Part 3
A l’époque où j’arrivai devant les îles de Cerralbo et d’Espiritu-Santo, la pêche était en pleine activité. Dès le lendemain, quand je montai sur le pont de _la Guadalupe_, un spectacle animé frappa mes yeux. Un grand nombre de barques portant des pavillons de diverses couleurs, les unes se croisant, les autres immobiles, couvraient la surface de la mer. Les premières portaient les pêcheurs, qui se disposaient à gagner le large, en quête des carets qu’ils pourraient surprendre endormis à fleur d’eau, tandis que leurs compagnons disposaient, dans les endroits les plus isolés des deux îles, des filets pour les prendre quand ils viendraient paître les algues, les varechs et les autres herbes marines qui tapissent le fond de la mer. Les barques qui restaient immobiles étaient montées par les plongeurs. De minute en minute, on les voyait disparaître sous l’eau, puis se remontrer, les yeux et les traits gonflés par la fatigue, les muscles tendus. Ils déposaient au fond de leurs embarcations les coquillages qu’ils avaient pu détacher des bancs, se couchaient un instant, attendant que ceux de leurs camarades qui alternaient avec eux fussent revenus, puis replongeaient de nouveau. Quelques-uns d’entre eux étanchaient avec de l’eau de mer les flots de sang que la trop longue compression des poumons leur faisait rendre par les oreilles, et surtout par les narines.
De temps en temps, sur les cimes des promontoires qui dominaient la rade, apparaissaient quelques vieilles femmes hideuses et à peine vêtues; c’étaient des sorcières indiennes. Elles s’avançaient en étendant sur les flots leurs bras décharnés, et murmuraient ou chantaient des paroles mystérieuses pour endormir la férocité des requins. Cet ensemble si pittoresque, les sauts des plongeurs, le bruit continuel de l’eau jaillissante, les cris des signaux, les encouragements, les défis, les rumeurs de la terre se mêlant à celles de la mer, les chants lugubres des sorcières, puis de temps à autre les évolutions des requins signalés par l’aileron qui s’élève de leur épine dorsale, toutes ces scènes si étranges, si diverses, composaient un spectacle des plus curieux pour un Européen. Pendant que je le contemplais avec un vif intérêt, le capitaine s’approcha de moi avec son calme habituel, et me dit:
--Si mes gens n’avaient pas besoin de se reposer de leurs fatigues, je mettrais à votre disposition une de mes embarcations; mais vous pouvez y suppléer en hélant une de ces barques, qui vous conduiront à Cerralbo pour la moindre des choses. Une journée sur la terre ferme paraît bien douce après une longue navigation.
Comme j’étais parfaitement de cet avis, je suivis le conseil du capitaine, et quelques instants après je débarquais à Cerralbo. Le premier aspect de l’île n’a rien d’agréable. Un village entier composé de cabanes faites de planches, de débris de barques hors de service ou de navires échoués, de bambous, de troncs de palmiers, s’élève à quelque distance de la mer. Sur la plage, je remarquai des monceaux de coquillages de nacre qui attestaient l’abondance de la pêche précédente; plus loin, ces mêmes coquillages, que la putréfaction avait ouverts, étaient vidés dans des auges en bois et lavés avec soin. De temps à autre, on tirait de cet amas de coquilles fétides des perles de diverses grosseurs, depuis la _semence_ jusqu’à la _calebasse_. Des cris de joie éclataient chaque fois qu’une perle de grande dimension s’offrait aux regards des travailleurs. Dans d’autres endroits de l’île, de malheureuses tortues cuisaient toutes vives, au milieu des plus affreux tourments, dans leur carapace, que le feu ramollissait et aidait à séparer de leur corps. On raccommodait des barques ou des filets, on durcissait des _estacas_, on aiguisait des harpons; bref, l’activité qui régnait à terre égalait celle qu’on déployait sur l’eau.
