Chapter 2 of 24 · 3869 words · ~19 min read

Part 2

J’avais tellement hâte de me dérober à la chaleur étouffante de San-Blas et aux myriades de maringouins qui en rendent le séjour presque intolérable, que, pour n’y pas rester une heure de plus, je m’empressai de suivre le conseil du capitaine. J’allai donc m’installer sur la plage, dans une de ces charmantes huttes en bambous que j’avais déjà remarquées du haut de la ville; mais je ne tardai pas à m’apercevoir que, sur cette plage, de loin si séduisante, les maringouins étaient en plus grand nombre encore que sur la hauteur, et d’autant plus affamés qu’ils avaient moins de victimes à tourmenter. Enfin, au bout de trois jours de martyre, je reçus un matin l’avis de me tenir prêt à monter dans l’embarcation qui devait me prendre dans l’après-midi. A l’heure dite, une pirogue vint aborder à quelques pas de la hutte que j’habitais. Comme c’était une pirogue creusée dans un tronc d’arbre et à fond plat, le trajet de la plage au navire ne se fit pas sans quelque danger. La moindre lame, le moindre mouvement maladroit, peuvent faire chavirer ce frêle esquif, et de grands requins, qu’on voit à fleur d’eau suivre sournoisement le sillage, font assez deviner quelles seraient les suites d’un pareil accident. Nous arrivâmes heureusement à bord.

Des montagnes de ces beaux et savoureux oignons de San-Blas, d’une prodigieuse grosseur, des calebasses et des bananes, étaient entassés sur le pont de la goëlette. Cet amas de fruits et de légumes formait, avec ma malle, à peu près toute la cargaison. L’appareillage fut bientôt terminé. On arrima les oignons tant bien que mal dans les trois pirogues, on suspendit les régimes de bananes en longues franges au couronnement et aux lisses de bâbord et de tribord, puis le navire fut livré à la discrétion des vents et à la grâce de Dieu.

L’équipage n’était pas moins singulièrement composé que le chargement. Le capitaine catalan, don Ramon Pauquinot, avait sous ses ordres un matelot français, déserteur d’un navire baleinier, un Mexicain qui avait la prétention de servir de second, un Canaca ou Indien des îles Sandwich, un Chinois qui passait, avec une égale répugnance, de la cuisine à la manœuvre, et _vice versâ_, enfin deux Apaches[4] de quatorze à quinze ans, arrachés tout jeunes à leurs déserts, et faisant l’office de mousses. Le capitaine, quand il n’était pas aux prises avec ses matelots dont il finissait toujours par faire les volontés, se promenait, fumait, ou passait en revue ses oignons et ses calebasses. Le Français, avec l’arrogance de ses compatriotes en pays étranger, traitait de _Parisiens_ son capitaine et ses camarades; il s’était réservé le maniement de la barre, près de laquelle il restait assis sans façon, donnant la nuit au sommeil et le jour au _far niente_. Le Mexicain, affectant de se croire officier à bord, et voluptueusement couché dans une pirogue, raclait constamment une petite mandoline qui ne le quittait pas. Il était fort surpris quand don Ramon lui donnait des ordres, et regardait comme des actes de tyrannie intolérable ses prétentions à exercer une autorité dont pourtant le capitaine n’abusait guère. Le Chinois, sous le prétexte d’être à la fois à la cuisine et à la manœuvre, ne faisait ni manœuvre ni cuisine. Le Canaca se chargeait à sa place de faire cuire le riz et les bananes qui, avec de la _cecina_[5] revenue dans l’eau, composaient toute notre nourriture. En revanche, quand le capitaine donnait l’ordre d’amener ou de border une voile, le Chinois revendiquait avec aigreur les fonctions de cuisinier usurpées par le pauvre Indien. Ce dernier, le seul qui travaillât parmi les hommes de l’équipage, était, comme il arrive presque toujours, le moins payé. Quant aux deux jeunes Apaches, ils passaient leur temps, en vrais sauvages, à lutter d’adresse dans le maniement du couteau. On les voyait accroupis l’un devant l’autre à quelques pouces de distance, et avançant un de leurs pieds nus, balancer lentement leurs couteaux entre le pouce et l’index, puis, à un signal donné, les laisser échapper, de façon à percer le pied qui ne se retirait pas assez vite. Cette escrime d’un nouveau genre amenait mille parades fort bizarres, mais rarement heureuses, et le délassement favori des Apaches finissait toujours par ensanglanter le pont.

