Part 16
J’avais souvent rencontré dans mes courses à travers le Mexique quelques-uns de ces vaqueros isolés, et j’avais pris plaisir à leurs entretiens, au récit naïf de leurs sauvages exploits: jamais cependant je ne les avais vus réellement à l’œuvre. J’arrivais à l’hacienda de la Noria dans les circonstances les plus favorables pour jouir d’un spectacle que je désirais depuis longtemps.
J’avais traversé la cour déserte, et j’approchais d’un péristyle qui abritait l’entrée principale du bâtiment, quand j’entendis une voix prononcer d’un ton monotone des prières coupées de répons que d’autres murmuraient en chœur. C’était un samedi soir, et les habitants de l’hacienda, pour clore la semaine, récitaient le rosaire en commun, selon l’antique usage espagnol. J’attachai mon cheval à un pilier, et j’entrai dans la salle. Un grand nombre de personnes, tant maîtres que valets, étaient dévotement agenouillées. La voix que j’avais entendue était celle du chapelain de l’hacienda. Un homme d’une cinquantaine d’années, qui paraissait être le propriétaire, s’inclina gravement à mon arrivée, qui n’interrompit point la pieuse occupation des assistants; il me fit signe de prendre place parmi eux, et je m’agenouillai comme les autres, tout en promenant à la dérobée un regard curieux sur ceux qui m’entouraient.
Le lieu choisi pour la prière commune était une grande salle carrée aux murs blanchis à la chaux, et enjolivés d’arabesques en détrempe où l’on reconnaissait l’imagination vagabonde et la main peu exercée de quelque artiste nomade. Les solives qui formaient le plafond étaient des troncs de palmier aussi soigneusement équarris que le permet la dureté de leurs fibres. La faible clarté qu’une seule chandelle répandait dans cette salle laissait dans une sorte de demi-obscurité les physionomies énergiques et bronzées de ces hardis habitants qui s’établissent sans crainte sur les frontières indiennes; mais ce qui attira particulièrement mon attention fut un groupe de deux femmes agenouillées. Malheureusement des _rebozos_[38] de soie bleue et blanche les enveloppaient de la tête à la ceinture assez étroitement pour ne laisser apercevoir que leurs yeux. Ces yeux, comme ceux de toutes les Mexicaines, étaient grands et noirs. Une voix qu’il était permis de trouver harmonieuse et douce entre toutes, même dans un pays où les femmes ont en partage un organe séduisant, m’indiqua que l’une des deux inconnues au moins devait être jeune. Au moment où je les examinais avec attention, deux hommes entrèrent sur la pointe du pied dans la salle, et je reconnus les joueurs que j’avais laissés terminant leur partie. Les cartes avaient sans doute été favorables à Juan, car il portait encore son dolman orné de boutons à grelots. Il voulut bien, en entrant, me faire un salut gracieux, tandis que son camarade Benito, qui me gardait toujours rancune, selon toute apparence, ne daigna pas même me regarder: il est vrai que, dès son entrée, ses yeux s’étaient fixés sur celle des deux femmes qui paraissait la plus jeune, pour ne plus la quitter. Toutes ces observations faites, je n’éprouvai plus qu’un désir extrême de voir terminer cet interminable rosaire, et ce fut avec un vif sentiment de satisfaction que j’entendis résonner le dernier _ora pro nobis_, et que je vis tous les assistants se lever.
[38] Écharpes de soie ou de coton fabriquées dans le pays, qui servent à voiler la figure et les épaules.
