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Part 9

Au centre d’une vaste plaine bornée de tous les côtés par une chaîne de petites collines, et de l’autre par une épaisse forêt, s’élève un des principaux villages des Papagos. Il est composé d’une centaine de loges à toit plat, bâties sur les bords d’un ruisseau qui le sépare en deux lignes presque parallèles. Au moment où nous y entrâmes, ce village paraissait complétement désert. Le soleil se couchait dans les vapeurs épaisses des lagunes lointaines, et ne laissait tomber qu’une lumière sombre sur cet amas de huttes fermées par des peaux de buffles que battait tristement le vent du soir. Il semblait que de temps à autre ce vent apportât avec lui des bruits étranges qui sortaient des profondeurs de la forêt voisine. Je questionnai Cayetano sur la cause de ces bruits.

--Vous allez la connaître tout à l’heure, me répondit-il. Nous pouvons avancer jusqu’à la lisière du bois, où nous mettrons pied à terre, et nous y bivouaquerons; mais je pense que la curiosité vous tiendra éveillé une bonne partie de la nuit.

Nous poursuivîmes notre route jusqu’à l’endroit indiqué. Alors ces bruits que je ne m’expliquais pas devinrent plus distincts, et un étrange ensemble des sons les plus discordants frappa nos oreilles. C’était le rugissement du lion, le miaulement du jaguar, le grondement de l’ours, le mugissement du taureau et mille clameurs confuses qui se heurtaient sous la voûte du bois, tandis que de la partie supérieure venaient s’y mêler les cris de l’oiseau de proie, les soupirs plaintifs de l’oiseau de nuit, et de temps à autre les modulations plus joyeuses du moqueur, qui répétait tous ces cris l’un après l’autre. Bientôt deux notes brèves, saccadées, qui semblaient sortir des vastes poumons d’un lion d’Afrique, couvrirent tout ce tumulte, et, à ces accents rauques du roi des animaux, tout se tut; puis, au milieu du silence universel, une voix, mais une voix humaine, fit entendre quelques mots que nous ne comprîmes pas.

Pendant que nous mettions pied à terre, notre guide nous dit:--Je vais me faire reconnaître aux avant-postes; ne bougez pas jusqu’à mon retour, et, quoi que vous voyiez, ne faites pas de bruit; il n’y a nul danger: les animaux que vous trouverez ici ne sont que d’honnêtes Papagos.

En disant ces mots, Cayetano entra dans le bois, où nous le perdîmes de vue. Cependant la nuit était venue, et nous ne pouvions rien distinguer encore, quand de nombreux brasiers, allumés instantanément, comme par magie, de distance en distance, chassèrent tout d’un coup les ténèbres, et vinrent éclairer des scènes étranges qui semblaient la réalisation des rêves d’un cerveau malade. Au milieu des troncs d’arbres serrés les uns contre les autres, et qui, à la lueur des brasiers, s’étaient transformés en colonnes de fer rougi, sous un dais de fumée qui s’échappait par tous les interstices du dôme de feuillage, des groupes bizarres d’animaux s’agitaient en tous sens. On se serait cru transporté aux premiers jours de la création, quand la guerre n’avait pas encore éclaté parmi les diverses races d’animaux; ou bien encore, à la lueur du feu qui jetait irrégulièrement ses clartés rougeâtres, on eût dit un vaste pandémonium, la décoration d’un théâtre infernal. Pour ceux qui ne savent pas jusqu’à quel point les Indiens poussent l’art des déguisements et de l’imitation des animaux, l’illusion eût été effrayante. Seulement, quand les flammes des foyers s’élevaient en pétillant, elles éclairaient parmi les branches des formes d’oiseaux trop colossales pour appartenir à la réalité. Au moment où l’Anglais et moi considérions cette scène d’un air ébahi, notre guide nous rejoignit.

--Tout va bien, dit-il. Maintenant vous allez assister au repas du soir, pour lequel, ajouta-t-il, les femmes indiennes ont déposé à l’avance près des divers foyers les provisions nécessaires.

Notre guide achevait à peine, quand la voix qui avait déjà imposé silence se fit entendre de nouveau.

--Que dit cette voix? demandai-je à Cayetano.

