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Part 10

J’avais trop entendu parler de ces coups merveilleux de contrebande pour ne pas accepter avec empressement l’offre qui m’était faite. Nous montâmes aussitôt à cheval. Une mule qui paraissait assez lourdement chargée fut attachée à la selle de l’inconnu. L’Anglais, outre le sabre qu’il portait, s’était muni d’une paire de pistolets dont les pommeaux ciselés soulevaient le couvert de ses fontes. Je dois dire qu’avec sa longue barbe, ses vêtements poudreux, sa panoplie, il n’était presque pas reconnaissable. Nous nous mîmes en route. Il était environ cinq heures de l’après-midi, quand un sourd murmure vint frapper nos oreilles. Quoique, dans un rayon fort étendu, on ne remarquât pas un arbre, ce bruit était semblable à celui de feuilles et de branches agitées par le vent; nous en connûmes bientôt la cause. Nous étions arrivés près de la mer, et nous ne tardâmes pas à apercevoir ses flots qui bouillonnaient, puis l’île sablonneuse du Tiburon, qui se montra peu à peu: arrivés à la crête des falaises, nous pûmes mesurer de l’œil le chenal étroit qui sépare cette île de la terre ferme. Ce chenal est large à peu près d’une lieue.

Nous mîmes pied à terre. Cayetano sifflait entre ses dents d’un air impassible, tandis que l’Anglais, tirant de sa poche une lunette d’approche, examinait avec attention l’horizon occidental. La pomme du mât de hune d’un petit navire lui apparut derrière un rideau d’arbres qui cachaient la goëlette dans la crique où elle était ancrée. Quand Cayetano en fut averti, il fit un signe à son camarade; celui-ci ramassa des herbes sèches, y mit le feu, et couvrit d’herbes plus humides la flamme brillante et claire qui s’échappait: une épaisse fumée ne tarda pas à s’élever dans l’air en noirs tourbillons.

--Croyez-vous qu’ils auront vu notre signal? dit l’Anglais à Cayetano qui sifflait toujours.

--Soyez tranquille, lui dit Cayetano; quand même ils nous verraient, ils ne nous aideraient guère à traverser ce bras de mer houleux, si je n’étais là. Il faut avoir navigué parmi ces écueils bouillonnants, comme je l’ai fait dès l’enfance, pour s’y hasarder avec une barque aussi richement lestée. Mais il est impossible qu’ils ne nous aient pas vus, et, dans tous les cas, il est bon d’agir tout de suite.

Cayetano déchargea la mule, déposa par terre un gros lingot d’argent qui pouvait peser environ soixante-dix livres, et une foule de petits sachets de peau qui contenaient de la poudre d’or d’un poids à peu près égal: il répartit ce fardeau précieux dans les poches du gilet dont j’ai parlé.

--Courons-nous quelque danger? demanda l’Anglais, qui semblait voir avec inquiétude ce luxe de précautions. Cayetano haussa les épaules en signe d’incertitude, et dit brièvement:

--Il vaut mieux être prêt à tout. Pépé endossera ce gilet quand nous serons en bas, et je me charge du reste.--En prononçant ces derniers mots avec un sourire ironique, Cayetano glissa dans sa poche une ficelle forte et longue, à l’extrémité de laquelle était attachée une plaque de liége de la largeur de la main. Alors le contrebandier et son compagnon descendirent la rampe escarpée de la falaise, pour aller chercher un canot à fond plat qui restait caché d’habitude dans une anfractuosité du rocher. J’admirai la vigueur et l’adresse avec lesquelles Cayetano, sans plier sous un fardeau énorme, exécuta ce long et dangereux trajet. L’Anglais et moi nous nous installâmes commodément sur la crête de la falaise, les jambes pendantes et la figure tournée vers l’Océan, prêts à ne perdre aucun détail de la scène dont nous allions être les spectateurs. Notre poste d’observation s’avançait à pic et comme une jetée à environ cinquante pieds dans la mer. L’île du Tiburon s’étendait devant nous, entourée de sa triple ceinture de rochers noirs, aigus et luisants comme les dents du requin dont elle a pris le nom, les uns serrés comme des tuyaux d’orgue, les autres isolés comme des phares, et tous reparaissant et disparaissant tour à tour sous des flots d’écume. La mer, resserrée entre la côte et ses rochers, soulevait de longues houles qui se gonflaient lentement, et, se creusant tout à coup, couvrant la grève d’une frange de neige, submergeaient les récifs dans leurs tourbillons en lançant au-dessus de leurs cimes des gerbes étincelantes. Les phoques montraient de temps à autre leurs mufles humides, et mugissaient de joie au milieu de ce tumulte éternel qui contrastait avec la sérénité majestueuse de la pleine mer et la limpidité du ciel. Des pailles-en-queue en traversaient l’azur comme de blanches fusées, des frégates planaient à perte de vue, et de grands pélicans pêcheurs, de la couleur des rochers, se laissaient tomber d’une prodigieuse hauteur, avec la rapidité d’aérolithes, sur une proie invisible.

