Part 18
Je trouvai dans la hutte du péon le dénûment que je m’attendais à y rencontrer. Quelques vases de terre cuite, deux ou trois têtes de bœuf desséchées qui servaient de siéges, composaient tout l’ameublement. Deux enfants nus, le ventre ballonné, les jambes grêles, les cheveux pendants, allaient et venaient autour d’une femme dont la figure pâle et amaigrie indiquait le dernier terme d’une maladie de langueur. Étendue plutôt qu’assise sous un hangar qui s’élevait sur la cour intérieure, cette femme balançait d’une main affaiblie, à l’aide d’une ficelle d’aloès, un petit hamac suspendu aux piliers du hangar, et dans lequel un jeune enfant dormait au soleil: c’était un triste tableau. Je cherchai à rassurer le père en lui conseillant de substituer au piment et au fruit des cactus, dont toute la famille se nourrissait, un système d’alimentation mieux approprié à la débile santé de sa femme; mais je ne me dissimulais pas que, pour ces malheureux privés de tout, ma recette était impraticable. Le père m’écoutait cependant en se frottant les mains et en donnant tous les signes d’un contentement que je n’osais regarder comme l’effet de mes exhortations. Aux questions que je lui adressai sur cette joie subite et singulière, il répondit que la sainte Vierge venait de lui envoyer une idée, et que l’abondance ne tarderait pas à rentrer dans son logis. En parlant ainsi, il caressait de l’œil une vieille carabine toute rouillée qui se trouvait dans un coin de la cabane. C’est en vain que je l’interrogeai sur l’usage qu’il comptait en faire; le péon ne voulut pas s’expliquer, et se contenta de me répéter que c’était une triomphante, une glorieuse idée. Je le quittai donc sans avoir pu lui arracher son secret, mais rassuré par la pensée que cette carabine rongée par la rouille ne pouvait être que fort inoffensive, excepté pour celui qui s’en servirait.
Deux jours après, j’entrai le matin chez le propriétaire de l’hacienda; je le trouvai pourpre de colère, et tançant rudement un pauvre diable qui, une carabine sous le bras, la tête baissée, tournait gauchement son chapeau entre ses mains. Je reconnus le péon.
--Ah! seigneur don Ramon, demandai-je à l’_hacendero_, quelle funeste nouvelle venez-vous d’apprendre?
--Ce que je viens d’apprendre! s’écria don Ramon, c’est que mes gens (Dieu me pardonne!) s’entendent avec les jaguars au détriment de mes bestiaux. Encore un poulain que je viens de perdre par la maladresse de celui-ci.
Puis il continua avec une véhémence toujours croissante:
--Vous savez que depuis quelque temps ces damnés jaguars font chaque soir de nouveaux ravages dans mes troupeaux. Or, hier matin, ce drôle m’aborde pour me faire part d’une idée que la sainte Vierge, disait-il, lui avait envoyée dans mon intérêt.
--Je le croyais, interrompit humblement l’accusé.
--Il s’agissait, continua don Ramon, de se mettre à l’affût du jaguar dans un endroit qu’il me désigna, et de l’y attirer au moyen d’un poulain qui servirait d’appât. Il avait l’air si sûr de son fait, si certain de gagner les 10 piastres (50 francs) de prime, que j’eus la sottise de lui confier un jeune poulain de six mois. Voyons, drôle! parle! Qu’as-tu fait de ce pauvre animal? Comment cela s’est-il passé?
--Eh bien! seigneur maître, dit timidement le péon, voilà donc que j’étais embusqué depuis deux heures derrière un fourré; le poulain était attaché à dix pas devant moi, regimbant, criant pour aller rejoindre sa mère, lorsque tout à coup j’aperçois dans l’obscurité deux yeux qui flamboyaient comme des cigarettes allumées. Je visai dans cette direction, je recommandai mon âme à Dieu, et je fis feu en détournant la tête.
--Et, au lieu du tigre, tu tuas le poulain! s’écria le propriétaire exaspéré.
