Part 21
--Eh bien! c’est ce qui vous trompe, répliquai-je; j’ai eu peur, très-peur même, et je suis resté!
Les deux chasseurs se montrèrent disposés à passer la nuit près du butin qu’ils avaient si bien acquis. Pour moi, qui ne pouvais que gagner à échanger les carreaux de ma chambre contre un bon lit de mousse, je me rangeai à leur avis, à condition toutefois qu’on allumerait du feu. Mon désir fut satisfait. Notre foyer répandit bientôt de joyeuses lueurs sur les beaux arbres qui ombrageaient la source, et les harmonies de la solitude ne tardèrent pas à nous endormir.
Le lendemain matin, à mon réveil, je trouvai les deux associés, les bras ensanglantés, la chemise retroussée jusqu’au coude, occupés à écorcher les deux jaguars. Quand ils eurent fini cette besogne, qu’ils avaient accomplie avec la dextérité de gens habitués à de semblables opérations, ils chargèrent les peaux sur leurs épaules, et nous reprîmes tous les trois le chemin de l’hacienda. Des félicitations sans nombre nous accueillirent à notre arrivée; la belle Maria-Antonia voulut bien y joindre les siennes: je n’ai pas besoin de dire que je n’en pris naturellement qu’une part très-modeste.
--Ah çà! mon fils, dit don Ramon à Bermudes après lui avoir compté les vingt piastres de prime pour les deux têtes de jaguar, il y a ici une foule de prétentions à l’égard du jeune païen que tu as ramené. Chacun de nous voudrait acheter une occasion méritoire d’être agréable à Dieu en arrachant une âme aux griffes de Satan, et j’espère que tu seras raisonnable dans tes désirs.
Bermudes se gratta l’oreille, passa la main plusieurs fois dans son épaisse chevelure, et répondit:
--J’ai fait vœu de consacrer le produit de ma prise aux âmes du purgatoire. Or comme nous voulons tous faire une œuvre également méritoire, je ne saurais l’estimer à un prix trop élevé, comme aussi vous ne sauriez acheter trop cher cette occasion d’être agréable à Dieu.
Ce dilemme du rusé chasseur sembla fort embarrassant au seigneur don Ramon, qui jugea prudent de remettre la discussion à un moment plus favorable. Il se retira, laissant Bermudes répondre aux nombreuses questions qui de toutes parts lui étaient adressées. Parmi les assistants, un seul ne paraissait point partager la curiosité générale. Il se tenait à l’écart, faisant sauter en l’air une piastre qu’il avait dans la main, et murmurait entre ses dents:
--Je n’ai jamais joué d’Indiens sur une carte; ce serait pourtant une belle partie, surtout avec mon infaillible martingale.
Puis s’approchant de moi, ce dernier personnage, qu’on a déjà reconnu, me dit à voix basse:
--Je n’ai pas oublié votre recommandation, seigneur cavalier; voici votre piastre que je vous ai promis de réserver pour une occasion solennelle, et je tiendrai parole.
La nuit venue, je méditais dans ma chambre sur l’inutilité d’un plus long séjour à l’hacienda, où rien ne me retenait désormais, quand on vint frapper à ma porte, qui s’ouvrit sur mon invitation. Je vis entrer le chasseur mexicain, dont le front était soucieux.
--Seigneur cavalier, me dit-il, vous qui chassez si bien le tigre, vous plairait-il de nous accompagner encore à la chasse aux loutres, et, par occasion, à la chasse aux Indiens!
--Ceci mérite réflexion, lui répondis-je; les plus belles choses sont celles dont il faut le moins abuser. Je suis fort satisfait de ma chasse aux tigres, celle aux loutres me sourirait assez; mais je refuse formellement de chasser à l’Indien.
Bermudes soupira d’un air tragique.
--Hélas! seigneur cavalier, je n’en puis dire autant: il faut que je donne encore la chasse à ces païens. J’ai joué, j’ai perdu mon Indien avec ce drôle si bien nommé Martingale, et les âmes du purgatoire sont de nouveau obligées de me faire crédit!