Des domestiques allumèrent les bougies dans leurs verrines, et, à la clarté qu’elles répandirent, je pus distinguer la taille gracieuse d’une des deux femmes voilées, qui se relevaient à leur tour; je pus voir aussi une main blanche et mignonne ajuster coquettement les plis du voile de soie; mais ce fut tout, car les deux femmes, la mère et la fille sans doute, disparurent à l’instant. Force me fut alors de reporter mon attention sur la singulière réunion au milieu de laquelle le hasard m’avait jeté. Tous les objets qui frappaient mes yeux, depuis mon entrée dans l’hacienda, avaient, je dois en convenir, outre un certain caractère de féodalité rustique et de simplicité patriarcale, un parfum de mystère fort à mon goût. Le souper auquel je fus invité ne démentit pas ces premières apparences. Une table longue, et si étroite que chacun des convives pouvait manger dans l’assiette de son vis-à-vis, était chargée de tous les mets dont la cuisine mexicaine peut affliger un convive européen. Le haut bout de la table était occupé par le maître, qui s’appelait don Ramon, le chapelain de l’hacienda et moi. Les deux femmes que j’avais remarquées pendant la récitation du rosaire ne parurent point au souper. La foule des serviteurs des deux sexes, que les mœurs mexicaines admettent à la table du maître, étaient assis à l’autre bout. Hormis une belle pièce de venaison, les plats nombreux étalés à profusion ne pouvaient guère exciter que l’étonnement ou le dégoût. Partout on voyait des poulets, ici découpés en morceaux et nageant dans un océan de sauce au piment rouge qu’un novice aurait pris pour des tomates, là enterrés sous une montagne de riz qui exhalait une horrible odeur de safran, et que perçaient, comme des souches dans un terrain en friche, de longs piments verts. Plus loin, un coq laissait voir l’affreux mélange d’olives rances, de raisins secs, d’arachides et d’oignons dont il était farci. Un plat de grains de blé vert à la sauce blanche faisait pendant à un autre chargé d’épis de maïs rôti. Enfin des courges sucrées, des _garbanzos_, des pourpiers, des légumes sans nom comme sans couleur, flanquaient d’énormes morceaux de bœuf à moitié refroidi. La sensualité des commensaux de don Ramon se délectait néanmoins à l’aspect de tant de merveilles. L’absence de toute espèce de liquide était un fait remarquable au milieu de cette abondance de mets. Au Mexique on ne boit qu’après le repas.
Je répondis aux questions que m’adressa mon hôte sur Arispe par quelques renseignements que son ignorance, suite inévitable de sa vie isolée, lui rendait précieux. Ayant ainsi satisfait sa curiosité, je crus pouvoir le questionner à mon tour. Je tenais à savoir si c’était bien Cayetano que j’avais rencontré près de la porte de l’hacienda; mais le nom du contrebandier paraissait inconnu à mon hôte ainsi qu’à tous ses commensaux.
Quand les nombreux convives eurent satisfait leur appétit, un des serviteurs se leva et apporta deux énormes verres de la capacité de plusieurs litres, comme ceux des temps antiques; chaque convive se désaltéra l’un après l’autre dans ces verres qu’on fit circuler; puis la séance fut levée, et on alla se préparer aux fatigues du lendemain, car don Ramon m’avait annoncé pour le jour suivant un des _herraderos_[39] annuels. C’était en l’honneur de cette fête qu’un grand souper avait eu lieu contrairement à l’usage qui ne compose ce repas du soir que d’une tasse de chocolat: cette circonstance m’expliqua l’absence des maîtresses de la maison.
[39] On désigne ainsi les jours consacrés chaque année à compter et à marquer le bétail.
En prononçant au souper le nom de Cayetano, j’avais surpris dans les yeux de Benito une expression de sombre défiance; je n’avais point alors cru devoir réitérer mes questions, espérant que bientôt l’occasion s’offrirait d’éclaircir mes doutes. Mon espoir ne fut pas trompé. Au moment où je sortais de la salle à manger, je fus accosté à la porte par mon nouvel ami Juan, ou Martingale, pour adopter le sobriquet que lui avaient donné ses compagnons, et qu’il justifiait si bien.
--Benito, me dit-il, a deviné que vous vouliez parler à don Ramon de l’homme à la cicatrice.
--Comment Benito le connaît-il? demandai-je à Juan.
--Cela ne me regarde pas; mais seriez-vous par hasard l’ami de Cayetano?
--Non, je ne suis pas l’ami de cet homme.
--Tant mieux! Alors vous êtes peut-être son ennemi?
--Pas davantage.
--Tant mieux, reprit encore Juan.
--Il paraît donc, répliquai-je impatienté de ces questions, que j’ai des actions de grâces à rendre au hasard qui fait que je ne suis ni l’ami ni l’ennemi de Cayetano?