Les réflexions morales sur les peines que coûtent certains objets de luxe sont devenues presque un lieu commun. Cependant, quand on a vu ces perles, cette écaille, produites par une cause mystérieuse au fond des mers de la zone torride, arrachées de leurs abîmes malgré les requins, gardiens jaloux de ces trésors, puis tirées de cette putréfaction aux miasmes souvent mortels, on ne peut s’empêcher de frémir en songeant aux périls qu’affronte l’homme, aux prodiges qu’il accomplit sous l’impulsion de sa cupidité.
Il fallait cependant me décider à demander l’hospitalité pour cette journée et la nuit suivante dans quelqu’une des huttes de Cerralbo, et, pour cela, choisir la plus apparente; mais toutes présentaient un tel aspect de misère et de dénûment, que le choix était fort difficile. Une rumeur sourde, qui s’éleva du côté de la mer, dont je m’étais un peu éloigné, vint mettre un terme à ma perplexité. Quoique l’heure à laquelle la pêche se termine chaque jour n’eût pas sonné, tous les plongeurs restaient immobiles sur leurs bateaux, le cou tendu, les yeux fixés sur un endroit de la mer assez rapproché du banc qu’ils étaient en train d’exploiter. Les vieilles femmes dont j’ai parlé redoublaient leurs conjurations, et cette fois sur un ton plus élevé et dans un langage inconnu. Tout à coup, à l’aspect d’une forme hideuse de requin qui décrivait de grands cercles en s’enfonçant lentement sous l’eau, les pêcheurs, dans l’espoir d’épouvanter le monstre, firent retentir l’air de cris redoublés. Malheureusement la couche d’eau qui recouvrait le requin devait l’empêcher d’entendre ces cris, malgré la finesse d’ouïe qui distingue ces animaux.
--C’est une _tintorera_, me dit le Mexicain, que je retrouvai parmi les spectateurs.
J’ai dit l’effroi que cause cette variété du requin à ces hommes intrépides.
--C’est une tintorera, reprit le Mexicain, et si tout autre que le plongeur que vous allez voir sortir de l’eau se trouvait dans cette position, ce serait un homme perdu; mais celui-là s’en soucie comme d’un _botete_[7].
[7] Poisson vénimeux, qui, mis à l’air, enfle et éclate sous les coups.
--Quoi! m’écriai-je, il y a quelque malheureux sous l’eau, et vous le connaissez!
--Certes, oui; c’est José Juan.
Si on ne l’a pas oublié, c’était la seconde fois que, depuis la veille, on me jetait le nom de cet homme avec un laconisme qui indiquait qu’après ce nom tout commentaire était inutile. Cette fois, vu la terrible gravité de la circonstance, ce nom me frappa vivement. Le Mexicain avait à peine achevé cette brève réponse, qu’on vit le plongeur sortir de l’eau comme un trait et s’élancer dans son bateau à l’aide de la corde qui y était attachée. Presque au même moment cette corde était tranchée par les dents du requin comme un fil d’araignée; une seconde de plus, l’homme eût été tranché de même. Des cris d’allégresse, des vivat, des applaudissements, éclatèrent de toutes parts à l’apparition du plongeur. Celui-ci les reçut comme un hommage mérité, mais toujours flatteur, à en juger par le gonflement de ses narines et l’air d’orgueilleux dédain avec lequel ses yeux suivaient la retraite de son ennemi.
Ce n’est pas à la peur que José avait cédé en fuyant. Une femme jeune et belle se tenait immobile et presque défaillante sur le rivage. Un ardent regard que lui jeta José Juan m’expliqua suffisamment que c’était à elle qu’il avait fait ce sacrifice. Le Mexicain soupira et me dit d’un air de regret:
--Il y a un an, nous aurions vu un beau combat entre lui et le requin. A pareille époque, il a tué une tintorera pour sauver un ami; mais alors il n’était pas encore marié. Depuis, le mariage l’a amolli. Voulez-vous que je vous raconte cette histoire? elle est fort curieuse.
--Non, merci, j’aime mieux la lui entendre raconter à lui-même, car je compte lui demander l’hospitalité pour cette nuit.
