Part 18
A la nuit, nous étions à Gazavad. Le beg nous offre l’hospitalité, et c’est par son entremise que nous commençons nos achats de vivres dès notre arrivée: de la farine, du riz, de la graisse de mouton, du mouton salé, de l’huile à l’usage des hommes, du sorgho, du foin pour les chevaux. Ici, on ne les nourrit point d’orge.
Le beg nous vend un émouchet posé sur un perchoir dans la chambre où nous dormons. Il a été dressé spécialement à chasser les cailles et les alouettes. Nous nous chauffions au feu du vieux beg, quand nous entendons crier sur un ton très-élevé. On se dispute dans la cour. Ce sont les voituriers qui veulent décharger leurs arbas et ne pas aller plus loin, sous prétexte que la route est mauvaise et qu’ils ont des occupations à Khiva. Rachmed s’y oppose de toutes ses forces, les accable d’injures. Notre hôte s’en mêle et pose l’alternative suivante: ou bien les voituriers marcheront de plein gré et seront payés en conséquence, ou bien ils marcheront de force et recevront des coups de fouet à profusion. Inutile de dire que les intéressés préfèrent obéir.
A partir de Gazavad, le chemin est très-mauvais, fréquemment on doit s’arrêter, tourner à gauche, à droite, chercher les dos d’âne, les lignes de faîte, car on louvoie au milieu de la campagne inondée. C’est derechef l’aspect des environs de Patta-Kissar et de Kara-Koul où vivent les Turkomans. Ici encore, ils habitent le seuil du désert. De tous les cultivateurs étant les plus éloignés de l’Amou, ils ont construit des ariks très-profonds dont les remblais considérables apparaissent comme des murs d’habitations submergées. Il semblerait que devenu sédentaire, le Turkmène aime à avoir du champ devant lui, soit par une vieille habitude de coureur de désert, soit par prévision. Peut-être aussi parce qu’il est nouveau venu, et que les meilleures places étant occupées, il a dû se contenter de la lisière des oasis.
D’ailleurs, les khans de Khiva n’étaient point fâchés de tenir à distance de leur capitale les plus batailleurs de leurs sujets. Ils fournissaient au prince sa cavalerie et ses meilleurs guerriers, et l’on devait les ménager. Les khans s’assuraient par des largesses l’amitié de gens toujours disposés à tirer le sabre et redoutés du reste de la population. Car si les Turkmènes protégeaient le khanat contre les attaques des ennemis extérieurs, ils n’hésitaient pas non plus à se révolter et à prendre part à toutes les séditions intérieures. Aussi voit-on que dans certaines circonstances, le khanat se trouve à la merci de cette peuplade belliqueuse, qui paraît avoir joué un rôle tel qu’autrefois les prétoriens à Rome et plus récemment les janissaires en Turquie.
A un autre point de vue, le désert est bien commode. Que de services ne rend-il pas à celui qui est poursuivi, soit qu’il ait maille à partir avec les employés du trésor, soit que d’une main trop prompte il ait tué un de ses voisins dans une rixe! S’il est serré de près, il se cache dans le désert, le temps de lasser la fougue de ses ennemis, et si les siens ne parviennent à composer, il passe sur l’autre rive de la mer de sable où personne ne va l’importuner. Telle est la manière turkomane de filer en Belgique, de passer l’eau, comme on dit à Hambourg.
Avant d’arriver à Tachta, voici à droite, devant sa maison, un Turkmène occupé à battre du sorgho en décrivant un cercle. Il a le fusil en bandoulière, le sabre au côté; il tourne sur son grand cheval, en guidant deux autres qui foulent les épis de leurs sabots.
Je le montre à un de ses compatriotes qui m’accompagne:
«Que fait-il?
--Il bat du djougara (sorgho).
--Pour quelle raison est-il armé de la sorte?
--Il craint une vengeance, et il est sur ses gardes.
--Est-ce la coutume de se venger?
