Chapter 4 of 24 · 3818 words · ~19 min read

Part 4

Je me rappelai fort à propos cette histoire au moment où j’allais tirer le couteau que je porte à la ceinture en place d’_estaca_. Ce couteau était des plus pointus, et j’étais bien aise de me mettre dans mon droit. Je voulus donc en casser la pointe, mais dans mon trouble je m’y pris si maladroitement, que la lame se brisa juste au manche, et qu’il ne me resta dans la main qu’un inutile tronçon. Privé de la seule arme qui pût assurer ma vengeance, je sentis qu’il n’y avait pas un instant à perdre. Je revins à la grève en courant; un canot s’y trouvait, je le détachai; la fureur me donnait une force nouvelle: je traversai le détroit, je pris dans ma hutte un autre couteau sans songer cette fois à l’épointer, et je revins de nouveau vers l’île d’Espiritu-Santo.

Le vent d’orage commençait à s’élever; dans l’obscurité de la nuit, les lames envoyaient contre les brisants des gerbes de feu; la _gaviota_ gémissait tristement sur le sommet des rochers, les loups marins hurlaient dans les ténèbres, et de temps à autre le lamentin mêlait aux soupirs du vent ses accents mélancoliques et plaintifs comme ceux d’une âme en peine. Tout à coup un autre bruit arriva à mon oreille; il semblait sortir du sein même de la mer. J’écoutai, mais une rafale chassa bien loin de moi les rumeurs confuses de l’Océan, et je croyais m’être trompé, lorsque, quelques secondes après, ce cri arriva directement jusqu’à moi. Cette fois il n’y avait plus à se méprendre, c’était un cri de suprême angoisse, c’était l’appel déchirant d’une créature humaine en détresse. Comme la voix venait du côté d’Espiritu-Santo, il ne me fut pas difficile de deviner que c’était Rafaël qui appelait à l’aide. Déchiré par mille sentiments contraires, je montai sur l’avant du canot pour m’assurer encore que je ne me trompais pas; mais ce fut en vain que je promenai mes regards sur la mer: la nuit était trop obscure pour que je pusse rien apercevoir. Tout à coup j’entendis de nouveau et distinctement:

--Oh! du canot, oh! pour l’amour de Dieu!

C’était bien la voix de Rafaël.

Ici José Juan s’interrompit un instant, et s’écria d’un air inquiet:

--N’avez-vous pas entendu un soupir?

Nous écoutâmes, mais le ressac des brisants, le cri de l’huîtrier, le battement des ailes d’un oiseau qui s’envolait du sommet d’un rocher voisin de la cabane, troublaient seuls le profond silence de la nuit.

--J’avais cru entendre un soupir sortir de la hutte, reprit le plongeur. Ah! seigneur cavalier, vous avez pu voir la pâleur de Jesusita, car vous devinez que c’est d’elle qu’il est question, quand vous avez fait allusion à l’histoire que je vous raconte. Eh bien! malgré toutes ses protestations, un cruel soupçon n’a cessé de déchirer mon cœur depuis le moment où j’ai su qu’elle connaissait Rafaël.

José Juan soupira lui-même fortement et continua:

--On a beau avoir juré la mort d’un ennemi, on a beau avoir contre lui de justes motifs d’une haine mortelle; quand, par une nuit sombre comme celle-là, sa voix sort des profondeurs d’une mer peuplée de monstres; quand cette voix est celle d’un homme intrépide, et que l’angoisse cependant la fait trembler, il y a dans cette plainte suprême une puissance mystérieuse qui remue les entrailles. Je ne pus m’empêcher de tressaillir.