[4] Nation sauvage et indomptée, dont le vaste territoire s’étend au nord de l’État de Sonora.

[5] Viande séchée au soleil.

L’anarchie qui régnait à bord de _la Guadalupe_ ne doit pas être considérée comme une exception; je pourrais citer plusieurs traits de cette incroyable mollesse particulière aux capitaines de navires mexicains, et dont le pauvre don Ramon offrait un triste exemple. L’absence de lois et la crainte de se voir abandonnés par les rares matelots qu’ils peuvent recruter sur ces côtes ne permettent pas aux capitaines de recourir aux moyens coërcitifs, qui seuls feraient respecter leur autorité. Au reste, la plupart prennent leur mal en patience. Don Ramon surtout montrait une indolence, une résignation où se reconnaissait, mieux encore que dans son teint bronzé, l’invincible influence du soleil des tropiques.

Il y avait déjà quinze jours que nous avions levé l’ancre, et nous pensions être encore loin de Pichilingue. L’eau se corrompait dans les futailles sous un soleil perpendiculaire, car nous touchions au solstice de juin. La cecina m’était devenue odieuse, le riz insupportable. J’aspirais avec ardeur à la fin de notre navigation, quand un jour, au moment où le soleil allait disparaître dans les brumes lointaines de l’horizon, le matelot français me fit signe de venir à lui:

--Tenez, me dit-il en me montrant du doigt un point éloigné presque imperceptible, regardez là-bas! Pour les _Parisiens_ comme vous, ce point noir n’est peut-être qu’un nuage un peu plus bas que les autres; pour moi, qui ai navigué dans ces mers, c’est l’île de Cerralbo, qui cache celle d’Espiritu-Santo.

--Eh bien! que faut-il penser de ce voisinage? répondis-je avec surprise.

--Ce qu’il faut en penser? c’est que nous avons dépassé Pichilingue, qui se trouve à l’extrême pointe de la Californie, de soixante lieues au moins. Or le capitaine s’en croit éloigné encore de soixante, ce qui fait à son compte une erreur de calcul de cent vingt lieues; c’est peu sur une navigation du double à peu près.

--En êtes-vous certain?

--Aussi certain, reprit le matelot, que je le suis qu’un capitaine français ferait une maladie de chagrin pour une pareille bévue, et que celui-ci n’en sourcillera pas.--Capitaine, s’écria-t-il presque en même temps, nous avons la terre à l’avant.

--Bah! dit don Ramon en s’approchant de la lisse pour mieux voir, c’est ma foi vrai! Eh bien! tant mieux, nous arriverons plus vite que je ne l’avais pensé.

Puis, s’apercevant de sa double erreur, il se tourna vers moi, et, sans beaucoup s’étonner, il s’écria d’un air de bonne humeur:--Il est bien heureux, ma foi, que je ne me sois pas trompé de cent lieues, car j’aurais eu à vous nourrir plus longtemps; mais soyez sans inquiétude, les escales, tant directes que rétrogrades, sont comprises dans le prix du passage; nous allons nous reposer à Cerralbo, et je vous reconduirai à Pichilingue.

Le matelot français me lança un regard expressif; il était impossible d’avoir plus complétement raison.

Le soleil s’abaissait déjà au moment où les îles signalées commencèrent à être visibles à des yeux autres que ceux d’un marin; il allait se coucher lorsque nous arrivâmes à l’entrée du canal qui sépare l’île de Cerralbo de celle d’Espiritu-Santo. Rien n’est triste comme l’aspect de ces deux îles, avec leurs bords escarpés de roches noires contre lesquelles l’eau se brise, jaillit et retombe en remous écumeux. Habituellement désertes, les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ne sont peuplées que deux mois de l’année par les pêcheurs de perles, et cela en juin et juillet: j’ai dit que nous étions à la fin du premier de ces deux mois.

