Part 12
--Que peut-on désirer de mieux? me dit mon guide en prenant la bride de mon cheval. De l’eau pour nous, du gazon pour nos bêtes, du bois en abondance, et par-dessus tout, ajouta-t-il en me montrant des touffes de grosses lianes à fleurs bleues qui envahissaient les troncs des arbres, ce _huaco_, remède souverain contre la morsure des serpents? N’admirez-vous pas, continua-t-il en dessellant nos chevaux, comment Dieu a toujours mis le remède à côté du mal? Partout où ces lianes se rencontrent, c’est un signe que les serpents à sonnettes se trouvent en abondance. Voyez-vous là-haut cet oiseau[24] qui ressemble à un faisan et qui vole en rond au-dessus de nous, et cet autre, de la grosseur d’un pigeon, au plumage noir[25], avec le dessous de la queue jaune? Ce sont les deux plus redoutables ennemis de ces reptiles, et Dieu les a doués l’un et l’autre d’un instinct admirable pour les combattre. Leur présence ici confirme encore ce que je vous dis, que ces lieux sont infestés de serpents.
[24] Le _choyero_. On appelle _choya_ une espèce de nopal-raquette dont les graines forment une boule ronde hérissée de piquants d’une force à percer le cuir le plus épais. Ces graines se détachent en grande quantité et jonchent le sol; elles servent d’armes à l’oiseau appelé _choyero_, du nom de cette plante. Quand cet oiseau aperçoit un serpent endormi et couché en rond, il l’entoure d’une double ou triple ceinture de ces piquants formidables, puis le frappe d’un coup d’aile. Le serpent, qui se déroule précipitamment, s’enfonce ces pointes dans le ventre, et dans cet état le choyero en vient facilement à bout.
[25] Le _huaco_, ainsi appelé du cri qu’il fait entendre. Quand, dans les combats qu’il livre aux serpents à sonnettes, il se sent piqué, il mange, comme contre-poison, quelques feuilles de la liane à laquelle on a donné son nom. Ces feuilles, mâchées et appliquées sur la piqûre, sont un remède infaillible.
--Mais, lui dis-je, pourquoi nous arrêter ici?
--Parce que, reprit Anastasio (c’était le nom de mon guide), nous trouverions sûrement partout ailleurs les mêmes inconvénients, sans y rencontrer peut-être les mêmes avantages.
A ces mots, jetant par terre les deux lourdes selles de nos chevaux, il étendit complaisamment sur le gazon les _zaleas_ (peaux de mouton) et les _armes d’eau_. Une des selles, destinée à servir d’oreiller, compléta ce lit peu confortable.
--Étendez-vous là, me dit-il, pendant que je vais faire boire nos chevaux et les attacher dans quelque endroit où le gazon soit bien touffu, pour qu’ils puissent en prendre à leur aise; ensuite nous nous occuperons de notre souper.
Je suivis son conseil, et le murmure de l’eau voisine ne tarda pas à me plonger dans une espèce d’assoupissement lucide, pendant lequel je percevais avec ravissement tous les bruits indistincts du désert qui s’endormait à son tour. Une voix me réveilla au bout d’une heure environ: j’ouvris les yeux; la nuit était venue, et la clarté d’un feu allumé près de moi me montra Anastasio debout à mes côtés. Il tenait d’une main une petite valise ou sachet allongé, de l’autre une moitié de calebasse remplie d’eau.
--Aimez-vous, me demanda-t-il, le _pinole_ clair ou épais?
--Épais, lui répondis-je, car j’ai grand’faim.
Anastasio fit couler la farine épicée du sac dans la calebasse, et battit avec un morceau de bois le mélange nommé _pinole_ de manière à en faire une espèce de mastic. Alors il me tendit la calebasse avec autant de respect que si c’eût été le vase d’or destiné à parer la table de quelque millionnaire, et resta immobile près de moi, la tête découverte. Tout en faisant avec résignation ce frugal repas, j’adressai quelques questions à Anastasio.
--Je n’ai pas besoin de vous demander, lui dis-je, si vous êtes allé déjà jusqu’à Bacuache?