En disant ces mots, le plongeur baissait les yeux comme un pénitent qui se confesse d’une faute dont il rougit; mais bientôt sa physionomie reprit une expression de férocité railleuse qu’elle conserva jusqu’à la fin du récit, et il ajouta vivement:

--Cette émotion dura peu. Bientôt j’entendis battre l’eau avec force, je ramai de ce côté. Je ne tardai pas à distinguer l’écume blanche qui jaillissait, et Rafaël au milieu de la pluie d’étincelles qui retombait autour de lui. Par une singularité qui me frappa, au lieu d’employer sa vigueur de nageur à gagner mon canot, il restait stationnaire. Je devinai bientôt la cause de son immobilité. A quelque distance de lui et à une _vare_ environ au-dessous de l’eau, brillait une lueur phosphorique. Cette lueur avançait lentement vers Rafaël. Vous ne devinez pas ce que c’était?

--Non.

--C’était une tintorera, et de la plus belle espèce! reprit José Juan.

--Ce fut alors que vous vous jetâtes à l’eau pour secourir votre rival?

--Oh! non, pas encore, répondit le plongeur avec un sourire, c’eût été trop tôt. Un coup d’aviron m’amena près de Rafaël; il jeta un cri en m’apercevant, mais il n’eut pas la force de me parler; l’angoisse et la fatigue lui coupaient la voix. D’un effort désespéré il jeta ses deux mains sur le bord du canot; ses bras épuisés ne pouvaient pas soulever le poids de son corps. Ses yeux, quoique éteints par la terreur, me regardaient d’une façon si expressive, que je saisis ses deux mains dans les miennes, en les étreignant avec force contre les planches de l’embarcation. La tintorera avançait toujours. Un instant, un seul instant, les jambes de Rafaël restèrent immobiles; il poussa un cri affreux, ses yeux se fermèrent, ses mains lâchèrent prise, et le tronçon supérieur de son corps retomba dans la mer: le requin l’avait coupé en deux!

--Sans que vous eussiez pu le secourir?

--Dame, reprit le plongeur, il est possible que je ne lui aie pas porté l’assistance qu’il devait attendre en pareil cas d’un autre que moi; mais cela se conçoit.

--Voyons, la main sur la conscience?

--Peut-être, dans mon trouble, lui ai-je trop fortement comprimé les mains.

--Sans mauvaise intention?

--Eh bien! reprit le métis d’une voix qui perçait à peine à travers ses dents serrées, tandis que sa bouche exhalait un souffle ardent, je crois que je l’ai empêché de monter dans le canot!

--Vous ne vous en êtes jamais repenti?

Le plongeur, qui depuis quelques minutes roulait une cigarette, battit le briquet, des étincelles jaillirent et vinrent éclairer sa figure; évidemment cette question l’étonnait.

--_Caramba!_ l’alcade n’avait aucun droit sur ma personne, le bando ne parle pas de tintorera.--Mais attendez, continua le plongeur, je n’ai pas fini mon histoire. Au moment où Rafaël disparut sous l’eau, je m’y précipitai moi-même.

Ce fut à mon tour de montrer une profonde stupéfaction à cet incident inattendu. José Juan s’en aperçut.

--J’avais cent raisons, dit-il, pour en agir ainsi. D’abord cette tintorera, bien qu’elle m’eût débarrassé d’un rival qui m’était devenu odieux, me déplaisait par la brutalité avec laquelle elle avait dépecé le pauvre Rafaël. Elle avait touché à l’honneur de la corporation des plongeurs. N’oubliez pas que je suis un de ses _capataz_. Puis, une fois affriandée de chair humaine, elle n’eût pas manqué de venir nous attaquer plus tard. Enfin le juge criminel ou l’alcade pouvait-il me demander compte de mon ami, quand j’aurais tué le requin qui l’avait coupé en deux! Vous ne connaissez pas les mœurs des requins, seigneur cavalier?

Je convins modestement de mon ignorance.

--Eh bien! rien ne les met plus en belle veine de férocité (je parle de la tintorera et non du requin ordinaire, dont Rafaël, je vous l’ai dit, ne se souciait nullement) que les nuits d’orage semblables à celle où je vis mourir mon rival. Une matière gluante distillée par des trous placés autour du museau des tintoreras se répand sur toute leur peau et les rend luisantes comme des mouches à feu, surtout quand le tonnerre se fait entendre. Cette lueur les fait apercevoir la nuit, et plus la nuit est sombre, plus elles brillent. Par bonheur aussi, elles n’y voient guère, et un nageur silencieux a sur ces monstres l’avantage de la vue. Ajoutez à cela qu’ils ne peuvent vous happer qu’en se retournant sur le dos, et vous concevrez qu’un homme intrépide et bon nageur a quelque chance d’en venir à bout.

