Chapter 4 of 21 · 3976 words · ~20 min read

Part 4

[8] Orme s’arrondissant en vadrouille.

Un indigène vient nous dire qu’un peu plus loin que le mazar[9] d’un saint dont je ne comprends point le nom, on a dû décharger les ânes, transporter les bagages à dos d’homme, et que nos serviteurs arriveront fort tard à Varsiminor. Cependant, le chemin est meilleur à partir de Dardane, mais plus loin il n’est pas certain que nous puissions continuer la route par la vallée du Fan-Darya. Sans attendre plus longtemps nos ânes, dont le sort ne laissait pas de nous inquiéter, nous gagnons Varsiminor.

[9] Tombeau.

On s’éloigne de Dardane à travers les arbres fruitiers. Puis ce sont des ruisseaux coupant l’étroit sentier: ils forment souvent des cascades où l’eau qui s’étale en tombant reflète le soleil, et semble alors un cristal qui coule en rais solides ou bien s’éparpille en gouttelettes brillantes comme des globules d’argent.

Ensuite on passe sur la rive gauche. La passerelle est fort élastique, et ses ondulations pourraient inquiéter certaines personnes. La vallée est plus large durant quelques kilomètres, et au débouché d’un couloir on a la sensation de la plaine; l’horizon est cependant bien proche. Le sol est aride; c’est un coin de la steppe avec sa flore spéciale au milieu des rochers.

Le minaret d’où le village de Varsiminor prend son nom émerge devant nous sur la rive droite. Au bas d’une pente roide, un pont s’allonge. Un troupeau l’encombre: en tête, marche majestueusement un vieux bouc aux longs poils, à la barbe pendante; puis les chèvres tranquillement montrent le chemin aux moutons qui s’enhardissent à les imiter en se pressant, se bousculant, le museau posé sur la croupe de celui qui précède. Ils bêlent à qui mieux mieux. Les pâtres déguenillés, les jambes nues, courent après les bêtes qui sont encore sur la rive et chassent devant eux les traînards et les vagabonds à coups de pierres lancées avec une adresse inimaginable.

Notre tour vient ensuite, et une fois de l’autre côté, nous grimpons l’escalier en spirale ménagé dans le flanc de la berge. Pour ne point glisser de la selle, on tient à pleine main la crinière du cheval qui avance à petits pas, l’échine tendue, le cou penché jusqu’à effleurer les rocailles de ses naseaux agrandis par l’essoufflement.

Puis le sentier contourne un mamelon supportant les débris d’une forteresse qui commande le passage.

Généralement on trouve dans ce pays des redoutes à la tête des ponts, quand la largeur de la vallée permet d’élever une fortification.

A Varsiminor, nous logeons chez l’aksakal, très-riche propriétaire, paraît-il. Il ne sait que quelques mots de turc qu’il a appris aux bazars d’Oura-Tepe et de Samarcande, où il va vendre des fruits secs et la laine de ses moutons. C’est que nous sommes en plein pays de langue tadjique, dialecte iranien plus pur que celui de la Perse, à peine mélangé de turc et d’arabe.

A partir de Pendjekent, les figures devenaient plus longues, portaient moins de traces d’un mélange avec les gens de race turque.

A Ourmitane, nous trouvions encore quelques Ousbegs à petits yeux; à Dardane, c’étaient des bruns à profils maigres de Gascons; à Varsiminor, telle face rougeaude à barbe blonde fait penser à un Anglais;--les blonds sont très-rares, il est vrai.

Nous sommes probablement en présence d’antiques habitants du Turkestan qui ont pu conserver leur langue à peu près intacte grâce à leur éloignement de la route suivie par les diverses invasions. Ceux qui fuyaient devant les conquérants ont dû également se mêler à la population montagnarde et en augmenter le chiffre. A Varsiminor, un grand gaillard qui écorche quelques mots de russe est fils d’un Ousbeg ayant quitté la plaine à la suite d’une rixe suivie de meurtre. Un autre se trouve là depuis l’arrivée des Russes; autrefois il habitait Djizak; sa maison a été brûlée, et lui-même ayant pris part à la défense, a fui par crainte des représailles du vainqueur.