--Ha! ha! Lorsqu’un Yomoud a été insulté ou bien qu’il a subi un grand dommage, et que l’on ne veut pas laver l’offense ni réparer le mal, il profite d’une bonne occasion et se venge. Il ne craint pas de verser le sang et tue son ennemi s’il le peut. Et alors, les parents et amis de la victime ne vont pas implorer le Khan, lui offrir des présents, demander justice avec des lamentations. Ils tâchent de rendre le mal pour le mal, attendent patiemment, et, toujours aux aguets, finissent bien par surprendre le meurtrier. Celui-ci, sachant quel traitement lui est réservé, ne sort point sans son fusil, et, avant de dormir, il pose son sabre à portée de la main.»
Après avoir fait une courte pause à Tachta, le dernier village que nous traversons, nous allons sur Zmoukchir, sous la conduite d’un Yomoud qui nous quitte après nous avoir mis dans le chemin. Notre Khivien affirme «se reconnaître». On patauge dans un mortier gluant, les chevaux glissent, enfoncent dans les fondrières, et l’on recule, on cherche un terrain solide. Puis on entre dans l’eau et l’on chevauche à distance l’un de l’autre, afin d’éviter les éclaboussures. Pas une silhouette d’arbre ou de sakli, partout de l’eau étalée, qui coule rapide lorsqu’elle est pressée entre les berges des canaux.
Nos montures donnent des marques de fatigue qui nous surprennent; mon cheval tombe à différentes reprises en sautant les fossés peu larges, il va péniblement. Il fait presque nuit, une nuit de novembre, et notre guide ne sait où il va.
«La dernière fois que je suis venu, il n’y avait point d’eau. Aujourd’hui, l’aspect de la contrée est tout différent. Zmoukchir doit être dans cette direction.» Il étend le bras vers le nord-ouest. Vers huit heures, les îles sont plus nombreuses, l’eau est moins profonde, puis voilà une ligne noire, une flamme rouge, c’est la terre ferme.
«Kara Khodja», dit un des ouglanes.
Il est temps, nos chevaux tremblent sur les jambes. Le guide crie, des hommes sortent des murs; en vrai Khivien, il commence par demander le «ghalian»,--il n’a point fumé depuis six ou sept heures,--puis quelqu’un qui conduise à Zmoukchir.
Mais voilà un incident inattendu. Nos trois chevaux s’affaissent successivement sous leurs cavaliers. Les pauvres bêtes choisissent mal le moment d’être malades, car il nous reste plus de sept cents kilomètres de désert, et les étapes doivent être doublées.
Un vieux Yomoud tâte les malades, regarde avec sa lanterne, questionne.
«C’est l’effet du djougara à quoi ils ne sont point accoutumés. On leur aura donné à boire trop tôt.»
Rachmed attribue ce malaise subit à la méchanceté des voituriers qui se sont vengés de ce qu’on les contraignait de poursuivre la route. Les braves Yomouds nous prêtent trois de leurs chevaux qui sont tout sellés dans la cour, promettant de soigner les nôtres et de nous les amener demain. Les ayant remerciés et assurés d’une récompense, nous enfourchons les immenses bidets. Les étriers sont très-courts, la selle en bois étroite et haute, relevée sur le devant, basse derrière; on est assis comme sur une chaise, la jambe pliée presque à angle droit. De ce petit trot qui est l’allure favorite des Turkomans, nous arrivons rapidement à Zmoukchir, lieu de naissance, paraît-il, d’un saint fameux mort depuis des siècles.
On nous introduit par une immense porte dans la demeure du sultan des Yomouds. Plusieurs chevaux soigneusement enveloppés sont au piquet près des murs de la cour. Le fils de la maison est prévenu, il vient nous tendre les mains, et lui-même nous installe dans une chambre isolée, qui est meublée de deux pièces de feutre. C’est un grand garçon d’environ vingt-cinq ans, très-robuste, à l’œil petit, aux pommettes saillantes, avec de grosses lèvres, l’inférieure pendante. Il est très-grave. Il ressemble beaucoup au jeune chef tekké, Sari-Khan, que nous avons vu à Khiva. Comme lui, il a un zézayement propre à la plupart des Turkmènes. Il nous dit que son père assiste à une fête donnée à l’occasion d’un mariage, et qu’il reviendra demain. Ayant bu avec nous, le jeune sultan se retire, après avoir dit à un de ses hommes de se conformer à nos ordres.
