Part 7
Le Nemrod de Novobod ôte son turban afin de viser mieux, pose son fusil sur l’affût improvisé, s’agenouille à son tour, fronce ses sourcils broussailleux, épaule, ajuste avec soin, et pan!... la balle va se perdre à dix mètres à gauche du but et quarante mètres avant. La détonation éclate formidable; les sougours ont disparu.
Le tireur, persuadé d’avoir tué l’animal, court vers le trou, et ses compagnons le suivent en poussant des cris. Ils regardent, inspectent soigneusement le ravin; mais rien. Ils reviennent bredouilles en discutant avec animation. Et le mollah conclut, tandis qu’il rajuste son turban, par ces mots prononcés d’un ton sérieux: «Sougour chaïtan, sougour diable!» Ce qui signifie que, du moment que le diable s’en mêle, on a beau être mollah et très-adroit, ou est sûr de perdre sa peine.
Après avoir tenté inutilement d’arriver à portée de ces marmottes diaboliques, je rentre à Novobod en longeant la rivière. Je rencontre une troupe nombreuse de montagnards chassant des ânes chargés; ils reviennent du Hissar, où, disent-ils, ils ont été victimes des spoliations de l’insatiable Verrès bokhare. On leur a pris près de quarante tengas.
En approchant de notre logis, je vois un rassemblement d’hommes, Klitch au milieu, gesticulant, pestant, criant à tue-tête et menaçant un individu qui s’en va tranquillement un sac sur le dos. Notre serviteur reprend un peu de calme dès que je m’approche et m’explique avec des râles de colère, car il est très-nerveux, qu’un de ces brigands de Yagnaous lui a voulu vendre de l’orge à un prix exorbitant, parce qu’il sait que nous en avons un pressant besoin et que lui seul en possède.
Vous voyez qu’à Novobod on n’échappe point au désagrément du monopole.
Nous habitons chez un grand mollah, très-instruit, paraît-il, et de mœurs recommandables. Les indigènes en parlent avec respect. Ce doit être un homme très-riche, car il possède une théière de fabrication bokhare. Il est absent. Il a été appelé dans le Hissar par des affaires urgentes. Deux de ses fils sont restés à Novobod. On nous les montre. Leur figure est allongée, leurs traits fins, leur nez aquilin; ils sont sveltes. Cet ensemble forme un contraste frappant avec la solidité, la lourdeur des enfants qui les entourent. Évidemment, ce ne sont pas des Yagnaous, quoiqu’on nous ait dit que Novobod soit le lieu de leur naissance. Renseignements pris, le père est Afghan. Pour des raisons qu’il n’a jamais exposées, il a fui son pays et est arrivé un beau matin à Novobod, d’où il n’est point sorti depuis une vingtaine d’années. Il lit dans les livres et, d’après la rumeur publique, sait écrire. Un mystère plane sur son existence. Il jouit de la considération générale et exerce une grande influence sur la population de cette extrémité de la vallée. Et un Novobodien qui est déjà devenu notre ami, grâce à quelques douceurs, nous dit: «Si le mollah afghan était ici, vous obtiendriez, par son entremise, tout ce que vous voudriez, et personne ne chercherait à vous vendre l’orge plus cher qu’elle ne vaut.»
D’après les gens qui nous entourent, la tête du Yagnaou est proche d’ici. Nous pouvons l’atteindre en trois journées. La chose est croyable, car la rivière roule un faible volume d’eau. En dépit de la fonte des neiges, son niveau est assez bas pour qu’on puisse la traverser à gué. Quant au chemin qu’il faudra suivre, nul ne sait s’il est praticable. Car personne n’est allé à Sangi-Malek cette année.
Sangi-Malek est un endroit où il fait très-bon bivouaquer, à cause de l’herbe. Nous décidons de partir le lendemain dans la matinée. Le vieil Abdourrhaïm restera ici avec le bagage superflu et nos collections. Le seigneur des ânes, Djoura-Bey, nous accompagne avec deux ânes portant, l’un les provisions nécessaires, l’autre le feutre et les couvertures qui sont nos lits de chaque nuit. Trois ou quatre bons marcheurs serviront de guides et de porteurs au besoin.