--Oh! seigneur maître, interrompit énergiquement le tireur blessé dans son amour-propre, je n’ai fait que l’estropier!
--Tué ou estropié, n’est-ce pas la même chose? hurla l’hacendero. Eh bien! va-t’en au diable! ou plutôt, va te faire mettre huit heures au _cepo_.
--C’était cependant une heureuse idée, dit tristement le pauvre péon, qui voyait s’évanouir l’abondance qu’il avait rêvée pour sa famille affamée; puis il sortit la tête basse, l’air résigné, quoique deux larmes sillonnassent ses joues amaigries. C’était donc les mains vides qu’il devait rentrer dans sa cabane, c’était un supplice de huit heures qu’il avait gagné en exposant sa vie, sauvée par un miraculeux hasard. Je connaissais la profonde misère de ce malheureux, j’avais partagé son espoir, bien qu’il m’eût fait un mystère de ses projets. Un dénoûment si triste m’émut profondément.
--Ah! si Bermudes était ici, s’écria don Ramon, je n’aurais pas à gémir sur tant de pertes réitérées. Que Dieu et Monseigneur saint Joseph permettent que Bermudes revienne bientôt!
Ce Bermudes, surnommé _el Matasiete_[43], était ce même chasseur que j’avais rencontré en compagnie d’un _coureur des bois_ canadien lors de mon excursion au _placer_ de Bacuache, et qui m’avait donné, on s’en souvient peut-être, rendez-vous à la Noria[44].
[43] Littéralement tue-sept.
[44] Voyez page 175.
Les ferventes prières du propriétaire durent certainement monter jusqu’au ciel, car, au moment même où il les prononçait, un homme entra dans la salle où nous étions, et dans cet homme, que la Providence semblait ramener à la ferme, je reconnus Bermudes-el-Matasiete. Un mouchoir à carreaux, tout maculé de larges taches de sang desséché, était son unique coiffure. Les boutons de métal et les galons d’argent qui, bien que ternis rehaussaient encore quelque peu sa veste et ses pantalons de cuir, avaient disparu jusqu’au dernier. Des lambeaux de chemise s’échappaient par les déchirures de la veste en mèches effilées, et les doigts des pieds sortaient de ses chaussures usées par la marche. Quant à sa figure, elle gardait encore l’expression d’intrépidité chevaleresque qui déjà m’avait frappé. Le soleil avait seulement ajouté une teinte plus foncée encore au hâle de ses joues.
--Est-ce bien toi, Matasiete? s’écria don Ramon en s’avançant vers lui comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une illusion.
--_Matasiete_! Vous pouvez bien dire _Mataquince_ (tue-quinze), s’écria le chasseur en se redressant d’un air théâtral: oui, c’est bien moi, quoique vous ayez peut-être cru ne plus me revoir.
--J’avoue, lui dis-je, que je commençais à craindre que vous ne revinssiez pas.
Lorsque, quinze jours auparavant, j’avais rencontré dans les bois le chasseur mexicain et son compagnon d’armes le Canadien, la mâle physionomie, les allures résolues de ces deux aventuriers avaient produit sur moi une vive impression. Notre rencontre n’avait dû être pour eux qu’un incident ordinaire dans la vie des bois, un fait insignifiant depuis longtemps oublié. Je rappelai donc à Bermudes la soirée qu’il avait passée à mon bivouac, dans les bois de Fronteras, après avoir retrouvé les traces d’un parti d’Indiens qui avaient donné l’alarme aux habitants de ce village. Je lui rappelai comment, dépouillé pat les brigands du fruit d’une périlleuse campagne, privé de son cheval, dont ils ne lui avaient laissé que la selle, il avait fait vœu devant moi de les poursuivre jusqu’au fond de leurs déserts, de porter sur sa tête la selle de son cheval jusqu’à ce qu’il l’eût mise sur le dos de l’un d’eux, de les attaquer et de les tuer partout où il les rencontrerait, de vendre leurs enfants comme esclaves, et de consacrer le produit de la vente aux âmes du purgatoire (_animas benditas_). Bermudes avait, on le voit, avec ces saintes âmes un compte assez délicat à régler. Sa réponse m’indiqua cependant qu’il regardait cette affaire d’honneur comme conclue; elle me prouva aussi qu’il se souvenait parfaitement de notre rencontre, car ces coureurs des bois n’oublient jamais l’homme qu’ils n’ont même fait qu’entrevoir: ils en remontreraient sur ce point aux physionomistes les plus exercés. Toutefois je dus renoncer pour le moment à entendre le récit de l’aventureuse campagne de Matasiete. Je m’étais aperçu que le chasseur désirait entretenir don Ramon en particulier, et j’ajournai toute nouvelle question à un moment plus opportun.