Cependant Cayetano et Pépé continuaient leur périlleuse descente vers la mer.--Ne craignez-vous pas, dis-je à l’Anglais, que ces gens ne soient tentés de s’approprier ce que vous leur confiez avec tant d’abandon?

--Non, me dit-il; le cœur humain est ainsi fait, que tel individu qui dévaliserait son père et sa mère n’oserait verser une goutte de sang, et que tel autre pour qui la vie d’un homme n’est rien se ferait scrupule de s’approprier le bien d’autrui. Ne confie-t-on pas tous les jours des sommes dix fois plus fortes, et sur un simple connaissement, à des muletiers inconnus? Et puis, ajouta mon compagnon en désignant Cayetano du doigt, je connais l’histoire de cet homme; je sais avec quel fanatisme ce malheureux défend ce qu’il appelle l’honneur de son nom.

--Quoi! vous connaissez son histoire, et vous oseriez me la raconter? lui dis-je en lui faisant part des réticences du Chinois et du sénateur.

--Et pourquoi non? Ce n’est pas lui qui me l’a confiée, et je ne suis pas seul à la savoir, quoiqu’il ne s’en doute pas. Cette histoire est aussi sanglante qu’elle est brève.

--Je vous écoute, lui dis-je.

--Il n’y a pas encore une année, continua-t-il, Cayetano était marié à une femme qu’il aimait passionnément et qui le trompait. La maison qu’il habitait à Hermosillo était voisine du Cerro de la Campana, dont vous connaissez la singulière propriété. Un affidé de l’amant de sa femme, mis en vedette sur le Cerro, guettait le retour de Cayetano vers le soir, et avertissait les coupables en frappant trois coups d’une certaine façon. A ce signal, l’homme s’esquivait par une porte de derrière. Un ami officieux comme il y en a tant avertit Cayetano de ce qui se passait. Or, un soir, et je le tiens de cet ami lui-même, le Cerro retentit d’une façon si lugubre, si étrange, que les deux amants tressaillirent d’horreur au cri d’agonie qui accompagna ce retentissement. C’était l’affidé, dont Cayetano écrasait la tête sur les pierres sonores. Cayetano rentra tranquillement chez lui: avant tout, son honneur devait être intact. Un mois après, il revint avec cette affreuse balafre que vous lui connaissez, mais l’amant de sa femme ne se retrouva plus. Quelques jours plus tard, le bruit se répandit qu’elle-même venait d’être trouvée égorgée parmi les décombres de sa maison. Cayetano fut mis en prison, et comparut devant le juge; mais, au lieu de chercher à s’excuser en révélant l’adultère dont ce meurtre était le châtiment, il soutint, au risque du _garrote_, qu’il n’avait aucun motif pour tuer sa femme, et avoua seulement qu’il se trouvait prodigieusement agacé dans ce moment-là. Le juge trouva l’affaire très-mauvaise, comme vous le pensez.

--Pour Cayetano? cela se conçoit aisément.

--Non, pour lui-même, reprit l’Anglais. Vous connaissez l’impunité dont jouissent les pauvres dans ce pays. Cayetano n’était pas riche, et, qu’il fût condamné ou acquitté, on ne pouvait espérer de lui aucune rançon. Aussi le juge fut-il très-brutal à son égard; il lui dit d’un ton furieux qu’il ne fallait rien moins qu’une semblable excuse pour le faire absoudre, et le renvoya, mais non sans l’avertir qu’elle ne serait plus admise une seconde fois. Depuis ce temps, ceux qui ont ouï parler de ce meurtre et des motifs qui ont armé l’assassin éprouvent un certain malaise quand ils le voient agacé, ce qui lui arrive quand il pense à la femme qui l’a trahi; or j’ai de bonnes raisons de croire qu’il y pense souvent. Quant au retentissement du Cerro, il est toujours regardé par lui comme un lugubre souvenir ou comme une offense impardonnable. Pour effacer toutes les traces du passé, Cayetano n’a pas craint de brûler sa cabane de ses propres mains.

