Part 22
Le voyageur ne se le fit pas répéter deux fois. Quant à moi, le conseil était moins facile à suivre, car mon cheval, bien qu’entravé, s’était de bonds en bonds éloigné de notre formidable visiteur, et avait disparu dans l’obscurité. Mon fusil était resté attaché à ma selle, et, pour la seconde fois, je me trouvais, à pied et sans armes, devant un danger presque inévitable. Combien alors je regrettai l’absence du brave Matasiete ou de son compagnon, dont le _rifle_ nous eût infailliblement délivrés en logeant une balle dans cet œil qu’il me semblait voir reluire dans les ténèbres! Fort heureusement l’instinct de mon cheval abrégea pour moi cette périlleuse recherche. A peine avais-je fait quelques pas un peu au hasard, que je fus aperçu par le fidèle et clairvoyant animal, qui s’arrêta comme pour m’attendre. Quelques instants après, j’étais en selle, et, mon fusil à la main, je rejoignais mes compagnons.
Le gigantesque quadrupède était toujours à la même place, tenu en respect par la lueur du feu et par le nombre de ses ennemis. Avec cette gravité d’allure qui caractérise son espèce, il paraissait se demander s’il nous attaquerait ou s’il lèverait le siége, bien que le claquement presque convulsif des mâchoires décelât chez lui les tourments de la faim. De notre côté, nous restions sur la défensive, et dans une indécision à laquelle l’attaque ou la fuite de l’animal devait seule mettre un terme. Pendant ces quelques minutes remplies par une pénible attente, notre nouvel hôte, un peu plus rassuré, se hasarda à nous apprendre le but de son voyage nocturne. Forcé de se rendre cette nuit même à une lieue au delà de Tubac pour y rejoindre une _conduite d’argent_, il avait été poursuivi avec acharnement depuis plus de deux heures par l’ours que nous avions devant nous. Son cheval, forcé de galoper avec un sac d’or attaché à la selle, allait peut-être tomber de fatigue, quand les lueurs de notre bivouac lui étaient apparues comme un phare de salut. On n’aura aucune peine à croire que nous écoutâmes ce récit d’une oreille fort distraite. L’ours ne cessait de faire entendre de sourdes aspirations; il humait l’air aux quatre points cardinaux, puis il s’interrompait pour arracher avec ses griffes, dont il semblait essayer la force, de larges plaques de gazon. La position devenait critique; les dogues effrayés étaient revenus se coucher près de leurs maîtres avec des hurlements d’angoisse. Le proscrit commença à manifester une violente impatience, comme si chaque moment qui s’écoulait fût un siècle de vie pour lui. Il allait et venait, l’épée à la main, comme le matador dans l’arène.
--Eh quoi! seigneurs, disait-il, des hommes de cœur resteront-ils ainsi à la merci d’un animal immonde? Faites feu sur lui, et moi je me charge de l’achever.
Les deux chasseurs de bisons parurent se consulter.
--Au fait, dit l’un d’eux, nous avons quatre coups à tirer contre lui, et, comme le dit ce cavalier, cinq hommes ne doivent pas rester ainsi immobiles devant une bête, quelque féroce qu’elle soit.
--Patience, lui répondit son compagnon; laissez-moi d’abord essayer un moyen plus pacifique, et, si ce moyen ne réussit pas, alors nous attaquerons l’ours en nous remettant à la grâce de Dieu! C’est l’odeur du bison fraîchement écorché qui retient ici cette bête affamée. Eh bien! que deux d’entre nous tiennent l’ours en respect, pendant que les trois autres traîneront loin du feu le cadavre du bison. L’ours pourra ainsi se jeter sur la proie qu’il convoite, et nous serons délivrés de notre ennemi.
L’expédient du chasseur de bisons fut adopté à l’unanimité, et nous nous séparâmes en deux camps. Les deux chasseurs passèrent autour du bison écorché le lazo du voyageur, qui en attacha l’autre extrémité au pommeau de sa selle, et la lourde masse ne tarda pas à glisser sur l’herbe en y traçant un large sillon. Le proscrit et moi étions restés à la même place pour surveiller l’ours, qui, de son côté, continuait à nous observer sans faire un pas. Au bout de quelques minutes, les deux chasseurs et le voyageur revinrent se joindre à nous.
