Chapter 5 of 21 · 3979 words · ~20 min read

Part 5

Je ris aux éclats. Notre homme se relève, désespéré, furieux, jette à terre tout ce qu’il porte, son sabre, son sac, son manteau, puis frappe du pied, grince des dents, crie, et sa face noire de roi mage sous le turban de travers se contracte atrocement, avec les grimaces d’un démon qui a la queue prise et serrée fortement dans une porte. Tout à coup, de l’agitation d’un épileptique passant au calme, à la résignation d’un fakir, il s’assied les jambes croisées et ne dit mot. Je galope après l’animal capricieux, le saisis au milieu du troupeau de chèvres, et le remets à son maître.

Nous sommes en face de Rabad, gentiment situé sur la rive gauche, au milieu d’abricotiers, de noyers, de pommiers, au bord d’une nappe de verdure, descendant jusqu’au fleuve, et Klitch maugrée encore contre son cheval, lui reprochant ses frasques intempestives.

Le guide nous montre la montagne qui brûle; nous apercevons en effet près du sommet, au-dessous des neiges, comme la fumée floconnante de plusieurs hauts fourneaux. C’est le Kan-Tag.

Notre étape finit à Tok-Fan, sur la rive droite du Yagnaou. Ce village est à 1,890 mètres d’altitude, assis sur un torrent qui longe le portique servant de mosquée où nous bivouaquons. Devant nous, tombent les rochers de la berge; à gauche, un bouquet d’arbres indique l’entrée d’un vallon. En somme, nous voyons loin, à quatre cents mètres à peu près.

L’aksakal[13] nous vient présenter ses hommages. Sa protection nous vaut de manger une première fois de la chèvre sauvage, de l’ahou, comme il dit; c’est aussi le nom persan de la gazelle du désert. Un chasseur nous en offre un gigot rôti, et bien rôti, ma foi. La bête a été tuée au moyen d’un fusil à mèche. Les montagnards, chassant la chèvre sauvage, doivent se munir de vivres pour plusieurs jours, gagner les crêtes où ces bêtes se réfugient pendant l’été, car elles fuient devant les hommes, et cherchent la tranquillité près des neiges éternelles, et, à force de ruse, de patience, la chance s’en mêlant, ils finissent par abattre une pièce de gibier. C’est la manière de chasser l’isard dans les Pyrénées. L’ahou que nous savourons était jeune et ne portait point de cornes.

[13] Barbe blanche, chef du village.

Le brave aksakal qui nous engage vivement à faire des provisions avant d’aller plus loin, nous procure un mouton avec lequel Djoura-Bey prépare du iahni.

A dater de ce jour, le iahni sera la base de notre alimentation, et durant notre voyage, autant que possible, nous ferons en sorte de n’en point manquer.

On le prépare de la manière suivante: on dépouille un mouton, le taille en morceaux, qu’on jette dans une immense marmite pleine d’eau, puis on fait bouillir; on tire la viande, la sale, la roule dans la graisse du mouton, et la place par couches dans la panse bien nettoyée, tenant lieu de nos saloirs. On ferme solidement chaque panse, et selon la température, la longueur du chemin, le nombre des hommes à nourrir, on emporte dans un sac cinquante, cent livres ou plus de cette viande, et le soir, lorsqu’on a du combustible à portée, que l’on a le temps de cuire du riz, on y mêle quelques morceaux de iahni; si le temps ou le combustible font défaut, on mange alors la viande telle qu’on l’a préparée, avant de l’ensacher.

C’est à Tok-Fan que nous faisons également connaissance avec l’umosch, une soupe que madame l’aksakal prépare avec un talent merveilleux.

«Rien de meilleur», dit Klitch.

L’umosch consiste en des boulettes de farine cuites dans du lait aigre. Ça «se laisse manger».

A Tok-Fan, on trouve également une lanterne, la seule qui existe sans doute dans la vallée du Yagnaou. Elle est à quatre faces, en bois, avec des carreaux en papier. Il va sans dire que ce meuble est la propriété de l’aksakal. C’est la marque d’une haute situation, d’une belle position de fortune, car dans ce pays de misère, veiller, faire des dépenses d’éclairage, indique qu’on a beaucoup plus que le nécessaire.

