Chapter 8 of 24 · 3964 words · ~20 min read

Part 8

Avant de quitter Guaymas pour gagner Hermosillo, le voyageur qui a pris des renseignements sur le pays qu’il doit parcourir s’attend à traverser d’arides solitudes rafraîchies çà et là par quelques citernes. A l’aspect de la triste végétation qui frappe ses regards, des cactus et des nopals, et de quelques arbres qui seuls peuvent croître sur un terrain desséché, il reconnaît qu’on ne l’a pas trompé. C’est bien là le désert qu’on lui avait annoncé. Un soleil perpendiculaire lance sur lui des rayons dont nulle brise ne tempère l’ardeur, rendue plus insupportable encore par la réverbération d’un sol aride et crevassé. Une poussière fine, impalpable, s’élève en tourbillons sous les pieds des chevaux. Si par hasard quelque souffle d’air secoue le pâle et maigre feuillage des arbres à bois de fer ou des gommiers, les grappes rouges et pimentées de l’arbre du Pérou, cet air est brûlant; sous son atteinte, la bouche se dessèche, les lèvres se fendent, la langue se colle au palais. Le voyageur alors se rappelle les fraîches brises du golfe auquel il tourne le dos; déjà il aperçoit les citernes tant désirées, et se plonge en imagination dans l’eau limpide qu’on lui a promise. C’est alors que commencent ses déceptions. De grandes perches formant bascule, un seau de cuir à l’une de leurs extrémités, une grosse pierre fixée à l’autre par des lanières, se détachent sur l’horizon poudreux. Vues de plus près, ces bascules étendent leurs grands bras d’un air désolé; les seaux de cuir, tordus, racornis sous le soleil, semblent n’avoir pas été rafraîchis par l’humidité depuis un siècle. L’espérance soutient encore le voyageur. Bientôt et douloureusement trompé dans son attente, il contemple d’un œil hagard une croûte noire qui a remplacé l’eau pluviale, ou un fond vaseux, fétide berceau d’animaux immondes. Autour de lui, les cigales bruissent avec fureur sous chaque tige d’herbe desséchée, en appelant la rosée de la nuit. Découragé, anéanti, le voyageur se couche près de son cheval, dont les flancs haletants révèlent les tortures, et, les yeux tournés vers un ciel inexorable, il se demande tristement si la malédiction divine ne pèse pas sur cette terre déshéritée[19].

[19] _En vano clamando a Dios por agua!_ me dit, auprès d’une de ces citernes desséchées, en levant le doigt vers le ciel, un pauvre diable de muletier dont les mules, sa seule richesse, mouraient de soif l’une après l’autre. Il faut renoncer à traduire convenablement la majesté biblique de ce peu de mots.

J’étais arrivé à Hermosillo après avoir péniblement traversé ces solitudes embrasées. C’était quelque temps avant les fêtes de Noël. J’avais passé huit jours dans cette ville sans avoir pu remettre encore toutes les lettres dont on m’avait chargé à Guaymas. Un soir, en les examinant pour les distribuer le lendemain, la suscription de l’une de ces lettres me frappa. Elles n’étaient pas assez nombreuses pour que je ne me rappelasse point parfaitement ceux qui me les avaient confiées, et celle-là, je l’avoue, déjouait complétement tous mes souvenirs; elle ne portait que ces mots: _Al senor don Cayetano_. J’appelai mon hôte, chez qui j’étais descendu parce qu’il était Chinois et que je connaissais la réputation de ses compatriotes comme barbiers et cuisiniers; j’espérais obtenir de lui quelques renseignements sur ce don Cayetano.

--Je ne le connais, me dit le Chinois, que pour lui acheter souvent des œufs de caïman et des nageoires de requin, dont je suis très-friand, et dont je vous ferai manger quelque jour, s’il prend au seigneur don Cayetano l’envie d’aller faire un tour sur nos lagunes ou une promenade sur mer; mais si vous le désirez, seigneur cavalier, je me chargerai de lui faire remettre cette lettre.

J’acceptai avec plaisir.

--Et vous ne savez rien de plus sur son compte?