En tisonnant, le serviteur de céans parle de son maître qui est très-bon, mais n’est point riche, car il reçoit beaucoup de monde. Tous les jours il y a des Yomouds de connaissance qui viennent le voir, et il doit les héberger, eux et leurs bêtes, comme il convient à un sultan. Les chevaux que nous avons vus en entrant appartiennent à des amis. Son maître n’en possède que quatre, mais d’excellents, un surtout, vieil étalon de seize ans, que le fils a monté aujourd’hui dans une course où il a gagné le prix.
«Où a eu lieu la baïga?
--Dans la plaine du côté d’Iliali.
--A propos du mariage dont on nous parlait à l’instant?
--Oui. Un mariage de chef, dont les réjouissances durent depuis cinq jours. Le prix était considérable.
--A quelle somme s’élevait-il?
--Il était de deux cents tengas de Khiva (environ soixante francs).
--Quelle était la distance à parcourir?
--Quatre tach (trente kilomètres environ), que mon maître a parcourus en une heure de temps.
--Quelles sont les règles de la baïga?
--Il n’y en a qu’une, d’arriver le premier. Les coureurs sont sur une ligne, le signal est donné, ils partent. Tous les moyens sont bons pour dépasser ou arrêter l’adversaire. Si l’on parvient à l’atteindre, qu’il soit jeune et peu robuste, on le désarçonne, car c’est un désavantage pour un homme fait de lutter avec un jeune garçon d’un poids moindre. Parfois des amis s’entendent, l’un doit gêner le concurrent redouté, et l’autre, entre temps, filer. Aussi il y a quelquefois des accidents et des querelles, mais c’est très-amusant.
--Y a-t-il longtemps que tu sers le sultan?
--J’étais jeune quand je suis entré dans sa maison, et je ne l’ai point quittée.
--Gagnes-tu beaucoup d’argent?
--De l’argent? non. On me donne ce dont j’ai besoin, la nourriture, le vêtement, la place où dormir. Je suis de la famille. J’ai vu grandir les enfants, j’ai élevé le cheval qui a gagné le prix de la baïga.
--Sais-tu entraîner les chevaux?
--Ha, ha! mais nul ne le sait mieux que ces brigands de Tekkés, avant leurs alamans.
--Tu n’aimes point les Tekkés.
--Non, ils ont toujours fait du mal aux Yomouds.
--Les Yomouds ne le leur ont-ils pas rendu?
--Quelquefois.
--On nous a dit que des Yomouds faisaient profession de piller les caravanes.
--Plus maintenant, et puis cela était l’exception.»
Le vieux serviteur jette sur le feu plusieurs poignées de broussailles, consécutivement.
«Ne brûlez-vous pas beaucoup de broussailles?
--En cette saison seulement, au cœur de l’hiver, on emploie de préférence le charbon de saxaoul qui se consume lentement et donne beaucoup de chaleur. On va faire des provisions loin d’ici, près d’une ancienne ville nommée Chak-Seneme.
--Y es-tu allé?
--Oui; au reste, vous-mêmes passerez par là, vous verrez les restes de la forteresse qu’habitait Chak-Seneme, au sujet de qui les chanteurs content des légendes. Demain, je vous en ferai venir un qui chantera cette histoire.»
Là-dessus, le serviteur se retire. Il n’est pas accoutumé de veiller aussi tard, et va dormir.
En nous éveillant, nous regardons dans la cour faisant face à la porte d’entrée si les chameaux promis depuis longtemps sont là. Pas de chameaux.
Nous mandons notre Khivien, agent du Khan. Il nous affirme qu’avant le coucher du soleil les chameaux seront prêts. Nous attendons jusqu’au coucher du soleil, sans trop nous plaindre du retard, car nos chevaux sont dans un état pitoyable. Cette journée de repos leur est presque indispensable. Le vieux sultan, qui a de l’expérience, nous garantit qu’ils se referont vite, et iront jusqu’au bout du chemin. Tant mieux.