Les clous qui manquaient aux fers des chevaux ont été remplacés; les besaces sont bourrées de iahni, de pain cuit sur la pierre chaude, de riz et de kaïmak. On saute en selle.
D’abord, le sentier est facile; le soleil luit, les papillons, les mouches brillantes voltigent au-dessus des plantes. Djoura-Bey chante, la poitrine à l’air, excitant les ânes de son long bâton qu’il porte en travers de la nuque. De temps à autre, une glissade des montures ébranle des débris amassés, et l’on entend un bruit de dégringolade. Pas le moindre vent. Très-belle matinée.
Mais cela ne dure pas. Le sentier devient imperceptible; on se hisse au milieu des cailloux; la végétation a cessé; de ci de là, un genévrier rabougri; Djoura-Bey se tait; le vent souffle; les nuages voilent la face riante de ce bon soleil. Il fait froid. On entend le hennissement des chevaux, les excitations de l’ânier. Les guides nous engagent à descendre dans le lit de la rivière peu profonde et à remonter le cours aussi longtemps que possible. La marche sera plus rapide et moins fatigante pour les cavaliers. Eux-mêmes poursuivront la route dans le voisinage des crêtes, et nous préviendront dès que nous pourrons les suivre sans encombre. Puis nous sortons de la rivière en profitant de la pente douce de la berge, qui plus loin sera escarpée. Fréquemment, des gorges, comblées par la neige, coupent le chemin d’une large raie blanche. Les hommes vont à l’avance, tâtonnent, sondant la croûte de leurs bâtons, et l’on traverse à la file à pied. Les chevaux enfoncent; on les tire, et, décrivant des zigzags afin d’utiliser les surfaces solides, la petite troupe parvient sur l’autre bord. Hommes et bêtes reprennent haleine, et l’on continue avec les mêmes difficultés, les mêmes précautions, chaque fois qu’on rencontre la neige; on sue, on souffle, empêtré dans sa pelisse quand on se traîne, trop heureux de la porter une fois que l’on est perché sur son bidet et que les rafales du vent cinglent la face au tournant des corniches.
On descend à nouveau dans le Yagnaou, dès qu’on le peut. Dans les criques où la rivière s’enfonce en serpentant, la neige, à l’ombre, n’est pas encore fondue. L’eau qui dévale a percé de part en part l’énorme masse blanche, l’a creusée en limant sans relâche, et maintenant on peut passer à cheval sous de longues grottes à la voûte suintant par des stalactites de glace.
Sur le soir, une troupe de cinq ou six hommes mal vêtus passe à côté de nous. L’un d’eux conduit par la laisse un cheval chargé de bagages et d’outils. Ce sont des Turcomans qui viennent de Kourgan-Tiube, et voulaient gagner directement Oura-Tepe, où ils pensent trouver du travail; mais la passe qui mène de Sangi-Malek à cette ville n’est point encore praticable; ils ont dû rebrousser chemin, et ils sont décidés à descendre la vallée du Yagnaou.
Par places, il y a, dans le milieu de la rivière, des îles de verdure, avec des saules et des tamarix. Les pâtres du Karategin et du Hissar viennent y faire paître leurs troupeaux.
Il est déjà tard, et notre troupe ne demande que repos, quand elle parvient, après avoir franchi une dernière gorge, près de Sangi-Malek.
Tel est le nom du roc énorme qu’une main de Titan aurait jeté au milieu d’une vaste prairie encaissée dans les montagnes, bordée par la rivière et deux gorges où la neige se bombe au-dessus de l’eau bruissante.
Sous les auvents naturels que projette la pierre plus large au sommet qu’à la base, on aperçoit la marque du séjour des hommes. Le sol est piétiné, l’herbe a disparu; la flamme a léché la paroi que la fumée a noircie. Un homme s’avance, salue; c’est un Ousbeg qui passe à cette place un mois environ de l’été. Il possède un beau troupeau que ses serviteurs mènent paître aux environs. Lui reste près de la pierre tout le jour, et le soir il prépare le repas, qui consiste en pâte qu’il pétrit lui-même et colle à l’intérieur de la marmite pour la cuire. C’est la manière de préparer son pain. Il a, en outre, sa provision de riz et de sel.