--Rien, dit le Chinois, si ce n’est une particularité dont j’ai ouï parler, mais dont je ne suis pas certain, car je n’habite la ville que depuis six mois. On assure que don Cayetano ne peut entendre de sang-froid le son du _Cerro de la Campana_ (Colline de la Cloche)[20]; ce bruit l’agace, et, quand il est agacé[21], il est... il est très-vif. Voici tout ce que je sais, seigneur cavalier.

[20] Le Cerro de la Campana est une colline assez haute, située à l’extrémité de la ville, et qui domine les maisons derrière lesquelles elle s’élève. Le sommet du Cerro est couronné d’énormes blocs de pierre qui rendent, au moindre choc, un son clair et métallique comme celui d’une cloche ordinaire, et dont les vibrations peuvent s’entendre de fort loin, selon que le vent les pousse.

[21] _Lo altera, y quando alterado!_ m’avait dit le Chinois. Le mot _agacé_ est celui qui m’a paru rendre le plus fidèlement dans notre langue le sens du mot _alterado_.

Le Chinois acheva ces mots comme un homme décidé à ne rien dire de plus, et je le congédiai.

Quelques jours après, le hasard, au moment où j’y pensais le moins, me mit en présence de l’individu en question, et voici dans quelles circonstances:

La ville de Pitic ne possède, en fait de curiosité naturelle, que le Cerro de la Campana, dont m’avait parlé le Chinois. J’étais venu visiter le Cerro; j’avais éveillé quelques échos endormis; mais je trouvai bientôt ce plaisir assez fastidieux, et je reportai mes regards sur la ville. Le jour était à son déclin, et les collines dont elle est entourée perdaient peu à peu leur teinte d’azur. C’était l’heure où la fraîcheur du soir succède à la chaleur dévorante du jour. Quand j’étais monté sur la hauteur, les rues étaient désertes, le lit desséché du Rio San-Miguel était silencieux; au moment dont je parle, Hermosillo commençait à s’animer. On improvisait brusquement les préparatifs des fêtes de Noël. Quelques fusées décrivaient dans l’air des courbes lumineuses; la lueur rougeâtre du bois résineux qui brûlait sur des trépieds de fer éclairait déjà quelques parties de la rivière; les cris des vendeurs d’infusions d’eau de rose et de tamarin se faisaient entendre, mêlés aux bourdonnements de la foule, au cliquetis des castagnettes et aux sons des mandolines; la ville sortait de la torpeur léthargique dans laquelle elle était plongée depuis le matin.

Comme je descendais du Cerro, en traversant une rue voisine, un bruit argentin qui sortait d’une petite maison basse me fit penser que j’étais probablement près d’un établissement de jeu. Je distinguai en effet, à travers les barreaux de bois qui garnissaient les fenêtres, un tapis vert, et des joueurs assis en silence autour d’une table ovale. Résolu à tuer le temps jusqu’au souper, j’entrai dans la maison. Tous les joueurs étaient captivés par un coup qui paraissait intéressant, car personne ne remarqua mon arrivée: je pus donc observer à mon aise. Deux bougies qui brûlaient chacune dans une verrine de cristal, et autour desquelles papillonnaient des milliers de phalènes, jetaient leur clarté vacillante sur une trentaine de personnes réunies dans la salle basse où j’étais entré. Toutes les physionomies offraient la même expression d’impassibilité. Spectateurs et joueurs fumaient avec le même sang-froid, je dirais presque la même dignité. Il n’y avait entre les uns et les autres qu’une différence, celle des costumes. On pouvait reconnaître parmi les joueurs des représentants de toutes les classes de la société mexicaine; mais la galerie se composait plus spécialement d’individus fièrement drapés dans des pièces de calicot grossier, à la poitrine et aux bras nus, la plupart portant de longues et sinueuses cicatrices, suites de blessures reçues dans leurs duels au couteau, et montrant sous les mèches d’une chevelure inculte des physionomies à donner le frisson à un honnête homme.