--C’est fait, dit l’un d’eux, et ce n’est pas sans regret que nous sacrifions notre gibier à l’appétit de cet affreux animal.
--Je me charge du reste, dit le proscrit. Sans descendre de cheval, il se pencha jusqu’à terre, prit dans le foyer une souche enflammée, et, la bride dans les dents, le tison d’une main, son épée de l’autre, il piqua droit à l’ours. Ce fut un moment terrible pour nous tous. A la vue du cavalier qui s’avançait lentement vers lui, poussant à coups d’éperon son cheval haletant, épouvanté, l’ours fit entendre une espèce de beuglement, et se dressa sur ses pattes de derrière en battant l’air avec celles de devant. Puis, soit intimidé par la contenance intrépide de son agresseur, soit effrayé par la vue du tison, il retomba sur les quatre pattes et commença à reculer. Enfin je le vis avec un inexprimable soulagement de cœur décrire un grand cercle autour de nous et disparaître dans les ténèbres. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes, prêtant l’oreille au froissement des herbes, et nous ne tardâmes pas à entendre, dans la direction que l’ours avait suivie, une respiration bruyante, un grognement joyeux et le sourd retentissement d’un corps lourd traîné sur le sol. L’ours avait saisi sa proie et l’emportait dans son repaire pour la dévorer à son aise. Le siége était levé, la savane était redevenue praticable. Le proscrit rengaîna son épée, et s’avançant vers les deux chasseurs de bisons qui avaient repris leur place près du feu:
--Il ne me reste plus, leur dit-il, mes chers amis, qu’à vous remercier de l’hospitalité que vous avez bien voulu m’accorder; je m’en souviendrai toujours. Maintenant je vais où mon destin m’appelle!
Et, se penchant sur sa selle, il tendit aux deux chasseurs, avec une dignité courtoise, une main qu’ils pressèrent vivement dans leurs mains calleuses.--Plaise à Dieu, seigneur cavalier, dit l’un d’eux en même temps, que vous trouviez partout, comme ici, un asile sûr pour vous abriter, et un accueil aussi cordial que le nôtre!
Je voulais moi-même exprimer au proscrit l’intérêt que m’inspirait sa triste destinée; mais je fus devancé par le voyageur au sac d’or, qui avait hâte de s’assurer pour le reste de la nuit la compagnie d’un cavalier aussi intrépide.
--Pourrais-je vous demander, seigneur cavalier, dit cet homme en balbutiant, de quel côté vous pensez vous diriger?
L’inconnu montra du doigt un côté de l’horizon où depuis quelque temps on pouvait voir une colonne de flamme se dessiner sur les ténèbres en spirale rougeâtre. Était-ce un signal donné au proscrit par quelques compagnons qui de loin veillaient sur lui? Une question que je hasardai à ce sujet n’obtint qu’une réponse évasive. Le proscrit dirigea sa main vers le ciel, où les étoiles du Chariot traçaient déjà leur course elliptique.
--Ce sont ces étoiles qui me guident, me dit-il. En marchant dans cette direction, je ne puis manquer d’atteindre le préside de Tubac.
--Quel heureux hasard! s’écria le voyageur. Justement des affaires pressantes m’appellent de ce côté, et, bien que le pays, Dieu merci, n’ait jamais été infesté par les _salteadores_ (voleurs de grande route), je ne serais pas fâché de faire route avec un homme aussi brave que vous. Après tout, je réponds d’une somme considérable qui m’a été confiée.
--La somme contenue dans ce sac? demanda le proscrit en regardant le voyageur avec une singulière expression de pitié.
--Oui, trois mille piastres en or.
--Eh bien! croyez-moi, attendez ici le jour. La nuit est sombre, mon cheval est rapide, et peut-être ne pourriez-vous pas me suivre. Croyez-moi, vous dis-je, restez ici.