Je ne plongeai, comme vous pensez, qu’à une médiocre profondeur, pour ne pas m’essouffler, et aussi pour jeter un coup d’œil au-dessus, au-dessous et autour de moi. Les flots mugissaient sur ma tête avec un bruit semblable à celui du tonnerre; des pointes de feu tourbillonnaient comme la poussière par un vent d’orage, mais à côté de moi tout était calme. Une masse noire vint me heurter sous l’abîme, c’était ce qui restait de Rafaël: il était dit que je devais le rencontrer toujours.

Je pensai alors que l’animal que je cherchais n’était pas bien loin. En effet une raie de feu presque imperceptible grossissait peu à peu. La tintorera et moi nous devions être à la même profondeur, mais le requin tendait à remonter; l’haleine commençait à me manquer, et je ne voulais pas donner au requin l’avantage de se trouver au-dessus de moi, car, dans ce cas, il n’aurait pas eu besoin de se retourner sur le dos pour me faire subir le sort de Rafaël. Je ne comptais, pour en venir à bout, que sur le temps qu’il mettrait à faire cette manœuvre. La tintorera nagea vers moi diagonalement avec tant de vélocité, que je me trouvai un moment assez près d’elle pour distinguer, aux clartés phosphoriques de son corps, la membrane qui couvrait à moitié ses yeux, et sentir ses nageoires brunâtres effleurer mon corps. Des lambeaux de chair livide étaient encore attachés à la mâchoire inférieure, qu’elle faisait claquer avec un air de volupté gourmande. Le monstre jeta sur moi un regard terne et vitreux. Ma tête en ce moment se trouvait au niveau de la sienne. J’aspirai l’air avec bruit, je m’élançai dans une direction parallèle à environ une demi-vare au-dessus du requin, et me retournai; il était temps. La lune fit briller un instant le ventre argenté de la tintorera, et en même temps qu’elle ouvrait une gueule énorme, hérissée, comme une carde, de dents aiguës et serrées les unes contre les autres, le poignard que j’avais destiné à Rafaël s’enfonça dans son corps, traçant aussi loin que mon bras put atteindre un large et sanglant sillon. La tintorera, blessée à mort, fit un bond prodigieux, et retomba en battant deux fois l’eau de sa queue; heureusement je n’en fus pas atteint. Seulement je me débattis une minute, aveuglé par une pluie d’écume sanglante qui me fouetta la figure; puis, à la vue de mon ennemi flottant comme une masse inerte et livide sur l’eau qui bouillonnait dans sa blessure béante, je poussai un cri de triomphe qui, malgré l’orage, fut entendu des deux îles.

L’aube allait poindre au moment où je regagnais le rivage, épuisé par les efforts que j’avais faits pour fendre les vagues qui grossissaient. Les pêcheurs visitaient leurs filets, et la lame vint faire aborder presque en même temps que moi la tintorera et les débris de Rafaël. Personne ne douta que je n’eusse voulu arracher mon ami au sort dont il avait été victime. Je laissai les bavards exalter mon dévouement. Une femme seulement soupçonna la vérité; vous l’avez vue pâlir au souvenir de cette nuit: est-ce un regret pour Rafaël? est-ce l’idée du danger que j’ai couru? voilà ce que je ne puis deviner, et cette incertitude m’accable. Vous seul, seigneur cavalier, ajouta le plongeur, connaissez les particularités de mon histoire, et dans quelques heures vous allez partir.

Le plongeur se tut et parut réfléchir profondément.