Au moment où j’entrais, l’attention de la galerie était concentrée sur deux joueurs. L’un, coiffé d’un chapeau de paille et vêtu d’une veste de batiste écrue, paraissait maigre et chétif; l’autre, grand et nerveux, taillé comme un athlète, était couvert, malgré la chaleur, d’un manteau à larges galons d’or; sa tête était enveloppée d’un mouchoir à carreaux dont les bouts, s’échappant d’un chapeau de vigogne, descendaient sur ses épaules comme la résille andalouse. Le premier me tournait le dos, et je ne pouvais voir sa physionomie; quant au second, placé en face de la porte d’entrée, il avait des traits assez réguliers, déparés seulement par une balafre qui partait du front et descendait jusqu’au menton en sillonnant la joue droite. Ce joueur et celui qui me tournait le dos paraissaient suivre une veine contraire. On jouait le _monte_, comme partout au Mexique; on sait que ce jeu est presque le lansquenet.

--Permettez, seigneur sénateur, dit le joueur balafré en étendant la main pour ajouter une pile de piastres à celles qu’il avait mises sur une carte; si votre seigneurie le trouve bon, je taillerai moi-même.

--Avec plaisir, mon fils, dit l’autre individu que je ne pouvais voir; je suis convaincu que tu me porteras bonheur.--Et il remit à son adversaire le jeu qu’il avait déjà dans la main. Celui-ci fit glisser solennellement les cartes l’une sur l’autre; mais, bien que sa physionomie fût impassible, sa main paraissait trembler.

--Aurais-tu peur par hasard, mon fils? lui demanda le sénateur.

A ce mot de _peur_, un sourire d’incrédulité effleura les figures sinistres de la galerie.

--Ma foi non, répondit l’athlète, qui cherchait vainement à cacher son trouble; mais je ne sais qui s’amusait tout à l’heure à faire sonner le Cerro, et j’ai les nerfs horriblement agacés toutes les fois que j’entends cette infernale musique.

Cette déclaration parut produire sur toute l’assistance une certaine sensation, car le vide s’opéra presque subitement autour du joueur, qui promena de part et d’autre un regard provocateur, et qui reprit bientôt son calme apparent. De mon côté, je pensai que cet homme ne pouvait être que le fournisseur des œufs de caïman et des nageoires de requin que le Chinois m’avait promis, Cayetano en un mot. Quant à cette délicatesse de nerfs chez un homme d’une carrure et d’une force herculéennes, ce ne pouvait être, selon moi, qu’une prétention ridicule, ou bien quelque chose de réellement terrible, comme l’influence homicide que souffle le siroco ou le _levante_ dans certaines parties de l’Andalousie.

--Voilà l’as de pique pour vous, seigneur sénateur, j’ai perdu, dit Cayetano; et il reprit la cigarette qu’il avait déposée sur le tapis vert avec autant de sang-froid que s’il eût été totalement étranger à la perte qu’il venait de faire. Il allait se lever, quand le sénateur lui passa sans compter une poignée de piastres en lui disant:

--Voici de quoi tenter de nouveau la veine; ne te gêne pas et continue.

Cayetano compta les piastres avec l’attention la plus scrupuleuse.

--Mon Dieu! mon garçon, lui dit le sénateur, ne te préoccupe pas tant de la somme qu’il peut y avoir.

--Pardon, seigneur sénateur, cela m’intéresse plus que vous ne pensez.

Cayetano parut réfléchir profondément, tout en comptant toujours.

--Ah! c’est juste, tu avises aux moyens de t’acquitter envers moi, ajouta le sénateur.

--Je calcule, seigneur sénateur, que j’avais apporté avec moi quinze piastres, qu’en voici vingt-deux que vous venez de me donner, et qu’en ne vous rendant rien, ce sont sept piastres que je gagne encore.

A ces mots, un rire d’approbation éclata dans toute la salle; mais le sénateur ne parut prendre part que du bout des dents à l’hilarité générale. Quant à Cayetano, il se leva tranquillement, mit les piastres dans les poches de ses _calzoneras_ de velours, et sortit fort satisfait de sa soirée. En le suivant du regard et d’un air assez mystifié, le sénateur, car c’en était un, se tourna de mon côté, et je le reconnus pour l’avoir vu à Mexico dans l’exercice de son mandat. On sait que chaque État fédéral a un congrès et un sénat particuliers, et que ce sont les délégués de ces deux chambres qui composent dans la capitale de la république ce qu’on appelle le congrès souverain.

Don Urbano (c’est ainsi que je l’appellerai par discrétion) rougit en m’apercevant, car il n’était pas sans quelque teinture de nos idées de dignité européenne. Il se leva vivement, et s’avança vers moi.