Le voyageur insista: il était déjà en retard, et d’impérieux motifs l’obligeaient à rejoindre en toute hâte la _conduite d’argent_ arrêtée près de Tubac. Le proscrit finit par se rendre à ses instances, et consentit, quoique avec une répugnance marquée, à l’accepter pour compagnon. Il mit pied à terre et resserra la sangle de son cheval; puis, se tournant vers moi:--Seigneur Français, me dit-il, si jamais le hasard veut que vous me rencontriez encore, peut-être serez-vous bien aise de me rappeler que nous avons partagé l’hospitalité du même foyer.
Un peu surpris de cet étrange adieu, je cherchais encore une réponse, que déjà les deux voyageurs avaient piqué des deux dans la direction de la grande Ourse.
--L’agneau et le jaguar, murmura l’un des deux chasseurs de bisons en secouant la tête d’un air mystérieux et solennel, l’agneau et le jaguar ne font pas longtemps route ensemble!...
Puis le chasseur rassembla les tisons épars et se coucha, les pieds tournés vers le foyer. Son compagnon et moi, nous fîmes de même. Le reste de la nuit se passa tranquillement, et la rosée pénétrante des matinées d’Amérique put seule nous réveiller. L’ours n’avait heureusement pas emporté notre déjeuner: quelques lanières de viande, derniers restes du bison dont il avait dévoré le corps, sifflèrent bientôt sur les charbons ardents, et je pus me convaincre, pour la seconde fois, que les voyageurs n’ont pas exagéré la succulence de la chair du bison. Cependant le soleil s’élevait à l’horizon pendant que nous déjeunions avec un véritable appétit de chasseurs; et le spectacle que ses rayons découvrirent à nos yeux, en dissipant les brouillards de la plaine, nous annonça une journée pour le moins aussi aventureuse que la nuit qui l’avait précédée.
Les hauteurs verdoyantes de la savane se couvraient de longues files de bisons. Il eût été, pour les deux chasseurs, plus que téméraire d’attaquer de front des troupeaux aussi serrés. Pour tuer un ou deux bisons sans trop de danger, il n’est qu’un moyen: c’est de les séparer du troupeau; l’adresse et l’agilité du chasseur font le reste. Contre l’attente de mes deux compagnons, les _cibolos_ défilaient en mugissant, parallèlement à la rivière, et nul d’entre eux ne se hasardait de notre côté.
Le premier Européen qui vit un bison dut être, à mon avis, fort effrayé. Le bison est d’une taille supérieure à celle du taureau ordinaire; une crinière épaisse, noire ou couleur de rouille, couvre son cou, ses épaules, son poitrail, et flotte jusqu’à ses pieds. Le train de derrière de l’animal, à partir de la bosse qui charge les épaules, est couvert d’un poil court et rude comme celui du lion, et, comme celui du lion, constamment fouetté par une queue nerveuse. Sa course pesante ébranle le sol, ses mugissements déchirent l’air; ses yeux, qui n’expriment qu’une férocité stupide, et les cornes noires, aiguës, implantées sur son large front, achèvent d’en faire un objet d’épouvante.
Tout en observant, non sans dépit, la manœuvre de ces gigantesques troupeaux, l’un des deux chasseurs examinait en connaisseur mon cheval, que l’obscurité de la nuit l’avait empêché jusqu’alors de remarquer.
--_Caramba!_ disait-il, ce large poitrail, ces jambes fines, ces naseaux bien ouverts, ces reins allongés, annoncent un coureur peu ordinaire.
--Mon cheval, répondis-je avec la fatuité d’un propriétaire, défierait un cerf pour l’agilité, une mule pour la fatigue...
--Et un bison pour la vitesse, interrompit le chasseur. Eh bien! pour en venir au fait, seigneur Français, vous pourriez me rendre un signalé service!
--Parlez.
--Vous voyez là-bas ce troupeau de _cibolos_ qui semblent nous éviter. Puisque votre cheval est si bon coureur, galopez hardiment jusqu’à ces peureux, et tirez-leur un coup ou deux de votre fusil à bout portant, s’il est possible; vous en blesserez pour le moins un; le troupeau tout entier se mettra à votre poursuite, mais vous le distancerez facilement; les plus agiles, par conséquent les plus forts, vous suivront seuls de près en se séparant de la bande, et nous en ferons notre affaire.
--Est-ce sérieusement que vous parlez? demandai-je. Le chasseur me regarda d’un air étonné.--Et si mon cheval venait à s’abattre?
