Part 14
Pour joindre l’expérience au précepte, le gambusino prit la _batea_ qu’il avait déposée près de lui, et plongea ses deux mains, recourbées en écope, dans les quelques pouces d’eau qui couvraient à peine alors le lit du ruisseau. Il amena deux poignées de terre et de sable qu’il déposa dans la sébile et qu’il lava soigneusement; aucune parcelle d’or ne parut à la lumière. La même expérience, pratiquée plusieurs fois de suite, produisit toujours le même résultat. A la dernière épreuve cependant, quelques petits grains d’or presque imperceptibles vinrent briller parmi le sable qu’il vannait pour ainsi dire entre ses doigts; ces légères parcelles, arrondies et polies, sortaient évidemment d’un gîte beaucoup plus éloigné que celui dont la présence venait d’être révélée au gambusino. Suffisamment éclairé sur la direction qu’il devait donner à ses recherches, Pedro tira de sa poche un petit roseau creux de quatre pouces environ de long et deux fois gros comme une plume d’oie. Au bout d’un quart d’heure à peu près, il parvint à en remplir la moitié, puis en boucha les deux extrémités avec de la cire. Alors il abandonna le point qu’il venait d’exploiter, et m’engagea à descendre avec lui le cours de l’eau jusqu’à une vingtaine de pas de l’endroit où nous étions. Là il remplit de nouveau son plat de bois, et, de l’air satisfait d’un professeur qui voit une expérience couronnée de succès, il me montra, parmi le résidu vaseux, de petits grains d’or aplatis, pointus et anguleux.
--Ceux-là viennent de plus près, n’est-ce pas? me dit-il; donc le gîte que je cherche se trouve entre la source du ruisseau et son extrémité, là ou ici, ajouta-t-il en frappant la berge de la pointe du pied.
--C’est incontestable, répondis-je émerveillé de la justesse de ce raisonnement. Le ruisseau, en se retirant, laissait voir le talus de droite, où l’eau avait creusé une demi-voûte couronnée de racines entrelacées. Le gambusino sonda avec soin la profondeur de ce renfoncement, mis à jour pour la première fois; sa figure impassible ne laissa rien lire des pensées qui l’agitaient. Il interrompit son examen pour sortir du lit du ruisseau et prendre sa pique, qu’il avait laissée sur le bord. Les premiers coups qu’il dirigea contre le flanc de la berge ne rencontrèrent qu’un terrain argileux dans lequel la _barreta_ pénétrait sans résistance. A quelques pieds de là, le fer, en s’enfonçant de nouveau, heurta contre la roche: en un clin d’œil, le gambusino la mit à nu en la débarrassant de la terre qui la couvrait. C’était une roche anguleuse, si compacte et si dure, que ce ne fut qu’au troisième coup, appliqué d’un bras vigoureux, qu’un éclat s’en détacha.
Le mineur examina de nouveau avec attention le bloc mis à découvert, pendant que je suivais tous ses mouvements avec une curiosité que l’on comprendra. Alors il mit un doigt sur sa bouche, comme pour me recommander le silence, et joua le désappointement en acteur consommé, tandis qu’il serrait dans les poches de sa veste le morceau de quartz qu’il avait séparé du bloc; il éparpilla ensuite des pieds et des mains les pierres qu’il avait entassées, et, la digue une fois abattue, l’eau ne tarda pas à reprendre en murmurant son cours habituel.
--Allons, dit le gambusino en élevant la voix, je me suis trompé dans mes conjectures; mais, en tout cas, en voilà assez pour aujourd’hui, et je me sens fatigué; si vous le trouvez bon, nous rentrerons chez moi.
Je me levai pour l’accompagner. Pendant le trajet, rien dans sa démarche ne trahit la moindre émotion. Lorsque nous fûmes entrés dans sa cabane, il ferma soigneusement la porte, et s’écria en jetant à Anastasio le morceau de quartz qu’il tira de sa poche:
--Comme tu me le disais tout à l’heure, le passé n’est rien pour moi; mais que doit être l’avenir pour le possesseur d’un filon semblable à celui-ci? Encore de l’or qui va voir le jour, qui va circuler de main en main! s’écria-t-il avec enthousiasme.