Le sultan nous vend un supplément de feutre qui nous servira à camper sur la neige, car la voici qui tombe à gros flocons, et le vent du nord-ouest la chasse avec violence. Les couvertures que nous achetons sont épaisses, imperméables, mais d’un feutre moins solide et moins souple que celui des Kirghiz. Elles ont été fabriquées par les Tekkés, sont bariolées.
Nous nous défions du Khivien et de ses promesses catégoriques. Nous questionnons le sultan. Il n’a pas été prévenu, on ne lui a parlé des chameaux que ce matin, et il est douteux qu’on se les procure avant le soir. Ces bêtes sont rares à Zmoukchir, et l’on n’y trouvera point facilement neuf chameaux gras, en état de partir immédiatement. Nous attendrons jusqu’au lendemain.
J’examine le cheval qui a été victorieux hier. C’est le type du cheval turkoman: haut sur jambes, poitrine étroite, mais profonde; fémur beaucoup plus grand que celui d’aucun de nos chevaux, cou long, tête petite et chanfrein droit, œil intelligent. En somme, la structure d’un lévrier et d’un parfait coureur.
On comprend qu’il ait été le principal instrument de fortune, et parfois le seul moyen d’existence de ces gens dont l’organisation sociale peut se comparer à celle des Indiens d’Amérique, et qui, une fois «en selle, ne connaissent ni père ni mère».
Aussi, il faut voir avec quel soin l’étalon est couvert, nourri à heure fixe; les hommes le flattent, les enfants, les femmes le caressent; il est le favori de la famille et son orgueil. Au contact de l’homme, son intelligence s’est développée, il comprend le moindre geste, obéit à la parole. Tel cheval ne se laisse approcher que par ceux à qui il est accoutumé, car il a été dressé à voir un ennemi dans chaque étranger, et il est difficile de le voler.
Il s’attache à son cavalier, au point de le défendre dans une mêlée. Après avoir été entraîné, il est capable de fournir des courses invraisemblables, surtout au petit trot, qui est la moins fatigante des allures, sur le sol mouvant du désert.
Lorsque le Turkmène doit faire rapidement un long voyage, ou bien que, membre d’une tribu insoumise, il a décidé de participer à un alaman[43], il prépare son coursier à traverser les contrées inhabitées où les puits sont espacés et l’eau rare et saumâtre.
[43] Expédition de brigandage.
Si son cheval est gras, il commence par l’amaigrir. Il cesse de lui donner du foin et du samane ou paille hachée; il diminue en même temps la ration d’orge, et chaque jour il le monte, augmentant progressivement la longueur du chemin parcouru d’abord lentement, puis très-vite. Après quoi, l’ayant couvert d’épaisses couvertures, sévisse le froid ou bien le chaud, il l’attache par une longue corde au piquet près de la tente. Le régime d’amaigrissement cesse quand, au retour d’une course au grand galop d’une demi-heure, l’animal à qui l’on présente de l’eau n’en boit pas plus d’une gorgée.
C’est alors qu’on le fortifie par une nourriture substantielle consistant en un pain de farine d’orge et de millet, mêlée à de la graisse de mouton. Les rations données du matin au coucher du soleil sont petites et fréquentes, puis elles sont plus fortes et servies à des intervalles plus considérables, au point que le sixième ou le septième jour il n’y a eu que deux repas, un le matin, l’autre le soir. Alors, le coursier passe pour être prêt à fournir son maximum de résistance et de rapidité. D’aucuns prétendent qu’il peut boire en sueur sans inconvénient et supporter la soif aussi bien qu’un chameau, mais à la condition que le cavalier emporte une provision de ce pain spécial, et que deux fois par jour il en nourrisse sa monture, en accroissant de moitié la ration quotidienne déterminée pour l’entraînement. Quand on trouve de l’eau, le cheval boirait une seule fois le matin. En vingt-quatre heures il mange neuf à dix livres de cette pâte où il entre six livres d’orge, trois de millet, trois de graisse de mouton hachée très-menu.
Les premières étapes du voyage sont courtes, puis de plus en plus longues. Une course de six à sept cents kilomètres en cinq ou six jours est considérée comme un fait ordinaire.