Après quelques instants de silence, il se souvint des devoirs de l’hospitalité. Nous rentrâmes dans la hutte. Dans la pièce la plus reculée, où, d’après l’ordre de son mari, la jeune femme s’était retirée, deux chandelles achevaient de se consumer. On distinguait à leur pâle lumière une image grossière représentant les âmes du purgatoire, en l’honneur et pour la rédemption desquelles les deux chandelles brûlaient pieusement chaque soir. Vaincue par la fatigue, la jeune femme, assise par terre, la tête appuyée sur une escabelle, sommeillait paisiblement. Les longues nattes de ses cheveux s’étaient déroulées jusqu’à ses pieds. Devant l’éclatante beauté de Jesusita, on comprenait aisément l’amour de José Juan; mais on ne s’expliquait guère sa jalousie, à voir le tranquille sommeil de la Mexicaine. Le métis, après l’avoir contemplée pendant quelques instants, déroula une natte de Chine et l’étendit dans la pièce qui était à l’entrée de la cabane; c’était le lit le plus somptueux que pût offrir à son hôte cet homme à moitié sauvage. Tout l’ameublement de la hutte se composait de deux autres nattes semblables et de quelques chaises en roseaux. L’hospitalité du capitaine don Ramon n’était pas, du reste, plus magnifique; mais pourquoi n’avouerais-je pas qu’après cette sanglante histoire, j’eusse préféré au toit de cet homme le pont de notre petite goëlette? Je ne pus donc fermer l’œil, et le jour allait paraître quand la voix de José Juan se fit entendre:

--Le _coromuel_ souffle toujours, me dit-il, et _la Guadalupe_ va lever l’ancre.

Je pris congé de mon hôte pour retourner à bord sans plus tarder.

--Eh bien! me dit le capitaine don Ramon en me voyant de retour, vous ne vous étonnerez plus quand on vous parlera de José Juan! Que pensez-vous de cet homme-là?

--Que c’est un ami bien dévoué! répondis-je d’un air pénétré.

Le lendemain matin nous jetâmes l’ancre à Pichilingue: cette fois le capitaine ne s’était plus trompé.

II

UNE GUERRE EN SONORA

Au milieu des vastes États de la confédération mexicaine, celui de _Sonora_ a conservé une physionomie à part. Les vicissitudes de ses luttes avec les tribus indiennes qui l’entourent, le frottement perpétuel avec ces peuplades, ont imprimé aux mœurs de ses habitants une certaine allure sauvage qui les distingue de ceux des autres provinces, avec lesquels ils n’ont de commun qu’une bizarre pratique du régime constitutionnel, encore si nouveau pour eux. Au Mexique, les libertés politiques sont comprises d’une façon singulière: un colonel qui s’ennuie et veut devenir général, un capitaine qui désire monter en grade se croit parfaitement en droit de se _prononcer_ pour une cause quelconque. Aussi nul pays n’est plus fécond en révolutions, nulle part ces révolutions n’ont des causes plus futiles, des résultats plus inattendus. Le spectacle d’un des mille incidents de ce turbulent apprentissage de la vie politique est une bonne fortune pour le voyageur, car avant peu ces mœurs excentriques auront disparu. Quelques années encore, et ce pays aura subi le sort commun; déjà l’on peut entendre le retentissement lointain de la hache américaine qui frappe à ses frontières. Comme le Texas, la Sonora est destinée à être enclavée dans les États-Unis, et le temps n’est pas loin peut-être où l’Union comptera dans Guaymas un port sur l’océan Pacifique.