Pendant qu’Anastasio examinait avec admiration le morceau de quartz d’un blond fauve, constellé à certains endroits de paillettes serrées, et veiné en d’autres de légers réseaux d’or, un homme couché dans un angle de la hutte, le blessé dont le gambusino avait parlé, fit entendre un sourd gémissement. Il essaya de se retourner sur sa couche de roseaux, mais il ne put qu’étendre la main et dire d’une voix faible:
--Donne, que je voie à mon tour, quoique ma vue soit bien troublée.
Anastasio lui tendit le précieux caillou.
--C’est dans le ruisseau que tu as trouvé ce filon, n’est-ce pas? continua-t-il.
--Oui, dit Pedro; réjouis-toi d’avoir versé ton sang pour le défendre!
Le blessé ne répondit rien, mais un sentiment de joie vint éclairer un moment sa figure pâle, puis il ferma les yeux comme s’il n’eût pas voulu distraire sa pensée de ce spectacle fascinateur. Pedro s’approcha de lui.
--Nous exploiterons cette mine ensemble quand tu seras guéri, lui dit-il; je n’attends que toi pour cela; aussi ai-je eu la force de ne rien laisser lire sur ma figure de la joie que je ressentais. Sois tranquille, l’eau recouvre entièrement le filon, et personne ne se doute de ma découverte.
La respiration haletante du blessé se fit entendre plus distinctement dans la cabane; il essaya de parler encore, mais il ne put prononcer que ces mots:--Jésus! que j’ai soif!--si bas, que nous les entendîmes à peine. On s’empressa de satisfaire son désir, après quoi les deux frères, obéissant à un préjugé généralement répandu en Sonora qui fait considérer tout étranger comme médecin ou horloger, me prièrent d’examiner la blessure, que le gambusino avait pansée selon la mode du pays. J’avais déjà été trop souvent consulté en pareille matière pour perdre mon temps à protester de mon ignorance, et je consentis à faire ce qu’ils me demandaient. Le mineur leva donc l’appareil et m’expliqua le mode de pansement, que je dus naturellement trouver parfait[30]. J’ordonnai même, pour l’acquit de ma conscience, de le renouveler souvent. Les deux frères furent complétement de mon avis, et s’applaudirent naïvement de m’avoir consulté.
[30] Ce mode de pansement, emprunté aux Indiens, est des plus étranges et mérite d’être décrit. Le pays abonde en fourmis d’une grosseur peu commune, mais dont la piqûre n’a rien de venimeux. On en recueille une certaine quantité dans un verre profond, puis, quand on a étanché le sang qui coule de la blessure, on en rapproche soigneusement les deux lèvres, qu’on expose à la morsure de ces insectes. Quand les deux antennes, ou tenailles, dont leur tête est garnie se sont enfoncées de côté et d’autre, on sépare avec les deux ongles le corselet à l’endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; la fourmi, en expirant, enfonce plus profondément ses tenailles, qui restent ainsi fixées sur l’une et l’autre lèvre de la plaie. Des herbes aromatiques écrasées, entre autres l’_oregano_, servent à diminuer l’inflammation.
