Part 20
Le Canadien retourna vivement la tête sans laisser dévier le canon de son arme. A l’aspect de l’Indien qui déjà étendait le bras pour me saisir, la compassion l’emporta sur le soin de sa sûreté, et, faisant rapidement volte-face, il ajusta une seconde. Le coup partit; j’entendis la balle siffler, et l’eau se teignit en rouge autour de moi. L’Indien, blessé mortellement, roula des yeux égarés, et, au moment où il se débattait dans son agonie, je lui arrachai mon couteau et le lui plongeai à deux reprises dans la gorge. Ma première pensée fut alors de chercher des yeux mon brave compagnon; il avait disparu. Mais tenez, ajouta Bermudes, il vous racontera mieux que moi ce qui s’est passé dans ce moment.
--C’est bien simple, dit le Canadien. Après avoir déchargé ma carabine et avoir rendu ce petit service à mon associé, je pensai bien qu’il allait faire ses efforts pour me rejoindre. Je profitai donc de la stupéfaction causée chez les Indiens par la mort de leur chef, et, comme je ne pouvais recharger ma carabine, je me précipitai en faisant le moulinet sur les cinq coquins qui m’entouraient et qui restaient seuls des douze qui nous avaient assaillis. J’étais déjà presque hors de la portée de leurs flèches, qu’ils n’étaient pas revenus de leur surprise. Alors je battis en retraite à reculons vers la rivière. Vous saurez, monsieur, qu’il n’est pas impossible de parer une flèche avec la main. La pointe va droit au but; mais l’autre extrémité, garnie de plumes, tournoie de façon à décrire un rond large et brillant en traversant l’air: on peut donc se baisser pour éviter la flèche, ou même l’écarter avec la main. C’est ainsi que j’arrivai à l’endroit où mon associé prenait pied. Je n’étais blessé que légèrement en trois ou quatre endroits; les arbres avaient protégé ma retraite. Maintenant Bermudes vous dira le reste, ajouta l’honnête Canadien, qui semblait scandalisé d’en avoir tant dit.
--En nous voyant de nouveau réunis, reprit alors Bermudes, les Indiens découragés par la perte de leurs compagnons, remirent leur vengeance à un moment plus opportun; car, lorsque la chance ne tourne pas en leur faveur, ce n’est pas pour eux un déshonneur de fuir, même devant un ennemi inférieur en nombre. J’étais d’avis de les poursuivre jusqu’à leur camp, et de combattre encore les guerriers qui sans doute étaient restés au nombre d’une douzaine en corps de réserve auprès de leur butin; mais je ne pus faire partager cette opinion à mon associé. Il allégua que les coquins avaient trop soif de notre sang pour ne pas revenir nous attaquer en plus grand nombre, que nous avions une bonne position, une pirogue sous la main, et que nous pourrions toujours nous en servir pour aller jusqu’à eux, s’ils ne venaient pas à nous. Encore à moitié étourdi du coup que j’avais reçu, et voyant mon sang couler en abondance, je renonçai à ma première idée. Nous laissâmes les Indiens se rembarquer à l’endroit où ils avaient pris pied, et nous ne songeâmes plus qu’à nous reposer et à panser nos blessures. Examen fait de nos ressources, nous avions encore quelques morceaux de viande sèche; ma poudre était, il est vrai, gâtée par l’eau, mais la corne de mon associé en contenait une quantité suffisante; nous n’avions donc guère à redouter le blocus qu’il nous fallait subir.
Nous fîmes bonne garde tout le reste du jour, sans que rien pût nous faire soupçonner une nouvelle attaque; puis la nuit vint, paisible et silencieuse. Cependant nos ennemis étaient près de nous. C’est toujours un mauvais moment à passer que celui pendant lequel l’obscurité cache les embûches de ces fils des ténèbres altérés de sang. Cette fois aucun feu ne s’alluma. La grande île semblait aussi déserte qu’au premier jour de la création; quelques arbres déracinés qui descendaient lentement le cours de la rivière en troublaient seuls la tranquillité. Cette immobilité de tout ce qui nous entourait ne promettait d’ailleurs rien de bon: les Indiens comptaient sans doute sur le succès d’une ruse pour en finir avec nous. Nous résolûmes de nous assurer de leurs intentions. Nous remîmes, avec une précaution infinie, la pirogue à l’eau, et nous avançâmes dans la direction de l’île; toujours même silence, même immobilité. Nous étions les deux seuls êtres vivants sur cette nappe d’eau.