Nous commencions à distinguer les huttes élevées temporairement par ces aventuriers, les embarcations attachées dans les anfractuosités des rochers, quand deux canots, montés par deux hommes dont l’un semblait poursuivre l’autre, se détachèrent de l’île de Cerralbo dans la direction de l’île voisine. Des cris partis du rivage annonçaient qu’à terre on prenait un vif intérêt à cet incident. Les deux canots, luttant de vitesse, semblaient voler sur la surface de la mer, devenue paisible à quelque distance des rochers de la grève. Cependant l’avantage paraissait insensiblement passer du côté du poursuivant. Notre équipage s’émut de ce spectacle; le Canaca, le Chinois, montèrent sur les haubans pour mieux voir la course, tandis que les Apaches grimpèrent dans les hunes, le long du cale-hauban, à l’aide des doigts de leurs pieds, dont ils se servaient comme les singes. Le capitaine lui-même prit sa longue-vue, et, après avoir regardé attentivement pendant quelques minutes:--Il est perdu, dit-il en se tournant vers moi.

--Qui? demandai-je.

--Eh bien! l’homme qui se sauve dans son canot.

--Qui vous le fait croire?

--C’est José Juan qui le poursuit.

Ce nom ne m’apprenait rien; mais je jugeai inutile de troubler par de nouvelles questions le capitaine, qui semblait fort préoccupé du résultat de la course. Je repris donc mon attitude d’observateur attentif et silencieux. La goëlette avançait toujours, et la distance qui nous séparait des deux jouteurs, diminuant de plus en plus, me permettait de mieux suivre les phases de la lutte. Il était évident que celui qui fuyait tendait à gagner une petite crique qu’on apercevait au milieu des roches à pic qui bordent l’île d’Espiritu-Santo. C’était le seul endroit où l’on pût aborder. Il fallait donc, du point où il était parvenu, se diriger en droite ligne vers cet asile. José Juan ne sembla d’abord pas deviner cette intention, car, au lieu de suivre cette ligne droite, il agrandit l’espace qui le séparait de son antagoniste en remontant le canal. Celui qu’il poursuivait le regardait avec anxiété, et redoublait d’efforts; mais il avait probablement à lutter contre un courant rapide, car son canot dérivait sensiblement. Celui de José Juan, au contraire, après être parvenu au sommet de l’angle qu’il avait décrit, se dirigeait en diagonale avec une apparente facilité, de manière à gagner la crique avant le fugitif. Ce point décidé, ce n’était plus qu’une lutte de temps qui devait avoir lieu entre les deux adversaires, lutte dans laquelle José Juan avait tout l’avantage du courant produit par le resserrement des deux îles.

--Allons, dit le capitaine, ce drôle n’a plus qu’à se laisser prendre au lieu de se fatiguer inutilement.

Soit découragement, soit lassitude, le pauvre diable dont parlait le capitaine ne ramait plus qu’avec mollesse, et se retournait de temps à autre pour juger des progrès que faisait son persécuteur. Au moment où celui-ci, que chaque coup d’aviron rapprochait rapidement, était sur le point de l’atteindre, il parut prendre un parti désespéré, et, abandonnant ses rames, il monta sur l’avant du canot, et regarda l’eau avec attention.

--Il est fou, s’écria le capitaine, ou la peur lui trouble l’esprit, s’il espère échapper, en se jetant à la mer, au meilleur plongeur de toutes ces côtes.