Cette journée laborieuse était enfin achevée, la nuit était venue, et les laveurs avaient suspendu leurs occupations. Tout était silencieux dans la cabane comme au dehors; mais, ainsi que l’avait prévu Salazar, les gémissements du blessé m’empêchèrent de dormir. Couché en travers de la porte restée ouverte, je prêtais l’oreille au bruit des plus agités, harmonie funèbre qui se mariait bien à la plainte du blessé, et je contemplais l’horizon noir et borné de cette vallée si fertile en or, théâtre de tant de luttes sanglantes. Le sommet de la sierra, qui donnait naissance au ruisseau dont j’entendais le murmure, était couvert d’un dais de vapeur que la lune irisait çà et là. Au milieu de cette nature silencieuse, ce brouillard lumineux paraissait un voile mystérieux jeté par Dieu sur la source de ces trésors, dont sa volonté confie la distribution au caprice des eaux. Un pin se profilait en noir sur le ciel transparent, et s’élevait comme le sombre protecteur de ces hauts lieux. Au-dessous de lui, la cascade formée par le torrent semblait une cataracte d’argent tombant sur cette terre d’or. Peu à peu les objets devinrent moins distincts à mes yeux, que la fatigue appesantissait, et déjà mon esprit flottait entre l’assoupissement et la veille, quand je crus entendre au loin des cris étouffés et voir des lueurs indécises scintiller comme des feux follets sur la hauteur. Le sommeil finit cependant par prendre le dessus, et je ne sais combien de temps je dormis, jusqu’au moment où une clarté subite me fit ouvrir de nouveau les yeux. Un spectacle étrange me frappa: la vallée tout entière était vivement illuminée; des flammes ondoyantes s’élançaient depuis l’extrémité inférieure du tronc jusqu’aux plus hautes branches du pin qui dominait le ruisseau. Des nuages de fumée montaient en tourbillonnant jusqu’au ciel, qui en était obscurci. Les cimes des arbres voisins étaient colorées de reflets incandescents. Des branches détachées du tronc enflammé tombaient en traçant des raies de feu. A la lueur de ce brasier gigantesque, des hommes allaient et venaient; des clameurs confuses éclataient de tous côtés. Des épées nues, des piques, des couteaux, brillaient au milieu de ces groupes divers.
--Nacome! Nacome! criait-on de toutes parts. Je me retournai pour avertir Anastasio et son frère; je les distinguai, à la lueur qui pénétrait jusqu’au fond de notre cabane, levés tous deux et paraissant tenir conseil. Le blessé s’agitait convulsivement sur son lit de douleur.
--Eh bien! dis-je au gambusino, ceux de Nacome veulent-ils décidément venir nous attaquer?
Le gambusino secoua la tête. Son visage était soucieux et pâle; une terreur dont il ne se rendait pas compte semblait le dominer malgré lui.
--Non, non, me répondit-il; les laveurs de Nacome n’auraient pas allumé ce flambeau infernal pour nous attaquer. Un voyageur ne peut non plus avoir mis le feu à cet arbre, car, si des raisons inconnues l’eussent forcé à bivouaquer là-haut, la prudence lui eût également commandé de ne pas se trahir. Pourvu que ce ne soit point...
Il n’acheva pas, mais le signe de croix qu’il fit dévotement compléta sa pensée. Puis il reprit:
--Ne croyez-vous pas, seigneur étranger, que si Satan règne par la puissance de l’or, une terre qui en produit tant doit être plus qu’une autre soumise au prince des ténèbres?
Le spectacle qui s’offrait à nous était réellement empreint d’un caractère diabolique propre à éveiller des idées superstitieuses, et, l’avouerai-je? je manquai d’arguments pour rassurer Pedro.
--_Ave Maria!_ s’écria Anastasio; n’as-tu pas entendu des gémissements semblables à ceux de notre père expirant dans la nuit fatale où nous l’avons perdu? Ah! le _gambuseo_ est un affreux métier! Écoutons.
Nous fîmes silence, mais nous n’entendîmes que le sifflement de la flamme, le craquement du bois qui éclatait au milieu du feu, la respiration oppressée du blessé.
--Fais comme moi, Pedro, continua Anastasio, renonce à ton métier; tôt ou tard tu en seras victime.
--Jamais je n’y renoncerai! s’écria le gambusino, qui parut avoir pris une détermination bien arrêtée, et engagea son frère à sortir avec lui pour éclaircir leurs doutes.
--Allez-vous m’abandonner ainsi? s’écria le blessé avec angoisse. Pour l’amour de la sainte Vierge, que quelqu’un reste avec moi!
--Ce sera vous, seigneur cavalier, me dit Pedro; mais écoutez, avant tout, une recommandation solennelle.
--Parlez, lui dis-je, et croyez que s’il est en mon pouvoir d’exécuter ce que vous me demanderez, je suis prêt à le faire.