--Il ne s’abattra pas.
--Mais enfin s’il s’abattait?
--Alors il est certain que vous auriez peu de chances de leur échapper. Cependant cela s’est vu; mais, dans le cas où vous succomberiez si glorieusement, je vous promets de faire en votre honneur un massacre affreux de _cibolos_.
--Écoutez, dis-je alors au boucanier, il y a mille services que je serais enchanté de vous rendre de préférence à celui-là; j’ai déjà chassé très-involontairement le tigre il y a quelques jours, l’ours la nuit dernière, et je ne me soucie pas de me faire chasser maintenant par le bison. J’ai bien réfléchi, et j’aime mieux vous prêter mon cheval.
--Je n’osais vous demander cette faveur, et, ajouta naïvement le chasseur, je croyais vous faire plaisir en vous offrant cette distraction.
Je le remerciai de ses bonnes intentions, et, bien qu’enchanté de me tirer quelque peu en Gascon de ce mauvais pas, je remis en soupirant la longe de mon cheval entre ses mains. Le boucanier commença par le desseller, plia en quatre la couverture qui lui servait de manteau, et l’assujettit sur le dos du cheval au moyen de la longue _faja_ de crêpe de Chine roulée autour de son corps. Puis, ôtant lui-même ses _calzoneras_, ses brodequins de peau de daim et sa veste, il resta nu-pieds, en caleçons courts et en manches de chemise.
--Comme la partie que je vais jouer ne laisse pas d’être assez délicate, dit-il, je ne saurais donner à ce cheval et à moi trop de liberté dans les mouvements, et vous allez voir quel parti l’on peut tirer d’un animal convenablement arrangé.
Ainsi équipé, et après avoir suspendu à la selle une espèce d’estoc affilé et tranchant, le chasseur sauta en croupe; il s’assura qu’au besoin la _faja_ pourrait lui servir d’étriers et supporter tout le poids de son corps en lui permettant de laisser aux reins de sa monture toute leur élasticité. Alors, avec une habileté qui devait pour le moins égaler celle des anciens Numides, il rassembla son cheval, le lança en avant, le retint, roula dans sa main gauche le _cabresto_[52], dont il maintint l’extrémité, partit comme une flèche, et revint près de moi avec la même rapidité.
[52] On appelle _reata_, ou _cabresto_, ou _cabestro_, la longue corde qui sert à la fois de _lazo_ et de licou.
--Vous ne savez pas ce que vaut un pareil cheval! me dit-il, et je m’en veux presque de vous priver d’une occasion de connaître quel trésor vous avez là.
J’avoue que, manié par ce sauvage écuyer, mon cheval me paraissait n’être plus le même animal qu’entre mes mains; toutefois je recommandai instamment au chasseur de ne pas trop l’exposer aux cornes des bisons.
--Nous courrons les mêmes chances, reprit le boucanier en riant; puis il nous donna ses instructions. Nous devions nous coucher à plat ventre, le fusil à la main, sur le talus qui encaissait la rivière, et surveiller à travers les hautes herbes les mouvements des animaux qu’il lancerait vers nous.
--Du reste, ajouta-t-il, vous avez le temps, seigneur Français, d’assister, avant de vous mettre en embuscade, à une course comme rarement vous aurez l’occasion d’en voir. Je veux vous montrer ce qu’on peut attendre d’un bon cheval monté par un bon chasseur.
Presque aussitôt il se lança, ventre à terre, dans la direction du troupeau de _cibolos_, dont le vent nous apportait les mugissements éloignés. Je restai debout sur le bord de la rivière, pour ne rien perdre du spectacle intéressant qui m’était promis. Le chasseur commença par faire un assez grand détour, franchissant avec une aisance imperturbable les nopals épineux et les inégalités de terrain dont la plaine était semée; le cheval paraissait plutôt voler que courir, et jetait au vent des hennissements joyeux; puis le cavalier disparut derrière une colline assez élevée. Cependant le compagnon du hardi boucanier avait planté en terre une baguette de saule surmontée d’un mouchoir à carreaux rouges. Je lui demandai si c’était un signal pour son camarade.