--Les enfants des bois, répondit-il, rendront grâce au grand Esprit, chacun dans son langage, de la nourriture qu’il leur envoie. Ils ont faim, qu’ils mangent! ils ont soif, qu’ils boivent!

Comme Cayetano terminait cette traduction, le plus effroyable _Benedicite_ qui eût jamais frappé oreille humaine éclata tout d’un coup en hurlements, en sifflements, en glapissements, en cris de toute espèce, en un mot, en tous les accents que la nature a donnés aux animaux. Puis tous s’élancèrent sur leur nourriture, en observant fidèlement les allures des bêtes qu’ils représentaient, tandis que le long des arbres descendaient en glissant les oiseaux qui perchaient sur leurs branches. Le repas achevé, tous les Indiens s’étendirent autour des foyers, y compris même les oiseaux, que la fraîcheur des nuits eût glacés au sommet des arbres.

--Nous allons en faire autant, dit notre guide.

Cayetano battit le briquet, et mit le feu à un amas de bois qu’il recueillit; après quoi chacun de nous, tirant les provisions qu’il avait apportées, se mit à manger de grand cœur. Le silence se faisait peu à peu, la nuit s’avançait, et les feux, avant d’expirer, éclairèrent longtemps encore un des tableaux les plus fantastiques qu’il soit donné de contempler; puis l’obscurité succéda au silence, et les ténèbres envahirent de nouveau la forêt et ses sauvages habitants.

--Maintenant vous pouvez dormir, nous dit Cayetano, et j’aurai soin de vous éveiller pour que vous puissiez assister à la fin des cérémonies.

J’étais accablé de fatigue; je m’étendis par terre, et je ne tardai pas à suivre les conseils de Cayetano. Quelque temps avant l’aube, notre guide nous éveilla. La vie semblait reprendre son cours habituel dans ces bois silencieux. Des formes indécises allaient et venaient; les Indiens se levèrent l’un après l’autre, et, toujours guidés par la voix du chef, ils abandonnèrent la partie de la forêt où ils avaient passé la nuit.

--Debout, seigneurs! nous dit Cayetano, et suivons de loin; il nous reste à voir des choses curieuses.

Les premières lueurs grisâtres du matin éclairaient les échappées de la forêt, quand la tribu parvint à la lisière d’une petite clairière bordée de tous côtés par des arbres épineux; au-dessus de ces broussailles s’élevaient, semblables à des piliers, des troncs d’arbres dont le fer avait dépouillé les branches, et le feu noirci l’extrémité. Ces broussailles, qui bordaient la clairière, nous offraient un poste d’observation commode pour tout voir et tout entendre sans être vus. Ce fut là que nous nous arrêtâmes.

Le sommet des pieux soutenait une tente en coton cardé qui couvrait toute la clairière comme un nuage à demi transparent. Ce fut sous ce dais que la tribu s’arrêta, chacun ayant conservé le déguisement sauvage de la nuit. Ce pêle-mêle de fourrures et de plumages, entrevu à la faible lueur du crépuscule, offrait à l’œil quelque chose d’effrayant. Le vent du matin frémissait dans les feuilles, et soulevait le rideau flottant qui recouvrait tous les acteurs de cette scène extraordinaire. Les premières blancheurs de l’aube rayaient l’orient derrière les montagnes qui dominaient la forêt, dont les teintes sombres se dégradaient doucement et se perdaient dans la brume matinale. Au milieu du silence de la nature, s’éleva, lentement cadencé, un hymne religieux d’une douceur infinie; puis les voix se rapprochèrent sans qu’on entendît même les feuilles sèches crier sous les pas des chanteuses; car je pensais avec raison que des voix féminines pouvaient seules produire ces accents. Bientôt en effet les femmes, de ce pas élastique et timide qui n’appartient qu’aux Indiennes, vinrent se ranger du côté opposé aux hommes, et se tinrent immobiles sans discontinuer leurs chants. Un voile d’étoffe de coton couvrait leur visage, et retombait en plis jusqu’au delà de la ceinture. Quelques-unes d’entre elles seulement portaient sur la tête des paniers de jonc remplis de fleurs effeuillées.