Les causes d’immigration dont nous citons un exemple existent depuis des siècles nombreux et ont contribué à modifier le type des premiers maîtres du Kohistan, peu à peu, par des apports successifs. Un vrai Tadjique est maintenant difficile à trouver. A quoi le reconnaître exactement? Ne faut-il point procéder par élimination, chercher les individus qui n’ont rien du Kirghiz ou du Mogol? C’est ce que nous avons fait, et nous sommes arrivé à ce résultat qu’un Tadjique ressemble à s’y méprendre à un Européen de la Méditerranée aux traits réguliers. La taille est plus ou moins grande, selon la somme de bien-être.

Ajoutons qu’il existe une langue plutôt qu’une race tadjique, et cet idiome ne domine guère que dans la vallée du Zérafchane.

En face de Varsiminor nous faisons une bonne récolte de plantes et d’insectes. Nous demandons aux curieux qui nous environnent le nom des différentes herbes; ils sont d’accord au sujet des variétés trouvées au pied de la montagne, ils discutent à propos de celles récoltées plus haut et ne savent absolument rien touchant les spécimens qui poussent dans le voisinage des sommets neigeux.

Nous prenons des échantillons d’orge, de millet, des diverses céréales, et l’aksakal dit à Capus en lui remettant quelques poignées de blé: «Il va aller voir son frère dans le pays des Faranguis.»

L’aksakal a raison, mais lequel est le frère aîné?

Le brave homme répond de bonne grâce à nos questions. Il nous apprend qu’une vache coûte de 30 à 50 francs,--la race est de petite taille,--qu’un mouton vaut de 15 à 30 francs, une chèvre de 6 à 8 francs, qu’on ne fait point le commerce des poules, mais qu’on les vendrait 30 à 60 centimes pièce.

Pour 120 francs on construit une belle maison, car les poutres d’artcha (genévrier) servant à édifier la charpente ne coûtent pas cher. Un madrier de quatre mètres de long et de trente à quarante centimètres de côté est payé soixante centimes. La raison de ce bon marché est que les genévriers poussent au hasard sur les hauteurs, qu’ils appartiennent à qui les abat le premier, et ne valent en réalité que le prix du transport et de l’équarrissage. Il en est de même des autres matériaux de construction, on les a sous la main; pour les murs, on ramasse les pierres des éboulis, et les branches des arbres voisins qu’on émonde forment les traverses du toit, consolidé avec des pierres, afin de résister aux rafales furieuses des vents.

On réserve aux bâtiments d’utilité publique, tels que les temples et les ponts, le mûrier, qui coûte plus cher. Cet arbre fournit les longues poutres flexibles supportant le tablier des ponts et les élégantes colonnettes de la galerie des mosquées, que les maîtres ouvriers ornementent de palmettes naïvement sculptées. Comme il importe à tout le monde que les passerelles soient solides, personne ne recule devant les frais qui sont répartis entre les intéressés. Quelquefois un indigène riche et généreux prend les dépenses à sa charge et soulage d’autant ses concitoyens qui, avec le temps, lui mettent par reconnaissance une auréole de sainteté. Et les générations suivantes disent: «Cette mosquée fut bâtie par Abdoullah, un saint.» La gloire de cette bonne action rejaillit sur les descendants et leur est un titre de noblesse.

Le bois a une valeur considérable dans la plaine, et l’eau est le plus coûteux des biens. Des surfaces immenses sont incultes faute d’une humidité suffisante.

Ici, au contraire, la fonte des neiges enfle les ruisseaux démesurément, et les pluies contribuent encore aux débordements; mais la terre cultivable est rare, trop rare au gré des habitants.

On dirait que sous les climats extrêmes la nature se plaît à répandre inégalement ses faveurs, qu’excessive dans le bien comme dans le mal, tantôt elle invite l’homme à la paresse par des largesses inconsidérées, tantôt le décourage par une parcimonie inopportune qui crée des obstacles insurmontables.

Un piéton venant de Pitti nous apprend que le chemin du Fan-Darya est praticable, que les balcons sont en état de supporter des cavaliers, et que les ponts n’ont pas encore été balayés par les eaux.

