Part 13
A la frontière des possessions russes, nous voyons au pied d’un coteau environ deux cents chariots alignés en carré; ils sont couverts de bâches et semblables à ceux qui suivaient les colonnes allemandes pendant la guerre de 1870.
Le vent lance des tourbillons de poussière sur le campement silencieux et triste. C’est l’heure du repas, et des femmes vêtues à la mode du temps passé cuisinent sur de petits poêles de fonte entre les timons; des hommes pansent les chevaux; des jeunes filles tricotent; de jeunes garçons aux cheveux d’un blond filasse, coiffés de casquettes, chaussés de sabots, en gilets trop courts que dépassent des bretelles de drap trop longues, viennent sans hâte nous voir passer; ils nous regardent timidement d’un gros œil clair. Il n’y a pas à en douter, voilà des Allemands. Nous les saluons d’un «_guten tag_», auquel ils répondent «_gott segnet euch_».
Ces gens sont des mennonites, une secte de la secte des anabaptistes qui, persécutés en Allemagne, vinrent se réfugier en Russie, où des terres leur furent allouées sur les bords du Don, je crois. Cultivant le sol, pratiquant l’élevage des chevaux et du bétail, ils s’enrichirent rapidement, grâce à leur sobriété et à leur économie. Longtemps ils vécurent en paix, mais dernièrement on parla de les astreindre au service militaire, et ils émigrèrent en Amérique. Car ils ont la croyance que la guerre est une impiété, l’usage des armes un crime, et à aucun prix ils ne verseraient le sang de leurs semblables. En Amérique, ils ne firent point de brillantes affaires, et quand ils virent diminuer leurs ressources, ils décidèrent de retourner en Russie, où de nouveau on les invita à se soumettre aux lois de leur pays. C’est alors qu’ils partirent pour l’Asie centrale. Et maintenant ceux-ci attendent le retour de leurs chefs, qu’ils ont envoyés à l’émir du Bokhara afin de lui demander des terres.
L’administration du Turkestan russe avait conseillé à ces mennonites de rentrer dans la société d’où ils sont sortis volontairement, mais ils ont répondu avec douceur et obstination: «Nous sommes sans défense et nous voulons vivre notre croyance, nous partirons», et ils vont ailleurs vivre leur croyance.
De Katti-Kourgane, la dernière ville du Turkestan russe, nous arrivons sans encombre à Bokhara par Ziaeddin et Kermineh.
Notons toutefois qu’à Kermineh le beg se montre fort peu aimable à notre égard, et qu’il nous empêche de visiter le bazar; c’est également à Kermineh que Djoura-Bey, qui s’est chargé spécialement de nos animaux, laisse échapper le blaireau.
Notre serviteur, vertement réprimandé, ne sait où donner de la tête et va consulter un bohémien qui sait lire sur les os qu’on n’a point touchés des dents. Djoura-Bey paye quelques pièces de menue monnaie, et le devin prenant une omoplate de mouton raclée au couteau la jette dans le feu, et lorsqu’elle est calcinée, il l’examine et conclut que l’animal ne se retrouvera pas.
Cette jonglerie est connue depuis des siècles.
Un auteur persan prétend en effet qu’on la pratiquait déjà du temps de Turc, fils de Japhet, et Jornandès conte qu’Attila, sur le point d’en venir aux mains avec Aétius, dans les plaines de Champagne, se conforma à l’usage de sa nation et consulta les os des animaux afin de connaître l’issue du combat et...
Mais laissons l’histoire de côté, car nous sommes à Bokhara avec Capus qui est souffrant et Tinelli qui paraît avoir une fièvre typhoïde et garde le lit. Nous restons près d’une semaine dans cette ville, et lorsque nous sommes assurés que M. Tinelli pourra être conduit à Samarcande, nous partons, car il nous reste encore bien du chemin avant la Caspienne, et l’hiver approche.
Il y aurait beaucoup à dire de Bokhara, une des plus anciennes villes du monde selon les auteurs musulmans, qui partagea longtemps le sort de Samarcande, posée comme elle sur les bords du Zérafchane et buvant aux mêmes eaux. Mais nous ne jetons qu’un coup d’œil sur l’Asie et ne pouvons nous arrêter aussi longtemps qu’il nous plairait dans les endroits qui nous intéressent, ni nous appesantir sur les questions qui nous passionnent.