--Et son officieux ami? demandai-je.

--Je ne sais, répliqua l’Anglais en souriant, si la conduite ferme du juge à l’égard de Cayetano l’intimida, ou s’il se réserve plus tard une occasion de régler son compte avec lui; le fait est qu’il vit encore, et cependant Cayetano, tel que je le connais, Cayetano rongé par le secret fatal qu’il croit avoir noyé dans le sang, Cayetano laissant vivre un homme qui partage ce secret avec lui, est pour moi une énigme inexplicable.

Le narrateur se tut, et je reportai mes regards sur la mer pour observer curieusement, et comme si je l’eusse vu pour la première fois, le héros de cette sanglante tragédie. Je l’aperçus presque à nos pieds faisant voler sur la mer houleuse la frêle embarcation qu’il maniait avec une vigueur et une adresse sans égales. Éclairé par le soleil qui allait se plonger sous la ligne d’horizon, et qui répandait sur l’eau une brume vermeille, il apparaissait comme dans une vapeur de sang. Tout à coup mon compagnon poussa une exclamation et fit entendre un sifflement si aigu, qu’il me fit tressaillir malgré moi. Formant alors de ses deux mains un porte-voix, tandis qu’à ce signal Cayetano se retournait, il lui cria dans le plus pur dialecte castillan, mais avec un accent qui sentait son andalou d’une lieue, de doubler l’île du Tiburon par la pointe nord, attendu que par celle du sud un canot suspect arrivait. Je ne pus m’empêcher d’admirer les progrès subits de l’Anglais dans la langue espagnole. C’était pour moi un nouveau mystère, et je croyais avoir mal entendu. Au signal de l’Anglais, Cayetano répondit par un sifflement semblable, et s’arrêta un instant pour reconnaître le danger.

Du même point de l’île que Cayetano cherchait à doubler, une embarcation montée par cinq hommes, dont quatre aux avirons et un à la barre, s’avançait rapidement vers lui. Au pavillon tricolore, vert, blanc et rouge, il était aisé de reconnaître les couleurs nationales de la douane, qui occupait, assez loin de là, un poste isolé. Comme l’avait craint l’Anglais, une dénonciation seulement pouvait avoir donné l’éveil. Au moment où la houle souleva la pirogue de Cayetano, il put apercevoir l’embarcation suspecte. Faisant alors un geste de dédain, il brandit au-dessus de sa tête le harpon qu’il ramassa à ses pieds, puis, se courbant sur ses avirons, il imprima à la pirogue une telle impulsion, qu’elle glissa sur les flots avec la rapidité du poisson volant quand il en effleure la surface. Cayetano avait pris une direction opposée à celle qu’il suivait auparavant. Quant à la barque de la douane, malgré les efforts redoublés de ses rameurs, loin de gagner sur la sienne, elle avait peine à maintenir sa distance; cette vue rasséréna le front assombri de l’Anglais. Cependant sa sécurité ne fut complète que quand il aperçut une troisième embarcation qui, débouchant tout à coup derrière l’île du Tiburon, suivait la même direction que celle de la douane. C’était une espèce de baleinière longue, noire, effilée, que quatre rameurs faisaient voler sur la mer.

--Ah! ce sont mes fidèles, s’écria l’Anglais en se frottant les mains; ils ont vu mes signaux, et mes lingots sont en sûreté.

Je profitai de sa joie pour lui demander quel miracle l’avait si subitement doué du don de la langue espagnole.

--Écoutez, me dit-il, je me suis trahi; mais je pense qu’avec vous mon étourderie sera sans inconvénient. J’exerce un métier dangereux, ajouta-t-il, non pas en faisant la contrebande, mais en ce que cette contrebande me permet de livrer les marchandises à plus bas prix que mes confrères, qui, par jalousie, m’auraient déjà fait assassiner, s’ils pouvaient se douter que je suis Espagnol. La qualité d’étranger, d’Anglais, est ma sauvegarde. Je suis propriétaire de compte à demi avec don Urbano de la goëlette qui est près d’ici, et grâce à la ruse que j’emploie, et que le sénateur confirme à qui veut l’entendre, l’ex-toréador, l’ex-_primer espada_ du cirque de taureaux de Séville, que vous voyez en ma personne, est en bonne voie de fortune et de prospérité.