--Non, me dit le chasseur; les bisons sont comme les taureaux, le rouge les irrite. Si Joaquin en détourne un ou deux, ce mouchoir les attirera infailliblement ici, et nous les tuerons à bout portant; vous aurez soin de les viser au mufle au moment où ils s’élanceront sur nous.
--Est-il donc indispensable, demandai-je au boucanier, de les attirer justement ici?
--C’est mon métier, répondit le boucanier, qui, comme Matasiete, oubliait que je n’étais pas chasseur de profession. Il achevait à peine de parler, que nous pûmes remarquer une sorte de frémissement et d’agitation dans les rangs du troupeau de bisons qui couvraient les pentes inférieures de la colline derrière laquelle Joaquin avait disparu. C’était l’aventureux chasseur qui venait de gravir la hauteur en sens opposé. Arrivé au sommet, il poussa deux cris aigus, auxquels répondirent des mugissements prolongés, s’élança du sommet de la colline en bas, comme un bloc de rocher qui s’éboule, et disparut au milieu de cette forêt pressée de cornes et de crinières noires. Le troupeau s’ébranla et fit, dans la direction de nos signaux, un mouvement alarmant; mais bientôt il se dispersa en groupes nombreux de différents côtés. Je revis alors Joaquin galoper de nouveau, sain et sauf, au milieu des trouées qu’il venait d’ouvrir. Deux bisons d’une taille énorme semblaient être les guides d’une des colonnes détachées du troupeau principal, et ce fut vers ces deux monstrueuses bêtes que le chasseur parut diriger ses attaques. Voltigeant sur les flancs du bataillon, allant, venant avec une légèreté, une audace, qui tenaient du prodige, Joaquin paraissait et disparaissait tour à tour, sans toutefois que les deux chefs se détachassent de leurs compagnons. Enfin il se fit un vide presque imperceptible entre la petite troupe et les buffles conducteurs. Rapide comme l’éclair, le chasseur s’y précipita; mais, soit qu’il eût trop présumé de l’agilité de son cheval, soit que ce fût une ruse de ses farouches antagonistes, je vis avec une angoisse inexprimable le flot vivant, un instant séparé, se rejoindre, et le malheureux boucanier serré comme dans un gouffre dont la bouche béante se serait refermée sur lui. J’oubliai le cheval pour ne penser qu’à l’homme, et j’échangeai un regard plein d’anxiété avec le compagnon du pauvre Joaquin. Les joues basanées du chasseur s’étaient couvertes d’une pâleur mortelle; la carabine à la main, il allait s’élancer au secours de son camarade, quand il poussa un cri de joie et s’arrêta. Violemment pressé entre les cornes des deux bisons qui s’étaient enfin éloignés de la colonne dont ils formaient la tête, Joaquin s’était dressé debout sur son cheval, que protégeait contre les coups de cornes l’épaisse couverture de laine attachée sur son corps. Pendant que le groupe serré se dirigeait ainsi vers nous sans se désunir, le boucanier tira son estoc, posa un pied sur les épaules laineuses du bison, plongea la pointe meurtrière au défaut des os, et, dans l’instant où l’animal faisait un dernier effort pour ne pas mourir sans vengeance, s’élança impétueusement à terre. Il était temps, car au même moment mon pauvre cheval, soulevé sur le front du bison, était violemment culbuté. Ce fut ce qui le sauva: il échappa ainsi à l’étreinte de ses deux ennemis, et, se relevant presque aussitôt, se mit à fuir, poursuivi toujours par les deux _cibolos_. Quant à Joaquin, il courut parallèlement à sa monture, dont il n’avait pas lâché la longe, parvint à s’en rapprocher insensiblement, saisit la crinière du cheval, s’enleva de terre, et se remit en selle en poussant un hourra de triomphe.