Mon indécision avait cessé, la hutte qui abritait un pareil hôte devait être à mes yeux la plus belle de toutes. Je demandai donc à José Juan de vouloir bien me recevoir pour une nuit sous son toit. La cabane du hardi plongeur était située à une assez grande distance des autres, et presque à l’extrémité de l’île de Cerralbo. Elle était adossée à un rocher dans les fentes duquel poussaient des cactus et des aloès, et dont le sommet servait d’abri aux oiseaux de mer pendant les dix mois où l’île est solitaire. Du seuil de la hutte on dominait la grève et la mer; on pouvait apercevoir les bords escarpés d’Espiritu-Santo, et même entendre le sourd ressac des flots qui venaient s’y briser. Ce fut vers cet endroit sauvage que mon nouvel hôte me conduisit avec toute l’urbanité et la courtoisie de ses compatriotes, et sans que rien dans son maintien indiquât l’effroyable danger auquel il venait d’échapper.
José Juan était un métis, fils d’un Indien et d’une blanche; il avait hérité de la couleur cuivrée de son père, et le type indien de sa figure n’offrait rien de remarquable. Sa taille était moyenne, ses mains presque délicates; mais ses larges épaules, ses reins étroits et sa maigreur nerveuse, indiquaient une grande force physique, sur laquelle se fondait peut-être son énergie morale.
Je trouvai, en arrivant à la hutte, la jeune femme dont il a été question occupée à préparer notre dîner, dîner de pêcheur indien s’il en fut. C’était une tortue dont on avait arraché le plastron, et qui cuisait à petit bruit dans sa carapace sur des braises recouvertes de cendres. J’ajouterai qu’en ma qualité de pensionnaire du capitaine don Ramon, et grâce au piment, au citron et aux clous de girofle dont le mets en question était abondamment épicé, je trouvai ce dîner délicieux. Une bouteille de mescal de Téquila de la plus forte espèce, dont j’avais eu soin de me munir, et que José Juan paraissait trouver de son goût, ne tarda pas à faire régner entre nous cette cordialité qui donne un charme de plus à la bonne chère. La bouteille était à moitié vidée par mon hôte; il était nuit close; une lampe fumeuse alimentée d’huile de tortue répandait une lumière inégale. La jeune femme de José Juan écoutait notre conversation, assise comme nous par terre, mais dans la pose naïve des femmes indiennes. Par la porte ouverte, on voyait la mer rouler sur la grève ses vagues lumineuses; le ciel montrait ses étoiles; l’heure et le lieu, tout était propice aux histoires émouvantes de chasse ou de pêche. J’entrai résolûment en matière.
--J’avoue, seigneur don José Juan, que s’il est un homme qui ait piqué ma curiosité, c’est vous, et à un point que je ne saurais dire.
José Juan me regarda d’un air étonné.
--Les deux circonstances singulières au milieu desquelles j’ai eu le plaisir de vous voir pour la première fois, ce qu’on m’a dit de vous, rendent cette curiosité bien légitime, et j’espère qu’elle n’a rien d’offensant.
--Vous parlez de cette tintorera qui a manqué de me couper en deux? reprit le métis d’un air de dédain. C’est un fait qui n’a rien d’extraordinaire, un fait assez fréquent, malheureux; mais c’est tout.
--D’accord; mais que vous avait fait ce pauvre diable que vous avez poursuivi et traîné à la remorque?
--A moi, rien personnellement; aussi je n’y mettais pas d’animosité, dit José Juan en riant. Seulement, en ma qualité de _capataz_, je devais lui faire rendre une perle de grand prix qu’il avait avalée, et qu’il voulait aller digérer à son aise chez ses amis d’Espiritu-Santo.
--Ce n’était pas chose facile de la faire rendre!
--Bah! répliqua mon hôte, il avait déjà les bras liés, comme vous avez pu le voir, et, malgré ses cris, une bonne dose d’huile de caret la lui a fait restituer à l’instant. C’est encore un fait assez fréquent et peu curieux.
--Pardonnez-moi, je trouve le fait très-plaisant; c’est un trait de mœurs qui n’est pas ordinaire.