C’était cependant la seule chance de salut qui lui restât. En effet, la nuit allait venir. Les eaux se teignaient déjà d’une couleur plus sombre; quelques minutes encore, et il se dérobait à son ennemi à la faveur de l’obscurité du ciel et de la mer, en supposant toutefois que le motif de sa fuite fût assez grave pour lui faire affronter les requins qui foisonnent dans toutes les mers de la zone torride. Malheureusement il n’y avait pas une minute à perdre, car, grâce à la vigueur avec laquelle José Juan faisait avancer son canot, en quelques coups d’aviron il allait se mettre bord à bord avec le fugitif; celui-ci le sentit sans doute, car il s’élança la tête la première, et les flots, un instant séparés, se refermèrent au-dessus de lui. Ce fut au tour de José Juan de lâcher ses avirons et de se tenir debout à l’avant de sa barque. Il tenait d’une main un de ces filets qui servent aux plongeurs à rapporter les coquillages qu’ils détachent des bancs de rochers, et de l’autre une corde assez longue. Après un instant d’hésitation, lâchant le filet et gardant la corde, il disparut à son tour sous l’eau, tandis que les deux canots, abandonnés au courant, allèrent se heurter bord contre bord.

Les rochers de l’île de Cerralbo s’étaient garnis de curieux qui suivaient avec anxiété cet étrange spectacle. Quant à l’équipage de _la Guadalupe_, il témoignait une joie voisine de l’ivresse. Le Canaca ne pouvait assister sans frémir à une course en canots et à des prouesses de natation qui lui rappelaient ses îles natales, et les deux Apaches poussaient, du haut de la hune, des hurlements d’allégresse. Une minute s’était à peine écoulée au milieu de cette vive préoccupation, lorsqu’une tête se montra à la surface de l’eau; c’était celle du fugitif. Il nageait vers Espiritu-Santo avec toute l’énergie du désespoir, quand tout à coup, comme s’il eût été entraîné par un de ces puissants tourbillons qui engloutiraient un vaisseau, il s’enfonça rapidement et disparut. Une légère écume qui blanchissait, de petites vagues qui bouillonnaient au-dessus de la place où on l’avait perdu de vue, indiquaient une lutte sous-marine. Avait-elle lieu entre José et son adversaire, ou bien le malheureux était-il aux prises avec un de ces monstres féroces dont la vue seule donne le frisson à l’homme qui les contemple en sûreté du pont d’un navire? Cependant l’écume blanchissait toujours et ne se teignait pas de sang; cette vue rassura les spectateurs. Enfin l’eau se fendit de nouveau, une tête parut, puis une autre; la première, c’était celle de José Juan, la seconde, celle du fugitif: seulement on s’aperçut bientôt que ce dernier ne se soutenait sur l’eau que par le jeu de ses jambes, car la corde de José Juan se repliait trois fois autour de ses bras collés à son buste par cette triple étreinte. Cette merveilleuse prouesse, accomplie sous les vagues, excita, tant à bord que sur le rivage, un tonnerre d’applaudissements, parmi lesquels se mêlaient des cris de: _Viva José Juan! que viva!_ tandis que le capitaine se retournait vers moi pour me dire:

--Je vous avais bien dit qu’un homme poursuivi par José Juan était un homme perdu!

La nuit, qui arriva rapidement, nous déroba la suite de cette scène extraordinaire; mais nous entendîmes, au bout de quelques instants, des cris lamentables qui partaient du rivage, mêlés à des rires ironiques, le murmure sourd de la lutte d’un seul homme contre plusieurs, puis nous n’entendîmes plus rien.

Quand _la Guadalupe_ eut achevé de mouiller à une demi-portée de canon du rivage de Cerralbo, l’heure du repos était venue pour cette population de plongeurs, de marchands et d’aventuriers, dont la journée est si remplie de périls et de fatigues. La lune, déjà levée, éclairait de ses pâles rayons les molles ondulations de la mer. De longues lames venaient se briser avec un bruit monotone sur une grève semée de coquillages nacrés, et qu’on eût pu croire complétement déserte.