--Qui n’est pas allé à Bacuache au moins une fois en sa vie? me répondit Anastasio en paraissant sourire d’une demande aussi naïve.
--Et vous n’avez pas été tenté de vous livrer à la recherche de l’or?
--Non, me répondit-il tristement; c’est parfois un horrible métier, et l’apprentissage que j’en ai fait m’en a dégoûté pour toujours.
Je n’étais pas fâché d’entendre quelque récit d’une de ces courses aventureuses dont on m’avait parlé, pour m’aider à achever mon souper, et je priai Anastasio de me raconter les circonstances auxquelles il faisait allusion.
--J’avais à peine quinze ans, me dit-il, et j’en ai trente-cinq aujourd’hui, quand mon père, qui était un gambusino assez entreprenant, sur l’avis que lui donna un de ses amis de la découverte d’un riche _placer_, m’emmena, avec mes deux frères, à la recherche du gîte en question. A cette époque, le village de Bacuache n’existait pas encore, et les récits que nous faisait l’ami de mon père enflammaient tellement notre imagination, que nous nous serions bien gardés de perdre notre temps en route. Au bout de six journées, nous arrivâmes au préside de limite, et, après nous être cotisés pour faire dire une messe par le chapelain du préside, nous entrâmes dans le désert, c’est-à-dire au milieu de l’Apacheria (pays des Indiens Apaches). Le _placer_ que nous cherchions était près du lit d’une petite rivière qui n’a pas encore de nom; mais, pour y arriver, nous avions à traverser des plaines sans eau. Or, un soir que nous campions dans un _arenal_ (désert de sable), nous mourions littéralement de soif, et il ne nous restait entre cinq qu’une gourde remplie d’eau. Cette soif maudite nous tourmentait tellement, que nous nous battîmes à qui aurait la gourde. Dans la vivacité de la lutte, il y eut un coup de couteau de donné; ce fut notre père qui le reçut de son ami. A la vue du sang qui coulait en abondance de sa blessure, mon frère aîné, pour le venger, se jeta sur l’assassin et le poignarda à son tour. Nous nous empressâmes autour de notre père, qui, dans l’angoisse de sa blessure, demandait ardemment de l’eau. Je me précipitai sur la gourde, qui était restée en notre pouvoir; mais, hélas! arrachée de main en main, elle avait abreuvé les sables de la dernière goutte d’eau qu’elle contenait. La nuit nous surprit ainsi; tant qu’elle dura, les plaintes de notre père, qui demandait de l’eau d’une voix de plus en plus affaiblie, troublèrent le profond silence du désert. Nous errions, comme des fous, à l’aventure, ne sachant que faire pour le soulager; car, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, nous ne découvrions que des sables arides. Enfin les plaintes cessèrent; mon père était mort! Toute la nuit je pleurai à ses côtés. Le jour naissant éclaira deux cadavres baignés dans leur sang. A côté de celui de notre père, des grains d’or brillaient au soleil, au milieu d’une mare rouge. Je n’ai pas besoin de vous dire, seigneur cavalier, que sur cet or, lavé par le sang paternel, nul de nous n’osa mettre la main. Nous tînmes conseil, mais désormais notre course était sans but; nous avions tué l’homme qui seul pouvait nous diriger dans nos recherches, et nous revînmes sur nos pas, laissant blanchir sur le sable le cadavre de l’assassin. Voilà pourquoi, seigneur cavalier, je me suis dégoûté à jamais du métier de chercheur d’or.
--Et vos frères? demandai-je à Anastasio quand il eut terminé cette triste histoire.
--L’aîné a renoncé, comme moi, au _gambuseo_; mais Pedro, le second, a continué son premier métier, et j’ai ouï dire qu’il était à Bacuache, où nous le trouverons sans doute.