Sur ces côtes lointaines, les douaniers mexicains professent le plus profond respect pour les contrebandiers à main armée. A l’aspect du nouveau renfort qui arrivait à Cayetano, ils crurent avoir donné au fisc une preuve de dévouement suffisante, et virèrent de bord avec un flegme admirable. En présence de cette manœuvre imprévue, la manœuvre de Cayetano devenait inexplicable. Il continuait à se diriger vers un endroit que le courage le plus désespéré, la témérité la plus folle ne pouvait espérer de franchir. C’était un point de l’île du Tiburon qu’on apercevait encore aux feux du soleil couchant, qui dardait de longs rayons rouges à travers des récifs aigus et serrés comme les dents d’une scie. De minute en minute, ces rayons s’éteignaient quand les brisants disparaissaient sous des tourbillons furieux, qui montaient en gerbes bouillonnantes ou retombaient en cascades écumeuses. Un phoque seul aurait pu franchir ce redoutable écueil. C’était dans cette direction que s’avançait Cayetano avec une rapidité qui me donnait le vertige, et sans nécessité, puisque les ennemis avaient battu en retraite. Rien n’égalait l’angoisse du pauvre Espagnol. Une minute de plus, et sa fortune s’engloutissait.

--Oh! s’écria-t-il en se tordant les mains, fou que je suis! j’aurais dû prévoir ce résultat, je devais m’y attendre; cet homme est implacable!

--Mais quel intérêt peut-il avoir à exécuter cette étrange manœuvre? demandai-je étonné.

--Quelles raisons! s’écria l’Andalou; l’homme qui accompagne ce malheureux est son ami!

En disant ces mots, il se laissa tomber sur l’herbe. Je saisis la longue-vue qui s’échappa de sa main. Fasciné par ce spectacle effrayant, je ne pouvais en détourner les yeux. A quelque distance encore des récifs, au milieu de la brume enflammée du couchant, la barque de Cayetano bondissait de vague en vague comme un daim qui prend son élan pour franchir un abîme. Des deux malheureux qui la montaient, l’un se leva droit, pâle, puis sembla s’agenouiller et prier; l’autre, c’était Cayetano, fit un geste menaçant, et à ce geste l’homme s’affaissa sur lui-même, suppliant encore et levant les mains vers le ciel. Un voile d’écume me déroba un moment la suite de la scène; mais il me sembla qu’un cri de suprême angoisse se mêlait à l’effrayant concert des flots hurlant contre les écueils. Tout cela fut rapide comme la pensée. La barque, soulevée par une lame, parut jaillir hors de l’eau, se dressa perpendiculairement, fit un bond de l’avant, oscilla un instant, balancée entre deux rocs pointus comme des poignards; je vis Cayetano étendre le bras, un corps fut lancé par-dessus les récifs, puis tout disparut. Quelques instants après, au milieu de tourbillons d’écume que le soleil couchant ne colorait plus de sa pourpre sanglante, les débris d’une barque tournoyaient follement comme des brins de paille sur le passage d’une trombe, et parmi ces débris on ne distinguait aucune forme humaine.

Sous les tropiques, la nuit tombe sans crépuscule; l’obscurité avait remplacé le jour; le chenal étincelait de lueurs phosphoriques, le ciel d’étoiles sans nombre, et ni l’Espagnol ni moi n’avions fait un pas. Cependant chez celui-ci la fureur avait succédé à l’accablement, le négociant avait disparu pour faire place au toréador, et il proférait contre Cayetano, s’il en réchappait, les plus terribles menaces. Tout à coup je crus entendre du bruit; des pierres semblaient se détacher sous les pas de quelqu’un qui gravissait la falaise, puis une tête se montra près de nous, et à l’eau qui ruisselait des cheveux, je reconnus Cayetano; il sifflait encore la marche de Riégo, comme une demi-heure auparavant.

J’entendis dans les mains de l’Espagnol, qui se dressa d’un bond, le craquement d’un couteau catalan qu’il armait.

--Chut! lui dis-je, laissez-le d’abord s’expliquer.