Disons adieu, les larmes aux yeux, à notre pauvre compagnon Tinelli, et quittons cette ville malsaine et bien connue.
VII
SUR L’AMOU-DARYA.
Le Zérafchane.--Adieux de Rachmed.--Kara-Koul.--Les sables mouvants.--Tchardjoui: réception bruyante.--Descente de l’Amou.--Le château de Sigognac à Oustik; déportés.--Gens pillés par les Turcomans.--Ils content leur histoire.--Radjab-Ali.--Comment s’organise une expédition dans le but de piller.--Aventures d’un déporté bokhare à Kabakli; le commandant de cette forteresse.--Alertes.--Le passage des Tekkés.--Les gardiens du fleuve.--Outch-Outchak.--Nous quittons l’Amou.
Les dômes et les minarets de Bokhara semblent s’enfoncer peu à peu derrière nous. Ils ont disparu, le ciel est couvert, la campagne nue. Çà et là, quelques parcelles de terre sont cultivées autour des masures carrées à murs grisâtres. Le paysage est terne, et le vent froid en fait encore mieux sentir la tristesse.
Le mirza qui doit nous accompagner jusqu’à Karakoul indique du fouet, entre les saklis éparpillés, de petits amas de sable en apparence inoffensifs.
«Très-mauvais, dit-il, que Dieu nous protége!»
C’est l’avant-garde des barkanes[33] qui jetteront bientôt la désolation dans l’oasis du Bokhara et peut-être l’anéantiront.
[33] Nom donné en Asie centrale aux montagnes de sable chassées par le vent.
Mon compagnon de route, actuellement au service de l’Émir, descend d’une famille de Samarcande.
«Mes ancêtres, dit-il, sont des Turcs partis de Roum, à la suite du grand Timour, revenant de l’Ouest où il avait conquis beaucoup de pays. De père en fils nous avons servi les maîtres du Bokhara. Notre famille a compté beaucoup de savants mollahs.
--N’es-tu pas toi-même un savant? As-tu lu dans les livres?
--Ha! ha!
--Que sais-tu du Zérafchane que nous apercevons là-bas? Ne versait-il pas autrefois ses eaux dans l’Amou?
--Oui, mais il y a longtemps, longtemps. Avant Timour, le Zérafchane, passant près de Djizak, se joignait au Syr-Darya; or en ce temps les Kirghiz étaient maîtres de Tachkent; ils descendaient la rivière en barque, pénétraient dans le pays de Bokhara, et le pillaient chaque fois. Cet état de choses eût pu durer longtemps, si un émir n’avait résolu d’en finir et d’enlever aux ennemis le moyen de pénétrer facilement au cœur de ses États. Donc il donna l’ordre d’assembler un grand nombre de travailleurs, et avant la crue des eaux, il parvint à détourner le cours du Zérafchane, qui cessa d’affluer au Syr, fut dirigé vers l’Amou et se perdit depuis lors dans le lac Dingiz, à gauche et plus loin que Kara-Koul.
--As-tu vu le lac Dingiz?
--J’y suis allé plusieurs fois; il n’est pas grand, les sables l’environnent, son eau est mauvaise, puante, salée. C’est en hiver qu’il a son niveau le plus élevé, grâce à l’apport du Zérafchane, qui ne l’atteint pas le reste de l’année, quand les irrigations des terres cultivées en amont l’épuisent. Au reste, les Russes lui prennent une quantité d’eau de plus en plus considérable, au point qu’on ne sème plus de riz à Kara-Koul.
--Au lieu de riz, que sème-t-on?
--Du coton, qui demande moins d’humidité, et nous achetons le riz dans la province de Samarcande et du Hissar. Tiens, voici le commencement du pays des Turcomans.»
Et en effet, le terrain a repris insensiblement la physionomie des environs de Kilif et de Patta-Kissar. C’est la même surface vaste, semée de saklis aux murs très-élevés, les mêmes ariks profonds, encaissés dans des remblais considérables où poussent quelques djiddas; les mêmes chiens à poil rude, qui aboient furieusement en trépignant sur les toits.
Plus loin que le village de Yakkatout, derrière le Zérafchane, la masse des sables mouvants apparaît dans le lointain.