--Qui sait? reprit Martingale d’un air mystérieux. Certaines gens, quand ils haïssent bien un homme, voient de mauvais œil non-seulement ses amis, mais ses ennemis; la haine, comme l’amour, a sa jalousie. Du reste, c’est dans votre intérêt que je vous dis cela; vous êtes ici étranger, seul, et je verrais avec peine qu’il vous arrivât malheur. Maintenant adieu, je vais poursuivre ma veine; Benito est furieux contre vous, car j’ai déjà regagné une manche de mon dolman. Ah! je remercie le ciel que vous ayez pu arriver jusqu’à la noria!
En disant ces mots, le drôle s’esquiva si rapidement, que je ne pus lui faire aucune question au sujet de l’ancien pêcheur de tortues. Le soir, retiré dans la chambre qu’on m’avait assignée, et dont les murailles étaient complétement nues, je réfléchissais aux événements de la journée, tout en prêtant l’oreille aux derniers bruits qui s’éteignaient peu à peu à mesure que les valets regagnaient les communs. Le silence régna bientôt dans toute l’étendue du vaste bâtiment, et ne fut plus troublé que par le murmure lointain des bestiaux qui s’écartaient des auges de la noria livrée alors aux habitants de la forêt. Je me disposais à m’endormir à mon tour, quand un bruit de pas se fit entendre à travers les barreaux de fer de ma fenêtre. Ma chambre étant située au rez-de-chaussée, je vis distinctement, de l’endroit où j’étais couché, deux individus passer à peu de distance en se parlant assez bas pour que je ne pusse entendre que le mot _endemoniado_[40], qui revint plusieurs fois de suite. Puis les deux personnages s’éloignèrent avec un éclat de rire qui ne me laissa plus de doute sur celui qui l’avait poussé: c’était bien Cayetano, c’était bien ce rire sardonique qui m’avait frappé pendant une autre nuit. La présence de cet homme dans l’_hacienda_ me sembla de sinistre augure.
[40] Endiablé.
Il était à peine jour quand je me levai le lendemain matin, sans me ressentir en rien des fatigues de la veille, et je m’empressai de me rendre dans le salon (_asistencia_) où l’on avait récité le rosaire. Don Ramon, sa fille Maria-Antonia et le chapelain y étaient déjà réunis. Je pus alors admirer la beauté de la jeune fermière, que j’avais seulement devinée la veille. Le _rebozo_ qui cachait son visage pendant la prière tombait négligemment drapé sur son épaule. Son vêtement consistait en une simple chemise brodée à manches courtes, et qui, malgré les plis du rebozo, ne cachait qu’à demi sous les garnitures de dentelle son sein et ses épaules. Un jupon de soie, serré par une ceinture de crêpe de Chine écarlate autour de sa taille que n’emprisonnait jamais le corset, dessinait les riches contours de ses hanches, s’arrêtait à la cheville, et laissait dans toute sa liberté, sous un bas découpé à jour, un de ces pieds à coudes élevés, un de ces pieds petits, mignons, cambrés, qui ne paraissent faits que pour fouler la laine et chausser le satin. Bien que Maria-Antonia ne fût, à proprement parler, que la fille d’un riche paysan, le sang andalou avait gardé chez elle toute sa distinction, et la femme la plus fière de la pureté de sa race n’eût dédaigné ni ses traits gracieux ni la blancheur de ses mains. Quand j’entrai, elle jouait avec les glands d’or d’un chapeau d’homme qu’elle tenait à la main, ce qui indiquait qu’on allait monter à cheval.
En effet, des chevaux nous attendaient dans la cour; on servit le chocolat, et nous partîmes pour aller au-devant de la _recogida_. En sortant de la cour d’entrée, don Ramon, avec cet œil du maître auquel rien n’échappe, aperçut dans le toril le taureau que j’avais vu opérer la veille, et demanda pourquoi il se trouvait là.
--C’est le taureau du majordome, répondit Martingale, que son office retenait derrière nous.