--Tranquillisez-vous! s’écria Cayetano en prenant pied, votre or est en sûreté.

--Où, grand Dieu! s’écria l’ex-toréador dans l’extase de sa joie.

--C’est Pépé, à qui je l’ai confié, qui en prend soin!

--Mais dans quel endroit? s’écria de nouveau l’Espagnol.

--Eh! _caramba!_ au fond de l’eau!

L’Espagnol poussa une espèce de rugissement. Cayetano continua sans paraître remarquer la fureur de l’ancien toréador, qui lui reprochait d’avoir agi de cette façon sans nécessité aucune.

--Je l’ai cru nécessaire, vous dis-je, entendez-vous? et puis j’ai déjà franchi plus d’une fois les brisants qui entourent la Pointe des Ames. Si cette fois la barque s’est mise en pièces, c’est la faute de Pépé, bien qu’en tombant il ait aussi franchi la pointe fatale. Faites le tour des brisants, et, à l’endroit où l’eau est tranquille, vous apercevrez la marque que j’ai mise pour retrouver le corps de ce cher ami.

--Ainsi, dit l’Espagnol, mes lingots sont en sûreté?

--Vous ai-je jamais trompé? reprit Cayetano d’un air de dignité blessée. Seulement faites diligence; vos rameurs vous attendent en bas, et il n’y a pas de temps à perdre, si vous ne voulez pas que les requins empêchent ce pauvre Pépé de vous rendre un dernier service. Quant à moi, j’ai fait ce que j’ai dû, et je remonte à cheval pour rentrer chez moi. Bonne nuit, seigneurs cavaliers, à bientôt. Ah! j’oubliais une chose importante: dans le bain que je viens de prendre, tous mes cigares se sont mouillés, et je meurs d’envie de fumer.

Cayetano, déjà à cheval, tendit la main à l’Espagnol, et se remit à siffler son air favori, mais avec une apparence de sombre préoccupation qui démentait son insouciance affectée. Bientôt il s’éloigna en faisant jaillir de son briquet des étincelles qui brillaient comme des éclairs lointains.

Nous nous hâtâmes de descendre sur la grève, où l’Espagnol trouva ses affidés réunis. On monta en canot. Comme l’avait dit le pêcheur, derrière ces brisants sur lesquels sa barque s’était écrasée, la mer était noire et calme. Nous cherchâmes quelque temps sans trouver la marque indiquée, et l’Espagnol croyait déjà avoir été joué par le contrebandier. Cependant les lames qui venaient fouetter le côté opposé des récifs retombaient du nôtre en cascades de feu; à la lueur phosphorescente qu’elles répandaient, un homme aperçut un objet noir qui flottait. C’était la plaque de liége que j’avais remarquée entre les mains de Cayetano. A cet indice, tout fut révélé; l’Espagnol poussa un cri de joie, les lingots étaient là. En suivant la direction de la ficelle qui retenait le liége, les gaffes pointues parurent s’enfoncer dans la vase; bientôt on rencontra une résistance invincible, et, après mille efforts, les quatre matelots amenèrent, à l’aide de cordes, à la surface, le cadavre de Pépé. La cordelette qui retenait la plaque flottante était attachée au manche d’un harpon, et la pointe de ce harpon traversait le corps revêtu du fatal gilet. L’Espagnol palpa avidement l’étrange et funèbre bouée; rien ne manquait. Après avoir été dépouillé de son précieux dépôt, le cadavre, abandonné avec une froide indifférence par ces hommes sans pitié, retomba lourdement en faisant jaillir une écume brillante sur la surface noire de la mer. Des raies de feu qui convergèrent subitement sous l’eau transparente vers l’endroit où avait disparu le corps indiquaient que les requins allaient en faire leur curée de la nuit.

--Cayetano vient d’accomplir sa dernière vengeance en honnête homme, dit l’Espagnol en comptant ses sachets de peau, et qui plus est en homme habile; je lui dois réparation d’honneur, et veux être pendu si le juge criminel peut le convaincre d’avoir été agacé dans ce moment-là.

L’or et le lingot furent transportés dans la goëlette, puis nous remontâmes à cheval.

--Voulez-vous, me dit l’Espagnol, quand nous arrivâmes près de la cabane de Cayetano, lui demander l’hospitalité pour cette nuit?