--Je ne sais ce qui peut m’être réservé là-haut, reprit-il; plaise à Dieu que je n’y rencontre que des ennemis terrestres! mais, si je n’en reviens pas, promettez-moi de ne pas partir avant six jours d’ici. D’ici là, le pauvre Cirilo (il montrait le blessé) sera mort ou rendu à la santé. L’abandonner maintenant, ce serait le tuer. S’il est mort avant ce temps et que je ne sois pas de retour, ni mon frère non plus, je vais confier à votre loyauté, seigneur cavalier, un secret dont vous ferez votre profit. Quand vous aurez récité sur le corps de Cirilo les prières des morts, après lui avoir fait donner une sépulture chrétienne, si c’est en votre pouvoir, vous fouillerez à l’endroit où il repose maintenant, et, à un pied sous terre, vous trouverez l’or que j’ai recueilli dans ce _placer_; il y en a une quantité assez considérable. Je n’ai personne à qui le laisser, autant vaut que vous en profitiez qu’un autre.
M’ayant fait cette confidence, il se disposait à sortir, quand, après un moment de réflexion, il ajouta cette recommandation singulière, où se révélait complétement l’étrange caractère du gambusino:
--Si vous craigniez par hasard de vous charger de l’héritage que je vous laisse, à cause des tentatives qu’on pourrait faire pour vous en dépouiller, éparpillez-le plutôt que de le laisser enfoui; car, une fois arraché à la terre, l’or est fait pour profiter à l’homme: c’est Dieu qui le veut ainsi.
Presque aussitôt Pedro et Anastasio sortirent l’épée à la main. Je restai sur le seuil de la cabane, et je les vis se perdre dans les ténèbres de la vallée. Pendant longtemps encore l’arbre embrasé répandit une lumière éclatante, jusqu’au moment où les flammes cessèrent de tourbillonner. Le cercle éclairé par l’incendie se rétrécit alors peu à peu; le tison colossal s’affaissa bientôt sur lui-même, s’éteignit dans le torrent avec un sifflement lugubre, et tout rentra dans l’obscurité. Seulement, à de longs intervalles, les flammes, soudain ranimées, lançaient encore un éclair jusqu’à moi. Je persistais à croire que c’étaient les laveurs de Nacome qui venaient surprendre ceux de Bacuache, mais rien, dans le silence de la nuit, ne justifiait cette appréhension. Je faisais donc d’inutiles efforts pour deviner la cause de cette bizarre alerte, quand, à la lueur d’un de ces jets de flamme dont j’ai parlé, je vis un homme s’avancer presque en rampant de mon côté.
--Qui va là? criai-je à l’inconnu, que je ne distinguai qu’un instant.
--Chut! c’est moi, moi, Rivas, dit l’homme à voix basse; et en effet je reconnus la voix du mutilé. Je lui adressai précipitamment quelques questions sur la cause de cette alarme imprévue. Il y répondit par un éclat de rire si singulier, qu’un fou seul pouvait rire ainsi, car je n’avais pas oublié ce que m’avait dit Anastasio. Rivas s’accroupit près de moi, et me dit, de manière à ce que je pusse seul l’entendre:
--Votre domestique avait raison, je m’étais trompé! Ce n’étaient pas eux, vous savez, ceux que j’ai fait sauter! Mais cette fois-ci, j’en suis sûr, j’ai reconnu leurs voix; malheureusement ils n’étaient que deux!... il m’en manque encore un!... je le trouverai plus tard... C’est pour cela que j’ai allumé ce grand feu, et puis je voyais ainsi ceux que j’ai poussés au fond du précipice agiter leurs membres brisés, et j’étais content! Ceux de Subiate sont morts trop vite... N’est-ce pas encore là le jugement de Dieu? Au revoir, seigneur cavalier, je vais chercher le troisième.
A ces mots, le fou s’éloigna précipitamment, avant que j’eusse pu l’arrêter. J’étais encore tout étourdi de cette révélation, quand j’entendis la voix des deux frères qui regagnaient leur cabane.
--Eh bien! leur criai-je, qu’avez-vous découvert?
--Rien, répondit Anastasio, si ce n’est deux cadavres que nous avons trouvés au bas du ravin; mais, si c’est le diable qui les y a précipités, il a du moins fait justice des deux plus mauvais drôles de ce pays, où certes ils ne manquent pas! J’avoue que j’ai un poids énorme de moins sur la poitrine: pourtant je me demande encore qui a pu mettre le feu à cet arbre?