Nous tournâmes le mur d’enceinte, et nous gagnâmes un bois épais qui s’étendait à quelque distance. C’était par là que devait déboucher la _recogida_. Nous fîmes halte à la lisière du bois. Un dais de vapeurs épaisses s’étendait au-dessus de la cime des arbres; la forêt était ensevelie dans l’ombre et le silence le plus profond. Ce silence fut bientôt troublé par des hurlements aigus, quoique lointains encore; un bruit sourd se fit entendre, la terre trembla; puis ces rumeurs se rapprochèrent et grossirent; des vaqueros débouchèrent impétueusement dans la plaine par toutes les issues du bois; nous n’eûmes que le temps de nous jeter de côté. Une colonne serrée se précipita derrière eux avec le bruit du tonnerre, mugissant, hennissant et fuyant éperdue devant une vingtaine d’autres cavaliers qui faisaient tournoyer leurs lazos dans l’air. Ces cavaliers se lançaient à corps perdu dans le centre de ce torrent, culbutant les traînards, se ruant sur les récalcitrants, semblables au milieu des flots de sable soulevés par cette tempête d’animaux, à des hommes frappés de vertige. Nos chevaux bondissaient sous nous, excités jusqu’à l’ivresse par ce tumulte. Le chapelain, rejetant son capuchon sur ses épaules, fut le premier à nous donner l’exemple et à suivre le torrent. Maria-Antonia, en digne fille d’un _hacendero_, en digne femme future d’un de ces centaures, lâcha aussi la bride à son cheval et s’élança après le chapelain, tandis que les longues tresses de ses cheveux se déroulaient sur ses épaules. Elle était belle ainsi, belle d’une admirable et sauvage beauté. Don Ramon poussa à son tour son cheval impatient, et, bon gré, malgré, je fus forcé de suivre la cavalcade. En quelques minutes nous atteignîmes les barrières des toriles, qui se refermèrent sur le troupeau emprisonné. Ce fut pendant quelques instants une confusion inexprimable, le plus formidable tumulte qu’on puisse imaginer. De terribles élans ébranlaient les estacades; un crescendo de hennissements et de mugissements furieux faisait hennir et mugir en même temps les échos des bois. Enfin ce tumulte s’apaisa, les colères impuissantes se calmèrent, et l’on procéda à l’_herradero_. Des trépieds chargés de bois sec avaient été allumés à l’entrée des toriles; les fers mis sur ces brasiers furent bientôt rougis, et les vaqueros, un instant reposés, se préparèrent à commencer leur rude et dangereuse besogne.
Je ne sais si le hasard seul avait rapproché Maria-Antonia d’un vaquero qui, après s’être distingué entre tous par son activité, reprenait un instant haleine. Ce vaquero n’était autre que Benito. La mauvaise humeur qui la veille altérait sa physionomie avait fait place à une expression de noblesse intrépide dont je fus frappé pour la première fois. La fierté du sang espagnol s’alliait chez lui à l’énergie sauvage des Indiens, premiers dominateurs de ces déserts. Un teint olivâtre, une barbe un peu clairsemée, une chevelure légèrement ondée qui couronnait son front, une taille droite et souple comme un bambou, révélaient en sa personne une race perfectionnée par le croisement. Benito ne tarda pas à apercevoir la jeune fille, qui tressaillit sous ses regards de feu. Presque en même temps le visage d’Antonia se colora d’une vive rougeur; elle se hâta de couvrir chastement de son _rebozo_ ses tresses rebelles et ses épaules nues, mais elle ne s’éloigna pas. Je pris dès lors un intérêt plus vif à cette rude pastorale, à ce dialogue muet et passionné entre un homme à moitié sauvage, inflexible et dur comme le bois de fer, et une amazone intrépide qui semblait ne garder de la femme que la pudeur et la beauté.
Deux sumacs chargés de leurs grappes de fleurs répandaient une ombre épaisse à quelques pieds des deux enceintes; une estrade grossière s’élevait sous leur feuillage. Don Ramon demanda à qui ils étaient redevables de cette galanterie improvisée.
--C’est à Benito Goya, répondit Juan en portant la main à son chapeau.
Don Ramon fronça le sourcil comme s’il désapprouvait cet hommage qui ne s’adressait pas à lui seul; mais il s’assit néanmoins sur l’estrade à côté de sa fille et du chapelain: pour moi, préférant garder la liberté de mes mouvements, je refusai la place qu’on m’offrit.