--Que veut dire ceci? demandai-je au Canadien.
--Que les sauvages attendent que la lune se couche pour venir nous attaquer et mettre à exécution quelque plan infernal que je ne devine pas à présent.
Nous écoutâmes de nouveau pour essayer de surprendre un son, un bruit quelconque. A force d’attention et de patience, nous crûmes distinguer à la longue un clapotis d’eau moins régulier et un peu plus bruyant que celui de la rivière contre ses bords; il nous sembla aussi que le son partait des rives de l’île et se rapprochait de nous.
--Retournons à notre poste, dit le Canadien.
Nous revînmes à l’îlot aussi doucement que nous en étions sortis; le clapotis suspect se faisait toujours entendre. Nous reprîmes notre attitude d’observation, bien convaincus alors que la nuit ne se passerait pas sans que nos ennemis tentassent une nouvelle attaque.
--Si nous allumions du feu, dis-je à mon compagnon, ces drôles verraient que nous ne nous cachons pas, et nous découvririons peut-être le piége qu’on nous tend.
Mon conseil fut goûté, et les reflets de la flamme éclairèrent bientôt une partie de la rivière. Cependant le temps s’écoulait, et l’impatience que j’éprouvais commençait à me faire ressentir une espèce de malaise nerveux qui me rendait l’attente insupportable. Nous étions, le Canadien et moi, adossés contre le même arbre, mais chacun dans un sens contraire, ce qui nous permettait de surveiller tous les abords de notre position. J’étais tourné vers le camp indien, mon compagnon vers l’intérieur de l’îlot. La journée avait été assez laborieuse pour que la privation de sommeil alourdît nos paupières. Tout se taisait à l’entour de nous, les feuilles dans l’air, les insectes sous la rosée, la rivière sous ses brouillards; involontairement aussi, mes yeux se fermaient parfois. Alors, pour me tenir éveillé, je m’amusai à suivre dans leur descente les arbres que charriait la rivière. Tantôt c’était un tronc dépouillé de ses branches; plus loin, un arbre surnageant avec une partie de son feuillage comme un berceau flottant; tous venaient silencieusement échouer sur la pointe de l’îlot. J’arrivai insensiblement à perdre tout sentiment de la vie réelle; mon corps était assoupi, mes yeux seuls restaient ouverts. Un moment, je crus voir l’île tout entière où étaient campés les Indiens s’avancer doucement vers nous. J’attribuai d’abord au sommeil cette vision étrange, et je fis un effort pour secouer ma torpeur. Mes yeux, fixés plus attentivement sur la rivière, virent alors bien clairement une masse noire et compacte qui semblait se diriger vers nous. Je n’étais donc pas dupe du sommeil: un amas de troncs, de branches et de feuillage suivait le cours de l’eau.
A cet endroit, le récit de Bermudes fut de nouveau interrompu.--Écoutez, me dit-il à voix basse.
Je prêtai l’oreille. Un grondement lointain retentissait.
--Voilà un premier avertissement, me dit le chasseur mexicain. Un second rugissement, mais encore étouffé, se fit entendre, à la fois plaintif et menaçant.
--Je m’étais trompé, reprit alors Bermudes.
--Que voulez-vous dire? lui demandai-je.
--Je croyais que c’était un tigre.
--Eh bien?
--Eh bien... il y en a deux!
Cette fois, j’éveillai précipitamment le Canadien.
--Deux tigres! lui dis-je à l’oreille.
--Deux tigres! répéta le Canadien en bâillant; diable! alors c’est vingt piastres!
Le flegmatique coureur des bois ne voyait dans cette complication qu’une double prime, et rien de plus.
--Dormez en paix, dit Bermudes au Canadien, ce n’est qu’un signe de colère et de désappointement que donnent ces animaux en voyant leur abreuvoir occupé; le moment n’est pas encore venu où la faim et surtout la soif les pousseront à nous attaquer.
--Ainsi, demandai-je au chasseur, vous persistez à croire qu’il y en a deux?