Le chef de la tribu, couvert d’une peau de lion, fit un signe, et, quelques instants après, le silence succéda aux chants. Le chef prit des mains d’un singe gigantesque une torche allumée, puis, gagnant l’une des extrémités de la clairière, il se tourna du côté de l’orient, et se tint immobile, les yeux fixés sur le sommet des montagnes. La partie du ciel la plus rapprochée du sommet se colora bientôt d’un rose vif qui ne tarda pas à se changer en pourpre. En ce moment, le lion leva la torche et l’approcha du rideau de coton cardé qui s’élevait au-dessus de sa tête. Le tissu spongieux s’enflamma, et, en ce moment où les dernières ombres de la nuit n’étaient point encore entièrement dissipées, le feu répandit au loin une éblouissante clarté. En quelques minutes, le vaste dais fut consumé, et joncha le gazon de flammèches noircies. Dans cet intervalle, le soleil s’était levé, et, alors qu’expiraient les dernières étincelles, il versait déjà sur tous les objets une éclatante lumière.

Le chef alors, dépouillant la peau de lion, laissa voir aux assistants sa figure calme et fière; puis il étendit la main vers les débris de la tente, et, d’une voix solennelle, il prononça un discours que Cayetano nous traduisit à peu près ainsi:

«Qui de nous pourra dire combien d’années se sont écoulées depuis que le grand Esprit a créé ce soleil à pareil jour? Nos pères n’ont pas su les compter; mais, comme ce feu vient de consumer ce coton, le soleil a dissipé les ténèbres qui couvraient la terre, sa chaleur a fait vivre ce qui était mort, sa lumière a perfectionné ce qui était vivant; grâce à lui, les brutes sont devenues des hommes!»

A l’exemple du chef, tous les Indiens s’empressèrent de dépouiller leurs déguisements; les animaux redevinrent des créatures humaines, et des chants d’allégresse s’échappèrent en mâles accents de ces gosiers sauvages; la voix plus douce des femmes alternait avec celle des hommes, tandis qu’elles lançaient en l’air les fleurs de leurs paniers.

La cérémonie religieuse était finie, mais je devais assister à une scène plus imposante encore. Sur un signe du chef, tous les Indiens se donnèrent l’accolade: un air de franchise et de loyauté régnait sur toutes les physionomies. Deux hommes seulement échangèrent un regard de haine. Ce regard n’échappa point au chef, qui, fronçant le sourcil, adressa aux deux Indiens une courte exhortation. Ceux-ci répondirent par des murmures. Alors le chef, se tournant de manière à ce que le nord fût à sa gauche et le sud à sa droite, étendit les bras dans une attitude solennelle, et ajouta de cette voix imposante qui, la première, avait commandé le silence la nuit précédente, quelques paroles dont voici la traduction:

«Nos pères ont dit: Deux ennemis ne doivent pas vivre dans le même village; l’Indien désuni devient l’esclave des blancs; la haine entre deux Papagos, c’est l’exil.»

La haine qui séparait ces deux sauvages devait être bien violente, car aucun d’eux ne fit un geste, un mouvement de repentir. Le chef continua:

«Le village des Papagos de l’occident ne saurait contenir les huttes de deux ennemis; il est trop petit. Tous les deux doivent le quitter; nos frères du nord recevront l’un, nos frères du sud accueilleront l’autre. Ils marcheront jusqu’à ce que ces montagnes, jusqu’à ce que ces forêts soient entre leur inimitié. Ce que nos pères ont fait est bien fait: allez.»