Notre bivouac est vite prêt. L’un de nos hommes grimpe sur le «toit», on lui jette les pièces de feutre, et il les suspend comme des tentures, en les fixant au moyen de gros cailloux. On fait porter le pan supérieur sur des branches; on ferme à peu près les côtés opposés au vent de la nuit, et l’on étend les couvertures avec une pierre plate et ronde en guise de traversin.
Les chevaux entravés, tout le monde part en quête de broussailles, de branches de genévriers et de bouleaux qu’on aperçoit encore sur le flanc des hauteurs. Impitoyablement on casse, on taille les jeunes arbres; les nuits sont fraîches, et nécessité faisant loi, il importe surtout d’entretenir le feu. La grande question du déboisement des montagnes, la grande utilité du moindre arbuste, tout cela nous sort et vous serait sorti de la tête. Il est écrit que les plus beaux principes prévaudront rarement contre le besoin immédiat.
La nuit tombe; le troupeau du Hissarien revient chassé par trois pâtres, harcelé par de gros chiens à poil rude. Après avoir brouté une dernière goulée, les moutons quittent la broussaille et se réunissent à la place accoutumée; les bêlements graves des mères répondent à la voix tremblante des agneaux.
Le maître s’empresse au milieu du pêle-mêle; il saisit les brebis laitières, les entrave côte à côte et tête-bêche pour les traire. En savourant une écuellée de lait tiède et crémeux, nous marchandons un beau mouton à la queue lourde de graisse. Il nous est vendu environ six francs.
Immédiatement, Djoura-Bey, qui remplit aussi les fonctions de boucher, tire son couteau, saigne la victime et la dépouille. Afin d’enlever plus facilement la peau, il pratique une légère entaille près du tendon d’Achille d’une des pattes de derrière, ayant soin de tailler une lanière qu’il entoure à son doigt. Il applique sa bouche à l’ouverture, souffle comme un Zéphire, les joues arrondies, et, chaque fois qu’il reprend haleine, ferme le clapet en serrant la main qui tient la languette de peau. L’air circule sous l’épiderme, qui se tend, et la bête est soufflée en quelques minutes. Djoura-Bey ferme avec la languette de peau l’ouverture par où il introduisait son souffle, puis il enfonce la lame dans le cuir et le sépare des muscles en moins de temps qu’il n’en faut pour que le feu d’à côté lance sa flamme réjouissante. En l’absence d’Abdourrhaïm, le boucher devient aussitôt cuisinier et confectionne un palao monstrueux. Un des guides crie la prière, sans que Djoura-Bey s’en émeuve; il est tout à sa cuisine.
Bientôt tout le monde se met à table, par terre, qui les jambes croisées, qui agenouillé, devant l’écuelle. Les pâtres du Hissarien prennent part au festin; il y a longtemps que ces êtres déguenillés et à l’air véritablement farouche n’ont été à pareille fête. Et ils font chœur avec les gens de Novobod quand ceux-ci nous remercient par un feu de file de borborygmes tout comme les gens de la steppe. Le chef des hoqueteurs exprime sa gratitude en salamalecquant «pour le palao bien gras, ce qui est très-bon contre le froid».
Le Hissarien ne nous engage pas à poursuivre notre route, car on ne peut atteindre la tête de la rivière en une journée; plus loin, le bois manque; la neige n’est sans doute pas encore fondue, et les chevaux n’auraient point d’herbe.
Nous ne voulons rien croire avant d’avoir vu, et décidons de partir dès l’aube. Djoura-Bey restera au bivouac avec les ânes et les bagages.
La nuit a été fraîche; à cinq heures, le thermomètre est descendu à 2° au-dessous de zéro; à six heures, il monte à 3° à l’ombre; au soleil, il marque 4°.
Après deux heures de marche très-pénible à travers les gorges comblées par les avalanches, sur les sentiers minuscules au bord des rives escarpées du Yagnaou qui disparaît parfois dans le bas sous la neige; après avoir glissé, trébuché cinquante fois, voilà tout à coup que les rochers disparaissent, que les pentes sont douces et qu’une plaine, presque une plaine, se déroule avec des pelouses d’herbe fraîche, où des milliers de moutons, des centaines de chevaux broutent tranquillement, et nos étalons hennissent pour saluer les belles juments au large ventre qui se tiennent graves au milieu d’innombrables poulains gambadant, ruant, parce que la turbulence est le propre de l’enfance. Les sougours eux-mêmes profitent de l’indifférence des hommes et s’ébattent en troupe avec des cris joyeux. Devant nous, à l’est, des pics gigantesques et couverts de neiges éternelles servent de fond à ce riant tableau noyé dans le beau soleil. Nous ne pouvons résister à l’envie de prendre un temps de galop. Voilà trois semaines que nous sommes condamnés au pas saccadé de la montagne.
Le Yagnaou se forme à cette place de deux cours d’eau d’à peu près égale force, formés eux-mêmes chacun de deux ruisseaux qui, à environ cinq ou six verstes de leur point de rencontre, naissent du suintement des neiges. Il y en a un amas colossal sur chacun de ces trois dômes qui nous paraissent formidables et se perdent dans le ciel, bien que nous les examinions d’une vallée située à trois mille deux cents mètres.
Ces ruisseaux roulent une eau claire et limpide, ce qui témoigne suffisamment qu’ils ne sortent point des glaciers. Sans quoi elle serait trouble et bourbeuse.
Dans l’angle formé par les ruisseaux venant du sud et du sud-ouest, qui constituent la branche est du Yagnaou, les tentes des pasteurs des chevaux sont dressées çà et là. On voit des enfants qui courent, des femmes qui circulent, des hommes accroupis autour des feux. Je reconnais le terrain et constate, entre autres particularités, que l’ail sauvage pousse ici aussi grand que dans nos jardins, aussi dru que les roseaux dans nos étangs.
Puis je m’approche du campement. Klitch qui m’accompagne m’engage vivement à rendre visite aux nomades.
«Il y aura du koumys», dit-il. Klitch aime beaucoup le koumys. Moi aussi, j’aime beaucoup le koumys. Qui n’aime pas le koumys?
Une bande de mâtins féroces se précipite à notre rencontre; ils sautent à la tête de nos chevaux, leur mordent le jarret. Malgré une grêle de coups de fouet, ils ne se sauvent point. Mon compagnon est furieux; il dégaîne son sabre, mais les maudits animaux se tiennent à distance et l’attaquent par derrière. Personne ne bouge dans le campement. «Tire avec ton revolver, maître; tire avec ton revolver, vite...» Je tire, brûle le poil à l’un d’eux qui se sauve en hurlant; les autres battent en retraite. Au coup de feu, on se décide enfin à rappeler les trop zélés gardiens.
Les hommes se rassemblent. On se salue. Klitch me présente comme un ami des Russes et un Farangui qui veut visiter du pays. On descend de cheval. Le chef de l’aoul, un vieux, nous invite à prendre place à son feu. Il donne des ordres; un des serviteurs jette dans le foyer une brassée de broussailles, et une belle flambée nous réchauffe.
Nos hôtes sont des Ousbegs du Hissar qui viennent tous les ans, à pareille époque, refaire leurs troupeaux sur le plateau de Dechtigumbaz (plaine de la Coupole). Tel est le nom qu’il donne à ces prairies. Ils sont arrivés depuis une vingtaine de jours. Ils possèdent des étalons et un grand nombre de juments qui leur donnent des poulains. Ils les élèvent et les revendent quand ils sont âgés de deux à trois ans. En somme, ils sont marchands de bestiaux.
Leurs moutons étaient hors de vue, mais ils nous disent en posséder également un grand nombre. Ils sont riches, et nous le prouvent en nous faisant servir une trentaine de côtelettes d’agneau rôties dans la marmite et une outre pleine de koumys. Nous faisons beaucoup d’honneur au festin improvisé, tout en répondant aux questions innombrables qui nous sont posées: Où est mon pays? Que viens-je faire dans la montagne? etc., etc.
L’un d’eux remarque que je suis chaussé du large bas de cuir des montagnards.--«Galtcha!» dit-il, et il se met à rire non sans une certaine ironie, comme si cette chaussure n’était point digne d’un cavalier. Puis le vieux parle du Bokhara, des Russes, et il compare sa situation à celle des indigènes qui vivent dans la province de Samarcande:
«Quelle différence! s’exclame-t-il; tandis qu’on nous accable d’impôts, sous le prétexte que les Russes exigent de l’argent, qu’on nous pressure par tous les moyens possibles, les Ousbegs du Turkestan russe vivent tranquillement et s’enrichissent. Ces jours derniers, j’avais vendu à Oura-Tepe un millier de mes moutons; le touradjane de Hissar l’apprend par ses espions et me mande tout de suite auprès de lui.--Tu as vendu mille moutons, me dit-il, je le sais; donne-moi mille tengas, tout de suite.--Je n’avais touché que la moitié du prix de mon troupeau, et il fallut s’exécuter immédiatement. Voilà à quoi nous sommes exposés.»
Ces gens habitent sous des abris construits au moyen de perches, de claies et de morceaux de feutre. Ces abris sont plus longs que larges et de dimensions considérables. Cela tient à ce que durant la froidure des nuits ils font coucher les jeunes poulains et les agneaux sous le couvert.
Plusieurs de ces Ousbegs étaient blonds; le froid avait violacé leur gros nez et leurs pommettes saillantes. Les faces très-larges reflétaient plus de santé que d’intelligence. Au reste, ils exercent leur mâchoire davantage que leur cervelle. Les serviteurs, les femmes, les enfants font la besogne, et ils dorment, devisent, ou bien, comme les deux seuls individus que nous voyons s’occuper, ils réparent les courroies, cousent des bottes et grattent nonchalamment le dombourak[22]. Ils entremêlent les flâneries, les bavardages, de nombreuses écuellées de koumis, et finissent par dormir, car le koumis a des propriétés soporifiques.
[22] Grossière guitare à trois cordes.
Je m’en aperçois à l’instant. En effet, Klitch fléchit sur son cheval, ouvre les yeux avec peine; il m’avoue avec un bâillement avoir trop bu. «Très-bon, ce koumis, très-bon», dit-il. C’est là son excuse.
Avant le coucher du soleil, nous sommes au Sangi-Malek, où nous attend un excellent palao préparé par les soins du Hissarien que nous avons traité la veille, et qui ne veut pas rester en arrière.
J’étais occupé à guetter les insaisissables sougours, quand les chiens aboient furieusement; les pâtres les excitent, courent derrière eux dans la direction de la montagne.
«Qu’y a-t-il?
--Un renard blanc», nous répond-on.
Les chiens reviennent après quelques minutes de bonds désordonnés au milieu des rochers. Le renard leur a échappé.
Il paraît que les renards blancs ne sont pas rares dans cette région, tout comme aux abords du pôle. C’est que la température est en effet polaire, à en croire le thermomètre; il gèle chaque nuit, et dans deux jours c’est le 1er juillet.
[Illustration: HABITATIONS DE MAZARIF. Dessin de E. Mansion, d’après un croquis de M. Capus.]
IV
LE KOHISTAN (suite).
Singulières coutumes, à propos du feu, d’une naissance.--Sortiléges.--Guérison de la stérilité.--On ne coupe pas le pain.--Farab.--Paris conté par un Kirghiz.--Le lac d’Alexandre.--Moustiques.--Passe de Mourat.--Passe de Doukdane.--Avalanches.--Les arbres brûlent d’eux-mêmes.--Une forêt!--Façon d’allumer le feu.--Il ne faut pas trop bien nourrir les gens.--Retour dans la plaine du Zérafchane.
Le 30 juin, nous sommes de retour à Novobod. Notre après-midi est employée à des mensurations anthropologiques. La majeure partie de la population mâle passe par nos mains. Puis nous revenons sur nos pas jusqu’à Farab par la pluie ou le vent et quelquefois l’un et l’autre.