--Il y a encore une chance, reprit-il.
--Oui, qu’il y en ait trois, n’est-ce pas?
--Ne sommes-nous pas trois? Mais, non! Si ce n’est pas le mâle avec la femelle, l’un d’eux cédera la place à l’autre, car autrement deux jaguars mâles n’attaquent jamais de compagnie. Dans le cas contraire, un double avertissement nous fera tenir sur nos gardes; car Dieu, qui a donné les sonnettes au plus dangereux des serpents pour avertir l’homme de son approche, a donné aux bêtes fauves des yeux qui luisent dans la nuit et des voix rugissantes qui précèdent leur attaque.
Cette assertion n’était qu’à moitié rassurante, mais enfin le danger était encore éloigné; comme l’avait dit le chasseur, le moment n’était pas venu où la soif ferait taire chez ces animaux la crainte involontaire que leur inspire la présence de l’homme. Tout redevint muet dans les bois, dont la lune éclairait alors les profondeurs silencieuses. Les deux chasseurs reprirent leur attitude indolente; néanmoins le Canadien, au lieu de s’étendre de nouveau sur la mousse, s’adossa contre le tronc d’un arbre, sa carabine entre les jambes, et bourra sa pipe pour conjurer un reste de sommeil. J’avais assez appris à connaître le cours des étoiles pour lire sur la voûte du ciel que l’heure approchait où les mystères du désert commencent à s’accomplir.
Je n’étais pas fâché d’entendre le son de la voix humaine troubler le silence solennel de la nuit et je priai Bermudes de continuer son récit, si toutefois il croyait en avoir le temps.
--Nous avons encore, me répondit-il, au moins une heure devant nous, et c’est plus qu’il n’en faut pour que je finisse. Puis il reprit:
Je courus au foyer, je saisis un tison, et le lançai vers la rivière. A la clarté qu’il répandit un instant avant de s’éteindre dans l’eau, je crus apercevoir confusément des formes humaines. Je revins précipitamment vers le Canadien; il était debout.
--Vite au canot, pour l’amour de Dieu! lui dis-je à l’oreille, ces diables rouges sont dans l’île.
J’avais à peine achevé, qu’une flèche vint en sifflant traverser le bonnet du Canadien, qui hésitait encore. Des hurlements, répétés par les échos des deux rives, déchirèrent nos oreilles. Nous nous élançâmes du côté de la pirogue. Trois Indiens se précipitèrent sur nous; j’en renversai un d’un coup de couteau, le Canadien abattit l’autre, et, pendant que le troisième courait rejoindre ses compagnons, un coup de ma carabine l’étendit roide mort. Gagner le canot et pousser au large fut pour nous l’affaire d’un instant. Des flèches lancées dans l’obscurité ne nous atteignirent pas. Quand nous fûmes hors de la portée des Indiens, je racontai à mon associé comment une partie de nos ennemis étaient parvenus à gagner notre retraite en remettant à flot des arbres échoués dans leur île. Je lui montrai du doigt le radeau qui portait le reste de la bande suivant doucement le fil de la rivière, dont le courant était peu rapide à cet endroit.
--Allons à leur île, lui dis-je; nous surprendrons leur butin, qu’ils ont abandonné pour venir à nous.
--Plus tard, me répondit-il; je veux auparavant dire un mot à ceux qui se sont cachés sous ces feuillages.
Arrivés à portée de carabine, le Canadien lâcha les avirons et fit feu sur le radeau. Nous entendîmes aussitôt le bruit que faisaient plusieurs corps en s’élançant dans l’eau. A mon tour, je couchai en joue ces corps noirs, à peine visibles dans l’obscurité. Nous avançâmes encore et nous leur fîmes essuyer une nouvelle décharge; mais tous avaient plongé sous l’eau ou gagné l’île, et nous n’aperçûmes plus rien. Les hurlements de ces païens nous apprirent leur rage et notre triomphe. La partie était gagnée pour nous, honteusement perdue pour eux.
--A l’île maintenant! dit mon associé; et il rama vigoureusement dans cette direction.