Les vaqueros voltigeaient en dehors des toriles. Quand leurs yeux exercés apercevaient un cheval, un taureau ou une génisse qui n’étaient pas marqués au fer de l’hacienda, leur lazo tournoyait une seconde en air et ne manquait jamais, au milieu de cette forêt de cornes et de têtes, d’aller atteindre la bête désignée. Alors le flot s’ouvrait devant l’animal tiré hors de l’enceinte. Un second vaquero s’approchait, jetait nonchalamment son lacet par terre, l’élevait brusquement, piquait sa monture, et, avant qu’il pût opposer de la résistance, le cheval ou le taureau, violemment tiré dans deux directions opposées, s’abattait lourdement sur le sable, faute de point d’appui. En un clin d’œil, le fer ardent sifflait sur la chair; un petit nuage de fumée tourbillonnait sur le flanc de l’animal, qui tremblait douloureusement, se dégageait des liens qui cessaient de l’étreindre, et regagnait le bois ou la plaine avec l’empreinte du propriétaire. Ce fut bientôt autour de nous une vapeur épaisse au milieu de laquelle on ne distinguait plus que confusément des corps fauves frémissant sur le sable, des figures bronzées et des lueurs de fer rougi. De temps à autre, un bond prodigieux jetait partout le désordre; c’était un vaquero emporté par un poulain encore indompté qui se débattait, mais en vain, sous la douleur de sa brûlure et sous l’étreinte de son cavalier.
J’ai dit que c’était au moment de _briser_ le cheval que le danger commençait pour le vaquero. Voici comment il est d’usage de procéder: quand le poulain a été terrassé et marqué, selon la force de résistance qu’il oppose, on le maintient par terre ou on le laisse se relever sur ses jambes. Un bandeau de cuir est jeté sur ses yeux. L’animal, privé de lumière, se laisse presque toujours assez docilement seller et sangler. Une corde de crin est nouée au-dessus des naseaux de manière à former à la fois une espèce de caveçon qu’on appelle _bozal_, et une bride qui sert à diriger le cheval. Le vaquero, après s’être assuré que la selle ne tournera pas, chausse ses longs éperons, et, selon la position du cheval, se laisse enlever par lui, ou saute brusquement en selle et lève le bandeau de cuir. Le cheval hésite un instant; mais bientôt la vue des savanes qu’il a l’habitude de parcourir en liberté, l’odeur des forêts natales, le poids qui l’opprime pour la première fois, lui arrachent un hennissement de fureur; son hésitation a cessé. Il essaye d’abord de secouer la selle, mais la sangle creuse dans son ventre un large et profond sillon. Il cherche à mordre les jambes du cavalier, mais le bozal qui comprime ses naseaux est rudement tiré en sens inverse. Il tente de se dérober en traçant des courbes immenses, en lançant des ruades désespérées; il se dresse presque droit sur ses jambes de derrière pour jeter bas son cavalier par un bond furieux en avant. Efforts inutiles! jusqu’alors inébranlable sur sa selle, l’homme est resté passif: il attaque à son tour. Deux coups d’éperons lancés par lui jusque sous les aines arrachent au cheval un cri rauque de surprise et de douleur. Ivre d’impuissante colère, d’orgueil froissé, l’animal furieux se ramasse sur ses jarrets nerveux, qui se détendent comme un double ressort d’acier: il franchit d’un bond une prodigieuse distance, et s’arrête subitement; mais le vaquero a jeté instinctivement son corps en arrière, et son buste se maintient dans un merveilleux équilibre. Ses éperons retentissent de nouveau sur les flancs du cheval, qui repart sans s’arrêter, parce que les molettes labourent ses flancs, et que la _cuarta_ meurtrit sa croupe. Enfin, après cette nouvelle course, les naseaux de l’animal, comprimés par le caveçon, ne laissent plus échapper qu’une respiration sifflante, ses flancs fument et saignent. Lorsqu’il a cherché inutilement, dans l’excès de sa terreur et de sa rage, à se briser lui-même pour briser son cavalier contre un tronc d’arbre, le cheval se reconnaît vaincu, il obéit à l’impulsion du corps, à l’éperon, à la voix; en un mot, il est dompté. Quant au vaquero, il reprend haleine, allume un cigare, et remet de nouveau sa selle, encore humide, sur le dos d’un autre animal.
--Avez-vous beaucoup d’hommes de cette trempe dans votre pays? me demanda don Ramon en me montrant une demi-douzaine de ces vaqueros, qui, dans l’intervalle d’une lutte à l’autre, essuyaient leurs fronts ruisselants. J’évitai de répondre à cette question: la comparaison des écuyers de nos cirques avec ces hardis dompteurs de chevaux était trop humiliante pour mon amour-propre d’Européen. Je demandai à don Ramon si parfois on n’avait pas de malheurs à déplorer dans ces luttes équestres.