--Ce sont mes électeurs, me dit-il en manière d’excuse après les compliments d’usage.

--Ah! ce sont vos électeurs! lui dis-je en regardant fort surpris les figures patibulaires qui nous entouraient; ils ont l’air bien respectables!

--Sans doute, car ce sont les plus nombreux, reprit don Urbano.

--Ce qui ne vous empêche pas de leur gagner leur argent?

--Que voulez-vous? dit le sénateur, il faut bien faire quelque chose pour ses commettants. Vous ne savez peut-être pas qu’un concurrent redoutable me dispute l’honneur de représenter l’État au congrès souverain.

Ce sénateur me parla quelque temps encore de ses projets politiques; puis, s’étant mis à ma disposition avec toute la courtoisie mexicaine, il me proposa d’aller faire un tour sur la place, et nous sortîmes. L’esplanade qui domine le Rio San-Miguel, et le lit desséché de la rivière elle-même, présentaient un coup d’œil fort animé. J’ai dit que les fêtes de Noël allaient commencer. Des cabanes de feuillage étaient dressées de distance en distance, les feux allumés sur les trépieds de fer ondoyaient en tous sens en pétillant, et éclairaient des pyramides de fruits, des échafaudages d’infusions rafraîchissantes de toutes couleurs. Une foule aux costumes bigarrés, bizarrement éclairée par la flamme rougeâtre du bois résineux, circulait de tous côtés. D’une part, des créoles dansaient des fandangos effrénés aux sons des castagnettes et des mandolines. Plus loin, des Indiens exécutaient leurs danses lugubres au bruit de calebasses remplies de cailloux et aux cadences mélancoliques de leurs chanteurs, brusquement variées par leurs divers cris de guerre: au milieu du joyeux tumulte des danseurs créoles, cette mélopée funèbre semblait la plainte des vaincus, et les cris de guerre pouvaient paraître des accents de rébellion arrachés par l’esprit de vengeance, qui ne meurt jamais au cœur des peuples primitifs. Je communiquai ces réflexions à don Urbano.--Les tristes restes que vous voyez, me dit-il, de peuplades jadis formidables ne songent nullement à reconquérir une indépendance dont leurs pères mêmes avaient perdu le souvenir. Vous ne pourriez vous faire une idée exacte de l’Indien dans toute la fierté de son allure sauvage qu’en voyant les Indiens Papagos; malheureusement ils célèbrent aussi leur fête de Noël, et ils n’ont pas quitté leurs réjouissances pour les nôtres.

--Quoi! lui dis-je, ils sont donc chrétiens?

--Non; mais une singulière coïncidence place, dans leur croyance, la naissance du soleil le même jour que la naissance de notre Christ. Ce serait un chapitre à ajouter à _l’Origine des Cultes_ (tous les Mexicains ont lu cet ouvrage, ainsi que _les Ruines_ de Volney), et un chapitre fort intéressant, eu égard à la manière étrange et fantastique dont ils célèbrent cette fête. Je dois y assister précisément avec un étranger, et, s’il vous plaît d’être des nôtres, je vous le présenterai; il sera enchanté de faire votre connaissance. J’ai obtenu un sauf-conduit d’un chef papago, et nous aurons un guide sur qui nous pouvons compter.

Ce programme était de nature à piquer ma curiosité, et j’acceptai avec empressement. Il fut donc convenu que le sénateur et son compagnon viendraient me prendre le lendemain 24 décembre, et que nous partirions de bon matin; puis nous nous séparâmes, et je regagnai mon logis.

Le lendemain matin, au lever du soleil, j’étais prêt à monter à cheval, quand trois cavaliers vinrent s’arrêter à ma porte. Le premier était le sénateur; le second, l’étranger qu’il me présenta comme Anglais, et dans le troisième je reconnus mon joueur balafré de la veille: c’était le guide qui devait nous conduire. Une singularité me frappa chez l’étranger: qu’il parlât fort mal le français, qu’il écorchât l’espagnol d’une façon vraiment incroyable, je trouvais cela tout naturel. Rien n’était divertissant comme les méprises qu’il commettait en parlant, et dont il riait lui-même le premier de fort bonne grâce. Ce qui m’avait frappé chez lui, c’était son teint foncé, c’était son allure méridionale, qui indiquaient un long séjour en des pays dont l’Anglais paraissait ignorer complétement la langue.