En quittant Matasiete, je me dirigeai instinctivement vers l’endroit où j’avais vu les _cepos_ et les autres instruments de supplice usités dans l’hacienda: c’était l’heure où le péon devait subir la peine encourue par sa maladresse. On sait que le _cepo_ ou cep est formé de deux traverses de bois qui se superposent l’une à l’autre. Une demi-lune ou échancrure semi-circulaire, pratiquée dans chacune de ces traverses, sert à enfermer les jambes ou le cou du patient. Ces traverses de bois sont exhaussées de façon à ce que les jambes soient plus élevées que la tête, qui s’appuie sur la nuque dans une position d’abord peu gênante, et au bout de quelques heures insupportable. Une demi-douzaine de _cepos_ ainsi disposés s’élevaient dans une petite cour, dominés par un pilori ou _picota_ qui ne servait que dans les occasions solennelles.
La mésaventure du péon m’avait vivement touché, et je m’étais promis de lui porter quelque secours; mais la Providence, qui se sert des moyens les plus ordinaires pour venir en aide aux nécessiteux, m’avait déjà devancé, et indemnisé mon protégé plus largement que je ne comptais le faire moi-même. Sur un des cepos, un homme seul était étendu, le corps et la figure exposés aux rayons d’un soleil dévorant, tantôt s’exhaussant sur les coudes, tantôt se faisant de ses mains un abri contre la clarté qui l’aveuglait. Ma surprise fut extrême quand, à la place du péon, je reconnus mon ami Martingale.
--Par quelle singulière aventure, lui demandai-je, vous trouvez-vous dans cette position critique?
--Hélas! seigneur cavalier, c’est par suite de mon bon cœur et de ma mauvaise étoile, et aussi par la protection de mon ami Benito, le nouveau majordome; mais, puisque le hasard vous rend témoin de mon infortune, mon honneur exige que vous en sachiez le motif.
J’écoutai la justification de Martingale.
--Ce motif est des plus honorables, reprit-il. Quand j’appris qu’un de mes compères[45] avait à passer huit heures au cepo, je pensai qu’il ne serait peut-être pas fâché de se distraire, et je vins ici avec quelques piastres et un jeu de cartes en poche. Mon compère n’avait malheureusement pour capital disponible que ses huit heures de cepo; le connaissant d’habitude pour fort solvable, je lui proposai de jouer d’abord deux réaux contre sa parole. Il accepta. Je jouai avec si peu de chance, que, malgré la martingale infaillible dont j’ai le secret, je perdis les deux réaux, puis successivement tout mon argent. Alors mon compère me proposa, pour m’acquitter, de jouer ses huit heures de cepo, si bien que je ne rattrapai rien de mon argent et que je ne gagnai que les sept heures qui lui restaient à faire, car notre partie avait duré une bonne heure. Cependant il fallait faire agréer le changement en question au majordome, qui, vous le savez, est fort de mes amis; mon honneur me faisait un devoir de solliciter cette faveur, d’autant plus...
[45] Compère, _compadre_, n’a ici d’autre sens que celui de _confrère_ ou _compagnon_.
--D’autant plus, interrompis-je, que vous espériez qu’il vous la refuserait.
--Lui, me la refuser! protesta Martingale offensé. Benito me l’accorda, au contraire, avec une courtoisie, un empressement dont je lui sais très-bon gré... mais qu’il me payera.