Le lendemain matin, une brume épaisse flottait sur la cime des arbres et se résolvait en une abondante rosée; la lune argentait encore les détours sinueux de l’Uris, quand nous nous remîmes en route. Après quelques heures de marche, nous quittâmes le lit de l’Uris pour entrer dans celui de la rivière de Bacuache. Nous avions traversé tant de fois l’eau qui serpentait dans ces ravins, que la corne amollie de nos chevaux, qui, selon l’usage du pays, n’étaient pas ferrés, s’était usée sur les graviers. Aussi n’avancions-nous plus que lentement, et, quand la nuit vint nous surprendre, bien que nous n’eussions fait qu’une halte d’une heure vers le milieu de la journée, nous étions encore à une assez grande distance du petit village de Fronteras. Le paysage commençait à prendre une teinte lugubre. La chaîne de montagnes que nous avions côtoyée à partir d’Hermosillo, au lieu d’un pittoresque amphithéâtre de forêts, ne présentait plus que des pics escarpés et arides. Sur ces pics, des vapeurs épaisses se balançaient au vent comme des draperies flottantes; la végétation était aussi plus maigre sur les bords sablonneux de la rivière. De grandes trombes de sable fin tourbillonnaient tristement de distance en distance, et s’abattaient dans l’eau avec un pétillement semblable à celui de la pluie. Bientôt nous arrivâmes à un endroit où la route se resserrait entre deux talus rapides, formés, d’un côté, par les montagnes, et, de l’autre, par un mur de roches couronnées d’herbes sèches, de cactus épineux et d’aloès. Quelques chênes verts, des sapins, s’élevaient, parmi les buissons, de distance en distance, et, aux aisselles de leurs branches ou dans les crevasses de leur écorce, des peaux de serpents, dépouilles de ces reptiles pendant la mue, se tordaient hideusement sous la brise. L’eau ne murmurait plus, elle commençait à gronder; en un mot, jamais plus mélancolique paysage ne s’était offert à mes yeux.
J’entendais depuis quelque temps sur le sommet du talus, à ma droite, un bruit de branches froissées que j’attribuais à quelque animal sauvage, quand, dans un endroit où la crête du rocher était nue, j’aperçus à peu de distance derrière moi un homme qui marchait sur le talus, et semblait régler son pas d’après l’allure de mon cheval. Un large chapeau noir, dont les ailes commençaient à se déchiqueter, ombrageait sa figure hâve et décharnée. Une gourde, comme celle que la tradition suspend au bourdon des pèlerins, était passée à son cou par une ficelle. Une _frazada_ (espèce de couverture grossière), dont la pluie et le soleil avaient effacé toutes les couleurs, était jetée sur son épaule. Bref, à l’aspect de cet homme, on pouvait hésiter entre la défiance et la pitié. Je ne fis d’abord à cette rencontre qu’une médiocre attention, mais il me sembla bientôt évident que le voyageur réglait strictement son pas sur le mien. Pour m’en assurer, je pressai celui de mon cheval, et il me parut presser le sien aussi. Je le ralentis, et le voyageur ralentit sa marche pour la reprendre plus rapide, quand je lui en eus donné l’exemple. Cette persistance avait de quoi m’étonner. Enfin, dans un endroit où le talus s’abaissait vers une plaine à laquelle j’arrivais, j’arrêtai mon cheval, décidé à demander un éclaircissement sur cette espèce d’espionnage. L’inconnu sembla d’abord hésiter, puis il se détermina à me rejoindre. Anastasio marchait toujours en avant.
--Holà! l’ami, lui dis-je, si vos intentions sont telles que je les suppose, vous n’aurez rien à gagner avec moi, je vous en préviens.
L’inconnu se trouvait en ce moment tout près de moi, et j’en profitai pour l’examiner à mon aise. Il pouvait avoir une quarantaine d’années, mais la fatigue ou le chagrin paraissait l’avoir vieilli avant l’âge. Quelques cheveux gris commençaient à se mêler aux cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules. Au geste que je fis en indiquant mes pistolets, un sourire d’une tristesse navrante se dessina sur ses traits flétris; sans me répondre, il porta une main à son chapeau, et, tirant l’autre des plis de la couverture qui lui servait de manteau, il me montra silencieusement des doigts horriblement mutilés. A la vue de cette main informe, mon ardeur belliqueuse fit place à la pitié, et je me disposais à donner quelque aumône à ce malheureux. L’inconnu devina sans doute mon intention, car une faible rougeur colora sa figure.