--Oui, oui, cela se voit de temps à autre, me répondit-il d’un air presque satisfait; tenez, il y a l’_Endemoniado_, que mes drôles se sont bien gardés d’amener à l’_herradero_.
Les vaqueros se récrièrent d’un commun accord, et l’un d’eux s’excusa en affirmant que personne ne l’avait aperçu.
--Qu’est-ce que l’_Endemoniado_? demandai-je à don Ramon. Je me rappelais avoir entendu Cayetano prononcer ce nom la nuit précédente.
--C’est un cheval qui n’a été monté que deux fois, et que mes vaqueros ne se soucient pas de monter une troisième.
--Pourquoi cela?
--Le premier qui l’a monté a été mis en pièces; le second a eu la tête brisée contre cet arbre ébranché que vous voyez là-bas.
--Et vous n’avez pas fait tuer un si dangereux animal?
--Oh! comme ce sont _mes_ vaqueros et _mes_ chevaux, ces affaires se passent en famille; chevaux et vaqueros ont parfaitement de droit le s’entre-tuer sans que j’aie rien à voir là dedans.
Un rire d’approbation grossière accueillit cette singulière profession d’impartialité, que ces hommes, qui faisaient si bon marché de leur vie, trouvèrent très facétieuse. Mais cette gaieté fut de courte durée. A la vue d’un homme qui arrivait inopinément, traînant un cheval avec mille efforts, une stupéfaction profonde remplaça sur ces rudes figures le sourire qu’avait provoqué la déclaration du maître. L’homme était Cayetano, le cheval l’_Endemoniado_. Un air de satisfaction féroce enlaidissait encore le visage amaigri de l’ancien contrebandier, qui apparaissait comme un fantôme sinistre au milieu de ceux dont il était venu depuis peu partager les travaux sous un nom d’emprunt. Instinctivement je me mis à l’écart pour ne pas me laisser apercevoir par Cayetano, sans cependant le perdre de vue. Un nœud coulant qu’il était parvenu à serrer à l’extrémité de la lèvre supérieure du cheval contraignait, par une étreinte douloureuse, l’_Endemoniado_ à l’obéissance. Cette lèvre gonflée témoignait de la résistance du quadrupède, qui justifiait parfaitement son nom. C’était un alezan brûlé, à balzanes blanches, _buvant dans le blanc_, comme on dit en termes de manége: signe infaillible d’un caractère vicieux. Son œil, à moitié voilé par une houppe de crins qui tombait sur son front, brillait d’un morne éclat. Ses oreilles étaient pointées en avant; sa longue crinière flottait en désordre, et ses sabots durs et pointus rendaient un son métallique contre les cailloux chaque fois qu’il s’élançait sur Cayetano, qui, d’un coup retentissant de sa cravache plombée, le repoussait en arrière. En un met, l’aspect du cheval était plus effrayant encore que celui de son redoutable guide.
--Vos vaqueros vont me savoir gré de leur amener ce bel animal, n’est-il pas vrai? dit Cayetano en s’adressant à don Ramon, tandis qu’un sourire brutal crispait sa figure; d’autant plus que ce n’est pas sans peines; car voilà deux jours que je le poursuis.
--En effet, dit don Ramon, j’étais étonné de ne pas te voir ici. Allons, mes enfants, qui de vous va monter l’_Endemoniado_? Pour l’honneur de l’hacienda, ce cheval ne doit pas aller se vanter à ses camarades de vous avoir fait peur à tous.
Personne ne répondit à ce défi, car personne n’osait tenter l’impossible. Pendant que l’hacendero jetait autour de lui des regards mécontents, Cayetano semblait chercher des yeux quelqu’un qu’il n’apercevait pas; tout à coup, à la vue de Benito, qui, malgré lui ramené vers l’estrade, s’enivrait d’une contemplation muette:
--Seigneur don Ramon, s’écria-t-il, voici quelqu’un qui ne se refusera pas à monter l’Endemoniado en présence de vos seigneuries.
Et il lança sur le jeune homme un regard farouche que celui-ci lui rendit aussitôt.