Je calmai l’irritation de Martingale en lui donnant la piastre que je destinais au péon. Au moment où le joueur repentant me promettait solennellement de garder cette piastre pour les grandes occasions, je fus rejoint par Bermudes.
--Vous me pardonnerez, me dit-il, si tantôt je n’ai répondu que d’une manière évasive à vos questions; mais j’avais à m’occuper avec le seigneur don Ramon de la réalisation de certaines marchandises très-précieuses pour moi, car, pour m’en rendre possesseur, j’ai joué ma vie.
--C’est la seule chose que je n’aie pas encore mise sur une carte, interrompit Martingale; ce devait être une belle partie.
--Comme vous n’en jouerez probablement jamais, mon brave, reprit Bermudes. Quant aux détails de cette partie, continua-t-il en se tournant vers moi, je venais vous dire, seigneur cavalier, que, s’il vous plaisait de les apprendre, vous me trouverez ce soir, à l’heure de l’_oracion_[46], tout disposé à vous les communiquer: je serai à l’_Ojo de Agua_, où mes occupations m’appellent.
[46] Angélus.
Le soir venu, je me dirigeai vers l’endroit qu’on appelait Ojo de Agua. C’était une petite source à un quart de lieue de l’hacienda, dans une situation des plus pittoresques. Au pied d’un talus assez bas qui bornait un amphithéâtre de petites collines, la source remplissait un bassin circulaire à la surface duquel des plantes aquatiques étendaient leurs larges feuilles lustrées. Un cèdre s’élevait sur le talus, et ses branches inférieures venaient tremper jusque dans l’eau les mousses parasites dont elles étaient chargées. Des acajous aux troncs noueux, des sumacs, des _palos mulatos_ à la peau exfoliée, s’étageaient en groupes serrés au-dessus du cèdre. Du côté opposé, une clairière d’une trentaine de pas de diamètre, s’étendant jusqu’à d’épais fourrés de frênes, de palétuviers, formait comme un carrefour percé de sombres arcades. Tel était l’endroit où m’attendait le chasseur mexicain. Je le trouvai nonchalamment étendu sur la mousse, et, goûtant la fraîcheur de l’ombre à l’entrée d’une des avenues obscures qui s’ouvraient sur la clairière. Sa carabine à canon bleu était à côté de lui. Je félicitai Bermudes d’avoir choisi pour notre rendez-vous un site dont la beauté sauvage devait en quelque sorte prêter un nouveau charme au récit de ses aventures.
--Je suis charmé, me dit-il avec un sourire dont je ne compris pas d’abord toute l’ironie, que l’endroit soit de votre goût; mais vous verrez d’ici à peu de temps qu’il est encore mieux choisi que vous ne pensez.
Je n’avais pas oublié le chasseur canadien, et je m’informai de ce qu’il était devenu.
--Vous le verrez tout à l’heure, dit Bermudes; il est occupé à terminer quelques dispositions relatives à notre réunion de ce soir.
Le soleil couchant illuminait les profondeurs de la forêt quand le _coureur des bois_ vint nous rejoindre. Le géant canadien tenait d’une main sa carabine, de l’autre il traînait en laisse un petit poulain qui boitait pitoyablement et regimbait de toutes ses forces.
--Eh bien! Dupont (ce ne fut pas sans peine que je reconnus ce nom français singulièrement défiguré par la prononciation mexicaine), a-t-on disposé les feux autour de la Noria? demanda Bermudes.
Le Canadien répondit affirmativement, et, après avoir attaché le poulain par une longue et forte corde au tronc du cèdre qui s’inclinait sur la source, il vint s’étendre sur la mousse, près de nous. Quant à moi, je commençais à ne plus rien comprendre à ce poulain et à ces feux allumés contre l’usage autour de la Noria. Je voulus connaître l’objet de ces préparatifs: Matasiete me répondit que c’était pour écarter les bêtes féroces. J’insistai pour avoir une réponse plus précise; le chasseur se mit à rire.
--Eh quoi! n’avez-vous pas deviné? me dit-il.
