Part 19
--Vingt fois, reprit l’aventurier, je levai ma carabine à la hauteur de mon épaule, prêt à céder à une irrésistible tentation en abattant un de ces diables rouges, et vingt fois mon compagnon abaissa le canon de mon arme. Je consentis cependant à écouter les conseils de la prudence, et je réprimai ma fougue impatiente: ce ne fut pas sans peine. Rappelez-vous que nous suivions leur piste depuis dix-sept jours, et vous penserez bien qu’il ne pouvait être question de reculer au moment où nous venions de les joindre. Seulement il fallait choisir le moment de l’attaque; la prudence nous ordonnait de reconnaître les lieux avant de commencer les hostilités, nous étudiâmes donc le terrain. Autour de nous, sauf une frange continue d’osiers et de cotonniers, les rives étaient alternativement boisées et coupées de plaines ou de clairières. Plus loin, en suivant toujours le cours de l’eau et à moitié noyée sous la brume du matin, une autre petite île s’élevait à une double portée de carabine de celle où nos voleurs étaient campés. Les coquins avaient choisi là un poste inabordable par surprise. La lune éclairait en plein la nappe d’eau qui entourait leur île, au point qu’on pouvait voir parfaitement de petits remous écumeux que formait le courant autour de quelques grosses pierres échouées au fil de la rivière: on distinguait même les feuilles des plantes aquatiques que la lune blanchissait autour. Cette disposition indiquait qu’en cet endroit l’eau devait être guéable. Nous nous éloignâmes doucement de ce gué, que les Indiens avaient probablement suivi et devaient suivre encore au point du jour pour sortir de l’île; puis nous allâmes établir notre blocus sous les osiers, à quelque distance.
Nous tînmes conseil à voix basse. Nous connaissions assez les habitudes des Indiens pour présumer qu’ils n’avaient choisi ce poste avec tant de soin que pour y passer un jour à chasser, et qu’à cet effet ils se disperseraient par petites troupes. Ce n’était que grâce à cette circonstance que nous pouvions espérer d’en venir à bout. Comme j’avais dormi quelques instants, j’engageai le Canadien à en faire autant, et je m’assis à côté de lui. Il ne tarda pas à ronfler comme il fait en ce moment, tandis qu’à travers les pousses serrées qui m’abritaient je continuais à surveiller l’ennemi. La rivière murmurait doucement, et j’aurais, je crois, cédé à l’envie de dormir, si le silence de la nuit n’eût été troublé de temps à autre par les hurlements des Indiens.--Oui, oui, me disais-je, hurlez de joie, coquins, jusqu’au moment où nos carabines vous feront hurler de douleur.--Enfin ils parurent dormir aussi, car je les vis s’étendre autour de leurs feux, et je n’entendis plus que le murmure de l’eau et le bruit des feuilles sous la brise. Les heures s’écoulèrent ainsi bien lentement. Au point du jour notre sort allait se décider. Dans ces moments-là, seigneur cavalier, on est heureux de ne laisser personne après soi. Malgré moi, je ne pouvais me défendre de quelques tristes pressentiments quand j’entendais les craquements sourds des arbres et les cris de la chouette au milieu des grands bois qui s’étendaient derrière nous. Je commençais à frissonner sous le brouillard qui s’épaississait au-dessus de ma tête, quand, à la lueur grisâtre du jour qui se levait, je crus apercevoir quelque mouvement dans l’île. J’éveillai à mon tour mon camarade, après avoir toutefois prié Dieu, la sainte Vierge et les saintes âmes du purgatoire de me venir en aide.
Quelques corbeaux croassaient déjà en saluant l’aube. Bientôt nous reconnûmes le bruit de l’eau agitée, et à la clarté du crépuscule, nous distinguâmes, dans un canot, d’abord un, puis deux, puis trois Indiens qui traversaient avec précaution la rivière en se dirigeant vers le bord où nous étions. Le Canadien me serra violemment le bras; nous mîmes tous les deux un genou en terre, après avoir renouvelé l’amorce de nos carabines, prêts à faire feu, si le hasard les amenait de notre côté, et, dans une anxiété terrible, nous attendîmes.