--A nous maintenant! dit le chasseur resté avec moi, en reprenant son poste à la vue des deux bisons, qui, acharnés à la poursuite du cheval et du cavalier, se dirigeaient vers nous d’un pas inégal, tandis que la colonne, privée de ses deux guides, s’enfuyait vers les collines. Nous nous jetâmes à plat ventre sur la berge inclinée de la rivière, et nous attendîmes les deux cibolos, qui s’arrêtèrent un instant, découragés, en poussant des mugissements de rage et en creusant la terre de leurs cornes. Le boucanier agita vivement alors le mouchoir rouge au bout de sa baguette. A l’aspect de la couleur détestée, les deux animaux semblèrent saluer avec une joie féroce un but qui du moins ne reculait pas devant leurs attaques: ils s’élancèrent vers nous. Joaquin s’était jeté de côté, son rôle était rempli. On se ferait difficilement une idée de l’aspect terrifiant du bison furieux et blessé. A chacun de ses mouvements, des ruisseaux de sang s’élançaient de droite et de gauche, empourprant les flots de sa crinière noire; une écume sanglante rougissait ses naseaux, dont le formidable sifflement retentissait toujours plus près de nous. L’autre bison le devançait couvant de son œil stupide et féroce le mouchoir que le vent de la rivière agitait seul; car le chasseur était, comme moi, la carabine à la main. Une minute de plus, et nous allions avoir à nous défendre contre ces deux animaux irrités. Heureusement, quelques secondes après, le bison blessé s’abattit lourdement et expira.--Feu! s’écria le chasseur. Atteint de trois balles dans la tête, l’autre bison s’arrêta, tomba et vint heurter le sol presque à la crête du talus qui nous protégeait. Joaquin arrivait au petit trot, frais et souriant comme le cavalier qui vient dans un manége de faire admirer toutes les qualités de son cheval. Il examina le dernier cibolo tombé.
--Vive Dieu! dit-il, vous avez logé vos deux balles dans sa tête, et ce n’est pas trop mal pour un débutant. Quant à moi, désormais je ne veux plus chasser le bison qu’à cheval.
--Pas avec le mien, j’espère? me hâtai-je de répondre, car c’est un miracle que le pauvre animal ait échappé aux cornes des cibolos.
--Je comptais cependant ne pas m’en tenir là seulement avec votre cheval; mais la première fois que je trouverai l’occasion de me monter convenablement, je ne la manquerai pas. Eh! par Dieu! je crois que la Providence a exaucé mes vœux, car voici précisément un cheval qu’elle m’envoie, tout sellé, tout bridé, ma foi!
Nous vîmes en effet un cheval tout bridé, tout sellé, qui galopait vers la rivière presque aussi rapidement que s’il eût fui devant un troupeau de cibolos. Les larges étriers de bois qui battaient ses flancs l’excitaient encore à courir plus vite. Sa course avait dû cependant être déjà longue, à en juger par l’écume et la sueur qui baignaient son poitrail. Le cavalier qui venait en toute apparence d’être désarçonné ne pouvait être que bien loin de nous.
--Si je ne me trompe, s’écria Joaquin, c’est le cheval du voyageur qui nous a annoncé la visite de l’ours. Il lui sera arrivé malheur dans la savane; car, bien qu’il ne fût pas très-brave, il paraissait être trop bon cavalier pour s’être laissé jeter par terre. Vous me permettrez bien, j’espère, d’user encore de votre monture pour m’approprier celle-là.
En disant ces mots, le boucanier détacha la _reata_ roulée autour du cou de mon cheval, fit un nœud coulant à l’extrémité de la corde, et s’élança à la poursuite de l’animal échappé. Avec l’habileté qui distingue les cavaliers mexicains, il eut bien vite jeté son nœud coulant sur le cheval fugitif, qui, se sentant pris, s’arrêta et se laissa emmener sans résistance. L’inspection de la selle ne put rien nous apprendre de précis sur le sort du malheureux voyageur. Cependant une écorchure profonde et récente du cuir, écorchure qui commençait à la hauteur de l’étrier droit, pouvait indiquer que le cavalier avait été enlevé de force, traîné à terre, et que son éperon avait tracé ce sillon au moment de la chute. En outre, les cordons de cuir qui retenaient sa valise avaient été coupés et non brisés ou dénoués, et on se rappellera peut-être que cette valise contenait un sac d’or. Les boucaniers secouèrent la tête.
--Je me suis toujours défié, dit Joaquin, des _tierra-adentrenos_. Puisque votre route est vers Tubac, seigneur cavalier, je vous accompagnerai; ce cheval vient du côté du _préside_, et je ne serais pas fâché d’en savoir un peu plus long sur tout cela.