A quelques verstes de Kara-Koul, la lune se lève, reflétée par le Zérafchane qui roule à nos pieds un volume d’eau insignifiant dans un lit beaucoup trop large.
Rachmed, ne pouvant croire à tant de maigreur, questionne le mirza:
«Est-ce vraiment le Zérafchane?
--Par Allah, répond l’autre, c’est le Zérafchane!»
Rachmed éprouve un sentiment de pitié à la vue de cette rivière bien-aimée dont le bruit tumultueux l’assoupissait chaque soir à Ourmitane, son pays natal; enfant, il a couru sur les galets du Zérafchane; homme, il y a baigné maintes fois les chevaux; que de fois ne s’est-il désaltéré de son eau fraîche! Il descend de cheval, et d’un ton mi-tragique, mi-comique, portant la main à sa barbe:
«Que Dieu te garde, mon Zérafchane! Comment te portes-tu? Tu as bien mauvaise mine. Pourquoi es-tu si calme? Toi qui grondais si fort à Ourmitane et à Pendjekent, pour quelle raison es-tu maintenant silencieux? Tu courais naguère aussi vite qu’un bon cheval, et voilà que tu te traînes péniblement. Es-tu fatigué de la longueur du chemin? Tu t’endors, tu vas mourir. Va, mon sort sera le tien. Avant de partir en compagnie des Faranguis, comme toi je me suis amusé beaucoup à Samarcande.
«J’ai raconté à tous mes amis que je partais pour l’Occident, que je verrais beaucoup de choses nouvelles, et j’étais content, joyeux, j’allais visiter les vendeurs de thé, heureux d’avoir beaucoup de chemin à chevaucher. Je me fatiguerai comme toi, et à moitié mort, je m’endormirai comme toi loin des montagnes d’où nous sommes sortis avec fracas. Demain je boirai tes eaux pour la dernière fois. Salamaleikon, mon Zérafchane; salamaleikon, mon Zérafchane.»
Et là-dessus, Rachmed monte à cheval, marmotte je ne sais quoi, et poursuit sa route, silencieux, la tête pendante.
Avant Kara-Koul, que nous indiquent des aboiements de chiens, un premier pont est jeté sur un bras du Zérafchane, qui est à sec, ayant gardé dans les creux des flaques d’eau miroitantes. A travers les maisons, on arrive à un second bras de la rivière au lit plus étroit, mais à peu près rempli par les eaux.
Le beg de Kara-Koul nous reçoit très-gentiment dans sa forteresse, où il nous offre l’hospitalité et d’épaisses couvertures ouatées. Il fait froid, et les couvertures sont une surprise agréable.
Rachmed retrouve une connaissance en la personne de notre hôte, qui commanda jadis à Ourmitane avant l’arrivée des Russes. C’est un Ousbeg à la belle figure décidée, qui passe pour un très-adroit chasseur. Il examine nos armes en connaisseur.
Cette ville, ou plutôt ce village de quelques milliers d’habitants, possède un bazar sans importance. On y vend les menus objets d’un usage journalier, et sur une plus grande échelle, le sel apporté des environs d’Ildjik. Les acheteurs sont les Turcomans des environs.
En raisonnant à l’européenne, c’est-à-dire mal, puisque nous sommes en Asie, nous avons cru devoir attendre jusqu’à Kara-Koul, afin de faire l’acquisition de ces peaux de mouton renommées pour la finesse de leur laine, qui s’appellent du reste kara-koul. A la vérité, nous avions supposé que le stock de peaux serait peu considérable, les consommateurs y étant peu nombreux; mais jamais l’idée ne nous était venue qu’il n’y en aurait pas une seule.
Eh bien, nous quittons Kara-Koul sans avoir pu nous procurer une seule peau de mouton, parce que le commerce se fait au jour le jour et que les propriétaires de troupeaux sont tous absents; ils reviennent des montagnes où ils ont passé l’été.
Après avoir abreuvé une dernière fois nos chevaux dans le Zérafchane, lui avoir fait nos adieux comme Rachmed, nous nous dirigeons vers Tchardjoui, forteresse bâtie sur la rive gauche de l’Amou. Un fils de l’Émir y réside au milieu de soldats; c’est par son intermédiaire que nous trouverons la barque sur laquelle nous descendrons le fleuve.