Je lui racontai ce que m’avait dit Rivas.
--Il pourrait bien n’avoir pas tort aujourd’hui, dit Anastasio; mais néanmoins je me mettrai demain en quête de lui: c’est un fou d’une trop dangereuse espèce.
Pendant six jours que je passai à Bacuache, toutes les recherches faites pour découvrir le mutilé furent inutiles; il s’était probablement éloigné dans la direction du grand désert, et depuis ce jour on n’entendit plus parler de lui. Pendant ce laps de temps, Anastasio était parvenu à troquer mon cheval estropié, moyennant retour, contre un autre en meilleur état, et nous convînmes de faire encore route ensemble. Je n’avais pas oublié la phrase d’adieu du chasseur mexicain, et je me promettais bien de pousser un jour ou l’autre jusqu’à l’hacienda de la Noria. Je ne voulais pas perdre une occasion si précieuse d’étudier quelque nouvel aspect de cette vie mexicaine, qui, avec le désert ou l’océan pour cadre, gardait toujours pour moi l’intérêt d’un roman.
J’appris plus tard que la _bonanza_[31] trouvée par Pedro Salazar était devenue de plus en plus riche, mais qu’il avait vendu son filon, d’abord parce que l’argent lui manquait pour le fouiller profondément, ensuite parce qu’il prétendait n’être pas embarrassé pour en trouver d’autres qui, sans lui, demeureraient peut-être inconnus. Le gambusino était donc resté docile à la voix intérieure qui le poussait vers de nouvelles découvertes: sa mission, répétait-il avec une naïve emphase, était celle du torrent auquel Dieu ordonne de charrier dans la vallée l’or arraché des montagnes, et il attendait avec résignation, au milieu de fatigues et de périls journaliers, le moment où il irait, comme le torrent, mourir au terme d’une course orageuse dans un désert ignoré.
[31] Riche filon à fleur de terre.
V
LE DOMPTEUR DE CHEVAUX
Bacuache n’était point le but unique de mon excursion dans les solitudes septentrionales du Mexique: je voulais pousser jusqu’à la limite du désert, c’est-à-dire jusqu’au préside de Tubac. Mon guide Anastasio, que je consultai sur ce nouveau voyage, m’engagea vivement à revenir sur mes pas. L’honnête et fidèle garçon avait promis à son maître de me ramener sain et sauf; il ne voulait pas manquer à son serment. Je réussis pourtant à vaincre sa résistance. Vingt lieues environ séparent Bacuache de Tubac. Bien qu’Anastasio n’eût pas un jour à perdre pour aller dénoncer à Arispe la mine d’or trouvée par son frère, il voulut faire avec moi une partie de la route, et me conduire à une distance assez rapprochée du préside pour que je pusse le gagner sans danger. De mon côté, je promis, une fois seul, de suivre scrupuleusement l’itinéraire tracé par mon guide, et de ne point m’écarter des chemins battus, ou du moins des vestiges de sentiers qui portent ce nom au Mexique. En conséquence je renonçai à ma visite à l’_hacienda de la Noria_, qui m’eût imposé un long et périlleux détour. Tous ces points arrêtés, nous convînmes de partir avant le jour, pour arriver le surlendemain de bonne heure à l’endroit où Anastasio pourrait me quitter et reprendre la route d’Arispe.
L’obscurité la plus profonde régnait encore quand nous quittâmes le village des _gambusinos_. Nous traversâmes silencieusement le rio de Bacuache, non sans que je me fusse retourné en arrière pour jeter un dernier coup d’œil sur le _placer_ auquel je disais adieu. Quelques feux brillaient encore à travers les interstices des cabanes de bambous. Le sommet de la sierra, dépouillé par l’incendie de sa couronne de verdure, dessinait son arête tranchante sur le ciel sans étoiles. Nous donnâmes de l’éperon à nos chevaux, et bientôt nous eûmes perdu de vue le _placer_. Quand parurent les premières blancheurs de l’aube, elles éclairèrent devant et derrière nous un nouvel horizon. Des plaines arides et sans eau, tel était le pays que nous avions à traverser. Outre la portion de pinole contenue dans la valise d’Anastasio, chacun de nous s’était muni d’une outre pleine. C’étaient là, du moins je le croyais, toutes nos provisions. Quand le jour fut venu, je ne vis pas sans surprise une tête de mouton fraîchement coupée qui pendait à la selle d’Anastasio, et je lui demandai ce qu’il en comptait faire.