Après avoir cherché à consoler de mon mieux le pauvre chasseur, je convins de quitter l’hacienda le lendemain avec lui et le Canadien; puis je le congédiai, sans me dissimuler que la créance des âmes du purgatoire était fort aventurée, et qu’elles couraient grand risque de n’avoir jamais en Bermudes qu’un débiteur insolvable.
VII
LE SALTEADOR
Le moment approchait pour moi de dire adieu à la vie du désert. Je ne voulais pas cependant reprendre la route d’Hermosillo sans avoir visité le préside de Tubac. C’était le terme que j’avais fixé à ma longue excursion dans les solitudes mexicaines. Les rencontres, les incidents variés qui avaient marqué la première partie de mon voyage n’étaient pas faits pour lasser ma curiosité. Aussi le jour du départ me trouva-t-il tout prêt, tout disposé à braver de nouveaux périls et de nouvelles fatigues. Je ne regrettais qu’une chose: l’avouerai-je? c’était de trop bien connaître le terrain où j’allais marcher. L’imprévu avait été jusqu’à ce jour le plus grand charme de mes explorations aventureuses, et l’imprévu n’allait-il pas me manquer?--La Sonora, me disais-je, n’a plus rien à m’apprendre.--Je me trompais: le hasard me devait montrer encore deux faces nouvelles d’un monde dont je croyais avoir pénétré tous les mystères. Après une visite aux prairies illustrées par Cooper, où je pourrais admirer la vie sauvage dans toute l’indépendance et la fierté de ses allures, il m’était réservé de contempler, dans une petite ville plus rapprochée des provinces centrales, à la foire de San-Juan de los Lagos, la lutte de la barbarie et de la civilisation représentées, comme elles le sont trop souvent au Mexique, par leurs plus tristes abus, par leurs plus impurs éléments.
C’était en compagnie du chasseur mexicain Bermudes Matasiete et du coureur des bois canadien que je devais faire le trajet de l’hacienda de la Noria jusqu’au préside de Tubac. Les deux aventuriers se dirigeaient vers les prairies, poussés par la haine sauvage qu’ils avaient vouée aux Indiens, et un peu aussi par cette irrésistible attraction que le désert exerce sur le chasseur, comme la mer sur le matelot. La chasse aux loutres n’était pour eux, bien entendu, qu’un prétexte. Décidé à ne quitter les deux chasseurs qu’à la limite des prairies, je pris gaiement congé du maître de l’hacienda, don Ramon, après avoir choisi dans sa _caponera_ deux beaux chevaux que je lui payai généreusement, et sans marchander, vingt-cinq francs par tête. Nous partîmes, et deux jours de marche nous conduisirent à Tubac, grossier jalon planté par une civilisation douteuse sur les confins de la république et du désert. A une petite distance de Tubac, au delà de la rivière de San-Pedro, commencent les prairies. Je suivis les deux chasseurs jusqu’aux bords de la rivière: c’est là que nous nous séparâmes, et je ne les vis pas sans quelque émotion s’enfoncer dans ces solitudes, où tant d’hommes intrépides ont trouvé leur tombeau.