A seize kilomètres environ de Kara-Koul, à Khodja-Daoulat, dont les puits contiennent une mauvaise eau sale, finissent les terres cultivées, et les sables commencent. Ils se sont déjà glissés dans la lande, rampant entre les arbres et faisant des tas à chaque broussaille qui gêne leur marche. Plus loin les amas sont plus considérables, puis ce sont des monticules isolés, et puis les vagues de la grande mer de sable.
Le soleil se couche à notre droite, derrière les saklis à moitié engloutis, d’où le fléau a chassé les hommes. L’impalpable poussière se mouvant ainsi qu’un liquide, au moindre contact, a roulé jusqu’au pied des murs, non pas en vague qui déferle brutalement, mais sans violence, comme une marée imperceptible montant goutte par goutte. Le sable s’est entassé contre la digue que la maison lui opposait, il a trouvé une fente, l’a élargie, et, un grain chassant l’autre, s’est déversé dans la cour. Alors les hommes imprévoyants ont touché le danger du doigt, et le jugeant inévitable, ils se sont courbés sous la main d’Allah. Ils ont chargé les effets, les meubles sur les arbas et les chameaux, coupé à la hâte par le milieu les arbres dont l’ombre leur fut bienfaisante; puis ayant prié une dernière fois sur les tombes des ancêtres, ils sont partis, et la nature indifférente a poursuivi son travail.
Toujours limant, toujours limant, le grain minuscule a creusé les fissures en larges brèches, il a comblé le bassin aux ablutions, les chambres, et tourbillonnant sans cesse, avec l’aide de la pluie et des tempêtes, lui, poussière, il a réduit en poussière l’œuvre de l’homme, _quia pulvis est, et in pulverem_...
Fiché sur des tombes maintenant invisibles, un toug courbé où flottent des guenilles figurant la crinière, marque la place du village. La hampe est pourrie; un jour l’ouragan la cassera, ou bien un aigle s’y posant après une longue course, et il ne surgira plus rien qui rappelle le séjour des hommes. On verra seulement les molles ondulations du linceul des sables déroulé à perte de vue.
Voici dans une cour des moitiés de troncs tailladés de coups de hache: les caravaniers de passage sont heureux de trouver ces épaves qui leur fournissent de quoi préparer le thé, à l’heure où les chameaux fatigués se reposent sur leurs genoux calleux.
Nous traversons les barkanes au clair de la lune; les cavaliers vont à la file sur l’étroit sentier zigzaguant au bord de trous profonds de vingt à trente pieds; car le sable en marche en creuse un pour combler l’autre. Puis le sabot des chevaux résonne sur la surface sèche de la steppe saupoudrée de sel. Le froid nous oblige à mettre pied à terre, à marcher jusqu’au caravansérail de Farab. Les environs sont cultivés; des ariks profonds conduisent l’eau de l’Amou quand il déborde de mai à juillet.
En allant au bac, vis-à-vis de Tchardjoui, un vieil habitant de Farab me dit qu’en général, une fois par mois, il vient de Merv à Tchardjoui des caravanes composées de Turcomans et de Persans. Ils apportent du blé et du sésame d’excellente qualité, et achètent pour le retour surtout des étoffes de coton.
Aux abords du fleuve, plusieurs chameaux chargés se dirigent vers le bac. Deux hommes sont installés chacun dans un panier faisant contre-poids à un ballot de marchandises. Il est facile de reconnaître des Juifs à leur type bien caractéristique; ils portent la main au bonnet, nous saluent poliment d’un «_zdrastié_», croyant rencontrer des Russes. Ils viennent du Turkestan et vont trafiquer à Tchardjoui, où des marchandises leur seront sans doute apportées par leurs frères de Merv. Il est très-possible qu’ils fassent de la contrebande, car nous savons de bonne source que des commerçants indigènes du Turkestan russe, voulant éviter de payer l’impôt aux douanes du Tzar, achètent des marchandises en Angleterre ou aux Indes, les font passer par la mer Rouge, le golfe Persique, et, au moyen de caravanes par Merv et le Bokhara, parviennent à les introduire en fraude.
Près du fleuve sont des tas considérables de roseaux longs de trois à cinq mètres, tels qu’on les emploie pour la confection des toits et des nattes. On les a flottés à la dérive depuis Kabadiane, ils seront vendus sur le bazar de Bokhara.