--Non.
--Eh! _caramba!_ vous êtes avec nous à l’affût du tigre qui donne le cauchemar à l’honoré seigneur don Ramon!
--A l’affût d’un tigre! m’écriai-je; vous voulez rire à mes dépens?
--Non certes, et je vais vous prouver que tout cela est très-sérieux.
En disant ces mots, Matasiete se leva, et, m’invitant à l’accompagner, il me conduisit sur le bord du bassin de la source. A la lueur du crépuscule, je remarquai alors sur le terrain humide de formidables empreintes.
--Ces empreintes sont d’avant-hier, dit le chasseur, j’en suis certain. Il y a donc vingt-quatre heures que le jaguar n’a bu. Or, comme à vingt lieues de distance il n’y a de l’eau qu’à la Noria et à cette source, le tigre, effrayé d’un côté par les feux de la Noria, attiré de l’autre par la soif et odeur du poulain, viendra infailliblement ici ce soir.
Ce raisonnement me parut d’une logique inattaquable. Il n’y avait plus à en douter, je me trouvais, sans aucune espèce d’arme, transformé tout d’un coup en chasseur de tigres. Je revins m’asseoir sur la mousse. Un moment je me demandai si quelque nécessité impérieuse ne réclamait pas ma présence immédiate à l’hacienda; puis l’amour-propre prit le dessus, et je demeurai, bien qu’il me parût assez bizarre de chasser ainsi le tigre en amateur, sans armes et les bras croisés.
Quant aux deux associés, ils s’établirent commodément sous les arches d’un palétuvier, comme s’ils se fussent exclusivement reposés sur moi du soin de leur sûreté. Le Canadien étendit mollement ses membres robustes sur le gazon, et je ne pus m’empêcher de contempler avec admiration, dans son insouciance héroïque, ce dernier débris d’une race d’aventuriers qui s’éteint.
--Asseyez-vous près de moi, me dit Bermudes, et je vais vous raconter ce qui nous est arrivé depuis le soir où vous nous avez donné l’hospitalité à votre bivouac. Nous avons du temps devant nous, car les bêtes féroces ne s’éveillent que quand l’homme dort; les ténèbres doublent leur force et leur fureur. Il est à peine sept heures, et je ne pense pas que nous recevions avant onze heures la visite du jaguar que nous guettons.
J’avais donc quatre heures à passer dans une attente qui, bien qu’assez pénible, n’étouffait pas tout à fait la curiosité presque affectueuse qu’avaient éveillée en moi le chasseur mexicain et son compagnon d’aventures. Le récit de Bermudes devait m’offrir un épisode attachant de la lutte des habitants des frontières avec les hordes indiennes, lutte incessante dans laquelle, agresseurs et attaqués tour à tour, ils préparent sans s’en douter le triomphe futur de la civilisation. C’en serait fait bientôt de ces populations qui naissent sur les confins du désert, si, de temps à autre, la Providence ne suscitait dans leur sein de ces redoutables _frères de la carabine et du couteau_ qui vont porter jusque sous la hutte du sauvage la terreur du nom des blancs. C’étaient deux aventuriers de cette espèce que le hasard avait amenés deux fois sur ma route. Le vœu de Matasiete avait-il été accompli? Par quel prodige de ruse et d’audace avait-il pu l’être? Le récit de Bermudes allait me l’apprendre, et en d’étranges circonstances: par une plaisanterie toute naturelle à ses yeux, le rude chasseur avait ajouté, comme un encadrement pittoresque, la réalité d’un danger présent au souvenir de ses dangers passés. Je n’étais venu que pour écouter, et, d’un moment à l’autre, le récit pouvait faire place à l’action.