En ce moment, Bermudes fut encore interrompu; le poulain se cabra brusquement, et les buissons craquèrent avec un bruit si lugubre, que je ne pus m’empêcher de tressaillir.
--N’avez-vous pas entendu un hurlement? dis-je à Bermudes.
Le chasseur secoua la tête en riant.
--Quand vous aurez une fois, une seule fois, entendu le rugissement du tigre, reprit-il, vous ne serez plus exposé à le confondre avec les bruissements des maringouins. D’ici à quelques heures vous serez à cet égard aussi savant que moi.
C’était une fausse alarme. Le chasseur continua.
--Vous concevez que, si nous étions découverts, c’en était fait de nous, car nous avions tous ces démons à la fois sur les bras. Ce fut donc pour nous un moment plein d’angoisse que celui où ils prirent pied à terre. Pendant quelques minutes, qu’ils passèrent à se consulter, nous restâmes sans haleine; heureusement Dieu voulut qu’ils se dirigeassent dans le sens opposé à notre cachette. Les trois Apaches remontèrent le cours de l’eau. J’avais toujours avec moi cette maudite selle que, dans un moment d’exaspération, j’avais fait vœu de mettre sur le corps d’un de ces brigands mort ou vif. Je la cachai sous les branches, puis, profitant de la lisière d’arbustes qui entourait la rivière, nous nous glissâmes silencieusement derrière les Indiens. Le Canadien, malgré son grand corps, rampait avec l’agilité d’un boa, et je le suivais de mon mieux. Nous avions à peine parcouru ainsi une centaine de _vares_, quand nous fîmes lever devant nous un cerf magnifique, qui s’élança du côté de nos ennemis. Le sifflement aigu de la corde d’un arc nous annonça qu’il avait été vu, et l’animal revint s’abattre à vingt pas devant nous, serré de près par l’Indien qui l’avait blessé et qui accourait l’achever. Le cerf, en se défendant, renversa son antagoniste, et j’étais encore stupéfait de cette alerte imprévue, que le Canadien, que je croyais près de moi, s’était déjà élancé en avant, et, clouant d’une main l’indien sur le sol d’un coup de couteau, étouffait de l’autre dans son gosier un hurlement d’agonie que nous fûmes seuls à entendre.
--Et d’un, dit le Canadien.
--Nous prêtâmes l’oreille avec anxiété; les voix lointaines des Indiens qui appelaient leur camarade retentissaient dans les bois. Le Canadien répondit à cet appel en cherchant à imiter le cri du chasseur à la poursuite du cerf. Un second appel encore plus éloigné nous fit comprendre que les deux Indiens souhaitaient bonne chance à leur compagnon, et nous n’entendîmes plus rien. Tout cela s’était passé en moins de temps que je n’en mets à vous le dire, et le crépuscule durait encore. Ce n’était qu’à la faveur de cette demi-obscurité que nous pouvions espérer de surprendre les deux autres Apaches, et il fallait se hâter. Comme nous nous éloignions de l’île où étaient campés les Indiens, et que nous n’étions plus que deux contre deux, nous avions moins de précautions à prendre, et nous marchions plus vite dans la direction des voix que nous avions entendues. Nous arrivâmes ainsi à un petit ruisseau qui se jetait dans la rivière, et nous en remontâmes le cours en silence pendant quelques minutes. L’instinct du chasseur me disait que les cerfs devaient venir se désaltérer le matin à la source, et ce même instinct avait dû diriger de ce côté nos Indiens, qui probablement étaient en chasse. Comme vous allez voir, nous ne nous étions pas trompés. Ce que nous aperçûmes vaut la peine que je vous en parle: vous saurez combien ces drôles sont rusés.