Les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo ont été renommées de tout temps dans le golfe de Californie pour leurs bancs d’huîtres perlières et le grand nombre de ces tortues carets dont la carapace fournit l’écaille. Le premier qui découvrit ce _placer_ de perles[6] fut un soldat espagnol qui, au terme d’une aventureuse campagne, se trouva riche de plus de trois cent mille francs. Depuis cette époque, les concessionnaires de ce _placer_ le font exploiter tous les ans pendant les mois de juin et de juillet. L’exploitation des perles tient une grande place dans l’industrie et le commerce du Mexique. Un heureux hasard m’avait conduit sur un des principaux théâtres de cette exploitation; je voulus en profiter. Deux choses m’intéressaient surtout: l’état de l’industrie perlière d’abord; ensuite, faut-il le dire? je tenais à avoir l’explication de la scène étrange qui m’avait frappé avant d’arriver devant Cerralbo, et dont le héros était précisément un pêcheur de perles, José Juan. Je me promis de ne pas quitter ces îles sans avoir satisfait ma curiosité.

[6] Le mot _placer_ désigne un endroit où l’on trouve de l’or ou des perles à fleur de terre ou à fleur d’eau; le mot _mina_ entraîne avec lui l’idée de travaux souterrains. L’exploitation d’un _placer_ est presque toujours heureuse, et celle d’une _mina_ trop souvent stérile.

Lorsque des hasards ou des recherches font découvrir au Mexique une mine d’or ou d’argent, on en déclare l’existence au gouverneur de l’État, qui en accorde la concession, si toutefois le dénonciateur (c’est ainsi qu’on l’appelle) n’est ni étranger, ni soldat, ni prêtre, et à la charge pour lui de la mettre en exploitation dans le délai d’un an et un jour, faute de quoi la concession retombe dans le domaine public. Les formalités sont les mêmes, à quelques exceptions près, pour les bancs de perles. Une fois ces formalités remplies, on songe aux préparatifs de la pêche.

Les propriétaires du _placer_ qu’on doit exploiter embauchent, parmi les tribus indiennes du littoral de Californie et de celui de Sonora qui y fait face, le nombre de _buzos_ (plongeurs) dont ils ont besoin. Comme les mineurs, les plongeurs sont à la part, c’est-à-dire que leur salaire consiste uniquement dans une portion du bénéfice qu’on leur abandonne. Dès que les opérations de pêche sont commencées, ils deviennent l’objet d’une surveillance incessante, car on conçoit combien il est facile de soustraire une perle d’un grand prix. Le _capataz_ ou chef d’une brigade est chargé de ce soin. On confie d’ordinaire cette autorité, presque toujours despotique, à un homme que sa force morale ou physique a fait respecter ou craindre de ses camarades.

Ces plongeurs sont accompagnés de leurs familles. A leur suite viennent les sorcières des diverses tribus parmi lesquelles les _buzos_ sont recrutés. Ces femmes, qui exploitent la crédulité indienne, ont pour mission de charmer les requins et d’endormir leur férocité ou leur vigilance. C’est peut-être, de tous les métiers qui viennent s’exercer dans une pêcherie, le plus commode et le plus lucratif. Les _rescatadores_ (racheteurs) se transportent également au _buceo_ (pêcherie) pour racheter aux plongeurs la part de bénéfice qui leur est payée en perles. Puis d’autres spéculateurs de bas étage arrivent en foule pour ouvrir des _tendajos_ (cabarets) ou des _casas de partida_ (maisons de jeu). Comme la saison de la pêche des perles est aussi celle de la pêche des tortues à écaille, qui attire de nombreuses flottilles à Cerralbo et Espiritu-Santo, une population flottante et nomade de deux à trois cents habitants se trouve subitement réunie dans ces deux îles désertes pendant dix mois de l’année. A peine arrivés, les pêcheurs réparent les huttes de la campagne précédente, au besoin ils en bâtissent de nouvelles, et la campagne commence.