Le Fan-Darya est le principal affluent du Zérafchane. Le Zérafchane vient de l’est, le Fan-Darya du midi. Notre intention est de gagner la rivière du Yagnaou, qui s’appelle Fan-Darya après avoir reçu de l’ouest l’Iskander-Darya.

Nous faisons nos adieux au Zérafchane; ses eaux sont noires près de Varsiminor, où il reçoit le Fan, qui a lavé en passant des couches de houille.

Notre guide a soin de descendre de cheval avant de traverser le pont, et, afin de nous éviter un accident, il place de larges galets dans les interstices. Le long du Fan on chemine sur des balcons. La vallée est excessivement étroite; des deux côtés ce sont des parois de rochers à pic sans le moindre sentier naturel. Afin d’éviter un long détour par les hauteurs, les indigènes ont dû créer un chemin. Ils ont foré la pierre, enfoncé des poutrelles, et les recouvrant de branchages, de pierres, de terre, ils ont établi un plancher large de deux à trois pieds qui surplombe la rivière, qu’on aperçoit rouler ses eaux vertes avec grand fracas, dans un lit bossué de rochers.

En maintes places, les balcons ont besoin d’être réparés, «la moitié du chemin est tombée», comme dit l’homme qui marche en tête; chacun met alors pied à terre, tire le cheval par la bride, avance avec précaution.

Parfois le chemin n’existe pas à l’endroit où la montagne s’effrite, et l’on hésite la première fois que se présente cette solution de continuité de la route. C’est devant soi un ruisseau de menues pierres qui coule un instant, chaque fois qu’un caillou tombant d’en haut donne le branle à ces miettes de la montagne. Le pied n’y laisse point de trace, et une fois passé, on entend derrière et au-dessous de soi comme un bruit lointain d’éboulement. On constate bientôt que cela n’est pas dangereux; un cavalier peut passer sans crainte pourvu qu’il aille vite, les pieds du cheval enfoncent et trouvent un point d’appui.

Parfois le passage suffit tout juste à la monture, et l’homme doit descendre; parfois le chemin a été taillé dans une saillie du roc, et il faut se courber.

Soudain l’on s’arrête, on entend devant soi les hommes exciter les ânes qui peuvent à peine se glisser, malgré l’exiguïté de leur taille, car ils portent deux coffres en balan. Ils posent pourtant leurs petits pieds bien l’un devant l’autre, tout près du bord, comme s’ils marchaient en équilibre sur une corde tendue. La moitié de leur charge frôle le rocher, l’autre moitié est dans le vide. Le chaïtan avance lentement; deux montagnards le soulèvent presque, l’un tirant la tête, l’autre la queue. La bête se prête à cette manœuvre qui l’empêche de rouler dans l’abîme. Notre troupe va maintenant plus vite, le sentier a presque un mètre de large.

[Illustration: DÉTAIL DES RUINES D’UNE VOUTE (CHAH-SINDEH).]

«Halte! dit Klitch.

--Qu’y a-t-il?

--Il faut décharger les ânes; prenez garde.

--Attendons.»

Les ânes sont soulagés de leurs fardeaux qui passent sur les épaules de nos porteurs, et ceux-ci cheminent avec mille peines, tantôt courbés, tantôt agenouillés. Il faut soutenir les chevaux de la même manière que les ânes tout à l’heure. Puis on quitte le balcon pour un sentier où l’on voit sortir des crevasses les touffes vertes de vignes sauvages.

Sur la rive gauche la route vaut mieux. Voilà une montagne de houille d’assez mauvaise qualité en apparence; encore un pont et un village dans une gorge avec sa petite mosquée bien en vue, reconnaissable à une galerie ouverte du côté de l’est. Chez nous, au contraire, les porches de nos églises regardent le couchant. C’est que l’Orient est le centre religieux vers lequel tout converge. Le sanctuaire de nos églises est adossé à la crèche, la niche des mosquées où l’on dépose _el kitab_ (le livre) est comme appuyée à la kaaba. Bethléhem et la Mecque, sans compter Jérusalem, sont en effet bien près l’une de l’autre.

Pitti est le nom du village où nous ferons halte. Quelques masures inhabitées pour la plupart, puis la mosquée, voilà Pitti. La galerie que nous apercevons de la rive opposée nous sert d’abri. Je collais des bandes de papier sur les jointures des boîtes à insectes afin de les protéger des termites, Capus rangeait les plantes dans son herbier, quand le «gros turban» de Pitti vint nous rendre visite,--en France on dit gros bonnet,--ici l’expression n’est pas figurée.