Ce ne fut qu’après avoir vu mes deux compagnons disparaître dans les hautes herbes, que je reportai mes regards sur le paysage, dont je n’avais pu encore admirer qu’en passant les magnificences. Les prairies qui se terminent au San-Pedro, du côté de Tubac, n’ont pour bornes, dans la direction opposée, que les eaux du Missouri. C’était bien là le désert tel que je l’avais rêvé. Au delà de la rivière, de vertes savanes ondulaient à perte de vue. A mes pieds, un petit lac, séparé du San-Pedro par une étroite langue de terrain, et qui jadis avait dû faire partie de la rivière, étendait ses eaux bourbeuses. Sur les larges feuilles des plantes aquatiques, des serpents d’eau faisaient reluire au soleil leurs corps visqueux, entrelacés en hideux réseaux. Au-dessus du lac voltigeaient des essaims de grues attirées par ces nombreux reptiles. De longues caravanes de bisons traversaient la plaine silencieuse. D’autres, disséminés par groupes ou par couples, paissaient l’herbe épaisse, ou, couchés sur la pente des collines, promenaient un regard tranquille sur leurs vastes domaines. Plus loin, ces sauvages animaux se livraient de rudes combats; leurs sourds mugissements arrivaient à mes oreilles comme le murmure lointain de la mer, et, comme s’il eût fallu que, même dans le désert, l’homme révélât sa présence, un parti de chasseurs, d’une tribu d’Indiens amis, descendait en ce moment le cours du San-Pedro sur des radeaux formés de larges bottes de roseaux soutenues par des calebasses vides. Une _recua_ de mules chargées de lingots d’argent et escortées de leurs guides se dessinait en une longue file à l’horizon. Je restai longtemps ravi devant ce spectacle solennel, prêtant l’oreille à l’harmonie mélancolique de la clochette des mules et aux cadences indiennes, qui troublaient, en mourant graduellement, le silence des solitudes.
Cette _conduite d’argent_ sous l’unique surveillance de quelques arrieros eût suffi pour me rappeler que je foulais une terre primitive. Dans l’intérieur de la république, un régiment n’est quelquefois pour ces riches caravanes qu’une trop faible escorte. Sur certaines frontières, des sommes immenses peuvent impunément traverser les villes et les villages avec le nombre d’hommes strictement nécessaire pour charger et décharger les mules à chaque halte. Par un contraste digne de remarque, nulle part la propriété privée n’est plus respectée que dans cet État lointain, où les déportés aux _présides_, l’écume des grandes villes, formèrent d’abord le noyau de la population. Les crimes qui s’y commettent accusent l’effervescence des passions plutôt que les froids calculs de la cupidité. Chacun y vit, pour ainsi dire, au dehors; le foyer n’a pas de secrets, sauvegardé qu’il est par la bonne foi publique. Malheureusement, chaque jour, des gens sans aveu, des voleurs, des assassins échappés aux prisons ou au glaive de la justice, viennent demander un asile à ces solitudes. Telle est l’influence mauvaise et toujours plus active sous laquelle, en Sonora, les mœurs tendent à s’altérer. Ainsi la corruption des États du centre (_Tierra adentro_) atteint peu à peu les frontières mêmes de la république, et on peut prévoir le jour où la Sonora n’aura gagné, en échange de ses vieilles mœurs, que les vices et la misère, partout inséparables d’une demi-civilisation.
Je repris le chemin de Tubac. Après avoir marché quelques heures, je m’aperçus que le soleil, près de se coucher, ne lançait déjà plus sur les prairies que des rayons obliques, et je m’étonnai de n’avoir pas atteint le préside. Je marchai encore, et bientôt il fallut me rendre à une terrible évidence. Trompé par cette interminable succession de vertes collines, je m’étais complétement égaré. Je montai sur la plus haute des éminences qui m’entouraient: si loin que mon œil pût plonger, je ne vis devant moi que les immenses savanes qui se déroulaient à l’infini sans arbres, sans maisons, sans abri! La rivière, qui seule aurait pu me guider, cachée par les ondulations du terrain, était invisible comme le préside. Deux coups de feu, que je tirai comme signal d’alarme, n’éveillèrent aucun écho. J’étais donc condamné à passer la nuit dans le désert, et ce n’était pas sans angoisse que je voyais arriver le moment où ces plaines immenses, qui devaient abriter tant d’hôtes redoutables, seraient envahies par l’obscurité. Un petit nuage gris, qui tranchait sur la pourpre pâlissante de l’horizon, me rendit tout à coup quelque espoir. Ce nuage, qui semblait toucher la terre, et dont le sommet était plus large, plus transparent que la base, devait être la fumée d’un feu allumé dans la savane. Je me dirigeai rapidement de ce côté, tout en me demandant qui j’allais rencontrer près de ce feu. Était-ce une halte de chasseurs, un bivouac d’Indiens _bravos_[50], ou un _hato_[51] de muletiers? La _conduite d’argent_ que j’avais aperçue le matin me revint en mémoire, et ce souvenir me rassura. L’obscurité croissait cependant, et bientôt je ne distinguai plus le nuage. Quelques instants se passèrent dans une cruelle incertitude; mais, quand la nuit fut tombée tout à fait, la lueur du feu se dessina claire et brillante au milieu des ténèbres. Je pus me remettre en marche.