--Non, répondis-je; je n’ai, jusqu’à présent, été _primer espada_ nulle part, j’ai par conséquent les nerfs plus délicats que les vôtres, et cet homme qui dans l’espace d’un an a versé quatre fois le sang humain, me fait horreur.

--Comme vous voudrez, dit mon compagnon.

La campagne était silencieuse tout à l’entour de la hutte. Les hôtes du lac dormaient au fond de la vase, les roseaux seuls mêlaient leurs soupirs aux bruissements du feuillage. Le galop de nos chevaux retentissait au loin. En passant à quelque distance de la cabane, je vis Cayetano se mettre sur la porte, attiré par le bruit. Il nous reconnut et s’écria:

--Eh bien! seigneur Anglais, vous manque-t-il quelque chose?

--Non, répondit l’Espagnol, et je vous attends pour régler nos comptes.

--Ah! reprit Cayetano, vous me devez au moins un cierge pascal; votre or l’a échappé belle. Bonne nuit, et rappelez-vous que la contrebande, comme la guerre, a de cruelles nécessités.

Je n’oublierai jamais l’accent railleur de cette voix au milieu des ténèbres. Il y avait dans la froide ironie du meurtrier quelque chose de plus terrible encore que dans les éclats de sa colère. Je piquai des deux, et j’eus bientôt perdu de vue cette cabane que j’avais trouvée le matin si riante et si pittoresque, et qui m’apparaissait maintenant, dans l’ombre et le silence, redoutable et sinistre comme un lieu maudit.

IV

LES GAMBUSINOS

Quand on quitte les côtes de l’océan Pacifique pour s’avancer vers le nord du Mexique, dans la direction des vastes solitudes qui séparent cette république des États-Unis, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’on entre dans un monde nouveau, non moins original que celui dont j’ai déjà cherché à décrire quelques aspects. Le désert a son influence comme l’Océan, et les types que cette influence développe ne le cèdent ni en énergie ni en grandeur sauvage à ceux que la mer forme à son âpre école. Les forêts épaisses, les immenses savanes, les montagnes du sommet desquelles les eaux charrient l’or jusqu’au fond des vallées, servent d’asile à une population nomade au milieu de laquelle se détachent trois groupes bien distincts. Les chasseurs, les éleveurs de bétail (_vaqueros_), les chercheurs d’or (_gambusinos_), représentent trois industries importantes au Mexique, le commerce des pelleteries, celui des cuirs et du bétail, et la production des métaux précieux.

Les _gambusinos_ surtout méritent une place à part dans cette famille d’aventuriers. On comprend sous cette dénomination, dans l’État de Sonora, une classe de mineurs vagabonds, métallurgistes pratiques, qui semblent doués d’un instinct merveilleux pour découvrir les mines d’or, plus nombreuses en Sonora qu’en aucune autre province du Mexique. Dénués des fonds nécessaires pour entreprendre les travaux souterrains qu’exigent les mines, ils sont forcés de se contenter d’exploiter à ciel ouvert les affleurements de celles que le hasard ou leur tact sans égal leur fait rencontrer. Quelques indices généraux les guident, il est vrai, dans leurs recherches. La gangue ou matrice du minerai est presque toujours composée de roches de quartz. Les roches de cette espèce forment quelquefois, sur un espace d’une lieue et plus, des crêtes ou saillies qu’on appelle _crestones_. Ces _crestones_, brûlés par le soleil et entièrement dépourvus de végétation, sont aisément reconnaissables. Le gambusino ne voyage jamais sans être armé de sa _barreta_, espèce de pique en fer dont la pointe est trempée, et quand il a découvert un _creston_, il soumet à l’action d’un feu violent les pierres qu’il en a détachées à l’aide de son instrument; puis, selon la richesse du minerai qu’il a reconnu, il l’exploite ou l’abandonne. Parfois aussi un coup de pique détache un morceau où étincellent aux rayons du soleil des paillettes ou des veines d’or. Seul, loin de toute habitation, sans prendre le temps de faire les dénonciations légales, le _gambusino_ exploite alors les éclats qui volent sous sa pique, jusqu’au moment où, le filon s’enfonçant dans les entrailles de la terre, le travail à ciel ouvert devient impossible. Alors il vend sa mine à celui qui peut l’acheter, et s’éloigne philosophiquement à la recherche de quelque autre gîte métallifère.