Je m’aperçois que la lanterne n’a pas servi depuis très-longtemps.

«As-tu de la chandelle, aksakal?

--Non.» Je me doutais que le «phanous» n’était qu’un objet de collection, et qu’on nous le montrait par gloriole, afin que nous sussions que l’on avait du «butin».

Aujourd’hui, 22 juin, nous faisons l’ascension du Kan-Tag, de la montagne qui brûle. Des habitants de Rabad, servant de guides, vont à pied devant nous, beaucoup plus vite que nos chevaux. Les pentes sont dénudées; quelques genévriers chétifs, enfouis dans des crevasses, apparaissent parfois derrière les roches calcinées; car l’incendie est parti d’en bas, dévorant d’abord les couches inférieures de houille, puis s’élevant à mesure qu’il épuisait les provisions de combustible amassées par l’économie des siècles.

Vers le milieu de la montagne, à gauche du sentier, une vapeur blanchâtre flotte au sortir d’une cavité; la température s’élève subitement. On met pied à terre, le sol est brûlant; les pierres qui nous servent de siége sont chauffées à plus de cinquante degrés. Dans le trou naturellement disposé en forme de four, le thermomètre posé sur les dalles monte rapidement à 75° Réaumur; son bois noircit, je dois retirer l’instrument.

C’est une occasion de faire bouillir un koumgane de thé.

Un être en haillons qui semble avoir deviné notre intention, arrive du sommet avec une écuelle remplie de neige. On en bourre le koumgane, on l’expose à la chaleur souterraine, tandis que le montagnard pétrit dans son écuelle de la farine de blé. En un instant, le thé est prêt, la galette cuite sur la plaque de pierre. N’est-ce pas là un mode de cuisson économique? Il paraît qu’en hiver les gens de Rabad n’en ont point d’autre.

Une centaine de mètres au-dessus, sur une surface assez considérable, par les fissures élargies de main d’homme, le soufre et l’alun s’échappent en poussière fine comme une buée. L’air en est imprégné, à peine respirable; en un instant la barbe, les sourcils, sont poudrés de jaune. Aux paupières on sent une brûlure. Les bouches multiples de la gigantesque fournaise ont été fermées au moyen de moellons qui se couvrent de beaux cristaux qu’on recueille deux fois l’an.

Du temps de la domination bokhare, cette usine était considérée comme la propriété de l’Émir, qui l’affermait à un indigène au prix de quelques centaines de francs. Les Russes n’ont rien changé et laissé le soin de l’exploitation à des particuliers. Le poud (seize kilogr.) de ces cristaux se vend environ douze francs au bazar d’Oura-Tepe. A la faveur d’une tolérance datant de loin, les pauvres des villages environnants ont l’autorisation de ramasser les pierres auxquelles l’industriel a enlevé imparfaitement la couche d’alun et de soufre, et ils les font cuire, recuire trois fois, obtenant par ce procédé quelques livres de cristaux qu’ils vendent dans les bazars, et cela les aide à traîner leur misérable existence.

Anzobe est le premier village en remontant le Yagnaou.

On peut y parvenir le long de la rive gauche; malheureusement, un montagnard vient nous annoncer que le chemin est tombé dans l’eau sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds. Au lieu de couper au court, il faut maintenant prendre par les hauteurs et par conséquent dépenser beaucoup plus de temps et d’efforts. Après avoir traversé un pont, gravi la berge, on suit la petite rivière de Djijik, qui se heurte avec grand fracas aux énormes blocs obstruant son lit. Les rives sont égayées par une végétation qui semble luxuriante après la désolation du Kan-Tag et du Fan. On s’arrêterait volontiers quelques heures à savourer le frais au pied d’un saule entouré de rosiers sauvages épanouis et d’eremurus gigantesques, tandis que les insectes bourdonnent aux oreilles, et que passent et repassent les libellules guindées dans leur corset luisant comme une armure.