Le personnage qui est sorti de la maison d’en face et nous salue gravement est un grand homme maigre à barbe grisonnante qui fut autrefois dans les grandeurs.

«Un ancien kazi», dit Klitch, et immédiatement il lui donne l’accolade ainsi qu’on fait à une vieille connaissance.

«Tu connais le kazi?

--Ha! ha! j’ai habité ce pays où j’étais le représentant de l’Émir avant que les Russes fussent maîtres du Zérafchane. Le kazi est un brave homme, il est bien regrettable qu’on ne l’ait point laissé en place. Puis-je offrir du thé au kazi?

--Oui. Que faisais-tu dans la contrée, Klitch?

--J’étais chef d’une forteresse qui est située plus loin, dans la vallée du Fan. J’ai habité longtemps le Bokhara du temps où le père de l’émir actuel vivait encore; je suis même allé à Pétersbourg avec une ambassade envoyée au tzar blanc, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans.» Et le vieux djiguite, qui nous semblait plus jeune, tant sa barbe est noire (il est vrai qu’il la teint de sourma[10]), se met à nous conter son voyage en Russie, son arrivée à Orenbourg, le Volga remonté en bateau à vapeur jusqu’à Nijni, le fourmillement de la foire, la rapidité de la voiture du diable[11], «chaïtan-arba», et son épouvante la première fois qu’il vit les arbres courir. Puis c’est la réception à la cour, dans un palais immense où il y a des soldats, des soldats partout, avec de beaux costumes, mais les plus magnifiques sont les Tcherkesses. Quelle majesté avait le Tzar, qui était plus grand que les autres et qu’un nombre incalculable de chefs d’un grand tchin (rang) entouraient respectueusement! Après la réception, le Tzar a fait distribuer beaucoup de tengas, afin que ses hôtes pussent se divertir dans la ville. Klitch y a vu de belles mosquées, mais rien ne l’a autant surpris que les femmes se promenant dans la rue, le visage découvert et la tête surmontée de coiffures «qu’il est impossible de décrire».

[10] Antimoine.

[11] Chemin de fer.

En revenant sur ses pas, il s’est arrêté à Moscou, où il a vu dans la cour d’un très-grand sakli[12] une cloche cassée. Dans son idée, le Tzar est l’empereur des empereurs, et il nous demande si les Faranguis lui fournissent des soldats et si nous lui payons l’impôt.

[12] Maison entourée de hauts murs.

«Nous n’avons pas de tzar.»

Le djiguite n’y comprend rien; il fait part de cette bizarrerie au kazi, qui hoche la tête et demande: «Qui donc reçoit l’argent chez les Faranguis et le dépense? Ils vivent donc comme les Turcomans?»

Je réponds affirmativement, car il me semble impossible d’expliquer à nos interlocuteurs ce qu’est notre machinerie gouvernementale. Quelle cervelle à Pitti comprendrait les complications du régime parlementaire et ses beautés? Le kazi ajoute:

«Naguère, au pays des Matcha, on n’avait pas d’émir non plus. Les habitants choisissaient un chef et ne lui obéissaient qu’autant qu’il tenait ses engagements. S’il faisait mauvais usage du pouvoir dont on l’avait investi, on le punissait: des hommes courageux entraient dans sa maison la nuit et lui coupaient le cou.» Très-simple.

Le lendemain matin, le kazi nous faisait ses adieux avant de monter à l’alpage où les siens sont déjà installés, quand un vieillard tout courbé, déguenillé, s’approche, marmotte une supplication, puis attend, appuyé sur deux bâtons. Il a appris par la rumeur que des seigneurs se trouvaient à Pitti, il est parti au soleil levant de son village éloigné de plusieurs heures, et il s’est traîné péniblement afin de leur rendre hommage, persuadé que sa démarche portera ses fruits, qu’on aura pitié de sa misère profonde. Après avoir reçu une pièce de monnaie, bu du thé, l’homme s’en fut lentement. Il était environ dix heures, et il pensait rentrer à son gîte avant le coucher du soleil. Nous partons pour Kenti, petit village sur la rive gauche, près des montagnes de charbon dont on nous a parlé.