Un silence profond suivit ces paroles, que les échos des bois répétèrent. Les deux ennemis courbèrent la tête devant cet arrêt sans appel de la justice indienne; ils avaient prévu que le bannissement serait prononcé contre eux, suivant la coutume de la nation. Ni l’un ni l’autre n’éleva la voix pour se défendre; mais des sanglots étouffés se firent entendre dans les rangs des femmes, car deux d’entre elles allaient abandonner aussi le village qui les avait vues naître. L’exécution suivit de près la sentence. Un Indien amena les chevaux des deux ennemis; il leur remit leurs flèches, leur arc et leur _macana_ (casse-tête). Ils reçurent en outre chacun, de la main du chef, une flèche bizarrement peinte qui devait leur servir de passe-port et d’introduction dans la tribu dont ils allaient désormais faire partie; puis le chef fit un signe de la main et ramena, en signe de deuil, sur sa tête les plis de sa couverture. Les deux Papagos montèrent à cheval sans que leur physionomie trahit les sentiments qui les agitaient. Ils s’éloignèrent lentement en se tournant le dos, tandis que leurs tristes et dociles compagnes commençaient péniblement à pied, sous l’ardeur du soleil, le chemin de l’exil, si long, si fatigant, quand il conduit un Indien loin de la cabane de ses pères, loin de l’endroit où reposent leurs ossements. Le silence qui régnait en ce moment parmi les Indiens consternés permettait d’entendre jusqu’aux moindres rumeurs qui signalent dans les bois le réveil de la nature américaine. Tout contribuait à relever la majesté de cette scène étrange. Cette justice sans faste, héritage des ancêtres, qui rendait ses arrêts à la face du ciel, me montrait la vie indienne sous un aspect que j’aurais regretté de ne pas connaître, et que les mascarades de la nuit précédente ne m’avaient point fait soupçonner.

Par un sentiment instinctif de discrétion, nous nous éloignâmes simultanément de notre poste d’observation (des étrangers pouvaient être de trop dans ce drame de famille), et nous regagnâmes l’endroit où nos chevaux étaient attachés. Nous reprîmes le chemin d’Hermosillo. Arrivés à l’endroit où le sentier que nous avions suivi pour venir du village des Papagos se réunit à celui qui conduit à la mer et à l’île du Tiburon d’un côté, et au Pitic de l’autre, Cayetano s’arrêta.--Je pense, seigneurs cavaliers, nous dit-il, que vous n’avez plus besoin de mes services, et que vous trouverez bon que je vous laisse ici.

Le sénateur ne fit aucune objection; Cayetano continua en m’adressant la parole:

--Si jamais vous aviez besoin de moi, dit-il, la première cabane que vous trouverez à cent pas d’ici vers la mer est la mienne, car c’est l’endroit que j’habite quand les affaires politiques ne m’amènent pas à Hermosillo. Vous serez toujours le bienvenu chez moi en qualité d’ami du seigneur don Urbano; vous voudrez bien dire de ma part à Vicente le Chinois qu’il n’a pas tenu à moi que je ne lui apportasse une queue de caïman à mettre au court bouillon. Adieu, seigneurs cavaliers.

Et Cayetano, piquant des deux, s’éloigna de toute la vitesse de son cheval.

--Pense-t-il donc, demandai-je à don Urbano quand notre guide eut disparu, que j’aie besoin de ses services politiques pour vous faire concurrence dans votre élection, ou que j’aie recours à lui pour avoir des œufs de caïman, comme le Chinois mon hôte?

--Non, me répondit le sénateur; mais, si vous aviez quelques lingots d’argent à embarquer sans permis de douane, Cayetano s’en chargera.

--Il fait donc aussi la contrebande?

--Chut! dit le sénateur en riant, ne prononcez pas ce mot devant un des membres du congrès souverain; j’ai voté des lois répressives à cet égard. Il fait, comme vous dites, la contrebande, et d’une façon fort originale parfois.

--Je serais curieux de savoir, continuai-je, maintenant qu’il est loin, pour quel motif il ne peut entendre le retentissement du Cerro sans éprouver ce frémissement nerveux qui faisait trembler sa main avant-hier soir.

Don Urbano, mis ainsi en demeure de s’expliquer, voulut faire le mystérieux.

--Je n’aurais à vous apprendre, me dit-il, sur Cayetano en particulier que des choses fort vagues; d’ailleurs, il est certains secrets qu’il est dangereux de connaître.

--Vous piquez étrangement ma curiosité; mais, puisque vous paraissez décidé à ne me rien dire, peut-être Cayetano sera-t-il plus explicite.

Le sénateur secoua la tête en homme sûr de son fait.

--Croyez-moi, ne provoquez pas ses confidences; je dirai même plus, si, contre toute vraisemblance, il se disposait à vous en faire, repoussez-les comme si elles devaient être mortelles: Cayetano serait homme à vous reprendre le secret qu’il vous aurait confié.