Après avoir débarqué, nous restâmes un instant indécis, cherchant à découvrir au milieu des ténèbres quelque indice qui pût nous guider vers le camp des Apaches. Je fis entendre alors le cri de _Santiago!_ accompagné d’un certain claquement de langue familier à l’oreille de mon cheval, bien persuadé que, s’il était parmi le butin, il répondrait à mon appel. En effet, un hennissement se fit entendre assez près de nous et nous mit dans la direction. Après avoir fait quelques pas, nous tombâmes sur un groupe de mules et de chevaux étroitement garrottés. A côté de ces animaux s’élevait un monceau de selles, d’étoffes, de couvertures, et d’autres objets pillés par ces larrons. Je fis rouler d’un coup de pied tout cet amas de paquets, parmi lesquels je distinguai notre ballot de peaux de loutres à peu près intact. Au moment où je me baissais pour le ramasser, je crus remarquer un mouvement presque imperceptible sous une couverture. Je la soulevai, et j’aperçus un jeune Indien à qui probablement la garde du butin avait été confiée. Le louveteau, qui se voyait pris, resta silencieux, laissant lire dans ses yeux farouches plutôt la colère que la peur. Je l’enveloppai sans cérémonie dans une couverture, et j’appelai mon associé resté en sentinelle sur le bord de l’eau. Un coup de carabine me répondit, et le Canadien accourut vers moi.
--Je viens d’en envoyer un rejoindre les autres, et les coquins vont nous laisser encore quelques instants de répit; mais il n’y a pas de temps à perdre.
Je confiai aussitôt mon jeune prisonnier au Canadien et je coupai les entraves de mon cheval. En quelques minutes, deux chevaux furent harnachés tant bien que mal.
--En selle! dis-je au Canadien; chargez-vous de nos peaux, je fais mon affaire de ce jeune garçon, qui ne se doute pas qu’il aura l’honneur de délivrer quelques âmes du purgatoire; ne vous inquiétez pas du reste; mon cheval obéit à ma voix, et le vôtre le suivra.
Je coupai les liens des autres animaux, car je pensais que les Indiens emploieraient à réunir leur butin dispersé un temps précieux pour nous; puis, montant à cheval, je les poussai dans la direction du gué que j’avais remarqué la nuit précédente. Les chevaux et les mules délivrés hennissaient de joie, les Indiens hurlaient comme une bande de loups qui fuient devant un jaguar; nos cris de triomphe répondaient à tous ces cris, et les échos du fleuve répétaient en mugissant un tapage vraiment infernal. Arrivés au bord opposé de la rivière, une marche forcée nous mit bientôt à l’abri de toute poursuite, et c’est ainsi que nous sommes arrivés ce matin à l’hacienda, après avoir reconquis notre butin, mon cheval, et fait prisonnier un jeune Indien que je vendrai le plus cher possible, car on me l’achètera pour en faire un chrétien[49], et sa rançon me servira à m’acquitter envers les âmes du purgatoire.
[49] Bien que l’esclavage n’existe pas au Mexique, la loi permet d’acheter ces enfants, sous le prétexte spécieux de les convertir à la foi chrétienne; cette indulgence de la loi favorise parfois d’odieuses spéculations.
Le récit de Bermudes était terminé. Après une courte pause, me voyant sans doute plus préoccupé de mon propre danger que de ses aventures, le chasseur mexicain ajouta:
--Il est temps maintenant de songer à vous.
--Le moment est donc venu? lui demandai-je.
--Il approche du moins, reprit le chasseur. Ne vous apercevez-vous pas que le silence devient de plus en plus profond autour de nous? Ne sentez-vous pas que l’odeur des plantes a presque changé, et que, sous l’influence de la nuit, elles exhalent de nouveaux parfums? Quand vous aurez plus longtemps vécu dans le désert, vous apprendrez que chaque heure du jour comme chaque heure de la nuit y a sa signification, son caractère propre. A chaque heure, une voix se tait, comme une voix nouvelle s’élève. A présent, les bêtes féroces vont saluer les ténèbres, comme demain les oiseaux salueront le jour qui naîtra. Nous touchons au moment où l’homme perd le prestige imposant que Dieu a mis sur son front, car la nuit son œil s’éteint, tandis que celui des animaux s’allume et perce l’obscurité la plus profonde: l’homme est le roi du jour, le jaguar est le roi des ténèbres.
