plus éloigné que nous ne pensions; la nuit est noire, et nous chevauchons encore à l’aventure, souvent au bord de l’abîme qu’on devine. Les chevaux qui le flairent s’en éloignent, et vont en posant le pied avec précaution. Voici une lumière qui brille à gauche. Serions-nous arrivés? Nous poussons des cris d’appel, on répond, mais personne ne bouge. Nous approchons; des chèvres, des chevaux, qui barrent le chemin, endormis sur le sol, se lèvent et caracolent dans l’obscurité comme des animaux apocalyptiques.

Près du feu qui nous attire, un jeune Kirghiz est assis tranquillement, les jambes croisées; il regarde ébahi ces gens qui l’entourent subitement. Il se lève, car il n’est point trop rassuré. Notre première parole est pour lui demander à manger.

Il nous conduit à son aoul qui est proche; ses frères sortent de leurs yourtes, allument vite un feu et nous offrent une bonne écuellée de lait aigre, y joignant du pain cuit sur les charbons. L’écuelle est vidée rapidement, et l’on repart derrière un des Kirghiz qui a enfourché un cheval et nous montre le chemin. On se guide avec l’oreille, d’après le bruit du trottinement devant soi.

Nous entrons dans Pskême au milieu de la nuit, et bivouaquons dans la cour du chef, à l’extrémité du village.

La matinée du lendemain est employée à préparer les provisions indispensables à notre excursion aux sources de l’Anaoulgane. Les sacs sont bourrés de riz, de pain, d’orge; un mouton entier est transformé en iahni.

Le guide pris à Pskême nous annonce que nous irons dormir à Oustara-Sang. Notre direction est nord-nord-est, la route agréable; il y a des arbres, des champs cultivés. Les ânes suivent presque les chevaux.

Voici deux hommes venant à nous d’un bon pas, malgré le poids qui courbe leur dos. Chacun porte, en travers des épaules, un long fusil à mèche terminé par la fourche pour viser. Ils s’appuient sur un bâton. Ils sont déguenillés, trapus, maigres, robustes. Ils s’assoient sur le revers du sentier sans quitter leurs charges, afin de nous laisser passage.

«Qu’emportez-vous là?

--Un ahou que nous avons tué.

--Où?

--Dans le Kara-Kiz.

--Depuis combien de temps êtes-vous partis?

--Depuis cinq jours.»

Ils ont dépecé l’ahou (chèvre sauvage), ils ont séparé la tête du tronc, et l’ont jetée à cause de son poids; les cornes étaient très-longues, «aussi longues que le bras». Ils ont enveloppé la viande dans la peau qui est d’un poil roux, taillé des lanières et ficelé leur butin. L’animal a les jambes fortes, assez courtes, le sabot large. Autant que j’en puis juger, il atteignait la taille d’une petite vache.

Nous faisons aux chasseurs de belles promesses pour les décider à venir nous joindre une fois qu’ils auront déposé leur gibier à Pskême. Nous les engageons à chercher la tête qu’ils ont abandonnée; s’ils nous la remettent, ils seront payés, et dans le cas où ils nous accompagneraient et parviendraient à tirer encore un ahou, ils peuvent être sûrs de recevoir une grande récompense.

«Volontiers, dit l’un d’eux; demain nous serons près de vous, mais il nous faut d’abord réparer nos chaussures usées par les courses sur les cailloux; par Allah! vous pouvez compter sur nous.» Ils nous quittent après avoir pris cet engagement. Le soir, nous dormons à la belle étoile sur un plateau herbeux bordé d’arbustes.

De l’autre côté de la vallée, par-dessus Pskême, on voit briller dans l’obscurité les feux des nomades: ils ne tardent pas à disparaître.

Nos hommes sont décidés à ne pas laisser éteindre les nôtres: les chevaux, tournés vers l’ombre, regardent fixement dans la même direction, les oreilles droites, ainsi qu’ils font lorsqu’ils flairent un fauve. Or, il y a des tigres dans cette région.

Un vieux guide nous recommande de tenir les armes prêtes, il conseille de rassembler les bêtes et de les entraver. Lui et ses compagnons s’accroupissent près du feu, côte à côte; de temps à autre, ils jettent une poignée de broussailles, et la flamme s’élance avec une pluie d’étincelles. La lumière, qui leur donne du courage, effraye les animaux sauvages. La nuit s’écoule sans alerte; au réveil, on regarde du côté de Pskême, dans l’attente des chasseurs rencontrés la veille. Réflexions faites, il est très-probable qu’ils manqueront à leur parole: ils ont des vivres pour quinze jours, et nul intérêt immédiat ne les pousse à supporter de nouvelles fatigues.

La matinée est splendide, et cela met tout le monde en gaieté, même les insectes, qui voltigent, s’enfoncent gloutonnement dans les guimauves et se font prendre au beau milieu du festin. La roche Tarpéienne est près du Capitole. Je m’en aperçois moi-même, car je tombe plus d’une fois sur l’herbe glissante, au moment où j’étends la main vers un des dîneurs. Décidément, il faut abandonner les bottes et revenir aux bas de cuir que nous chaussions dans le Kohistan.