Don Urbano fit un geste d’une effrayante énergie, et ajouta:--A supposer toutefois qu’il y ait quelque secret dans tout ceci. Si vous avez à le voir pour vos affaires, rappelez-vous mes avis, et surtout que je n’ai rien dit et que je ne sais rien!

Je ne crus pas devoir insister davantage, et, de retour à Hermosillo, nous nous séparâmes. Des préoccupations d’affaires me firent bientôt oublier Cayetano, malgré l’impression de curiosité qu’avait d’abord excitée en moi cet homme étrange, impression fortifiée encore par les réticences du sénateur. Quant à l’Anglais, il menait à Hermosillo une vie si mystérieuse, que je ne pus le joindre une seule fois en quinze jours. Il avait dans la ville une boutique qu’il desservait sans l’aide d’aucun commis, et de temps à autre cette boutique était fermée pendant plusieurs jours de suite, sans que personne pût donner quelque renseignement sur le motif et la durée de l’absence du propriétaire. Ce fut pendant une de ces absences qu’en un jour de désœuvrement je résolus de pousser les courses à cheval que je faisais chaque matin jusqu’à la cabane de Cayetano. Le farouche pêcheur de caïmans m’était revenu en mémoire, mais complétement dépourvu de sa sombre auréole. Depuis quinze jours, les diversions de la vie pratique avaient suffi pour remettre le calme dans mon imagination. La cabane de Cayetano était pour moi un but de promenade, et rien de plus; il y avait à peu près cinq lieues à faire, et, avec les chevaux du pays, cinq lieues, c’étaient deux heures de chemin. Je me dirigeai donc de ce côté. Je ne tardai pas à arriver à l’embranchement des deux routes, à l’endroit où Cayetano avait pris congé de nous. A quelques minutes de là, j’aperçus la cabane du pêcheur de tortues. C’était une espèce de hutte à toit plat; le mur était formé de troncs de palmier espacés, soutenant dans les intervalles un torchis de terre glaise et de bourre de crin incrusté çà et là de larges écailles d’huîtres perlières dont l’iris brillait aux rayons du soleil. Deux tamariniers couvraient cette hutte de leur ombre. Un lac étendait à quelque distance la nappe limpide de ses eaux. Au milieu de cette riante solitude, la cabane eût semblé inhabitée, si une légère fumée ne se fût élevée en spirales bleuâtres entre les branches des tamariniers. Nul bruit ne se faisait entendre aux environs, si ce n’est le frémissement harmonieux des roseaux du lac, qu’une brise insensible ridait à peine, et le sourd murmure d’un cheval qui, dans un petit enclos formé par des pieux, broyait sa provende de maïs. Je reconnus le cheval de Cayetano.

La porte de la cabane était entre-bâillée. J’approchai du seuil sans mettre pied à terre; je signalai ma présence par la formule d’usage:

--_Ave Maria purissima!_

--_Sin pecado concibida!_ répondit une voix qui était celle de Cayetano. En même temps nos chevaux se saluèrent par des hennissements joyeux. Je mis pied à terre, et j’entrai dans la cabane. Dans un angle de la pièce principale où je pénétrai, quelques tisons achevaient de se consumer. Des galettes de farine de froment cuisaient ou plutôt se carbonisaient sur les braises détachées des tisons, en compagnie de quelques morceaux de viande séchée qui sifflaient au contact du feu. A quelques pas de là, Cayetano, assis sur un escabeau de bambous, fourbissait un des harpons particuliers aux gens de sa profession, car j’ai dit qu’il était de son métier pêcheur de tortues.

--Ah! c’est vous, seigneur cavalier? me dit-il sans interrompre son occupation; soyez le bienvenu dans ma pauvre cabane. Vous me trouvez occupé de mon déjeuner. Me feriez-vous l’honneur de faire pénitence avec moi?

Je crus devoir refuser cette offre polie, mais qui ne me paraissait que médiocrement attrayante, en lui disant que je m’étais précautionné à l’avance.

--Je n’avais à vous offrir, me dit-il, qu’un triste repas, mais de bon cœur; avec votre permission, je le prendrai donc seul.

L’intérieur de la cabane était pauvre et nu. Parmi des filets semblables à ceux dont se servent les pêcheurs de perles, parmi des harpons et d’autres ustensiles appendus aux murs, un objet d’une forme problématique attira mon attention. Cet objet était une espèce de bricole, ou plutôt de gilet à bretelles, et dans la longueur duquel trois énormes poches étaient pratiquées à distances égales.