En prononçant ces mots empreints d’une emphase tout espagnole, le chasseur se leva et prit, à la place qu’il avait quittée, un paquet qu’il déroula: c’étaient deux peaux de moutons recouvertes de leur toison. Puis il tira son couteau de sa gaîne.
--Voilà vos armes, me dit-il.
--Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? lui répondis-je. J’espérais que vous alliez me donner au moins une carabine.
--Une carabine! reprit Bermudes; pensez-vous que j’en aie une provision? Je n’ai que celle-ci, et, quelque bien placée que je la croie entre vos mains, elle le sera mieux encore dans les miennes; car en tout il faut de l’habitude, et vous m’avez dit que c’était la première fois que vous chassiez le tigre.
Matasiete s’obstinait à appeler cela _chasser_!
--Laissez-moi vous expliquer au moins, continua-t-il, l’usage de ces armes. Vous allez rouler ces deux peaux autour de votre bras gauche, et vous prendrez le couteau de la main droite; vous mettrez en terre le genou droit, et vous appuierez votre bras enveloppé sur le genou gauche. De cette façon, le bras protégera votre corps et votre tête, tandis que votre genou protégera le ventre; car les tigres ont la mauvaise habitude de chercher à éventrer leur ennemi d’un coup de patte. Si vous êtes attaqué, vous présentez votre bras, et, pendant que les crocs de l’animal s’enfoncent dans la laine, au lieu d’être éventré, c’est vous qui, d’un coup de couteau, lui ouvrez le ventre de bas en haut.
--Ceci me semble incontestable, lui dis-je, mais j’aime mieux croire que deux chasseurs comme vous ne manqueront pas un tigre; mon parti est pris, je chasserai les mains dans mes poches, ce sera plus original.
--Mais s’il y en a deux?
--Eh bien! vous êtes deux. D’après votre raisonnement, les tigres n’attaquent de compagnie que dans le seul cas de la réunion du mâle et de la femelle: nous ne pouvons donc avoir sur les bras plus de deux tigres à la fois... à moins pourtant qu’il ne nous soit réservé cette nuit de constater, à nos dépens, un cas de polygamie contraire à toutes les lois de l’espèce.
A défaut de son armure de peaux de moutons, le chasseur insista pour me faire prendre le couteau, que j’acceptai. C’était une lame longue et pointue, avec un manche de corne hérissé de gros clous de cuivre. Puis les deux associés amorcèrent leurs carabines, et nous n’échangeâmes plus d’autre parole. Tant que la lune n’avait pas été élevée dans le ciel, ses rayons obliques avaient encore versé çà et là, à travers les troncs d’arbres, assez de lumière pour éclairer les labyrinthes du bois; mais, au moment où les préparatifs des deux chasseurs furent achevés, la lune dardait perpendiculairement à la terre ses clartés, qui, dès lors interceptées par le feuillage, laissaient la forêt dans une obscurité complète, tandis qu’elles se répandaient sans obstacle sur la source et sur la clairière, presque aussi vivement illuminées qu’en plein jour. Nous étions abrités par un palétuvier dont les branches inclinées vers la terre formaient une arche assez large. A une vingtaine de pas devant nous, retenu par la longe qui l’attachait, le poulain, dont l’instinct devait servir de guide aux chasseurs, s’était couché près de la source. Je le vis bientôt relever la tête et commencer à donner des signes d’inquiétude. A cette inquiétude vague succédèrent de petits cris de terreur entrecoupés et des efforts pour briser ses liens; ces efforts étant impuissants, il resta immobile, mais tout son corps tremblait, et ses naseaux laissaient échapper des hennissements d’angoisse. Un souffle de terreur planait dans l’atmosphère. Tout à coup un rugissement caverneux, parti du sommet des hauteurs voisines, fit vibrer les échos du bois. Le pauvre animal cacha sa tête dans l’herbe. Un profond silence suivit ce formidable avertissement. Les deux chasseurs sortirent de leur retraite en se courbant, et j’entendis le double craquement de la carabine qu’ils armaient.
--Restez en arrière, me dit le Canadien à voix basse.