Nous prîmes le chemin des lagunes. Hardiment campé sur un fort beau cheval d’une vigueur à toute épreuve, qui mâchait impatiemment son mors et jetait au vent des flocons d’écume, notre guide marchait à quelque distance en avant de nous.

--Vous connaissiez donc déjà cet homme? demandai-je au sénateur.

--Tout le pays le connaît, me répondit don Urbano; il est de son métier pêcheur de tortues; il a des accointances un peu partout, car c’est par lui que j’ai obtenu le sauf-conduit, ou pour mieux dire la permission d’assister à la cérémonie que nous verrons cette nuit chez les Papagos, avec qui, du reste, nous sommes en paix. J’aurais trop à faire, si je voulais énumérer tous ses talents, ajouta mystérieusement le sénateur; et puis, c’est un électeur influent!

Pour don Urbano, c’était tout dire. Je m’inclinai devant cette dernière qualité, et je ne m’étonnai plus de la docilité avec laquelle l’ambitieux sénateur s’était prêté la veille aux cavalières exigences de son adversaire.

En marchant d’Hermosillo vers l’île du Tiburon, on longe le Rio San-Miguel. Cette rivière est, selon la saison, un mince filet d’eau qui coule inaperçu dans un vaste lit, ou bien une mer impétueuse que ce lit ne peut plus contenir, et qui dégorge ses eaux limoneuses dans d’immenses lagunes, avant d’alimenter un lac qu’elle rencontre dans son cours. Parmi ces lagunes, les unes sont comme un miroir de cristal, d’autres cachées par de grands roseaux, d’autres enfin couvertes d’une croûte épaisse d’herbes vertes qui donne à leur surface mobile une perfide assurance de solidité. Un dais de vapeur se balance au-dessus de ces marécages, au-dessus de ces roseaux qui frissonnent toujours, soit sous l’haleine du vent humide, soit sous les efforts des caïmans qui prennent sur la vase leurs monstrueux ébats. Tant que dure le jour, tout est désert et silencieux; quand le soleil décline, quand les collines basses qui dominent ces eaux croupissantes se noient peu à peu dans la brume qui s’élève de leur sein, quelques animaux se laissent voir de loin en loin: un cheval sauvage bondit parmi les herbes; un jaguar s’avance en rampant pour saisir une proie; un daim, poussé par la soif, se hasarde timidement sur les bords de ces savanes noyées, éventant l’odeur musquée des alligators, puis, l’œil aux aguets, les oreilles tendues, se désaltère en laissant, au moindre bruit, échapper de sa bouche des gouttelettes qui brillent aux rayons obliques du soleil. Des essaims d’oiseaux criards troublent seuls encore le silence de ces solitudes; mais, à la tombée de la nuit, des formes étranges surgissent à la surface de ces eaux limpides, ou soulèvent et fendent la croûte épaisse de ces lacs vaseux; des rumeurs effrayantes sortent de ces verts fourrés de roseaux; ces rumeurs, tantôt semblables aux vagissements d’enfants nouveau-nés, tantôt aux mugissements de taureaux en fureur, selon que les caïmans qui les font entendre expriment leurs amours, leurs plaintes ou leur colère, sont entremêlées d’horribles claquements de mâchoires de ces hideux reptiles qui se répondent ou se défient. En avançant toujours, une voix imposante remplace ces étranges concerts; c’est la voix de l’Océan qui bat les falaises.

Nous traversions une chaussée naturelle assez élevée au-dessus de ces terrains submergés, et Cayetano continuait de marcher en avant à quelque distance de nous, sans prendre part à la conversation; tout à coup je le vis pousser son cheval et descendre rapidement la berge de la chaussée.

--Que diable va-t-il faire? demandai-je au sénateur.

Don Urbano commença par jeter un coup d’œil attentif sur les lagunes; puis il me répondit:

--Voyez-vous là-bas, à quelque distance de la dernière lagune, un petit champ de roseaux? Ces roseaux remuent, et, si je ne me trompe, ce n’est pas le vent qui les agite, mais quelque alligator qui doit y être caché, et Cayetano, qui s’ennuie, veut probablement lui donner la chasse.