Je n’avais plus que quelques lieues à faire pour gagner cette ville, l’unique port de quelque importance de l’État de Sonora, quand j’arrivai à un endroit où la route traverse un petit bois. Des deux côtés du chemin s’étendaient des fourrés assez épais. A gauche, au-dessus de la cime des liéges et des sumacs, des vautours tournoyaient en grand nombre, et semblaient s’exciter à fondre sur une proie en poussant des cris de convoitise et d’effroi. Je piquai mon cheval de ce côté, malgré la répugnance qu’il manifestait. Une scène hideuse frappa mes yeux: sept cadavres indiens étaient pendus à autant d’arbres, les uns par le cou, d’autres par une jambe, d’autres enfin par les bras. Tous étaient affreusement mutilés, et n’offraient que des vestiges informes de figures humaines. Les meurtriers s’étaient acharnés sur ces cadavres avec une férocité inexplicable. La hache, le couteau, avaient accompli sur eux leur sanglant ministère. Les bourreaux avaient brisé les jointures, disloqué et tordu les membres d’une manière épouvantable. Ils avaient par dérision attaché aux mains des suppliciés leur _macana_ (casse-tête) de bois de fer, et dénatté leurs longs cheveux, qui balayaient le sol; mais un soleil perpendiculaire avait cautérisé toutes ces plaies, racorni et desséché la peau de ces cadavres; la putréfaction avait respecté ces corps momifiés, et la forme humaine, toute mutilée qu’elle fût, jetait encore la terreur parmi l’essaim de vautours qui tournoyait au-dessus d’eux. Les armes laissées sur le terrain, les débris qui jonchaient le sol, prouvaient que la lutte avait été longue et acharnée; les nombreuses traces de bestiaux mêlées à celles de pieds d’hommes nus indiquaient aussi que les Indiens avaient été surpris nantis de leur butin. Avais-je sous les yeux un terrible exemple de représailles sanglantes, ou la trace d’une agression injuste de la part des blancs? C’est ce que je ne pouvais décider, et j’étais encore sous l’impression de cet horrible spectacle, quand j’atteignis Guaymas.

De tous les ports que le Mexique possède sur la côte de l’océan Pacifique, il n’y en a que deux à proprement parler. Le premier est Acapulco, le second Guaymas. Les autres ne sont que des rades foraines mal fermées par des terres plus ou moins basses, et dans lesquelles les navires ne sont pas à l’abri des grands vents périodiques qui règnent dans ces parages. Comme Acapulco, Guaymas est entouré de toutes parts de côtes ou d’îles élevées qui forment un port à l’abri des vents du large ou des vents de terre. Aussi, quand le vent du sud, chargé des émanations glaciales du pôle[9], vient soulever de longues lames au dehors de son enceinte; quand le _cordonazo_[10], de son souffle irrésistible, fouette et bouleverse le golfe de Californie jusqu’au fond de ses abîmes, le port de Guaymas offre au milieu de sa ceinture verdoyante l’aspect d’un lac tranquille. Ces vents impétueux se transforment pour lui en une brise paisible, qui pousse paresseusement sur la grève de petites vagues que l’écume blanchit à peine. Ces vagues viennent expirer parmi les pousses serrées des mangliers dont elles vivifient les rameaux, qui s’enfoncent dans la vase, y dardent leurs racines, et forment une barrière impénétrable. La verdure pâle de ces arbustes tranche sur le fond d’ocre de la grève et complète l’aspect sauvage de ce port, qui est resté jusqu’à ce jour tel que l’a fait la nature.--Quelques petits bâtiments caboteurs, des pirogues creusées dans un tronc d’arbre, trois grands navires ancrés sous l’île de Venado, dont un français, l’autre américain, l’autre anglais, à certaine époque de l’année, une corvette de cette dernière nation, des nuées de mouettes qui couvrent la mer, tel est l’aspect invariable de la rade vue de terre.--Des maisons basses et blanches qui réverbèrent un éclat éblouissant, un fort en terre de la même couleur d’ocre que la grève, dans lequel une demi-douzaine de canons se rouillent sur des affûts de bois, des croupes escarpées de montagnes dont les flancs sont sillonnés par le passage des eaux, et dont les crêtes brunes s’élèvent semblables à une couronne de créneaux, tel est, à son tour, l’aspect de la ville vue de la rade.--Puis, si l’on veut jouir à la fois du spectacle de la rade, de la ville et du golfe, on n’a qu’à monter sur ces rochers, lorsque la chaleur est moins forte, c’est-à-dire vers le coucher du soleil. De là le spectateur domine deux déserts, l’un du côté de la terre, l’autre du côté de la mer; l’un borné par des montagnes que le jour, à son déclin, teint d’un violet livide, l’autre par des nuages roses, et justifiant son nom de mer Vermeille, quand la pourpre du couchant vient se fondre avec l’azur des flots. Sur la terre, des plaines incultes, des huttes isolées, quelques flocons de fumée qui montent dans l’air avec lenteur et indiquent une halte de muletiers; sur la mer, nulle voile, nulle trace de la puissance humaine: seulement, de temps à autre, une baleine voyageuse s’élève pesamment à la surface de l’eau, aspire avec un sourd mugissement la provision d’air nécessaire à ses vastes poumons, bat les flots de sa large queue, et regagne ses pâturages d’algues et de varechs; un narval sort du sein de la mer comme une flèche, décrit une courbe dans l’air et disparaît; des troupes de loups marins, semblables à des nageurs qui luttent de vitesse, s’avancent et font jaillir devant eux une écume blanchissante. On ne jette plus alors qu’un regard de dédain sur le port, qui d’en bas paraît si étendu, sur ces maisons carrées qui semblent des dés d’ivoire jetés au hasard au milieu d’une herbe dont les tiges sont des palmiers, sur ces rigoles bleuâtres qui sillonnent les plaines et qui sont des fleuves. A la gauche du spectateur, la côte décrit une légère courbe; le dernier de ces minces filets d’eau qu’on aperçoit au loin vient se jeter dans ce petit golfe: c’est la rivière des Hiaquis.