--Je n’ai besoin de rien, seigneur cavalier, me dit-il; la seule grâce que je vous demande, c’est que vous me permettiez de vous suivre à quelque distance pour traverser ce ravin. J’avais espéré le faire sans être vu, mais j’aime mieux vous prier de ralentir un peu le pas de votre cheval, car la fatigue et la terreur m’accablent.
En disant ces mots, le pauvre diable essuyait avec sa couverture son front ruisselant de sueur; je vis ses pieds nus laisser sur le sable une empreinte rougeâtre.
--Mais je m’arrêterai, lui dis-je ému de compassion; vos pieds saignent, et vous ne pouvez marcher ainsi.
--Pour l’amour de Dieu et de la sainte Vierge, n’en faites rien, seigneur cavalier, j’ai hâte de traverser ce ravin.
--Vous ne connaissez donc pas ce chemin? lui dis-je.
L’inconnu fit un geste d’effroi.
--Je ne le connais que trop, seigneur cavalier; de l’endroit où nous sommes jusqu’à un quart de lieue d’ici, il est peu de cailloux qui n’aient été rougis de mon sang, et d’un sang plus précieux encore, ajouta-t-il d’une voix altérée et en poussant un profond soupir.
--Eh bien donc! lui dis-je, en route! Aussi bien la nuit va venir, et nous sommes encore loin du gîte.
A ces mots, je me remis en marche; mais, quoique j’avançasse lentement, mon nouveau compagnon de voyage ne semblait me suivre qu’avec beaucoup de peine. La rivière s’encaissait de nouveau entre deux berges rocheuses d’un aspect sinistre. La cime des pins qui s’élevaient à droite et à gauche était encore éclairée par le soleil, mais déjà l’ombre épaisse qu’ils projetaient s’étendait sur les eaux comme un voile sombre; la nuit nous menaçait d’une obscurité complète dans ces bas-fonds, et j’avais hâte d’en sortir. Je pris donc le parti d’appeler Anastasio et de proposer à l’inconnu de le prendre en croupe; car, si la défiance me retenait encore, l’humanité me faisait un devoir de ne pas abandonner un voyageur dans la détresse, et il était évident que les forces allaient manquer à celui-là. Il accepta mon offre avec une extrême gratitude, et, au moment où il achevait de se hisser péniblement sur la croupe de mon cheval, Anastasio nous rejoignait. Nous continuâmes silencieusement notre route pendant quelques minutes. A l’aspect des grands arbres qui dessinaient sur le ciel des images fantastiques, au bruit sourd des feuilles qui gémissaient sous la brise du soir, mon compagnon semblait en proie à une vive terreur, et ce n’était qu’à voix basse qu’il me disait de temps en temps, en me montrant ces masses sombres ou en écoutant cette harmonie plaintive: _Jésus Maria!_ ne voyez-vous rien remuer là-bas? N’avez-vous rien entendu?
Je prêtais l’oreille malgré moi; involontairement aussi mes yeux cherchaient à percer les ombres qui envahissaient déjà l’horizon, mais je n’entendais que le cri de la chouette qui s’éloignait d’arbre en arbre, et le murmure monotone des eaux; je n’apercevais que les noires silhouettes projetées par les buissons qui bordaient la route.
--Sommes-nous encore bien loin de la croix dont on m’a parlé? demandai-je à Anastasio.
A cette question, mon compagnon tressaillit.
--La voilà, me dit-il d’une voix étouffée. Et je l’entendis murmurer une prière à voix basse.
A quelque distance de là, j’aperçus effectivement, sur le sommet du talus, la croix de sinistre mémoire; nous ne tardâmes pas à y arriver.
--Seigneur cavalier, me dit l’inconnu, vous mettriez le comble à vos bontés, si vous vouliez vous arrêter un instant au pied de cette croix.
--Pourquoi? lui demandai-je, plus contrarié que je ne voulais le paraître de m’arrêter dans un endroit aussi suspect.