Le ruisseau que nous remontions formait à sa source une espèce de petit étang au milieu d’une clairière entourée de buissons et d’arbres serrés les uns contre les autres. Nous avions gagné si doucement cet abri de lianes et de troncs d’arbres, le bruit de notre marche ressemblait si bien au frémissement des branches agitées par le vent du matin, que deux cerfs de très-grande taille qui gambadaient près de là ne prirent nul ombrage, et continuèrent à bondir au milieu des hautes herbes, que dépassaient leurs têtes et leurs ramures. Nous aperçûmes bientôt deux autres cerfs qui se tenaient à quelque distance des premiers, les regardant avec curiosité, et cependant avec une visible défiance, car ils avançaient d’un pas, puis reculaient de deux. Bien que la lueur douteuse du jour n’éclairât encore que confusément les objets, nous pûmes remarquer un étrange contraste entre ces deux couples de cerfs. Chez les premiers, la fixité des prunelles, je ne sais quoi de brusque et de saccadé dans les mouvements, étaient autant de signes suspects qui motivaient pleinement l’épouvante et la surprise des seconds. Cependant la curiosité sembla l’emporter sur la peur; ceux-ci se hasardèrent timidement à faire un pas vers le centre de la clairière. Alors les deux cerfs que nous avions vus d’abord firent quelques pas à reculons. Ce mouvement les rapprocha de nous et les mit à la portée de notre bras. Le Canadien et moi nous restions immobiles, le couteau entre les dents. Tout à coup les buissons qui nous entouraient craquèrent avec bruit, la main puissante du Canadien avait saisi l’un des deux cerfs; l’animal, ou plutôt l’Indien déguisé[48], hurla pour la dernière fois, au moment où je m’élançais sur le dos de l’autre en m’écriant:--Ah! chien! à défaut de selle, je te monterai à poil. L’étreignant alors entre mes jambes, je levai mon couteau sur lui; mais, d’un effort désespéré, il évita le coup, jeta sa tête d’emprunt loin de lui et s’échappa de dessous moi. En vain je le saisis par la jambe; un dernier effort qu’il fit m’envoya rouler sur l’herbe si brusquement, que je regardai, en me relevant, si sa jambe n’était pas restée dans ma main, tant j’avais peine à croire qu’il eût échappé si facilement à la vigueur de mon poignet. En un bond cependant il s’était mis hors de ma portée. Je le poursuivis vivement ma carabine à la main; mais le démon courait comme un daim effarouché, et je vis bien que je ne pourrais jamais l’atteindre. Alors, dans un transport de rage, je le visai, et l’Indien ne bougea plus; le son de ma carabine fut renvoyé d’écho en écho au milieu du silence universel.
[48] C’est sous ce déguisement que les Indiens chassent le cerf à l’affût, et peuvent choisir pour victimes les plus beaux de ceux qu’ils ont ainsi attirés près d’eux.
--Qu’avez-vous fait? s’écria le Canadien; vous avez donné l’éveil au camp!
--Que voulez-vous? repris-je, il aurait averti ses camarades; mieux vaut que ma carabine l’ait devancé.
Toutes les récriminations étaient inutiles, le Canadien ne répondit pas; il se dirigea vers l’Indien que j’avais abattu pour reconnaître s’il était bien mort, ce dont il n’eut point de peine à s’assurer.
--Avisons maintenant au moyen de nous tirer de ce mauvais pas, dit-il; en voilà toujours trois qui ne nous feront plus de mal. Vous savez le proverbe: Morte la bête...