Mais il s’agit bien de repos, en avant. Après avoir dépassé Intris, hameau dont les maisons sont abandonnées en cette saison, nous traversons à gué le Djijik. Quelques centaines de mètres plus haut, on passe à nouveau la rive droite par un pont large d’un pied environ, consistant en deux longues poutres, supportant de larges dalles de pierre. Une troupe de voyageurs fait halte en cet endroit. Ils viennent du Hissar, à pied, sous la conduite d’un mollah, et vont demander des prières, des bénédictions à un saint qui habite près de l’Iskander-Koul (lac d’Alexandre). Par la même occasion, ils se divertiront. Ils chassent devant eux deux beaux moutons et une chèvre grasse. Ils donneront au saint qu’ils vont visiter la bête la plus grasse et se contenteront des autres. Un marchand de moutons les suit à distance, qui conduit à Samarcande du bétail acheté dans le Hissar.

Nous montons. La rivière fait un coude vers l’est, puis serpente vers le sud-est. Voici Djijik à 2,630 mètres d’altitude; le thermomètre descend; le ciel couvert dans la matinée est maintenant gris de nuages. Nous ne sommes pas fâchés de nous approcher d’un feu qu’on allume à l’abri d’une masure. Sa porte est fermée par une serrure en bois d’un mécanisme ingénieux dont le propriétaire a emporté la clef et le secret.

Dans les champs cultivés d’alentour, on sème du lin, des fèves, du blé. Jusqu’à près de trois mille mètres, on aperçoit des cultures. Plus haut, c’est la flore alpine, puis le genévrier tenace, qui verdoie ici à 3,000 mètres.

Presque au sommet du premier chaînon, en travers d’Anzobe, sur le versant regardant le midi, la neige vient de fondre. L’herbe fraîche apparaît, drue, humide de l’eau qui suinte et forme des ruisselets glissant dans l’épaisseur de la pelouse, emplissant plus bas les creux du sol où luisent comme des miroirs limpides, puis débordant en cascatelles jusqu’à sa chute dans le Djijik. Sur la rive gauche du Djijik qui a disparu et n’est de loin qu’une profondeur noire, à la même altitude, la neige échappant aux rayons du soleil fond lentement. Le manteau d’hermine d’une blancheur éblouissante, qui enveloppe de ses mille replis l’ossature de la montagne, paraît s’effranger par le bas; il est usé, liquéfié par la tiède haleine des vents remontant de la vallée et par les brûlantes caresses du soleil levant. A la cime, la neige, entassée par couches épaisses, a la solidité d’une pétrification inusable; elle est éternelle... aussi longtemps que le climat ne changera pas. Car tout passe ici-bas.

Mais le vent du nord-est souffle glacial, et nous rentrons les mains dans les longues manches de la pelisse; le thermomètre descend à + 5°. Notre djiguite trouve qu’on n’est pas bien, que c’est l’hiver; on est mieux à Samarcande. A Samarcande, en effet, on déjeune à l’ombre des mûriers, et à Djizak on rôtit.

Par la passe de Kouhi-Kabra de 3,430 mètres, nous descendons dans une vallée parallèle à celle du Djijik; la neige est amassée dans les gorges; une population misérable grelotte devant des tanières carrées qui s’étagent à la file, et vues de face semblent s’emboîter l’une dans l’autre. Trois murs de pierres superposées sans mortier, accotées au flanc d’un contre-fort, avec des nattes éraillées comme toiture et comme porte, tel est le gîte de toute une famille.

Dans cette saison où la pluie tombe en averses furieuses pendant la journée, où, le soir, au coucher du soleil, les vents froids descendent, il n’est pas agréable d’habiter cette place. Et seules, l’excellence et l’abondance des pâturages ont pu décider ces gens à venir séjourner dans une glacière semblable.

Klitch, qui n’est pas ennemi du bien-être, est frappé de la misère de ces êtres maigres, décharnés, à peine couverts de loques sordides, et, traduisant à sa façon le _suave mari magno_ de Lucrèce: «As-tu de la chance, s’écrie-t-il, d’avoir une bonne maison à Samarcande, avec de larges coffres autour de la chambre tapissée d’un feutre épais pour s’étendre! As-tu de la chance de pouvoir manger chaque jour un palao bien gras, de posséder une femme bonne ménagère et propre! Ah! je ne manquerai pas de lui conter ce que j’ai vu, à ma bonne femme, et elle sera plus heureuse, quand elle saura quelle vie épouvantable d’autres mènent ici-bas.»