Le sentier est très-étroit, il s’élargit au bas des gorges, et alors les guides nous recommandent de lever la tête et d’avoir l’œil sur les crêtes dénudées qui dominent. On court risque d’être broyé par les blocs qui s’en détachent.

A chaque pas, on voit, enfoncés profondément dans le sol, d’énormes quartiers de pierre, et ceux qui ont roulé jusqu’au fleuve ont laissé à droite et à gauche les traces de leurs sauts désordonnés. Ici c’est un arbuste broyé, là une pierre pulvérisée, et dans le sol des entailles en coin qui marquent chaque bond des masses lancées à toute vitesse... en vertu des lois de la pesanteur.

De temps à autre on entend le fracas d’une dégringolade suivi d’un choc sourd, et l’on redouble d’attention.

Dans le carrefour où le sentier bifurque vers Kenti, sur un mamelon isolé qu’un torrent lèche d’un côté, que le Fan sape de l’autre, la forteresse de Sarvadane se dresse, telle une sentinelle perdue. Ses murailles ne sont plus solides; maint créneau s’est agrandi: on y passait la tête à peine, on y passerait bien le corps maintenant. Sur la haute cour carrée, nul guerrier ne veille, la lance au poing, aux fenêtres béantes pas un turban ne s’agite. Le château fort de Sarvadane est abandonné depuis la chute de l’empire bokhare. Klitch avait le commandement de cette forteresse où il tenait garnison avec une vingtaine de sarbasses.

«Klitch, regrettes-tu ce temps-là?

--Non, je gagne davantage au service des Russes et mène une existence plus agréable. Je n’avais pas beaucoup de distractions à Sarvadane; en hiver, je ne pouvais pas sortir.» Ce n’était point gai, en effet.

On n’arrive pas à Kenti sans pauses, car le sentier est escarpé. A mi-route, nous joignons, sur une petite plate-forme où ils se reposent, des montagnards conduisant des ânes chargés. Impossible d’imaginer des êtres plus misérables que ces hommes à figure de faunes, à la barbe hirsute, laissant voir par les déchirures de loques effilochées des membres amaigris, un dos voûté où les omoplates saillissent sous la peau tannée par les intempéries, où les vertèbres de l’échine font des crans de crémaillères. Des guenilles retenues par des cordes cachent mal les cuisses; les jambes découvertes sont cagneuses et impriment au corps un balancement bestial; un enfant d’une dizaine d’années est presque nu. Ces pauvres diables nous entourent suppliants, et les aumônes que nous distribuons les comblent d’aise. Ils nous livrent passage.

Plus loin, mon cheval s’arrête, dresse les oreilles, recule et s’ébroue avec des tressaillements d’effroi. Devant lui, à terre, est pelotonné, informe, immobile, n’ayant rien d’humain, le plus hâve, le plus décharné de nos semblables. Je dois le faire lever afin de pouvoir avancer, le sentier est large d’un pied environ; à droite la paroi schisteuse se tient inébranlable, à gauche l’abîme est béant.

Nous ramassons des morceaux de minerai de fer qui ont roulé des hauteurs, puis nous traversons une faille où la houille est accumulée en couches profondes. Plus bas, à la surface de la berge d’un ravin, à une hauteur considérable, un tronc d’arbre fossile apparaît. L’offre d’une récompense insignifiante décide les montagnards qui nous suivent à le détacher au péril de leur vie.

Les quelques cabanes qui s’appellent village de Kenti sont posées sur un plateau à 2,270 mètres d’altitude d’après mon baromètre. Les habitants vivent en cultivant leurs maigres champs, où ils sèment principalement le bokala (la fève). Les semailles se font en avril, et en août la récolte. La farine de fève forme le fond de leur nourriture quotidienne, soit qu’ils la cuisent en bouillie ou la pétrissent en mauvais pain. Les plus riches la mélangent d’un peu de blé.