Il s’arrêta. Depuis longtemps il n’en avait pas tant dit, mais c’était son chant de victoire à lui. Nous tînmes un second conseil, dont le résultat fut que nous devions nous cacher jusqu’au soir, s’il était possible, pour ne reprendre la piste que dans la nuit. Restait à choisir l’endroit. Les bois nous offraient bien un asile à peu près introuvable; mais, si les Apaches nous y découvraient, ils pouvaient nous y envelopper de tous côtés, à moins qu’ils ne préférassent incendier la forêt et nous brûler avec elle. Comme nous étions encore à délibérer, un affreux concert de hurlements aigus, auprès desquels les rugissements que vous entendrez ce soir ne sont que des bruissements de moustiques, éclata de toutes parts. Le bruit de ma carabine avait donné l’alarme aux Indiens, et les limiers avaient découvert nos traces, que nous n’avions pas pris la peine de cacher. Tout brave que je suis, cette musique infernale figea le sang dans mes veines. Il n’y avait plus à hésiter. Les voix confuses de nos ennemis nous apprenaient qu’ils s’étaient assez éloignés de la rivière pour que nous pussions en gagner les bords à la faveur des arbres sans être vus. Nous volions plutôt que nous ne courions, espérant trouver le canot des Indiens que nous avions tués, à l’endroit où ils l’avaient amarré. Au bout de quelques instants, les cris redoublèrent; les Indiens venaient probablement de découvrir la selle que j’avais cachée sous les broussailles; puis tout bruit cessa, et le tumulte fit place à un silence plus terrible encore que les clameurs sauvages qui l’avaient précédé. Des hurlements de deuil troublèrent seuls ce silence à trois reprises différentes; trois fois les Indiens avaient trouvé un guerrier mort: nous n’avions pas pu mieux faire.
Dieu ne voulut pas que notre espoir fût trompé. La pirogue était encore à la même place, à côté d’une autre beaucoup plus grande qui avait servi à transporter le second détachement des Indiens. Celle-ci était trop lourde pour que nous pussions en tirer à deux le parti convenable. Déjà nous avions sauté dans la plus petite, et nous cherchions à entraîner la plus grande avec nous pour rendre la poursuite impossible à nos ennemis, quand de nouveaux hurlements nous apprirent que nous étions aperçus. Une grêle de flèches vint tomber près de nous; sans hésiter davantage, nous poussâmes notre pirogue en pleine eau, et nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces pour gagner le second îlot dont je vous ai parlé, et qui seul pouvait nous offrir un refuge. Nous avions sur nos ennemis une avance considérable, et le bras de la rivière était assez large pour nous mettre à l’abri d’une seconde décharge de flèches. Notre pirogue volait sur l’eau sous l’impulsion vigoureuse du Canadien. Ah! me disait-il d’un air de regret, si vous saviez manier l’aviron comme moi, je ferais faire à ces coquins une promenade sur l’eau qui leur coûterait tous leurs guerriers un à un; mais avec vous nous serions pris à l’abordage.--Nous n’étions plus qu’à quelque distance de l’île quand nos ennemis se précipitèrent dans leur embarcation et se mirent à notre poursuite. Le Canadien cessa un instant de ramer et me dit:
--Maintenez-vous ici, s’il est possible, pendant quelques instants; car je ne puis résister au désir d’envoyer une balle à ces chiens affamés.
Je pris l’aviron; le Canadien visa au hasard sur le groupe, fit feu, et l’un des rameurs sauvages, en tombant par-dessus le bord de la pirogue, manqua de la faire chavirer. Je n’essayerai pas de décrire la rage de nos ennemis, qui cessèrent de ramer à leur tour pour nous envoyer de nouveau leurs flèches impuissantes. Quelques coups de rames nous firent arriver sur le bord; nous mîmes pied à terre, et, emportant notre canot sur nos épaules, nous nous enfonçâmes dans les bois qui couvraient l’île. Nous ensevelîmes la pirogue sous d’épaisses broussailles, et, cela fait, nous cherchâmes un endroit où nous pussions nous défendre sans être enveloppés. Près de la rive où nous avions débarqué, un monticule couronné de grands arbres s’élevait à pic du côté de l’eau, et du côté de l’île en pente assez douce. Ce fut le poste que nous choisîmes.