--Après que nous eûmes pris congé de vous, dit le chasseur, nous passâmes deux jours à reconnaître les traces des Apaches, qu’il nous fut très-aisé de suivre en dépit de mille détours; je retrouvai même parmi les vestiges nombreux qui facilitaient notre exploration les empreintes des pas de mon cheval. Une inspection plus attentive de ces empreintes m’apprit que le pauvre animal trébuchait sous un fardeau probablement au-dessus de ses forces. Ma fureur s’accrut encore à cette pensée. Bientôt des empreintes nombreuses de chevaux et de mules se confondirent avec celles de mon propre cheval, d’où nous conclûmes que de nouvelles déprédations venaient d’être commises; puis, arrivés au bord d’un des bras du Rio San-Pedro, nous perdîmes subitement toute trace des fuyards. C’était le troisième jour de marche depuis notre rencontre. Nous eûmes beau passer et repasser plusieurs fois la rivière et chercher partout; les galets qui en couvraient les bords à une grande distance n’avaient conservé nul vestige des Indiens. Nous nous trouvions dépistés pour la seconde fois. Le soir nous surprit déjà bien loin de la rivière et accablés de fatigue. C’était au tour du Canadien de faire sentinelle, et je dormais profondément, quand mon compagnon m’éveilla.
--Qu’est-ce? lui demandai-je. Avez-vous découvert enfin la bonne voie?
--Voyez, me dit-il, fidèle à son habitude de parler dans les bois le moins qu’il peut. Je me frottai les yeux, et j’aperçus derrière nous des lueurs qui rougissaient l’horizon.
--C’est une colline dont on brûle les herbes, lui dis-je.
--Vous dormez encore, reprit mon compagnon.
Je me frottai de nouveau les yeux; je vis alors que la lueur lointaine ne devait pas être produite par une nappe de flammes continue, mais bien par des feux assez rapprochés les uns des autres. La fumée n’était pas noire, comme celle des herbes vertes qui brûlent avec les herbes sèches; elle montait vers le ciel en colonnes déliées. Enfin ces foyers étaient enveloppés à leur base d’une ceinture de vapeurs qui serpentaient au loin dans la plaine. Ce brouillard indiquait le cours tortueux de la rivière, et les Indiens devaient avoir établi leur camp sur une des îles qu’elle embrasse dans ses replis: mon camarade avait raison.
--En marche, lui dis-je.
--En marche, reprit le Canadien, et nous revînmes sur nos pas. Nous avançâmes alors avec plus de prudence que nous n’avions fait jusque-là, car la campagne était ouverte, et nous avions à redouter que les Indiens n’eussent mis quelques-uns des leurs en vedette, bien que, se fiant sur leur nombre, ils ne semblassent guère prendre de précautions pour cacher leurs traces. Nous avions remarqué plus de vingt empreintes différentes, toujours à la file les unes des autres. Chaque Indien, comme vous le savez, s’applique à marcher, pour ainsi dire, dans les pas de celui qui le précède, et le nombre de nos ennemis pouvait bien être estimé à une trentaine à peu près. Heureusement nous pûmes, sans être découverts, gagner le bord de l’eau. Nous ne nous étions pas trompés dans nos conjectures. Sur un îlot entouré d’arbres, des feux étaient allumés de distance en distance, et nous pûmes distinguer les corps rouges de ces chiens affamés, qui reluisaient à la clarté du feu dans les intervalles des arbres. Autant que je pus le voir, tous portaient au poignet gauche le bracelet de cuir[47] qui sert à distinguer le guerrier indien de ces lâches corbeaux qu’on est exposé à rencontrer de temps en temps dans les déserts. J’avais donc affaire à des ennemis dignes de moi.
[47] Ce bracelet de cuir et une espèce de paumelle qui entoure la main gauche sont les signes distinctifs des Indiens guerriers. Le premier sert à amortir le coup de fouet de la corde de l’arc quand il se détend, la seconde empêche les pennes de la flèche de déchirer la peau de la main.
Ici Bermudes fit une pause, et nous pûmes entendre les ronflements du Canadien, que le récit des exploits du chasseur mexicain avait plongé dans un assoupissement profond. La nature apathique de l’homme du Nord m’offrit un contraste frappant avec celle de l’homme du Midi, nerveux, impressionnable, railleur, relevant d’une pointe gasconne un courage d’ailleurs à toute épreuve.