Avant d’en venir à la question que je mourais d’envie de lui faire, je présentai de nouveau à José Juan la bouteille de mescal. Involontairement il me semblait que cette histoire dont m’avait parlé le Mexicain, d’un ami pour lequel mon hôte avait exposé ses jours dans un combat avec un animal aussi redoutable qu’une tintorera, devait réveiller quelques pensées pénibles. On concevra que mon hésitation fût naturelle. Cependant je me rappelai rapidement mille traits de nature à vaincre mes scrupules à l’endroit de la sensibilité mexicaine, et je repris:
--Vous conviendrez au moins qu’on ne se dévoue pas tous les jours aussi vaillamment que vous pour ses amis, et que votre combat avec une tintorera vous fait le plus grand honneur.
A ces mots, la figure de la jeune Indienne se couvrit d’une si mortelle pâleur, qu’il était impossible de ne pas soupçonner dans le fait auquel je faisais allusion quelque drame domestique dont mes paroles avaient indiscrètement réveillé le douloureux souvenir. Quant à José Juan, sa figure restait impassible; seulement il répondit par un regard d’une impitoyable dureté au regard suppliant que lui lança sa jeune femme, et d’un geste impérieux il la congédia. La jeune Indienne obéit avec cette docilité qui caractérise les femmes de sa race, et la porte la plus reculée de la hutte se referma sur elle.
Lorsqu’elle eut disparu, une expression de sauvage orgueil éclaira la physionomie de José, que j’avais vue tout à l’heure si sombre et si rigide.
--Je ne sais pourquoi, dit-il, mais je ne me suis jamais senti plus disposé à la confiance.
Et il vida en même temps un verre de ce mescal, aux vertus duquel j’attribuai la disposition expansive que José Juan ne s’expliquait pas.
--Vous m’avez dit que vous partiez demain? reprit-il brusquement.
--Demain à la pointe du jour.
--C’est bien, alors vous saurez mon histoire, dit José Juan en se levant et en me faisant signe de le suivre. Et, quand nous fûmes hors de la cabane, il regarda le ciel et ajouta:--Le _coromuel_ souffle comme d’habitude, et demain à dix heures, quand il cessera de souffler, _la Guadalupe_ sera loin.
Cela dit, il s’assit sur un canot renversé à la porte de sa hutte, et reprit:
--Au commencement de la pêche de l’année dernière, il y avait un homme que je rencontrais partout. C’était un plongeur comme moi. Comme moi aussi il affectait de n’avoir pas de nom de famille; il s’appelait Rafaël. Au lavoir, sous l’eau, de tous côtés enfin, nous nous trouvions ensemble. Ces fréquentes occasions de nous voir nous avaient rendus fort amis, et l’adresse remarquable qu’il portait dans ses opérations de plongeur m’avait en outre inspiré de l’estime pour lui. Son courage ne le cédait pas d’ailleurs à son adresse: des requins, il n’en prenait nul souci; il avait, disait-il, une certaine manière de les regarder qui les intimidait; bref, c’était un plongeur intrépide, un beau travailleur, et par-dessus tout un joyeux compagnon.
Cela alla bien ainsi jusqu’au jour où une jeune fille vint avec sa mère s’établir dans l’île d’Espiritu-Santo. Une affaire que j’avais à traiter dans l’île avec les _rescatadores_ me fournit l’occasion de la voir. J’en devins passionnément amoureux. Comme j’étais précédé par une certaine réputation, elle ne parut pas voir de mauvais œil, ni sa mère non plus, mes avances et mes cadeaux. Dès que notre journée était finie, pendant que tout le monde me croyait endormi dans ma hutte, je gagnais à la nage l’île d’Espiritu-Santo, d’où je revenais vers une heure de la nuit, sans qu’on se doutât de mes absences.
Quelques jours s’étaient passés déjà depuis ma première course nocturne à Espiritu-Santo, quand un matin, en me rendant à la pêcherie avant le lever du soleil, je rencontrai une de ces vieilles femmes que vous avez dû voir assister à nos travaux. C’était une de ces folles qui s’imaginent ou du moins veulent faire croire qu’elles ont le pouvoir de charmer les requins. Elle était assise près de ma hutte et semblait attendre ma sortie.
--Salut à mon fils José Juan! dit-elle en m’apercevant.
--Bonjour, la mère, lui dis-je en m’apprêtant à passer outre.