[Illustration: AUX RUINES DE CHAK-SENEM. Dessin de E. Mansion, d’après un croquis de M. Capus.]
Puisque nous parlons du rapide cheval turkoman, en attendant les chameaux qui sont très-lents, il est peut-être bien de dire qu’il est considéré comme le produit du cheval indigène et des juments arabes introduites lors de la conquête du pays par les premiers envahisseurs musulmans. Plus tard, Timour, ayant compris combien il importait de conserver ce type, fit répartir entre les tribus turkomanes un nombre fort considérable de juments arabes de la meilleure race. En dernier lieu, Nazar-Eddin-Schah fit don aux Tekkés de six cents cavales.
Voilà trois jours que ce gredin de Khivien nous promet les chameaux qui n’arrivent point. A chaque réclamation il répond en affirmant «que le matin ils seront là», et le matin, que, «par Allah, nous partirons dans l’après-midi». Notre impatience est d’autant plus grande que notre provision de vivres est faite pour trente ou quarante jours seulement, qu’elle diminue, et que d’autre part le froid est de plus en plus vif, le vent de plus en plus impétueux. Il entre en sifflant dans notre logis, empêche tout tirage, et l’on s’allonge à plat ventre devant le feu de brindilles mouillées qui dégagent peu de chaleur et trop de fumée. Il paraît que le vent du nord-est souffle régulièrement en cette saison; les indigènes lui attribuent l’inflammation des muqueuses de la face et les fréquents accès de toux auxquels ils sont exposés au commencement de l’hiver.
Il serait bon de partir.
Après quatre jours de discussions, de promesses, de menaces, on nous présente enfin sept chameaux, en assez bon état. Mais une nouvelle difficulté surgit, leur propriétaire tout à coup refusant de nous guider, parce qu’il fait froid, parce qu’il devra revenir ici par un froid encore plus rigoureux. Nouvelles promesses, puis menaces, et enfin l’homme prend la tête de la petite caravane, et nous partons un peu avant le coucher du soleil. Nos chevaux ne sont pas remis de leur indisposition, ils ne vont plus avec le pas alerte d’autrefois: il est probable que nous ferons une bonne partie de la route à pied.
En sortant de Zmoukchir, on rencontre à droite les restes ensablés d’une longue forteresse quadrangulaire: des pans de mur qui s’émiettent.
Ayant marché quelques verstes, jusqu’au coucher du soleil, nous campons dans une steppe sans eau, loin des puits. Le guide prétend s’être trompé de chemin, mais son erreur est volontaire: il s’en va à contre-cœur et veut nous dégoûter de sa compagnie. Les tamaris nous fournissent la matière d’un bon feu, et nous nous chauffons jusqu’à l’heure où le vent se précipite si brutalement qu’il enlève les brandons comme des allumettes. On éteint le feu, on s’étend sous le feutre, et l’on s’endort sans avoir bu de thé, au bruit de la tempête balayant la neige. Tapis au bas d’une touffe énorme de tamaris, nous passons une assez bonne nuit.
Dès le jour, on cherche la ligne des puits, en premier lieu celui de Tchaguil, qui est plus au nord, à main droite. Le propriétaire des chameaux est monté sur un âne, un garçon mène par une longe son magnifique cheval qui a le dos écorché. Ce Yomoud n’est pas content et ne souffle mot; la crainte seule le fait marcher. Je pars en éclaireur avec un vieux appelé Kourvan, qui l’accompagne. Il m’explique la répugnance de son ami à franchir le désert. Il aurait un meurtre sur la conscience et ne veut point retourner au milieu des gens de sa tribu. Son intention est de s’installer à Zmoukchir, où le rejoindront les siens. Il n’est parti avec nous que pour nous faire gagner du temps, et parce que le Khivien employé du Khan lui a promis d’envoyer un homme avec neuf chameaux qui le remplacera au puits de Tchaguil.
«Est-ce bien vrai?
--Cela est vrai, crois un homme qui a servi fidèlement les Russes contre les Tekkés.»
Pour le moment, le plus pressé n’est pas de discuter, mais de trouver de l’eau.