Klitch parlerait encore, si le vent du nord-est ne venait pas lui cingler la figure, ce qui lui fait répéter: «C’est tout à fait l’hiver», puis se cacher la face avec le coin de son turban. Car nous sommes parvenus au sommet d’une deuxième passe, par une véritable forêt d’orchidées gigantesques; quelques-unes de ces belles et vigoureuses plantes ont conservé leurs fleurs éclatantes en dépit de la froidure.

La neige obstrue encore le haut des passes, et dans les gorges, on chevauche sur une croûte, qui est comme la voûte d’un canal souterrain; au-dessous, on entend couler l’eau bruyamment. Les chevaux enfoncent à mi-jambes, sans trop s’effrayer de la fragilité du point d’appui. Seul, celui de notre guide s’effarouche, et n’avance qu’à coups de fouet. Quand la neige congelée ne met pas un pont au-dessus des torrents, il faut chercher un gué qu’on ne trouve pas facilement dans l’après-midi, qui est le moment où le niveau d’eau est le plus élevé. Et à chaque passage, c’est un bain de pieds trop rafraîchissant.

Par un sentier qui paraît un trait noir, ondulant sur le flanc des pentes, nous grimpons au sommet de la troisième et dernière passe avant de descendre dans la vallée du Yagnaou.

Le vent du nord-est nous fouette toujours avec violence; nous grelottons malgré nos fourrures. D’après notre baromètre, nous sommes à 3,100 mètres. La passe précédente est plus haute de 230 mètres. Le paysage est grandiose, sauvage, dénudé; il n’y a point d’arbres comme dans nos Alpes; le déluge des pluies n’est point atténué, ni l’eau des neiges arrêtée dans sa course, et, immédiatement au-dessous des cimes toujours blanches, les rocs qui se dressent trop fièrement sont lavés, déchiquetés; on voit bien aux larges fissures qu’ils crouleront bientôt.

Au niveau de l’œil, c’est bien la région où le froid règne en maître; pas d’oiseaux au ciel bleu, rien que des pics blancs immobiles.

Le guide nous montre le plus haut d’entre eux:

«La montagne blanche», dit-il.

Blanche, même très-blanche, pensai-je.

Au-dessous de nous, des croassements furieux éclatent; j’abaisse les yeux: des corbeaux se battent avec acharnement; ils se disputent le cadavre d’un oisillon. Les vainqueurs restent sur la neige et dévorent gloutonnement leur part du butin; les vaincus voltigent à distance, avec des cris de dépit et de rage. Pas d’autre signe de vie.

Une étroite bande de bocages verts commence à mi-chemin et se déroule jusqu’en face d’Anzobe, que nous dominons.

Les maisons, imparfaitement alignées sur la rive droite, paraissent minuscules; on dirait des carreaux de terre exposés sans ordre afin que le soleil les cuise.

Le froid nous oblige à marcher d’un bon pas jusqu’au village. Anzobe est désert, tout le monde est dans l’alpage; il n’est resté qu’un boiteux, un idiot et deux ou trois malades.

La mosquée nous sert de caravansérail. C’est une des plus belles de la vallée. Elle est vaste, carrée, avec de sveltes colonnes de mûrier, style persan. Dans un angle sont les trois marches que gravit le mollah afin d’être en vue des fidèles. Elle est meublée de quelques nattes et d’une marmite de très-fort calibre, qui se gonfle précisément au bas de la niche où le Coran est déposé pendant la prière. A l’occasion des grandes fêtes, on y fait cuire des monceaux de palao; nous l’utilisons pour notre propre usage. Cette marche a aiguisé les appétits, et il importe de préparer un bon repas aux hommes qui viennent derrière nous avec les bagages.