--Un instant, un seul instant, reprit le mutilé d’une voix suppliante; le temps de dire à celui dont elle recouvre la tombe que sa mort est vengée.
Sans attendre ma réponse, il se laissa glisser à terre, et, avec une agilité dont je ne l’aurais pas cru capable, il gravit, en s’aidant des racines qui pendaient çà et là, les flancs escarpés du ravin.
--Connaissez-vous donc, lui dis-je étonné, celui qui est enterré là?
Il s’agenouilla, et me répondit d’une voix sourde en étouffant un sanglot douloureux:
--C’est mon fils assassiné qui dort sous cette tombe, seigneur cavalier.
Je me découvris devant cette croix, qui jetait comme un reflet funèbre sur le ravin déjà si désolé, et j’attendis. Quand le mutilé eut fait sa prière, il serra précieusement dans son sein quelques fleurs qu’il cueillit au pied de la croix, et remonta en croupe.
--Le pauvre enfant, me dit-il, a été plus faible que moi; il est mort au dixième coup de couteau; car je les ai comptés, je ne comptais que les siens! Ces mains mutilées en le défendant semblaient m’interdire tout espoir de vengeance, n’est-ce pas, seigneur cavalier? et cependant elles m’ont suffi pour le venger.
--Vous êtes donc le gambusino Rivas? lui dit Anastasio.
--Oui, répondit-il avec un certain orgueil, je suis le gambusino Rivas, qui le premier a découvert le _placer_ de Bacuache. L’or que j’en rapportais il y a un an a été la cause de la mort de mon enfant! Je revenais avec lui, ici même, un soir comme celui-ci, lorsque trois assassins, la figure couverte de cravates noires, nous ont assaillis lâchement. J’eus beau leur crier: Grâce pour mon fils! les mains que j’étendais pour le protéger ont été hachées. Les assassins au moins n’auraient pas dû parler, car c’est leur voix qui, plus tard, me les a fait reconnaître; c’est par leur voix que Dieu les a livrés à ma vengeance.
Anastasio fit un signe dubitatif.--Étiez-vous sûr que ce fussent eux? demanda-t-il.
--Écoutez, seigneur cavalier. Quand il y a trois mois je me suis trouvé, avec ceux dont je reconnaissais la voix dans les souterrains de Subiate, bourrant le boyau qui devait faire éclater le rocher[26] dans lequel se cachait un riche filon, je me suis dit: Une étincelle arrachée par la pointe de la pipe qui entasse cette poudre peut nous faire sauter tous; si ce sont les assassins de mon fils, je le reconnaîtrai à ce signe qu’eux seuls mourront et que j’en réchapperai; si ce ne ne sont pas eux, je périrai avec eux, et qu’alors Dieu me pardonne comme à eux! Je n’ai pas hésité. Vous m’avez vu tout à l’heure près de succomber à la terreur que m’inspire ce lieu terrible, où j’ai vu assassiner mon enfant; sans vous, d’affreux souvenirs m’auraient peut-être tué avant que je pusse venir dire à mon fils qu’il était vengé: et cependant ma main n’a pas tremblé en frappant le roc; l’étincelle a jailli, et la preuve que Dieu me livrait les assassins de mon fils, c’est que, pendant que leurs débris sanglants retombaient sur moi, je suis resté debout, sain et sauf! N’était-ce pas là le jugement de Dieu? reprit-il après un court silence. Aurait-il permis ce miracle, si ces hommes eussent été innocents?
[26] Les mineurs mexicains se servent, pour bourrer la poudre, de leurs instruments de fer, et il est étonnant que des catastrophes du genre de celle-ci ne soient pas plus fréquentes.
Anastasio hocha de nouveau la tête d’un air d’incrédulité, mais il se tut, et nous continuâmes notre marche. Une heure après nous entendîmes les aboiements des chiens errants qui annoncent la proximité des villages au Mexique.
--Dans quelques minutes, dit le domestique, nous allons voir les feux de Fronteras. Là, seigneur cavalier, vous pourrez faire un meilleur repas, ou tout au moins dormir sous un toit.