Les barques disposées pour la pêche contiennent les rameurs et les plongeurs. Ces derniers se jettent à l’eau alternativement, c’est-à-dire que, pendant que l’un plonge, l’autre se repose. Une corde au bout de laquelle est attachée une assez grosse pierre, et qu’ils tiennent entre l’orteil et les doigts du pied, leur sert à plonger avec plus de rapidité. L’autre bout de la corde, attachée au canot, les aide à remonter plus facilement, quand leur poids s’est augmenté de celui des coquillages qu’ils vont détacher sur les roches à dix et douze brasses de profondeur. Ces coquillages remplissent un filet que les plongeurs portent devant eux comme un tablier. Il n’est pas rare de voir ces hommes rester jusqu’à trois et quatre minutes sous l’eau, après quoi ils remontent brisés de fatigue, ce qui ne les empêche pas de plonger ainsi dans une matinée quarante ou cinquante fois. Les meilleurs plongeurs sont en général les Indiens Hiaquis, qui vivent sur les bords de la rivière de ce nom, près de Guaymas. Ce sont eux qu’on emploie de préférence, à cause de leur intrépidité et de leur adresse. Bien que les requins se réunissent en grand nombre auprès de ces pêcheries, comme dans tous les endroits fréquentés de ces parages, les Hiaquis plongent dans ce terrible voisinage avec une audace qui fait frémir, surtout si l’on considère la seule arme qu’ils aient à leur disposition. C’est un morceau de bois dont les deux extrémités sont aiguisées et durcies au feu; cette arme grossière, qu’ils portent à la ceinture de leur caleçon de cuir, s’appelle _estaca_. On sait que, par la conformation de sa mâchoire inférieure, le requin, pour saisir sa proie, est obligé de se retourner; c’est ce moment qu’ils choisissent pour enfoncer le pieu dans la gueule de leur ennemi, dont les mâchoires dès lors ne peuvent plus se rejoindre. Un seul genre de requin, la _tintorera_, met en défaut le courage des Hiaquis, et leur fait éprouver cette horrible angoisse que cause aux autres hommes la vue d’un requin ordinaire.

Chaque soir on amoncelle et on parque sur le rivage les huîtres qui ont été arrachées des rochers, et là, sous la garde spéciale des _capataz_, ou chefs des corporations, on les laisse s’ouvrir par la putréfaction que le soleil ne tarde pas à développer. Quand cette putréfaction est complète, on procède au lavage, à peu près comme pour le sable aurifère. Ce lavage se fait aussi dans de grandes auges en bois; on fouille avidement cette horrible décomposition qui exhale au loin des miasmes empoisonnés, et on en extrait les perles. Celles qu’on pêche ainsi sur toute la côte de Californie, à la mission de la Paz, à Loreto, ne se distinguent pas en général par la blancheur de leur eau et la pureté de leur orient, comme les perles de l’Inde; leur couleur est généralement bleuâtre; les plus grosses sont même d’une couleur irisée tirant sur le noir violet; elles affectent surtout la forme de poires. Ces perles, toutefois, ne laissent pas que d’être d’une certaine valeur, et sont employées à des parures de deuil. Il n’est pas d’ailleurs, sur toute la surface de la république mexicaine, de femme jouissant de quelque aisance qui ne possède un collier de perles d’un grand prix, et ces perles ne viennent que de Californie. On conçoit dès lors toute l’importance qu’on attache à l’extraction de ces perles, et le grand nombre de spéculateurs qui s’en emparent. Cette pêche dure deux mois.

Une fois la pêche terminée, toute cette population nomade remonte dans les canots qui l’ont amenée: les Indiens retournent dans les villes louer leurs bras pour un autre travail; les sorcières vont raconter à leurs tribus la puissance de leurs incantations; les _rescatadores_ vont, d’habitation en habitation, réaliser le bénéfice de leurs achats; les cabaretiers portent ailleurs leurs buvettes, les banquiers leurs baraques de jeu; les pêcheurs d’écailles, enfin, rapportent à leurs armateurs le fruit de leur campagne, et les deux îles redeviennent désertes jusqu’à la saison suivante. Pendant ce temps, le travail mystérieux qui forme la perle s’accomplit de nouveau; des monceaux de coquilles de nacre blanchissent sur le rivage et l’encombrent. Primitivement, les navires d’Europe en retour obtenaient une prime pour en débarrasser la grève, en les chargeant comme lest; plus tard, on payait un droit de deux francs cinquante centimes par tonneau, et maintenant le gouvernement en fait un objet de spéculation; car ce sont, comme on sait, ces écailles qui fournissent la nacre.