Les ânes n’arrivent qu’à dix heures passées. On les a déchargés pour la traversée des torrents; il paraît qu’à certaines places, ils enfonçaient jusqu’à mi-cou. Les porteurs ont dû se déshabiller, placer les bagages sur la tête et avancer avec précaution dans l’eau glaciale. Abdourrhaïm a eu la malechance de faire une chute et de prendre un bain à peu près complet; aussi a-t-il gratifié son cheval de nombreux coups de fouet entremêlés de toutes les injures qui se disent en turc et en persan.

Gens et bêtes sont harassés. Djoura-Bey, notre ânier, ne chante plus, contre son habitude. Le palao préparé à l’avance pour les retardataires est expédié en un clin d’œil. Pas de conversation après le souper. Tous se roulent dans leur chakman[14] et s’endorment rapidement.

[14] Manteau de bure.

Le lendemain est une journée de pluie d’orage, que nous passons à mettre en ordre les collections, à revoir les notes, à rôder autour de la mosquée et à deviser du pays. Une journée de repos dont tout le monde a besoin.

Dans l’après-midi, durant une éclaircie, quelques habitants d’Anzobe viennent nous voir, mollah en tête, car c’est vendredi jour de prière. Nous entrons immédiatement en pourparlers pour l’achat d’un mouton, le plus gros et le plus gras possible. La température baisse, et nous consommons chaque jour une quantité considérable de viande et de graisse, et, plus loin, nous trouverons difficilement des vivres. Le mollah se charge de nous procurer le mouton.

Nous demandons conseil à Klitch, car notre intention est de quitter la mosquée afin que les fidèles puissent se livrer aux exercices de leur culte; mais Klitch nous dit de n’en rien faire, attendu que «cela leur est égal de réciter la prière en plein vent, et puis ils ne veulent pas nous déranger». Nous eussions été désolés de froisser les susceptibilités religieuses de ces braves Yagnaous. Je crois bien que nous ne les avons point choqués, car rien dans leur manière d’être à notre égard ne témoigne qu’ils soient mécontents de notre conduite. Ils rendent à nos hommes mille petits services, aidant à allumer le feu, apportant de la paille, du bois, etc.

Comme tout bon vouloir mérite sa récompense, Klitch leur permet d’assister, accroupis sur le toit de la maison voisine, au dépeçage de notre mouton, et il distribue généreusement les bas morceaux aux plus empressés. Puis, quand on fait étuver le iahni et enfin cuire le palao, il ne les oblige point à déguerpir, et ils ont le droit de humer au passage la vapeur appétissante qu’exhale la marmite. L’heure du repas venue, il invite le mollah et le chef du village à s’asseoir autour de sa propre écuelle, et ils mettent la main au plat dans l’ordre hiérarchique: Klitch le premier, puis la barbe blanche, puis le mollah.

Il est aussi distribué deux ou trois autres écuellées aux assistants adultes; quant aux jeunes gens, on leur accorde la faveur insigne de se lécher les doigts après les avoir d’abord frottés au ventre graisseux de la vaisselle qui leur est abandonnée avec quelques parcelles de riz oubliées à dessein dans le fond et sur le bord.

Aussi tous donnent du mollah long comme le bras à maître Klitch, qui ne les bouscule pas trop, lorsque, agenouillés près du feu, ils se chauffent silencieusement, la main tendue devant la face comme un écran.

Afin de ménager notre provision de chandelle, nous demandons s’il n’y a point d’huile de sésame que nous brûlerons dans un vase avec une mèche de coton. Il est inutile de chercher de la chandelle.

La réponse est que pendant l’été on n’a pas besoin de lumière; que pendant l’hiver on se contente de l’éclairage fourni par la flamme du foyer; que l’huile sert à la confection des mets, et ici on ne l’emploie point, parce que le prix en est trop élevé.

Nous insistons, et l’on nous apporte, toutes prêtes, des torches primitives qui coûteraient cher à fabriquer chez nous.

A l’extrémité de baguettes minces, on a entortillé des mèches de coton roulées à la main, puis imprégnées de beurre. Cela donne une lumière faible et inégale. L’emploi n’en est pas extrêmement facile, car il faut un homme qui surveille le primitif ustensile et déroule la mèche à mesure qu’elle est consumée. Décidément, il est préférable de se servir d’un semblant de lampe, d’allumer une mèche nageant dans un vase en terre rempli de beurre. Il y a des flambées subites qui s’élancent, font vaciller nos ombres sur les murs de la mosquée, et les curieux regardant par les fentes doivent penser que les Faranguis, occupés à remuer des herbes et des insectes, font œuvre de sorcellerie.