[50] Féroces.
[51] Halte.
A mesure que j’avançais, la zone de flamme s’élargissait graduellement, et j’aperçus enfin la silhouette noire de deux hommes assis près d’un brasier. Deux énormes chiens, qui se précipitèrent vers moi avec des aboiements furieux, ne me laissèrent pas le temps de reconnaître, avant de m’approcher davantage, à qui j’allais avoir affaire. Une voix rude rappela fort heureusement les dogues, qui revinrent à pas lents se coucher près du feu. Malgré cette démonstration pacifique, l’aspect de mes deux futurs hôtes n’était rien moins que rassurant. La physionomie la plus débonnaire emprunte toujours quelque chose de menaçant aux reflets d’un brasier, et les figures sauvages des deux inconnus n’étaient nullement adoucies par ces lueurs sinistres. Leurs vêtements de toile blanche étaient littéralement roidis par une épaisse croûte de sang caillé, et, au moment où j’entrai dans la zone de lumière, je remarquai aussi des traces de sang sur les poils des deux dogues, qui me regardaient en grognant.
--Approchez sans crainte, me dit l’un des deux hommes; nous avons entendu la voix d’un chrétien, et vous n’avez plus rien à redouter. Avant tout, mettez pied à terre, car ces chiens sont dressés à ne voir un ennemi que dans un homme à cheval: les Apaches ne vont jamais à pied.
--Volontiers, repris-je en descendant de cheval; mais je ne veux pas être indiscret, et je n’ai qu’à vous demander le chemin du préside de Tubac, dont je dois être tout près.
--A moins qu’une demi-douzaine de lieues ne soient rien pour votre cheval, vous en êtes tout près en effet, répondit assez brusquement mon interlocuteur. Puis, voyant mon étonnement, il ajouta: Si, comme le prouvent votre question et votre surprise, vous êtes égaré, ce que vous avez de mieux à faire sera de passer la nuit près de ce brasier, car vous vous égareriez de nouveau, sans espoir de trouver un feu pour vous chauffer et une tranche de bison pour souper.
Cette dernière raison me parut concluante; j’étais à jeun depuis le matin, et j’acceptai de grand cœur la modeste hospitalité que le lieu et le moment rendaient pour moi si précieuse. Débarrassé de mes préoccupations les plus poignantes, c’est-à-dire la faim, la soif et la solitude, je promenai un regard moins distrait autour de moi. A moitié enseveli dans l’ombre noire, à demi éclairé par la flamme pétillante, un troisième individu était couché non loin du foyer; soit qu’il dormît d’un bien lourd sommeil, soit qu’il fût plongé dans une très-profonde méditation, il n’avait point paru entendre les aboiements des chiens ni le bruit de mon arrivée. Sa figure était cachée par l’obscurité, et ce que je voyais de son costume ne se distinguait en rien de celui que je portais moi-même. Un cheval, attaché par une courroie retenue à un piquet, paissait l’herbe près de lui. Plus loin, des peaux étendues par terre, le cadavre d’un quadrupède fraîchement écorché, des ustensiles ou des armes de toute espèce, prouvaient que mes deux amphitryons exerçaient dans ces prairies le rude et dangereux métier de chasseurs de bisons. Rassuré à cet égard, j’entravai mon cheval sans le desseller, et je m’assis.