--C’est l’espoir de notre déjeuner de demain, me répondit le guide. Ce sera le dernier repas que nous ferons ensemble, et je veux que vous me disiez si vous avez jamais mangé rien de plus succulent qu’une tête de mouton, _tatemada_, cuite à l’étouffée, relevée de piment et arrosée d’eau-de-vie. Je porte tout ce qu’il faut dans une de mes _mochilas_[32].
[32] Poches en cuir faisant partie du harnachement en usage dans ces contrées, où l’on est forcé d’emporter les vivres avec soi.
A mesure que nous avancions, le paysage prenait un aspect tout nouveau. Jusque-là quelques sentiers à peine tracés avaient guidé notre marche dans ces solitudes; ces sentiers vinrent aboutir à d’immenses savanes, prairies sans arbres, sans buissons, mais qui, couvertes de hautes herbes dont la tige grêle se courbait au moindre souffle d’air, présentaient, au milieu de leur ceinture de collines bleues, l’image d’un golfe agité. De loin en loin s’élevaient, pareilles à des dunes, quelques collines sablonneuses. Çà et là des troncs d’arbres desséchés figuraient au-dessus de ces vagues de verdure les mâts d’un navire à la cape sur une mer houleuse. C’était en vain cependant que nous pressions le pas de nos chevaux; les horizons de collines tour à tour franchis semblaient reculer à l’infini devant nous. Bientôt le soleil couchant jeta ses derniers rayons sur les sommités des grandes herbes. Dans la savane éclairée de lueurs crépusculaires, tout encore rappelait l’aspect de l’océan. Un buffle attardé, qui regagnait sa _querencia_ lointaine, montrait, comme la baleine, son dos brun à la surface des herbes; un daim bondissait de dune en dune et se perdait au loin, comme le souffleur qui s’élance au-dessus des eaux pour se replonger dans l’abîme. Enfin, quand la lune vint briller sur un ciel pur, ses rayons frissonnèrent sur des flots mobiles tour à tour voilés d’ombres et inondés de clartés argentées, tandis que des essaims de mouches à feu traçaient en tous sens des raies lumineuses comme les étincelles phosphorescentes des vagues. Les yeux fixés sur l’étoile du nord, qui nous servait de boussole, nous avancions toujours. Bientôt cette végétation devint moins pressée et ne ressembla plus qu’à des flaques d’eau espacées; nous atteignîmes enfin des landes sablonneuses. Les arbres reparurent alors, et nous fîmes halte au milieu d’un petit bois qui étendait son taillis épais à droite et à gauche.
Une fois notre frugal repas du soir terminé, Anastasio songea au déjeuner du lendemain. Les préparatifs dont il s’occupa méritent d’être mentionnés. Tirant son couteau de sa gaîne, il creusa dans cette terre friable un trou d’un pied de profondeur environ sur une largeur à peu près égale, et remplit cette cavité d’herbes sèches auxquelles il mit le feu, en y ajoutant de temps à autre une poignée de menues branches. Quand il eut ainsi formé un foyer de braises ardentes, il combla le trou avec du bois plus gros, qui ne tarda pas à s’enflammer à son tour, et enfin couvrit ce bûcher d’un lit de pierres. A mesure que le bois se consumait, les cailloux s’échauffaient, rougissaient, et, le bûcher s’affaissant de plus en plus, ils atteignirent bientôt le fond de la cavité, dont les parois de terre furent dès lors suffisamment chauffées. Anastasio jeta dans ce four la tête de mouton couverte de son cuir, et boucha de nouveau l’orifice avec des branches de bois vert sur lesquelles il étendit et foula les déblais de terre. Cela fait, il m’annonça que nous n’avions plus qu’à dormir jusqu’au lendemain matin.