Le froid est, paraît-il, terrible à Kenti, et nous en avons facilement la preuve. Aussi loin que l’œil peut porter, on ne voit point trace d’arbres ni d’arbustes; tout ce qui peut alimenter le feu a été abattu. Il ne subsiste que quelques saules à la tête des fontaines; ils sont d’une belle venue, grands comme les beaux ormes de nos pays. Ces saules n’ont même pas été respectés: les basses branches d’abord, puis toutes celles qu’on a pu atteindre en grimpant, ont été coupées; finalement l’écorce du pied a été enlevée aux trois quarts, et le tronc lui-même tailladé à coups de hache. L’indigène n’a laissé à l’arbre que son minimum nécessaire; au reste, il est lui-même dans cette situation, et la nature ne lui ménage point les avanies. Ces pauvres diables végètent littéralement.

III

LE KOHISTAN (suite).

Pas de chemin.--Tok-Fan.--Le iahni, l’umosch.--La montagne qui brûle.--En allant à Anzobe, paysage désolé.--Tolérance des musulmans.--Les habitants se préparent à passer l’hiver; travail des femmes.--Comment un Yagnaou emploie sa journée en hiver.--Supercherie.--Habitation d’un montagnard.--Spoliations.--Les Sougours.--Le Kaïmak.--Pas de médecins.--Pas de mesures de chemin.--Un chasseur.--Partons pour les sources du Yagnaou.--A Sangi-Malek.--Un boucher.--Scènes d’alpage.--Les Ousbegs du Hissar.--Renard blanc; froid polaire.

Le 21 juin, nous passons derechef au pied de la forteresse de Sarvadane. Un très-mauvais pont nous mène sur la rive droite; un deuxième pont que nous devons traverser plus loin ayant été enlevé par les eaux, nous n’avons d’autre chemin qu’un torrent desséché pour passer dans la vallée du Yagnaou. Comment arriver là-haut?

Nous restons sur les chevaux tant qu’ils peuvent nous porter, et lorsque nous mettons pied à terre afin de les soulager, nous sommes surpris de la vigueur et de l’énergie de ces excellentes petites bêtes. Nous avons grand’peine à nous traîner là où ils allaient d’un pas relativement alerte, avec le cavalier sur le dos.

Dans le haut du torrent, c’est la pierre lisse avec de rares saillies pour s’accrocher. Il nous faut hisser successivement les chevaux, qui se laissent manier avec une docilité remarquable et joignent, autant qu’ils peuvent, leurs efforts à ceux des porteurs. Quand ils s’abattent, les hommes placés derrière les soutiennent.

Le coursier d’Abdourrhaïm étant moins vigoureux, perd pied, glisse sur le dos, renverse un des hommes, et en entraîne un autre qui lui tenait la bride. Celui-ci ne lâche point prise et s’efforce de se cramponner aux aspérités; mais la lanière de cuir casse dans sa main, et le cheval roule jusqu’à un quartier de roche qui l’arrête fort à propos.

On relève l’homme et la bête, qui en sont quittes pour quelques écorchures. Les ânes viennent ensuite, et les bagages sont portés à dos d’homme.

La descente jusqu’au Yagnaou est pénible: on ne sait vraiment pas où poser le pied sur ce sentier de chèvre, et le cheval qu’on tire par la bride hésite à suivre son conducteur.

Klitch est mauvais marcheur; il n’est point fâché de se mettre en selle et de prendre un petit temps de galop; car la vallée s’évase, et voici une prairie où un pâtre garde des chèvres.

Klitch, qui aime beaucoup le lait, s’approche du jeune garçon, descend de cheval afin de boire plus commodément à l’écuelle en cassant une croûte de pain. Il laisse son Bucéphale en liberté tondre l’herbe. Il se régale et me dit en s’essuyant la barbe: «Voilà de fort bon lait»; puis il se prépare à prendre son cheval par la crinière; mais subitement la bête lui échappe, se donne du champ, et exécute des gambades accompagnées de bruits irrespectueux pour le maître, qui court derrière sans parvenir à l’atteindre. Klitch peste, s’arrête; le cheval s’arrête immédiatement et broute. Klitch court; le cheval court; le sac accroché au pommeau tombe, puis le manteau posé sur la croupe. Klitch les ramasse, court encore, traînant son sabre, son sac, son manteau, ses jambes arquées, buttant contre les pierres, et finalement il s’allonge, les bras écartés.