Dorénavant nous écrirons, autant que possible, à la lueur d’une lampe au beurre, et réserverons notre chandelle pour veiller dans les endroits inhabités ou les campements en plein air. Tout près du village, en descendant la rive droite du Yagnaou, on aperçoit comme de gigantesques champignons de brèche. Ils ont de cinq à six mètres de haut et portent souvent de travers un lourd chapeau sur une colonne plus ou moins svelte. C’est un phénomène d’érosion très-curieux.

La pluie tombe presque sans interruption, nos plantes sèchent difficilement. On quitte Anzobe dans la matinée, et malgré un rayon de soleil qui éclaire le départ, nous endossons nos chakmanes. L’été est court dans le Yagnaou; le 26 juin, on y grelotte; que sera-ce durant l’hiver?

Aussi, en passant dans les villages de vingt à soixante maisons, bâtis sur des îlots de terre cultivable, nous trouvons tous les gens occupés au même travail, à ramasser du combustible et à préparer les conserves destinées à passer les temps froids.

Les cigales seraient mal venues dans ce pays, et le sexe faible n’y chante point, ne pince point de la guitare. La plupart de ces dames, que nous apercevons au-dessous de nous, derrière les masures, pétrissent en ce moment des galettes de kisiak, dont la pâte est le fumier du bétail.

Chaque galette pétrie, façonnée à la main, est ensuite collée contre la muraille et sèche à l’air. Lorsque le soleil a disparu, que le froid, mettant dans l’air des paillettes de glace, fait pâlir même le bleu du ciel, on détache ces massepains précieux, et on les rompt en petits morceaux qui alimentent le feu de l’âtre et empêchent les êtres de périr.

Déjà chacun amoncelle les broussailles, recueille la moindre écaille de bois, et place la provision près de sa porte.

Les plates-formes des toits supportent fréquemment des nattes avec de longues files de petits fromages. Ils sont préparés avec du lait caillé qu’on expose à l’air tout simplement: c’est la provision d’hiver.

L’herbe est coupée, étalée; ailleurs, les meules commencées: c’est du fourrage pour soutenir le bétail pendant l’hiver.

Partout les femmes travaillent, vêtues d’une longue chemise de couleur sombre, d’un pantalon de grosse toile de coton; elles sont quelquefois nu-tête, et, très-brunes, les longs cheveux en broussailles sur les épaules, elles ont l’air de Salomés mal peignées.

Il est vrai qu’elles n’ont pas le loisir de se livrer aux soins de la toilette, et que la coquetterie leur est inconnue. Le meilleur moyen de plaire à leurs seigneurs, pères ou maris, est de travailler sans relâche. Eux se réservent le labeur des champs; ils sèment, ils moissonnent; ici l’on cultive peu, et le sexe fort a la part belle, au détriment des esclaves à longue robe.

A Kichartab, sur la rive droite, où une pluie battante nous oblige à faire halte, un brave homme nous offre un abri sous le portail de sa maison. Dans l’attente d’une éclaircie, nous le questionnons; il nous répond très-gentiment.

«Aksakal, lui dit-on, ne trouves-tu point que les nuits sont déjà bien froides, en ce mois de juin?

--Non, car nous sommes accoutumés à supporter des hivers très-longs et très-rigoureux, et le chaud est notre ennemi.

--A quelle époque commence l’hiver?

--En septembre, avec la chute des premières neiges; puis, pendant quatre mois au moins, les communications sont interrompues entre les différents villages de la vallée. Aussi devons-nous faire assez de provisions pour attendre les beaux jours.»

Il nous montre des amas d’herbes, de bois, de broussailles, tels que nous en avons remarqué avant Kichartab.

«Tiens, voilà les préparatifs commencés; c’est avec cela qu’on se chauffe, et, dans un but d’économie, ceux de même sang se réunissent au même foyer.