Le chemin que suivait Cayetano semblait d’abord démentir cette assertion, car, loin de se diriger vers les roseaux, il s’en écartait en diagonale; tout à coup il tourna vivement à gauche, et s’élança au galop en ligne directe vers l’endroit indiqué par le sénateur. Au cri qu’il poussa en même temps répondit un grognement de colère, et un énorme caïman se dirigea de toute la vitesse que permet la structure de ce lourd et effrayant animal vers la lagune dont son ennemi voulait lui intercepter le chemin. Le dos écailleux et noirâtre du reptile était presque entièrement couvert d’une fange épaisse, plaquée çà et là d’herbes marécageuses. Il passa, dans sa fuite, à une dizaine de pas du cheval de Cayetano: le noble animal se cabra de frayeur, et voulut se jeter de côté; mais il avait affaire à un rude cavalier, l’éperon le remit dans le bon chemin, et au même instant le lazo de cuir tressé que Cayetano faisait tournoyer tomba sur le caïman. L’alligator ouvrit une gueule immense qui semblait plutôt armée de pieux que de dents, et l’effroyable mugissement qu’il poussa fit tressaillir nos chevaux; l’étreinte du nœud coulant ferma violemment cette gueule ouverte, et refoula, en un râle sourd, ce mugissement jusqu’au fond de la gorge. Un instant le hideux reptile hésita s’il courrait sur son ennemi ou s’il tirerait du côté de l’eau. La frayeur lui conseilla ce dernier parti; mais Cayetano avait attaché par un triple tour le bout de son lazo au pommeau élevé de sa selle, et la force du cheval contre-balançait celle du caïman. Pendant quelques minutes, les deux animaux firent de prodigieux efforts en sens inverse. L’alligator enfonçait avec fureur ses pattes sur le terrain amolli, que les sabots du cheval déchiraient en longues glissades. Il y eut un moment de silence, pendant lequel nous n’entendîmes plus que le retentissement sonore des éperons de fer sur les flancs du cheval, et le cliquetis d’écailles de la queue du caïman, qui fouettait et écrasait les roseaux tout à l’entour. Deux fois une force irrésistible enleva le premier sur ses deux pieds de derrière; et deux fois, à son tour, le caïman, violemment arqué, montra son ventre, que la terreur et la rage rendaient d’un violet foncé. Enfin un dernier effort plus furieux enleva le cheval une troisième fois, et il allait tomber à la renverse sur son cavalier, quand la sous-ventrière craqua bruyamment. C’en était fait de Cayetano, que son ennemi allait entraîner avec la selle sans que nous pussions lui porter secours. Le sénateur devint pâle à l’aspect du danger que courait son électeur influent: pour moi, je poussai un cri; mais, rapide comme la pensée, à l’instant où la selle se dérobait sous lui, Cayetano saisit la crinière de son cheval, s’éleva sur les poignets comme les alcides de nos cirques, et, par un prodige de vigueur et d’instinct équestre, l’intrépide cavalier resta sur le dos de son cheval dessellé.

--Bravo! mon garçon, cria le sénateur en jetant en l’air son chapeau avec enthousiasme.

L’alligator, croyant son ennemi renversé, se retourna pesamment pour s’élancer sur lui après s’être dégagé du nœud coulant qui l’étranglait; mais le cheval, en quelques bonds, fut hors de sa portée, et, mugissant de joie au contact de l’air qui rentrait dans ses poumons, le monstre ne tarda pas à se plonger sous les eaux, qui bouillonnèrent sur son passage. Cayetano tendit le poing vers la lagune; puis, descendant tranquillement de cheval, il rattacha tant bien que mal ses courroies brisées, et se remit en selle.

--_Caramba_! lui dit le sénateur; à quoi pensais-tu, mon garçon?

--J’étais agacé, répondit Cayetano.

Le sénateur admit cette réponse péremptoire, et nous continuâmes notre route. Nous marchâmes une demi-heure encore.

--Vous voyez ces huttes dans le lointain et cette forêt qui paraît là-bas comme une ligne sombre à l’horizon? me dit Cayetano; c’est le but de notre voyage, et nous arriverons juste à l’heure précise pour ne rien perdre de la cérémonie, c’est-à-dire au coucher du soleil.