Les eaux sont basses, des îlots de sable émergent comme des carapaces, et l’Amou qui serpente a l’aspect d’un bras de mer. Par un beau soleil, des caravanes attendent leur tour de passer. Que n’avons-nous le pinceau de Guillaumet!
Le touradjane, prévenu de notre arrivée, a envoyé quelques-uns des siens à notre rencontre; nous sommes reçus sur la rive, avec force politesses, par deux ou trois cafards vêtus de khalats aux couleurs éblouissantes. Avec des obséquiosités, ils insistent pour que nous nous reposions quelques minutes sous une tente dressée en notre honneur sur le sable de la berge. Le jeune gouverneur de Tchardjoui nous souhaite la bienvenue; il est, paraît-il, très-heureux de notre passage, etc.
Nous demandons si l’on a préparé la barque qui nous transportera plus loin, ainsi que la promesse nous en a été faite à Bokhara par le Kouch-Begui. Tout sera prêt demain; on nous prie de gagner Tchardjoui, après que nos bagages auront été déchargés et placés sous la tente où ils demeureront jusqu’au moment de notre embarquement. Des hommes du Touradjane veilleront à ce qu’aucun objet ne soit dérobé. Nous partons; à différentes reprises le chemin est barré par des ariks profonds, qui vont chercher l’eau du fleuve à dix kilomètres en amont; ils sont actuellement à sec.
Voilà la ville aux maisons étagées sur les flancs d’un mamelon portant une forteresse au sommet; des touffes vertes dépassent les toits, et Tchardjoui en paraît plus riant.
Un gros bonhomme nous réitère que le fils de l’Émir nous attend et désire vivement nous voir. Nous déjeunons à la hâte et grimpons chez lui par une rue fort étroite. Tout près de la porte de la forteresse sont les boutiques des marchands et des ouvriers en métaux, puis le quartier des Juifs, qui vivent aussi de commerce. A peine avons-nous mis le pied dans l’enceinte du palais, qu’une musique barbare éclate; c’est une cacophonie inimaginable, produite par un orchestre composé de longues trompes, de tambours, de flûtes, de violons à une corde, de grosses caisses que de solides gaillards frappent à tour de bras et à peu près en cadence. On distingue pourtant une mélodie esquissée par le miaulement des violes et les notes aiguës des fifres. Tout ce bruit retentit à notre intention, il n’y a pas à en douter. Heureusement notre système nerveux n’est point débilité; sans quoi, gare la catalepsie!
L’armée elle-même est rangée en bataille dans la cour quadrangulaire. Elle est composée d’Ousbegs et de Turkomans; le costume est celui que nous avons déjà vu à Karchi: même bonnet noir gigantesque, même veste rouge se perdant dans un pantalon en cuir jaune d’une ampleur incroyable. Ils sont rangés sur quatre rangs, font un angle droit; la musique est à gauche, devant le front des guerriers. Le général ou le colonel, grand escogriffe à barbe brune, vêtu d’une magnifique tunique de velours serrée à la taille, d’un beau tchalver brodé, avec une toque ornée d’une fourrure de loutre, lève son sabre, et l’on nous présente les armes. Il vient nous serrer la main, nous invite à mettre pied à terre, et c’est lui qui nous confie à des huissiers graves et cérémonieux.
Partout des armes sont accrochées aux murs des longs corridors qui serpentent en montant jusqu’à une grande salle de réception, à plafond très-élevé, à fenêtres vastes. Elle est précédée d’une chambre où les serviteurs stationnent, et suivie d’une autre pièce où nombre de hauts personnages à barbe blanche sont debout derrière le touradjane et à distance. Nous échangeons quelques banalités avec le jeune homme qui paraît assez intelligent, lui réclamons son appui afin d’avoir une barque prête pour le lendemain, et lui ayant souhaité tous les bonheurs imaginables, nous nous retirons.
Sous le porche, nous retrouvons le général qui s’en vient prendre avec nous le thé offert par le prince. Il nous demande des cigarettes, avec fort peu de dignité pour un grand chef.
Le soir, le canon rappelle aux fidèles que demain est un jour de fête. Au fait, nous sommes dans une ville de guerre isolée sur la rive gauche de l’Amou, destinée à protéger contre les Turkomans les sujets bokhares répandus aux environs. Elle est située à la tête du chemin des caravanes allant de la Perse dans le Bokhara.