Cependant nos hôtes s’occupaient des préparatifs du souper, qui devait consister en un morceau de bison cuit à l’étouffée (_tatemado_); ils allèrent chercher l’eau que nous devions boire à une rivière voisine que j’appris avec étonnement être le San-Pedro, dont je me croyais si éloigné, et vers lequel j’étais revenu sans m’en douter. Tout était donc disposé pour le repas, et l’individu couché ne semblait nullement se préoccuper de ces apprêts, qui me paraissaient à moi si importants; mais il y a cette différence entre l’Européen et le Mexicain, que le dernier, insensible à la faim comme à la soif, se trouve dans l’abondance là même où le premier succombe à la faim. Sur l’invitation de nos hôtes (car j’appris alors que cet homme était comme moi un étranger pour les chasseurs de bisons), il sembla secouer sa torpeur, et vint s’asseoir pour prendre aussi sa part de l’hospitalité du désert.
La stature de ce nouveau convive, qui m’inspira dès ce moment une curiosité indéfinissable, indiquait la vigueur et l’agilité; sa figure était sombre, imposante; ses traits durs, fortement accentués, révélaient une force morale supérieure peut-être à sa force physique. Les premiers mots qu’il prononça en murmurant une espèce de _benedicite_ n’étaient pas entachés de cette prononciation vicieuse qui distingue les habitants de l’État de Sonora; il était facile de reconnaître en lui un homme des États du centre de la république.
Quand notre repas fut achevé, je pris la parole:--Il est d’usage, dis-je en me tournant vers les deux chasseurs, que celui qui reçoit l’hospitalité prévienne les questions que son hôte peut lui adresser; je vous dirai donc qui je suis, d’où je viens, et où je vais.
J’eus bientôt donné tous les détails qui me concernaient, et je dois avouer que ces détails semblèrent très-médiocrement intéresser mon auditoire. Cependant, quand je parlai de la _conducta_ du matin, je crus remarquer que l’inconnu m’écoutait avec un redoublement d’attention.
--Une _conducta_! dit-il quand j’eus terminé mon récit. Et d’où diable peut-elle venir dans ces déserts?
--Mais de Santa-Maria ou de Chihuahua apparemment, repris-je; elle ne fait ce détour que pour éviter les Comanches. Êtes-vous donc depuis si peu de temps dans ce pays que vous ne sachiez pas cela?
--En effet, dit l’inconnu, je suis étranger, et, puisque vous m’avez donné l’exemple, seigneur Français, je satisferai votre curiosité, bien que mes confidences puissent être plus dangereuses que les vôtres.
A ces mots, les deux chasseurs de bisons tournèrent vers l’inconnu des regards où se peignait une surprise mêlée de ce vif intérêt qu’en certaines circonstances les récits d’aventures éveillent chez l’homme sauvage comme chez l’homme civilisé. L’étranger reprit:--Cette main que je lève ici vers le ciel a jusqu’à présent été pure de sang humain, et cependant j’ai été traité comme un assassin, et ma tête a été mise à prix comme celle d’un vil meurtrier!
--A quel prix votre tête est-elle mise? demanda l’un des deux boucaniers.
--Est-ce pour gagner ce prix?
--Non, reprit simplement le chasseur; votre tête, valût-elle vingt mille piastres, serait sacrée pour moi comme celle d’un hôte: c’est uniquement pour savoir à combien on estime la vie d’un homme dans _Tierra adentro_.
--A cinq cents piastres.
--C’est cher pour la vie d’un homme; mon camarade et moi, nous exposons chaque jour la nôtre pour une peau de _cibolo_ qui ne vaut que cinq piastres. Qu’avez-vous donc fait?