--Vous pardonnerez, lui dis-je après un court silence, à la curiosité d’un voyageur, si je vous demande à quoi peut servir cette espèce de brassière?

--Ceci, dit Cayetano, je vais vous le dire. Jadis nous embarquions en plein jour, à toute heure, avec l’aide des douaniers eux-mêmes, des lingots d’argent, malgré les lois qui en prohibent l’exportation; mais maintenant les employés sont plus exigeants, et il faut se passer d’eux. C’est à quoi me sert ce gilet. En plaçant un lingot dans chacune de ces poches, mon manteau sur les épaules, je puis monter, à la barbe des douaniers, dans mon canot, donner la main à chacun d’eux en signe d’amitié, et ne pas paraître gêné sous un poids qui fait ployer en deux un homme d’une force ordinaire. De cette façon, une dizaine de voyages me suffisent pour transporter à bord d’un navire une trentaine de mille piastres sans partager mes profits avec personne. C’est pour moi une augmentation de revenu, dont je suis redevable au seigneur sénateur don Urbano.

--Vous avez en lui un protecteur dévoué, lui dis-je; mais comment vous a-t-il rendu ce service?

--D’une façon bien simple et digne de son caractère. Il parla un jour dans le congrès avec tant de justesse, de précision et d’éloquence, de la contrebande qui se pratiquait sur nos côtes, qu’il produisit une vive sensation. Jamais homme ne connut un sujet plus à fond.

--Je le soupçonne d’avoir eu de bonnes raisons pour en parler!

--Il en parla si bien, reprit Cayetano, que le congrès vota des lois rigoureuses...

--Il est au moins singulier de parler contre la contrebande en faveur des contrebandiers, objectai-je à Cayetano.

--Tout le monde fut content, répondit-il: les membres du congrès d’avoir réprimé un abus, notre représentant de s’être préparé de plus beaux bénéfices en tuant la concurrence; nous autres, ses commettants, de faire payer plus cher nos services. Ah! seigneur cavalier, on est heureux et fier d’avoir de tels mandataires.

Après avoir repoussé du pied les restes de son déjeuner d’anachorète, le contrebandier alla suspendre le harpon qu’il avait déposé près de lui à côté des ustensiles qui garnissaient déjà la muraille. Alors je distinguai pour la première fois, au milieu des filets, une paire de souliers de satin bleu qui, par leur petitesse, faisaient honneur aux pieds de la femme qui les avait chaussés. Des taches couleur de rouille en maculaient le lustre, sur l’un en petites gouttelettes, sur l’autre en une large plaque. Au moment même où je regardais ce vestige de quelque tendre et sanglant souvenir, j’entendis un piétinement de chevaux qui arrivaient du côté de la ville, et quelques minutes après deux hommes mettaient pied à terre à la porte de la hutte. Les deux hommes entrèrent: l’un m’était inconnu; l’autre, porteur d’une barbe de huit jours, vêtu d’habits poudreux, un long sabre droit au côté, était mon invisible Anglais. A l’aspect de l’inconnu, Cayetano changea de physionomie, et un tremblement nerveux agita son corps, comme s’il avait entendu le bruit du Cerro. Il se remit bientôt. L’Anglais me salua amicalement sans paraître étonné de me voir, et s’adressant à Cayetano:

--C’est aujourd’hui, lui dit-il, que la goëlette doit être en rade de l’île du Tiburon; j’ai des fonds à embarquer, et j’ai besoin de vous, car j’ai lieu de croire qu’une dénonciation a dû être portée contre moi, et peut-être aurons-nous affaire avec les douaniers.

--Tant mieux! dit Cayetano en étirant ses membres robustes, j’ai besoin de me secouer.

Puis il alla décrocher le gilet à bretelles, ainsi que le harpon, et sortit pour seller son cheval.

--Si vous n’avez rien de mieux à faire, me dit l’Anglais, vous seriez bien aimable de venir avec nous; vous pourriez, sans vous compromettre en rien, voir un site qui vous est inconnu, et m’être utile; je conduis avec moi la rançon d’un vice-roi.