Mais la vieille s’avança vers moi et reprit:
--Écoutez-moi, José Juan, car j’ai à vous parler dans votre intérêt.
--Dans mon intérêt? lui demandai-je d’un air étonné.
--Oui, répliqua la vieille. Nierez-vous que votre cœur soit dans l’île d’Espiritu-Santo? Nierez-vous que vous traversiez chaque nuit le détroit pour voir et entretenir celle à qui vous avez donné votre amour?
--Qui vous a dit cela?
--Je le sais. Eh bien! José Juan, ce trajet est doublement périlleux pour vous. Des ennemis que nos charmes endorment seulement le jour vous guettent la nuit au milieu de la mer; sur la plage, des ennemis plus dangereux peut-être, et contre lesquels nos paroles sont impuissantes, vous épient encore; c’est contre ces dangers que je viens vous offrir mon secours.
Un éclat de rire méprisant fut ma seule réponse. La colère étincela dans les yeux de la vieille Indienne, qui s’écria:
--Parce que vous êtes incrédule, vous pensez que je suis sans pouvoir! Eh bien! d’autres croient à ce pouvoir dont vous vous moquez.
En disant ces mots, elle tira de sa poche un petit sachet de toile imprimée, et me montrant, parmi de menues perles, une calebasse d’une certaine grosseur et d’un magnifique orient, elle reprit:
--Connaissez-vous cela?
C’était une perle dont j’avais fait cadeau à Jesusita (c’était le nom de la jeune fille).
--Qui vous l’a donnée? m’écriai-je en la reconnaissant.
La sorcière me lança un regard de haine.
--Qui me l’a donnée, dites-vous? Une jeune fille, la plus belle qui ait jamais paru sur ces côtes, une jeune fille qui ferait la gloire et le bonheur d’un homme, et qui est venue implorer ma protection, cette protection que vous méprisez, pour l’amant qu’elle aime follement.
--Son nom? m’écriai-je avec un horrible serrement de cœur.
--Eh! que vous importe, s’écria la vieille avec un éclat de rire moqueur, puisque ce nom n’est pas le vôtre?
Je ne sais ce qui me retint d’écraser sous mes pieds cette damnée sorcière; mais, au bout d’une seconde de réflexion, pour ne pas lui donner le bonheur de lire dans l’explosion de ma colère les sourdes angoisses de mon cœur, je lui tournai le dos et lui dis froidement:--Allez, la mère, vous êtes une folle et une menteuse. Puis je m’acheminai rapidement vers la pêcherie.
Le soir, après une journée qui me parut bien longue, je me rendis comme d’habitude chez Jesusita, et sa vue, son accueil, me firent oublier mes soupçons. Je ne doutai plus que, pour se venger de mon dédain, la vieille ne m’eût à dessein trompé sur le nom de celui pour qui Jesusita était venue implorer cette puissance que j’avais méprisée.
J’avais donc complétement oublié les perfides avis de la sorcière, quand une nuit je traversai le détroit comme d’habitude pour regagner ma demeure. Le ciel était sombre et chargé de nuages. La mer n’était pas cependant assez obscure pour que je ne pusse distinguer au milieu des flots un corps noir qui, à sa manière de nager, ne pouvait être qu’un homme. Ce corps s’avançait de mon côté. Les paroles de la vieille femme me revinrent en mémoire, et je me sentis pris d’une affreuse angoisse. Je me souciais peu d’un ennemi, mais l’idée d’un rival m’épouvantait. Je résolus de reconnaître aussitôt le nageur, et, voulant ne pas être vu, je me glissai vers lui entre deux eaux. Quand j’eus calculé que nous devions, l’inconnu et moi, nous être croisés, lui sur l’eau, moi dessous, je revins à la surface. Le sang qui m’était monté à la tête m’aveuglait tellement, que je ne pus d’abord rien distinguer au milieu des ténèbres que des lueurs phosphorescentes, avant-coureurs de l’orage, qui commençaient à se former à la cime des vagues. Je continuai néanmoins de suivre la direction du rivage d’Espiritu-Santo. Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que de revis de nouveau la tête du nageur. Il fendait l’eau avec une rapidité telle, que j’avais presque peine à le suivre. Parmi les hommes que je connaissais, un seul pouvait à peu près lutter de vitesse avec moi; je redoublai mes efforts, et bientôt je le gagnai tellement, que je fus obligé de ralentir mes brassées. Bref, je le vis prendre pied sur un rocher, le gravir, et, à la lueur d’un éclair qui vint illuminer la mer et la grève, je reconnus Rafaël.