Cependant le bruit des avirons ne paraissait pas se rapprocher de nous; je soupçonnai quelque ruse, et m’avançai avec précaution derrière le tronc d’un gros acajou qui s’inclinait un peu sur la rivière; la pirogue, au lieu de venir aborder à l’endroit où nous étions descendus, glissait le long de l’île pour la doubler. Il était dès lors évident que les coquins voulaient se mettre hors de la portée de nos carabines, prendre pied à une assez grande distance pour que nous ne pussions nous opposer à leur débarquement, et s’avancer vers nous à l’abri des arbres et des buissons. Heureusement notre position sur l’éminence nous mettait, par derrière, à l’abri d’un coup de main, et ne nous rendait accessibles que par devant. Après le débarquement des Indiens, un silence complet régna pendant quelques instants. Il ne nous restait plus guère qu’à recommander notre âme à Dieu et à faire payer le plus chèrement possible notre mort inévitable. Nos poires à poudre étaient pleines, nos sacs garnis de balles; nous portions sur nous assez de _pinole_ et de _cecina_ pour soutenir un siége de vingt-quatre heures, et par-dessus tout j’inspirais à mon compagnon une inébranlable confiance, comme aussi, je dois l’avouer, je comptais raisonnablement sur lui.
Au bout de quelques minutes, qu’il était permis, dans notre position, de trouver longues, une douzaine de ces chacals parurent enfin sur la lisière du bois à une bonne portée de carabine. Avec leurs figures barbouillées de rouge et de jaune, leurs longs cheveux nattés, les lanières découpées qui ceignaient leurs bras et leurs jambes, ils avaient une tournure et un aspect diaboliques. Il y avait surtout parmi eux un grand coquin qui m’inspira dès l’abord une vive antipathie. Ils firent halte tous à la fois et parurent se consulter, après quoi le grand diable s’avança de quelques pas, et nous fit signe impérieusement de venir les trouver.
--Tirerai-je dessus? demandai-je au Canadien.
--Pas encore, me répondit mon associé; ils sont trop loin, et, dans notre position, chacun de nos coups doit porter.
--Bon, j’attendrai, repris-je.
Une nouvelle sommation de leur part n’obtint, comme la première, aucun succès; ils continuèrent à s’avancer, et le Canadien fit feu, un Apache tomba; une minute après, il fut suivi d’un autre que j’attrapai en visant mon grand Indien. Nos ennemis se jetèrent alors à plat ventre, un nuage de poussière s’éleva en l’air, et nous ne vîmes plus rien; quelques flèches seulement sifflèrent à nos oreilles, et d’autres vinrent s’enfoncer à nos pieds. Nous fîmes feu une seconde fois, et avec succès, autant que je pus en juger par les hurlements qui suivirent notre décharge. Un voile de poussière sans cesse renouvelé nous dérobait les Indiens, et quand il s’abattit, une douzaine de ces démons enragés gravissaient la colline sur laquelle nous étions retranchés. Leurs épouvantables figures barbouillées vinrent presque se coller contre les nôtres, et nous sentîmes passer sur notre front le souffle ardent de leur haleine. Le Canadien en abattit un à bout portant, tandis que la crosse de son fusil brisait le crâne d’un autre; tout à coup je vis mon compagnon rouler en bas de l’éminence, enlacé par trois Indiens, et je l’entendis me crier d’une voix étouffée:
--Feu! feu! dussiez-vous me tuer avec eux!
J’avais déjà bien du mal à tenir les cinq autres en respect à l’aide de ma carabine, et j’eus un moment d’angoisse horrible à la vue de ces reptiles enroulés autour du Canadien, qui, seul contre trois, cherchait en vain à dégager son couteau, les soulevait un instant avec une force d’Hercule, et retombait lourdement avec eux. Bientôt la tête de l’un des trois Indiens alla se briser avec un bruit sourd contre une pierre; j’en vis un autre lâcher prise; je m’élançai sur le troisième le couteau à la main, mais un coup violent de casse-tête m’arracha un cri de douleur et fit tomber mon couteau. Je me retournai: j’étais en face du grand Apache dont l’aspect m’avait si fort déplu. Ma carabine levée en l’air comme une massue fit reculer l’Indien, et je pus, après avoir ramassé mon couteau, battre en retraite jusqu’au haut de l’éminence pour prendre du champ et faire feu. Revenu alors de sa surprise, mon ennemi s’élança vers moi, et, sans que j’eusse pu l’esquiver, sa _macana_ s’abattit sur ma tête. Ébloui, aveuglé, je perdis l’équilibre, et je tombai sans connaissance. Une sensation de fraîcheur extraordinaire me tira de cette torpeur: j’avais roulé dans la rivière qui coulait à nos pieds.