Cependant les aboiements des chiens devenaient de plus en plus distincts, mais aucune lumière ne brillait encore à travers les arbres. Nous sortîmes du lit de la rivière pour suivre un sentier qui conduisait à une petite plaine au milieu de laquelle un groupe de maisons apparaissait à quelque distance; ces maisons semblaient abandonnées; nul bruit, nulle lumière, ne révélaient la présence des habitants.
--Allons, dit Anastasio en descendant de cheval, je vais réveiller ces dormeurs, car nos chevaux ne seront pas fâchés de se refaire avec un _quartillo_ de maïs, et j’espère, de mon côté, trouver quelques poulets pour notre souper.
Anastasio frappa rudement du pommeau de son sabre à la porte de la première cabane qu’il rencontra; mais l’écho seul lui répondit...
--Du diable si j’y comprends rien! murmura le domestique tout en redoublant son tapage. Notre étonnement s’accrut, quand nous nous aperçûmes que les autres cabanes, dont quelques-unes restaient ouvertes, étaient toutes également vides. Nous en comptâmes ainsi une vingtaine.
--Écoutez, me dit Anastasio, qui semblait réfléchir; il doit y avoir quelque diablerie dans tout ceci, et il est nécessaire que je l’éclaircisse. Il faut, en tout cas, de la prudence. Retournez avec le gambusino dans le lit de la rivière; grâce aux rochers qui l’encaissent, le feu que nous serons forcés d’y allumer pour passer la nuit ne se verra pas de loin; quant à moi, je vais à la découverte, et je reviendrai vous dire ce que je pense de tout ceci. Si vous faites du feu, évitez toutefois d’y jeter les branches du _palo hediondo_[27]; le seigneur Rivas vous aidera à le connaître.
[27] Bois puant. L’odeur de ce bois brûlé est infecte, et dénonce au loin le bivouac dont la flamme serait même invisible.
Ces conseils me firent comprendre que la position pouvait être grave. Anastasio venait d’allumer une cigarette de paille de maïs; à la lueur qu’elle répandait à chaque aspiration, je le vis se baisser, éclairant ainsi le sol à ses pieds, et je le perdis bientôt de vue dans l’obscurité. Je restai seul avec le gambusino, qui m’aida à ramasser du bois mort, et nous eûmes bientôt allumé un feu que la fraîcheur de la nuit rendait indispensable. Près d’une heure s’écoula, pendant laquelle le mutilé garda le silence le plus profond, silence que la singularité de ma rencontre avec lui et mes propres réflexions m’engageaient à ne pas troubler. Anastasio revint. A la clarté du foyer, je remarquai que sa figure était soucieuse. Il jeta par terre deux poulets qu’il avait trouvés endormis, et auxquels il avait tordu le cou.
--Eh bien? lui demandai-je.
--Eh bien! reprit-il en se grattant la tête, ne vous alarmez pas de ce que je vais vous dire; mais je crains d’avoir fait un serment téméraire.
--Comment cela? Expliquez-vous, lui dis-je.
--J’ai répondu de vous à mon maître, le seigneur sénateur, n’est-il pas vrai?
--Oui.
--Mais, ma foi! j’ai peur d’avoir promis plus que je ne pourrai tenir. J’ai vu la trace des Indiens à quelque distance du village, et, sans doute, c’est la peur qui en a fait déménager tous les habitants. Les Apaches sont-ils partis pour ne plus revenir? c’est ce que j’ignore. En tout cas, nous ne pouvons guère songer à fuir; nos chevaux sont horriblement _despeados_ et ne peuvent plus faire un pas: le mieux est donc, à mon avis, de rester ici, car il y aurait peut-être plus de danger à gagner Bacuache ce soir, si toutefois cela se pouvait. Ce que je puis vous dire, c’est que, comme j’ai répondu de vous, je partagerai votre sort. C’est tout ce qu’on peut exiger de moi. Qu’en pensez-vous, seigneur Rivas?
Le gambusino, plongé dans une sombre apathie, ne répondit rien.