Quoique Tchardjoui paraisse être un séjour très-agréable, nous avons hâte de le quitter. Il importe de traverser l’Oustourt avant l’hiver, qui est la saison où le froid sévit et où les pillards rôdent. Or, nous sommes deux Européens ne pouvant compter que sur eux-mêmes, et le mieux est de tâcher d’éviter un danger auquel il est sûr que nous succomberions. Au reste, en venant dans ce pays, notre but n’a pas été de rompre des lances, mais de voir et d’observer. Partons donc le plus tôt possible. En dépit des promesses faites hier, on nous dit dans la matinée que la barque n’est pas prête; nous insistons pour qu’on se hâte. Je manifeste l’intention d’aller moi-même rappeler au touradjane combien notre temps est précieux; un Bokhare m’en dissuade, car «le prince est à la prière et n’est point visible, on célèbre aujourd’hui une grande solennité religieuse, le bazar est fermé, il faut attendre jusqu’à midi». C’est un «holyday».
Il paraît que le prince est un musulman dévot, qu’il exécute rigoureusement les prescriptions du Coran. On nous a même affirmé qu’il lisait dans les livres. Sa distraction favorite est de courir la chèvre avec les jeunes gens de son entourage.
Après la prière, un cavalier accourt au galop dire que les vaisseaux sont tout prêts... et que les bateliers attendent. La barque où bagages et chevaux sont chargés est longue d’une dizaine de mètres, large de trois environ, profonde de soixante-dix centimètres. Quatre bateliers rament à l’avant, deux à l’arrière gouvernent; tous se servent de longs avirons, les maniant debout.
Allongés sur nos coffres, presque comme les énervés de Jumièges, nous descendons l’Amou aux rives plates, désertes, grises comme le ciel où le soleil pâlit dans la brume. Un vent froid souffle violemment du nord-est, jette l’embarcation vers la rive gauche et retarde notre marche.
Au coucher du soleil, les bateliers veulent faire halte; nous les contraignons d’avancer au clair de la lune, notre intention étant d’atteindre Oustik ce jour même. On atterrit enfin, nous demandons qu’un des bateliers nous conduise à Oustik; tous s’y refusent, prétendant n’en point connaître le chemin.
Là-dessus, menace de les empêcher d’aller sur la rive gauche où ils peuvent trouver des vivres et un abri, de les garder ici sans leur donner même un morceau de pain, et ils décident que l’un d’eux nous guidera. La garde des bagages est confiée à Rachmed, dont le batelier enfourche le cheval, et nous partons avec Radjab-Ali.
Longtemps on louvoie dans un véritable dédale à travers les sables, puis on trouve un sakli: on réveille le propriétaire, qui argumente à travers la porte avant de l’ouvrir; la promesse d’une récompense le décide à nous accompagner. Le batelier rejoint alors ses camarades. L’ousbeg nous guide durant quelques kilomètres, va frapper à une maison isolée, comptant se débarrasser de la corvée aux dépens d’une connaissance. Car c’est une corvée à pareille heure. La connaissance fait la sourde oreille, et le pauvre diable est contraint de continuer cette promenade désagréable.
La région n’est point gaie. Pas d’arbres, une plaine nue, des sables; de temps à autre une maison se dressant semblable à un tombeau avec ses hauts murs sans fenêtres; nul autre signe de vie que les aboiements des chiens; le vent hurle, le sable voltige, et la lune glisse toujours, disparaissant derrière un nuage, reparaissant au sommet d’un monticule. Elle rase l’horizon, au moment où surgit la motte de lœss supportant la forteresse d’Oustik.
On tourne, on grimpe le sentier encaissé qui mène à l’unique porte d’entrée. On frappe sur les madriers mal joints à coups de manche de fouet, on appelle le maître de céans; un serviteur arrive en traînant ses babouches; des explications sont échangées. Tout comme ce Valois, à qui les historiens font prononcer ces paroles: «Ouvre, c’est la fortune de la France», nous pourrions dire moins héroïquement: «Ouvrez à des Français gelés et affamés.» L’homme a consulté son maître, il revient et soulève la poutre qui maintient les battants.