[9] Ce vent, qui vient du pôle sud sans traverser de déserts de sables, est froid dans ces parages comme le vent du nord dans nos climats.

[10] Coup de cordon de saint François. On appelle ainsi un vent impétueux du sud-ouest qui souffle dans le golfe de Californie en septembre et octobre.

De toutes les peuplades sauvages qui entourent les établissements des blancs, les Hiaquis sont la plus puissante. Leurs nombreux villages couvrent une vallée fertilisée par la rivière qui porte leur nom. Ils sont à la fois chasseurs, industriels et agriculteurs. Le nombre des habitants de ces diverses bourgades n’est pas moins de trente mille, y compris les femmes et les enfants. Un grand nombre de ces Indiens viennent se louer à Guaymas comme ouvriers ou domestiques. C’est la partie de la population qui tient le milieu entre l’homme sauvage et l’homme civilisé; mais, au moindre grief contre les blancs, ces ouvriers disparaissent subitement de la ville et vont se joindre aux milliers de combattants que leur race peut mettre sur pied d’un moment à l’autre. On conçoit tout le danger de ce terrible voisinage pour Guaymas, danger amoindri toutefois en ce que cette disparition subite est pour les habitants un avertissement de se tenir sur leurs gardes. Ces querelles se renouvellent fréquemment, et elles sont toujours sanglantes. C’est une guerre sans pitié, dans laquelle les Indiens n’ont pas toujours l’avantage de l’astuce ou de la férocité.

Le jour de mon arrivée, la ville était dans la consternation; depuis vingt-quatre heures déjà, tous les Hiaquis avaient disparu, déterminés à venger la mort des leurs que j’avais trouvés égorgés et mutilés dans le petit bois où ils restaient exposés comme un témoignage de la justice des blancs. On commençait à taxer d’atrocité la vengeance exercée contre des maraudeurs, bien que jusqu’alors un tel fait n’eût été considéré que comme un acte de justice un peu sommaire, il est vrai, mais bien méritée. Toutefois, ce qui rassurait un peu les habitants, c’était la nouvelle d’une rupture survenue entre deux chefs hiaquis. L’un d’eux, surnommé Banderas, avait eu l’avantage sur son rival, U’Sacame. On pouvait donc jusqu’à un certain point compter sur l’alliance et le secours de ce dernier. Un autre événement contribuait aussi à jeter la perturbation dans Guaymas. Une révolution avait éclaté dans cette ville quelques jours auparavant. Cette révolution partielle est l’histoire générale de toutes les révolutions du Mexique, toujours aussi futiles dans leur origine et aussi mesquines dans leurs résultats qu’originales dans leurs détails. Voici quels avaient été le principe et l’origine de cette farce politique: