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Part 21

Le vent du nord-ouest, la pluie glaciale continuent. Le soleil couché, la neige tombe en tourbillons épais. On la préfère à la pluie. Avec la neige on est assuré de boire un excellent thé, et puis de ne pas se perdre en route, à moins que le vent ne souffle au point d’effacer les empreintes. Et, de temps à autre, pendant que les chameaux tracent un sentier avec leurs tampons larges, on s’étend sur le matelas blanc comme camphre; on dort un peu, le bras dans la bride, jusqu’au moment où la crainte d’avoir trop dormi redonne des jambes. Et l’on rejoint les chameaux qui, de loin, aux montées, semblent un long ver sombre rampant sur une nappe blanche, et par derrière, en plaine, ils ne font plus qu’un seul monstre à bosses énormes, oscillantes, dont on ne distingue pas bien les membres qui s’agitent confusément.

Le dernier venant éveille les dormeurs qu’il rencontre étendus; un hurlement plaintif, partant d’une broussaille, le salue au passage. C’est un des chiens qui s’est couché, s’abritant du vent le mieux qu’il peut; il laissera la caravane prendre une grande avance, puis on le verra accourir au grand galop, traînant le feutre dont il est habillé, et nous dépasser en hurlant, puis s’arrêter, attendre encore et nous dépasser encore. Les pauvres bêtes ont des engelures qui les font beaucoup souffrir; nos chevaux sont dans le même cas.

_4 décembre._--La neige a tombé toute la nuit; il y en a plus d’un demi-pied sur le feutre qui nous couvre. On part à minuit trois quarts, avec le vent du nord-ouest, et la neige tombe toujours, balayée sur les plateaux, accumulée dans les crevasses et au pied des collines. A sept heures et quart on trouve du saxaoul et l’on s’arrête. Cette étape a été très-pénible, avec plus de 15° de froid et le vent maudit. Vers midi, le ciel s’éclaircit; nous sommes dans les anciens golfes de la mer Caspienne.

J’annonce à Rachmed qu’il va voir la mer.

«Le fleuve salé, dit-il, est-il beaucoup plus grand que l’Amou?

--Beaucoup plus grand.

--Combien de fois? trois fois, dix fois?

--Plus de mille fois.»

Et il porte la main à sa barbe en disant:

«Il n’y a de Dieu que Dieu.»

L’attente d’une grande chose ne laisse pas de l’émouvoir.

Vers trois heures, avant d’arriver à Belzir-Guiri, la mer bleue s’étale devant nous; ce n’est qu’un coin de mer, mais suffisant à donner l’idée de l’infini. Rachmed s’arrête, regarde fixement, puis répète:

«Il n’y a de Dieu que Dieu.»

Notre homme est étonné; il ne peut détacher ses yeux du «fleuve salé». Voilà pour nous le moment de crier: _Thalassos!_ Nous ne crions rien du tout, mais ce spectacle met de bonne humeur, et comme une bonne chose ne va jamais seule, nous trouvons du saxaoul en abondance, un pli de terrain où installer commodément le bivouac, et, tout en se chauffant, on calcule que dans quatre journées on sera à Krasnovodsk. Il est temps que cette promenade finisse; les chevaux n’en peuvent mais, les chameaux sont fatigués: l’un d’eux est tombé, on a dû le décharger; les chiens ont toutes les muqueuses malades du froid, et nous-mêmes ne sommes pas très-frais. Quant à nos deux gazelles, il est douteux qu’elles vivent longtemps; la femelle surtout semble bien malade. Notre perdrix empereur ne paraît pas avoir beaucoup souffert; elle a conservé sa gaieté et pousse parfois un roucoulement enroué. Quant aux hommes, ils sont très-fatigués, et sans l’instinct de conservation, tel s’étendrait sur la neige au lieu d’aller, et de fatigue dormirait longtemps, trop longtemps.

Les cervelles sont détraquées par la fourbure du corps, et tous nous avons comme des hallucinations, alors que nous nous traînons dans l’obscurité les uns derrière les autres. Tantôt nous croyons être assis devant une table copieusement servie, près d’un feu crépitant; tantôt nous dormons dans un lit douillet, avec une agréable sensation de chaleur. On devient gourmand en rêve, et certaine poularde mangée avec appétit, pendant mes vacances de lycéen, me revient à la mémoire, à la bouche. Je trébuche, et cela disparaît; c’est un mirage de l’estomac.

Heureusement que le guide compte sur ses doigts les «manzils».

«De tel endroit à tel endroit, deux manzils, puis encore deux autres, puis, etc.; total: huit manzils ou étapes.» Et notre retraite de Russie vers la Russie prendra fin.

_5 décembre._--Le froid nous éveille, et nous partons à une heure du matin. A sept heures et demie, halte à Chah-Zengir. Pas un éclat de bois; on se chauffe à un tas d’herbes qui flambe, on boit une tasse de thé, le dos au vent. Le soleil se montre, il y a encore 11° de froid. Notre gazelle femelle est mourante; la pauvre bête se tient à peine sur ses pattes, elle regarde tristement, ne joue plus, ne cosse pas nos chiens qui la flairent. La voilà couchée en rond, la tête appuyée sur la cuisse, comme pour dormir. Elle est immobile, dans une pose charmante; les caresses ne la font point bouger, elle ferme lentement son bel et doux œil noir, son corps a un soubresaut: elle est morte. L’emprisonnement l’a tuée autant que le froid. Pardonne-nous, pauvre bête, victime de l’histoire naturelle!

Dans les sables, avant d’arriver à Yeri-Balane, un lièvre nous met en émoi. L’espoir de le manger nous donne à tous des jambes, mais il fait des crochets au milieu des saxaouls, et en dépit de nos cris, de nos excitations, les chiens affaiblis le laissent échapper. Un peu de viande rôtie serait pourtant fort agréable. A Yeri-Balane, je m’empresse de tirer mon couteau et de dépouiller notre gazelle, dont il importe de conserver la peau. La viande sera distribuée aux chiens.

Avant Yeri-Balane, nous avons rencontré des tombeaux. Selon le guide, ils renferment les corps d’hommes tués. Les caravaniers ont ramassé les cadavres et les ont ensevelis, marquant la place avec ce qu’ils trouvaient à portée de la main. Sur l’un d’eux il y a des pierres, sur un autre un bâton portant un crâne de gazelle. L’ouragan l’avait jeté à terre, le guide a piqué de nouveau le bâton en terre et posé dessus le crâne en disant: «Il n’y a de Dieu que Dieu!» Ata Rachmed a le respect des morts, surtout quand ils sont Yomouds comme lui.

_6 décembre._--Notre direction est désormais sud-ouest, droit sur Krasnovodsk. La neige tombe toujours. Le vent du nord-est continue à nous cingler, et l’on se fait petit sous le feutre, où l’on dort avec les chiens sur les pieds. Eux aussi se recroquevillent, et, au réveil, ils ne se dressent qu’au dernier moment.

Depuis que les nuits sont toujours obscures, sans ciel étoilé, je ne puis plus dire au guide en lui montrant la grande Ourse ou la constellation de l’Aigle ou Régulus: «Quand l’étoile sera à tel endroit du ciel, tu prépareras les chameaux». Aussi, je consulte ma montre, et quand c’est l’heure, je siffle doucement. Aussitôt on entend les broussailles craquer sous une masse noire se remuant; les broussailles sont le matelas d’Ata Rachmed qui dormait près du feu, et il répond immédiatement à mon appel par un «Ha, ha». Il a le sommeil léger. Son aide est à ses côtés et l’imite; ils enfilent les manches de leurs manteaux, serrent leur ceinture, et commencent à charger les chameaux, sans dire mot. Avant de dormir, ils ont fait sécher leurs vêtements, leurs chaussures, et dorment habillés comme nous-mêmes. Les soins de propreté consistent à frotter ses mains de neige avant le repas, et c’est tout.

Partis à une heure quarante, nous faisons halte à neuf heures dix, après avoir dépassé le puits de Timourdjane à l’eau limpide, mais puante.

A quatre heures et quart, nous bivouaquons dans les sables de Siouli, à deux heures du puits de même nom. Bon feu de saxaoul à Siouli.

_7 décembre._--D’après le guide, la région que nous allons parcourir s’appelle «Yaltchi», comme le prochain puits. Partis à deux heures et demie, nous y arriverons à huit heures vingt par une suite de plateaux et de monticules sablonneux; un vent d’une violence extrême souffle du nord-est. Nous repartons à dix heures et demie, rencontrons bientôt un tumulus avec une pierre couverte d’une inscription récente. Là reposeraient des Yomouds massacrés par les Tekkés il y a environ cinq ou six ans. Ces Yomouds avaient leurs yourtes aux environs du puits de Sioulmen, au nord de la route que nous suivons. A quatre heures et demie nous bivouaquons près d’une mare d’eau pluviale.

_8 décembre._--Départ à minuit et quart par l’obscurité complète. Toujours la neige et le vent, et les hallucinations décevantes. Après avoir descendu une pente escarpée au bas de laquelle nous croyons deviner un village entouré d’eau,--il n’y a rien,--nous arrivons à sept heures dix dans la steppe nue avec des hauteurs derrière, à gauche, à droite, et, en face, au bout de la plaine, une porte donnant vue sur l’horizon barré seulement par le ciel gris qui paraît tomber dans le vide. La mer doit être là, avec Krasnovodsk au bord.

Ata Rachmed tend le bras dans cette direction.

«Chak-Adam», dit-il.

Tel est le nom des puits près desquels a été construit Krasnovodsk. Encore quelques heures de marche, et nous serons arrivés à la Caspienne.

Les mains tendues vers les herbes qui flambent, nous pensons au chemin parcouru, aux fatigues subies, au froid, au chaud, et je dis à Capus qui hume sa tasse de thé:

«C’est fini. Vous ne voyez pas d’inconvénient à recommencer?

--Aucun.

--Eh bien, nous recommencerons, si la chose est possible.»

Ne faut-il pas voir énormément de choses avant d’en comprendre quelques-unes?

* * * * *

Environ trois ou quatre heures après cette dernière halte, nous nous installons à Krasnovodsk. Huit jours après, notre chamelier s’en va chez des Turkomans habitant les environs, attendre la fin de la tempête terrible qui vient de rompre le câble reliant Krasnovodsk au Caucase, tempête qui va nous «attacher au rivage» jusqu’à la fin de décembre. Puis un lourd bateau porteur nous ballotte par une mer en furie jusqu’à Bakou, la ville du naphte, où nous débarquons la veille du jour de l’an.

Après un voyage, trop lent à notre gré, jusqu’à Tiflis; après une tentative infructueuse de revenir par Poti, nous prenons la grande route militaire, passons en traîneau au pied du colossal Kasbeck, et par Rostoff et Moscou nous arrivons à Paris au milieu de février 1882,--regrettant de n’avoir pu mieux explorer l’Asie centrale, mais heureux d’avoir été les premiers Français qui l’aient vue dans son ensemble, parce que cela nous a permis de la faire entrevoir au lecteur.

FIN.

[Illustration: CARTE D’ENSEMBLE du voyage en ASIE CENTRALE de MM. BONVALOT et CAPUS 1880-81-82]

[Illustration: TURKESTAN (PARTIE OUEST) d’après la carte dressée par le Lieutenant-Colonel LUSILIN de l’armée russe 1875. Carte extraite de l’ouvrage: Une visite à Khiva, par Fréd. BURNABY E. PLON, NOURRIT et Cie, Éditeurs.]

TABLE DES MATIÈRES

I SAMARCANDE ET LA STEPPE DE LA FAIM.

Promenade dans Samarcande.--Les canettes, les osselets, le jeu de la guiche, etc.--Les monuments, le papier-monnaie.--Djizak.-- La steppe de la Faim. Comment on y chasse.--Un chef de famille.-- La soif.--Aoul-Beg n’est pas sédentaire pour son plaisir.--Près d’Outch-Tepe.--Le thé.--L’eau. 1

II LE KOHISTAN.

Préparatifs.--Pendjekent.--Départ des soldats russes.--Singulière emplette d’un soldat tatare.--A propos d’ânes.--Une forteresse.-- Vie de l’alpage.--Dans la montagne.--Ourmitane.--Varsiminor.-- Façon de se nourrir des habitants.--Femme à bon marché.--Les Tadjiques.--Mercuriale.--Le bois, la terre.--Les balcons du Fan-Darya.--Aventures de Klitch; un de ses amis.--Les éboulis.-- Kenti, misère des habitants. 30

III LE KOHISTAN (suite).

Pas de chemin.--Tok-Fan.--Le iahni, l’umoch.--La montagne qui brûle.--En allant à Anzobe, paysage désolé.--Tolérance des musulmans.--Les habitants se préparent à passer l’hiver; travail des femmes.--Comment un Yagnaou emploie sa journée en hiver.-- Supercherie.--Habitation d’un montagnard.--Spoliations.--Les Sougours.--Le Kaïmak.--Pas de médecins.--Pas de mesures de chemin.--Un chasseur.--Partons pour les sources du Yagnaou.--A Sangi-Malek.--Un boucher.--Scènes d’alpage.--Les Ousbegs du Hissar.--Renard blanc; froid polaire. 55

IV LE KOHISTAN (suite).

Singulières coutumes, à propos du feu, d’une naissance.-- Sortiléges.--Guérison de la stérilité.--On ne coupe pas le pain.--Farab.--Paris conté par un Kirghiz.--Le lac d’Alexandre.-- Moustiques.--Passe de Mourat.--Passe de Doukdane.--Avalanches.-- Les arbres brûlent d’eux-mêmes.--Une forêt!--Façon d’allumer le feu.--Il ne faut pas trop bien nourrir les gens.--Retour dans la plaine du Zérafchane. 97

V LA VALLÉE DU TCHOTKAL.

Retour à Tachkent.--Un compatriote.--La moisson défendue contre les oiseaux.--Un «bouchon».--Khodjakent, un anachorète.--Une femme changée en pierre.--Charité chrétienne.--Au Karakiz: chasse à la chèvre sauvage; désolation.--Avantages de la lecture.--Comment on passe une rivière.--Réjouissances à propos de la rupture du jeûne: les œufs de Pâques, coutumes européennes à Pskême.--Iran contre Touran.--Le feu.-- Kara-Kirghiz.--Le Clos-Vougeot du koumis.--Politesse kirghiz.-- Le moulin des puces.--Scènes d’aoul.--Vie d’un Kirghiz.--Un artiste. 117

VI DU TCHOTKAL A BOKHARA.

Départ pour le Ferghanah.--Une aiguille.--A la recherche d’une marmite et d’un guide.--A la recherche d’un chemin.-- L’Ablatoum.--Une grotte.--Traversée rapide du Ferghanah.--Musique kachgarienne.--Départ pour le Bokhara.--La légende d’Oura-Tepe.-- Divination.--Les Mennonites.--Maladie de M. Tinelli. 154

VII SUR L’AMOU-DARYA.

Le Zérafchane.--Adieux de Rachmed.--Karakoul.--Les sables mouvants.--Tchardjoui: réception bruyante.--Descente de l’Amou.-- Le château de Sigognac à Oustik; déportés.--Gens pillés par les Turkomans.--Ils content leur histoire.--Radjab-Ali.--Comment s’organise une expédition dans le but de piller.--Aventures d’un Bokhare déporté à Kabakli; le commandant de cette forteresse.-- Alertes.--Le passage des Tekkés.--Les gardiens du fleuve.-- Outch-Outchak.--Nous quittons l’Amou. 174

VIII DANS LE KHIVA.

Petro-Alexandrowsk.--Dernière traversée de l’Amou.--Aspect de Khiva.--S. Exc. le premier ministre: le ministère et le cabinet.--Le Khan.--Air misérable de la population.--Exactions.-- Mode d’emprunt.--Un pèlerin.--Les chefs turkomans.--Tekkés. 214

IX LE DÉSERT DE L’OUST-OURT.

Départ.--Les inondations.--Chez les Turkomans-Yomouds.-- Vendetta.--Un serviteur.--Une course.--Manière d’entraîner le cheval turkoman.--Notre guide.--Au puits.--Au «sable blanc de Tchaguil».--Attente des chameaux.--Le chamelier Ata Rachmed.-- Rencontre.--Le dîner des chameaux.--Le takyr.--Près des ruines de Chak-Senem.--Pas d’eau.--Une pipe.--Un oiseau qui parle. 243

X LE DÉSERT DE L’OUST-OURT.

Au puits de Tcherechli.--La question de l’Oxus.--Un ancien brigand.--L’accordéon.--Un «canard».--Retraite de Russie.--Le brouillard.--Pas de viande.--Fabrication du pain, force de la coutume.--Le saxaoul.--Le froid, les marches de nuit.--Le fleuve salé.--Hallucinations.--Siouli.--Krasnovodsk. 275

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

TABLE DES GRAVURES

Pages. Vue du Chah-Sindeh, à Samarcande. Frontispice. Une porte du Chah-Sindeh 24 Détail des ruines d’une voûte (Chah-Sindeh) 48 Revêtement en briques émaillées (Chah-Sindeh) 72 Habitations de Mazarif 96 Porte du palais du Khan, à Kokan (Ferghanah) 120 Vue d’intérieur du palais du Khan, à Kokan (Harem) 144 Vue de l’Ablatoum nord, d’après un dessin de M. Capus 168 Vue de l’Ablatoum sud, d’après un dessin de M. Capus 192 Château d’Oustik 216 La forteresse de Kabakli 240 Aux ruines de Chak-Senem 254

Carte de l’Asie centrale.

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