Ici les gémissements du poulain effrayé m’engagèrent à interrompre de nouveau le conteur, bien que son récit commençât à m’intéresser vivement.
--Sont-ce les maringouins, cette fois, qui arrachent à ce pauvre animal ces gémissements de terreur?
--Il est possible que non, reprit Bermudes: écoutons!
--Tenez, voyez là-bas, lui dis-je en lui montrant un jeune peuplier dont la cime s’élevait au-dessus du dôme de verdure qui couronnait les hauteurs voisines; ce n’est pas le vent qui agite cet arbre, tandis que les autres sont immobiles.
Le chasseur écouta. Le peuplier balançait toujours en oscillations irrégulières sa cime blanchie par la lune, et il n’était que trop facile de distinguer au milieu du bruissement du feuillage le frôlement sourd d’un corps contre le tronc. Ce pouvait être quelque taureau sauvage; mais des signes particuliers ne me laissèrent aucun doute à cet égard. Un grognement étouffé particulier à la race féline, puis un bruit aigu de griffes acérées grinçant sur l’écorce, retentissaient avec une sonorité lugubre.
--C’est le jaguar, dit Matasiete.
--Éveillerai-je le Canadien? lui demandai-je.
--Pas encore. En ce moment, l’animal fait le brave; mais son heure n’est pas venue, et à présent il a plus peur que vous.
Le fait était contestable; mais ma physionomie dut trahir alors un excès d’assurance, car le chasseur reprit aussitôt:
--Vous auriez tort, du reste, de croire que la chasse au jaguar n’offre pas de danger. Vous allez être à même de juger combien une heure de plus passée sans boire aura aigri le caractère de celui-ci. J’ai vu plus d’un homme intrépide pâlir au rugissement terrible de ces animaux. Mais, à propos! avez-vous déjà chassé le tigre?
--C’est la première fois, si pourtant vous appelez cela chasser le tigre, dis-je en montrant mes mains désarmées, et j’ai de bonnes raisons de croire que ce sera la dernière.
--Quand le moment sera venu, dit le chasseur, je songerai à vous, et vous remettrai une arme sûre qui entre mes mains n’a jamais manqué son coup. Vous en serez content.
Cette promesse me fit respirer plus à l’aise, et sur la proposition de Bermudes, j’écoutai la suite de son histoire.
--Ce qui devait me perdre me sauva, reprit-il; la fraîcheur de l’eau me rendit l’usage de mes sens, qui m’avaient presque abandonné. Quand je revins à la surface, au bout de quelques secondes, je pus voir mon ennemi acharné, qui, penché sur la rivière, épiait mon agonie avec une joie cruelle, brandissant d’une main le casse-tête qui m’avait étourdi, et de l’autre mon couteau que j’avais lâché en tombant. Puis, quand il m’aperçut nageant de toutes mes forces vers la terre pour rejoindre mon associé, il poussa un hurlement de rage et se précipita d’un bond à ma poursuite. Je redoublai d’efforts pour m’éloigner; mais l’Indien nageait plus vite que moi, qui me sentais affaibli par la perte de mon sang. De temps à autre cependant je me retournais pour calculer les progrès qu’il faisait, et chaque fois ce visage horriblement barbouillé faisait briller plus près de moi, entre deux rangées de dents aiguës, le couteau qui devait me frapper. En cet instant je promenai un regard désespéré sur la rive qui semblait fuir devant moi. Mon pauvre associé, bien que débarrassé pour le moment de ses ennemis, était dans une situation des plus critiques. Sa carabine, dont il avait fait un si terrible usage, appuyée contre son épaule, tenait seule en respect les Apaches, que j’entendais hurler comme des chiens qui acculent un taureau. Je ne me sentis pas la force de retenir un cri de détresse.
--Oh! m’écriai-je, oh! par la vie de votre mère, allez-vous me laisser égorger sous vos yeux?