Notre retour n’est signalé par aucun événement remarquable. Nous constatons à nouveau certains traits de mœurs qui nous ont frappé le jour où nous entrions dans la vallée du haut Zérafchane.
Tandis qu’un Ousbeg n’hésite pas à souffler un flambeau, le montagnard de langue tadjique l’éteint en agitant la main ou en pressant la mèche entre ses doigts mouillés. Quand on lui demande la raison de cette manière d’agir, il répond laconiquement: «C’est la coutume», ou bien: «Cela me ferait mal à la gorge.»
Pas plus que l’homme de la plaine, le montagnard ne crache dans le foyer: cracher marque le mépris.
Au moment où la chandelle est allumée, on salue la lumière en portant la main à la barbe, comme lorsqu’on voit pour la première fois le croissant de la nouvelle lune briller dans le ciel.
D’autre part, on nous conte que dans la maison où un enfant vient de naître, on pose près de son chevet des chandelles qui brûlent pendant la nuit. Puis on place sous la tête du nouveau-né un couteau et un Coran: cette illumination, ces objets éloignent l’esprit du mal. En outre, le mollah prie pendant trois jours à l’intention de l’accouchée qui a purifié son corps. Parfois un individu malade a recours à des sortiléges pour obtenir sa guérison. Trois petits feux sont allumés à distance l’un de l’autre, autant que possible dans un carrefour, car cela est préférable. Le chef de la cérémonie conduit par la main le malade qui saute par-dessus chacun des feux, en fait le tour trois fois, puis s’assied. Une poule est apportée, on la pique légèrement, elle saigne quelques gouttelettes que l’on introduit dans l’oreille du patient, ou bien on l’oint de sang entre les sourcils. Puis on fait tourner la poule autour de sa tête, on la lui présente, et il crache dessus. Ensuite la poule est jetée pas trop loin, car elle revient de droit au charmeur, qui est en outre payé de sa peine. Quand le malade est affaibli au point de ne pouvoir marcher, un homme le prend sur son dos et exécute les marches, les contre-marches, les sauts. Il est rémunéré pour ce travail.
Une femme est stérile, elle veut être mère. Que fait son mari? Il tue une chèvre, et il convie autant que possible les jeunes gens qui lui sont alliés par le sang. Chacun d’eux apporte son fouet.
Dans une chambre spacieuse, la femme est accroupie, vêtue de ses plus beaux habits et le visage découvert, à moins qu’un étranger ne soit présent. La chèvre est servie, et on la mange devant l’hôtesse qui regarde. On a soin de réserver les os. On les dispose en cercle autour de la bréhaigne; puis les festineurs la cernent de tous côtés, et se mettent à pousser des «Ho! ho!» de toute la force de leurs poumons. Deux hommes agenouillés brandissant des tam-tams les font résonner, afin d’accompagner une chanson de circonstance hurlée vigoureusement. Le mari, témoin de la scène, invoque Allah sans interruption. De tout cela il résulte un charivari étourdissant dont le but est de terrifier le diable possédant la malheureuse femme. Au reste, il est facile de constater sa présence, car durant cette manifestation hostile, il manque rarement d’essayer de dévorer l’enfant que la femme porte dans son sein, et à chaque morsure la femme tressaille de douleur. Au tressaillement révélateur, les jeunes gens, qui sont attentifs, frappent la possédée du fouet qu’ils tiennent à la main. Il paraît que le malin esprit est expulsé en trois ou quatre séances.
Le mari remercie tous ceux qui ont bien voulu lui prêter un concours bienveillant, et leur distribue quelques pièces de monnaie en manière de silao[23].
[23] Cadeau, pourboire.
Une coutume assez curieuse est de ne point couper le pain et de le toujours rompre. Se servir d’un couteau est, paraît-il, un moyen sûr de faire augmenter le prix de la farine. En France, dans un certain milieu, couper son pain, au lieu de le rompre, serait une marque de mauvaise éducation. C’est ainsi que souvent une crainte inexplicable provoque une superstition donnant quelquefois naissance à un rite; ce rite perd le sens religieux qu’il avait d’abord, et devient une simple formule de politesse à laquelle on tient d’autant plus qu’on l’explique moins.