Voici encore une ruine de forteresse, près de laquelle repose un petit troupeau de chèvres et de moutons. Vêtu de peaux, la barbe broussailleuse, l’œil presque caché sous les poils tombants de son bonnet, le pâtre a le regard d’un chien griffon et la tournure d’un sauvage.
D’un tertre, j’aperçois des corbeaux voleter au-dessus d’un vide entouré de collines à peine saillantes. En Europe, dans de semblables bas-fonds, s’étalent des étangs ou de petits lacs; ici, il y aura peut-être une citerne ou une petite mare d’eau. Je ne me suis pas trompé.
Voilà l’orifice d’un puits, et à côté, une marmite de fonte abandonnée, où deux corbeaux boivent un restant d’eau après avoir rompu la couche de glace à coups de bec. Les oiseaux n’ont point hâte de fuir; ils s’envolent juste à temps pour éviter un coup de fouet, vont se poster sur le monticule le plus proche, et, furieux de notre venue, ils sautillent rageusement sur place et croassent.
La citerne, qui mesure environ deux mètres et demi de profondeur sur quatre pieds de diamètre, est à moitié pleine d’une eau sale et salée. Les alentours sont complétement dénudés, les caravaniers ayant arraché le moindre brin; pas un arbuste qui abrite du vent glacial. La seule ressource est de s’enfoncer dans un trou circulaire où l’on allume le feu, et les hommes se chauffent, tandis que boivent les bêtes. Les corbeaux se taisent, attendant immobiles que la caravane file et leur abandonne des reliefs qui feront un excellent dîner. La perspective de se gaver a clos le bec à ces criards.
Cette place est mauvaise pour un campement, le combustible est rare et l’eau mauvaise; aussi le vieux nous conseille de gagner Ak-Koum-Tchaguil (le sable blanc de Tchaguil), où l’on trouvera du saxaoul et où l’on sera garanti de la bise du nord-est.
A Ak-Koum-Tchaguil il y a en effet des tamaris, un peu de saxaoul, et au bas des monticules de sable on pourra s’installer «à peu près commodément». On savait que l’eau manquerait ici, et cependant on n’a pas empli les outres. La précaution est inutile et superflue: inutile parce que, malgré les couvertures qui protégeraient les peaux de bouc, l’eau deviendra une glace qui crèvera le cuir; superflue parce que de gros nuages noirs courent dans le ciel, ils s’accumulent, et avant deux heures la neige couvrira le sol et fournira une boisson délicieuse.
C’est affaire décidée, nous attendons à Ak-Koum-Tchaguil les chameaux qui remplaceront ceux-ci. Le vieux Kourvane va les chercher à Iliali et nous donne sa parole d’arriver demain avec le soleil. Si le Turkmène usait d’une restriction mentale, et jouait sur les mots, il ne prendrait pas un engagement très-sérieux. Car le soleil ne luira sans doute ni demain ni après. Nous conseillons au vieux de tenir parole, lui expliquant que toute tromperie de sa part exposerait à des représailles son compagnon qui nous reste en otage. Celui-ci ne paraît pas rassuré outre mesure et ne quitte point son arsenal, ni son pistolet, ni son sabre, ni son long fusil à un seul canon dont il renouvelle la capsule et qu’il pose sur ses genoux.
A peine le Kourvane s’est-il éloigné d’un bon pas qu’il grésille. On entasse lestement les coffres et l’on construit un baraquement avec les feutres étendus. On ne veut pas être surpris par la nuit qui descend brusquement et vite en novembre. Chacun part avec une corde et revient traînant d’énormes fagots de saxaouls et de tamaris qu’on amasse près du foyer. Puis il neige. On passe l’après-midi accroupi devant le feu à deviser; le Turkoman, assis à l’écart, en face de nous, tient son fusil sur ses jambes croisées et ne dit mot. Son cheval est à portée, bien couvert; son serviteur surveille les chameaux qui broutent; vers le soir, il les rassemble, et, les contraignant de s’agenouiller, les aligne près du campement. De temps à autre, l’un de nous se lève pour secouer la neige amassée sur son manteau, puis s’accroupit; tous regardent la flamme, hommes, chiens, chevaux, chameaux.