Cela devait être, pensai-je, et je devais me rencontrer avec lui dans mon amour pour Jesusita, comme nous nous rencontrions partout. Or, continua José Juan d’un ton sombre, je sentis la haine se glisser rapidement dans mon cœur, et je pensai qu’il n’était pas bon que nous nous rencontrassions désormais plus d’une fois encore. Vous verrez cependant, par la suite de mon histoire, ajouta le plongeur avec un étrange sourire, comment je le retrouvai près de moi une fois de plus que je ne le voulais.
J’eus un moment la pensée de l’arrêter en l’appelant par son nom et en lui faisant connaître ma présence; mais il y a certains moments dans la vie où l’on ne fait pas ce que l’on veut. Je le laissai donc aller malgré moi, et il venait à peine de quitter le sommet du rocher, que je l’y avais remplacé. De là, il m’était facile de le suivre du regard. Je le vis prendre la direction que je suivais moi-même d’habitude, puis frapper doucement à la porte de la hutte que je connaissais si bien, entrer et disparaître.
Il me sembla un instant que le vent de la mer apportait à mes oreilles le rire moqueur de la vieille sorcière quand elle m’avait dit: Que vous importe, puisque ce nom n’est pas le vôtre? Je crus au milieu des ténèbres apercevoir sur le rivage opposé son bras décharné indiquer la cabane de Jesusita, et je m’élançai, mon couteau à la main, sur les traces de mon rival. En quelques bonds je parvins jusqu’à la porte. J’écoutai, mais je n’entendis rien que le faible bruit d’une conversation à voix basse: aucune parole ne m’arrivait distinctement. J’avais retrouvé un peu de mon sang-froid, et, quoique je fusse décidé à me débarrasser d’un odieux rival, j’eus la présence d’esprit de ne pas vouloir me brouiller avec la loi. Il fallait pour cela chercher un moyen terme. Voici celui que j’imaginai:
Le juge criminel avait fait publier un arrêt qui enjoignait à tous les plongeurs et pêcheurs, comme cela s’était déjà pratiqué sur l’autre Océan, d’épointer leurs couteaux, punissant de mort celui qui, dans une querelle, infligeait à son ennemi une blessure perpendiculaire. Quelque temps auparavant, un des nôtres, à la suite d’une difficulté avec un ami, n’avait rien trouvé de mieux pour y mettre fin que de lui ouvrir le ventre transversalement avec son couteau carré. L’affaire avait fait du bruit, tant de bruit même, que, bien que l’agresseur fût aussi pauvre que celui qu’il avait _coupé_[8], et que ni l’un ni l’autre n’eussent de quoi payer une seule feuille de papier timbré, l’alcade ne put se dispenser d’agir. Il fit comparaître le meurtrier devant lui. Or, des pièces de conviction, il ne restait que le couteau; le pauvre diable qui avait été tué était déjà mis en terre lors de la comparution de son ami. Lecture faite du _bando_ du juge criminel, l’alcade dit à l’accusé qu’il ne restait plus qu’une simple formalité, celle de le condamner à mort; mais celui-ci fit judicieusement observer que la blessure qui avait tué son ami était parfaitement horizontale, et qu’il n’avait pas enfreint la loi. L’alcade, frappé de la justesse de cette observation, le réprimanda de sa vivacité, et le renvoya à ses travaux ordinaires, «attendu, dit-il, qu’il n’y avait point de partie civile, et que le bando punissait de mort les blessures faites avec un couteau pointu, sans qu’il fût question des couteaux sans pointe.»
[8] C’est l’expression usitée en Sonora pour indiquer un meurtre commis par l’épée ou le poignard.