--Non pas, s’il vous plaît, répondis-je aussitôt; j’aime mieux être entre vous. Puis j’ajoutai:--Croyez-vous qu’il y en ait deux?
Au moment où le Canadien me répondait par un signe dubitatif, un arbre qui s’élevait près de la source, parcouru par des griffes acérées, trembla depuis les branches inférieures jusqu’au sommet.
--Deux! dit le chasseur mexicain.
--Est-ce tout? demandai-je.
--Oui, jusqu’à présent.
Un rugissement terrible qui éclata à mes oreilles comme le son de dix clairons m’empêcha d’ajouter aucune observation. Je vis un corps fauve et blanc s’abattre sur le poulain que la terreur aplatissait contre le sol; j’entendis un craquement d’os brisés suivi presque aussitôt d’une détonation: c’était le Mexicain qui avait tiré.
--Votre couteau, dit-il au Canadien en sautant en arrière près du coureur des bois, qui s’apprêtait à faire feu à son tour; à vous, là-haut!
Je levai les yeux dans la direction indiquée par Bermudes, qui saisit le couteau du Canadien. Au sommet et à travers les rameaux du cèdre incliné sur la source, je vis deux larges prunelles luisantes comme des charbons allumés qui épiaient tous nos mouvements; c’était le second jaguar, dont la queue fouettait le feuillage et faisait tourbillonner des flocons de mousse arrachée aux branches. Immobile près de son compagnon, le Canadien ne perdait pas de vue les deux prunelles sanglantes dont son _rifle_ suivait tous les mouvements. Cependant le jaguar blessé par Bermudes s’était élancé d’un bond jusqu’à lui; la lune éclairait alors en plein le terrible animal. Une de ses pattes, presque séparée de l’épaule par la balle du chasseur, laissait couler des flots de sang. Ramassé sur lui-même pour tenter un dernier élan, le jaguar courbait la tête et rampait en rugissant avec fureur. Ses prunelles enflammées se dilataient outre mesure. Bermudes, calme et sur la défensive, le regardait fixement en faisant luire à ses yeux la lame de son couteau. Enfin le jaguar recueillit ses forces et bondit en avant; mais ses muscles, déchirés par la balle, avaient faibli, et il retomba épuisé à la place que le chasseur venait d’abandonner en sautant de côté. Rien ne me séparait plus du tigre quand, frappé deux fois par le poignard du brave Matasiete, il poussa un dernier et effroyable rugissement, se tordit et expira: la lame lui avait traversé le cœur.
--C’est égal, s’écria Bermudes, voilà une peau affreusement abîmée; je ne parle pas de la mienne, et il montrait son bras déchiré par une longue estafilade. Il achevait à peine, qu’un second rugissement se fit entendre du côté du cèdre; une détonation y répondit, et un bruit de branches brisées, suivi d’une lourde chute, annonça un de ces coups d’adresse qu’un _rifleman_ du Nord est seul capable d’exécuter. Le Canadien avait visé son ennemi, _au juger_, entre les deux yeux. Quand les deux chasseurs faisant le tour du bassin, eurent retrouvé le corps du jaguar, leurs cris de triomphe m’apprirent que l’infaillible coup d’œil du Canadien ne l’avait pas trompé. Je m’approchai non sans quelque compassion, d’une autre victime de l’homme et du tigre, je veux parler du poulain sacrifié. Le pauvre animal gisait immobile sur l’herbe. Une empreinte saignante sur le sommet de la tête, une autre sur le museau, et la fracture complète des vertèbres du cou, prouvaient que la mort avait dû être instantanée. Déjà roide et glacé comme lui, le premier jaguar gisait à ses côtés, et je le mesurais encore de l’œil, mais à distance, quand les deux associés arrivèrent, traînant la femelle, dont la balle avait brisé le crâne. Cette fois, du moins, la peau restait intacte.
--Savez-vous que vous chassez parfaitement le jaguar, seigneur cavalier? me dit Bermudes.
--C’est vrai, mais il faut que j’y sois forcé.
--Comment, forcé?
--Eh parbleu! pouvais-je m’en aller? qu’auriez-vous dit, si j’avais refusé de rester avec vous?
--J’aurais dit que vous aviez peur.
--Et que direz-vous maintenant?
--Que vous êtes un brave!