--Une bonne action. Il y a six mois, j’étais alors marchand de bestiaux, et je revenais d’une _hacienda_ voisine de Guadalaxara, où j’étais allé traiter une affaire. A quelques lieues de la ville, je trouvai sur la grande route un homme assassiné. Ému de compassion et croyant m’apercevoir que cet homme vivait encore, je descendis de cheval pour lui donner des soins et bander une large blessure qu’il avait à la gorge; mais il était trop tard, et le voyageur expira dans mes bras. Je continuai ma route, emmenant son cheval avec l’espoir que cet indice pourrait faire reconnaître le cavalier; mais je n’avais pas fait une lieue, qu’un détachement de dragons, qui me suivait au galop, fondit sur moi et m’arrêta comme l’assassin de l’homme dont j’avais pansé la blessure. J’eus beau protester de mon innocence, un des dragons m’attacha les mains avec le ceinturon de son sabre, et ce fut ainsi que j’entrai dans Guadalaxara. L’homme assassiné était un sénateur; la justice, vendue à la famille de la victime, poursuivit son œuvre d’iniquité, et je fus jeté dans la prison de la ville. Après une détention prolongée, je comparus devant le juge criminel.--Vous vous prétendez innocent, me dit-il, mon cher ami; mais vous pensez bien que je ne m’en rapporterai que médiocrement à votre parole.--Je vis où le juge prévaricateur voulait en venir.--Avez-vous, continua-t-il, des témoins à décharge?--Je calculai rapidement le peu de ressources qui me restaient, et je répondis:--J’ai mille témoins que je rassemblerai prêts à déposer en ma faveur.--C’est quelque chose, dit le juge; mais la famille du sénateur a deux mille témoins contre vous; vous voyez que la partie n’est pas égale.--Je compris que j’étais perdu, et je courbai la tête devant l’arrêt qui me condamna, en n’appelant de cet arrêt qu’à moi seul et à Dieu.
L’inconnu garda quelques instants le silence en creusant le sol de son couteau. Une contradiction évidente m’avait frappé dans son récit.
--Ne m’avez-vous pas dit, lui demandai-je, que vous étiez seul quand vous aviez rencontré le sénateur assassiné? Comment donc vous trouviez-vous à même de fournir mille témoins?
L’étranger sourit de ma naïveté.
--Ne savez-vous pas que, pour la justice de notre pays, mille témoins sont mille piastres, et que la somme que j’offrais ne pouvait contre-balancer les sacrifices d’une famille puissante qui achetait argent comptant la conscience de mon juge? A défaut d’argent, il me fallut dès lors user d’adresse. Je m’échappai de prison, et depuis ce temps, traqué par la justice, poursuivi d’État en État par des ordres sans cesse renouvelés d’extradition, je suis arrivé dans ces déserts, ne respirant que la vengeance. Dans ces déserts, je me suis fait des partisans, et, si j’ai bien pris mes mesures, peut-être le temps n’est-il pas loin où, des bords de l’océan Atlantique jusqu’à ceux de l’océan Pacifique, cette justice vénale, à son tour, tremblera devant moi!
Les aboiements des dogues interrompirent en ce moment le narrateur. Nous prêtâmes l’oreille, un bruit de pas retentissait dans les hautes herbes. Les dogues venaient de se précipiter furieux à travers la savane, et bientôt nous entendîmes ces mots, proférés d’une voix lamentable:
--Jésus-Maria! vais-je être dévoré par des chiens, quand j’échappe à peine à la griffe des ours?
--Pied à terre! pied à terre! ou vous êtes un homme perdu! cria l’un des chasseurs, qui rappelait en vain ses deux chiens sourds à sa voix; mais les chiens dépassèrent le nouveau venu sans faire attention à lui, et aboyèrent avec fureur à quelques pas plus loin. Pendant ce temps, le cavalier dont nous venions d’entendre les cris de détresse avait pu se rapprocher de nous, et bientôt nous vîmes descendre de cheval, près de notre foyer, un homme pâle et tremblant qui promenait autour de lui des regards plaintifs en murmurant des patenôtres. Le cheval, tout frissonnant, les yeux fixes, les naseaux ouverts, paraissait plus épouvanté encore que le cavalier. Comprenant qu’un danger imminent nous menaçait, et sans prendre le temps de questionner cet homme, nous nous levâmes tous. Les deux chasseurs de bisons saisirent leurs carabines, le proscrit se mit en selle et dégaîna la longue rapière attachée à ses arçons. Le nouveau venu parut alors reprendre un peu de courage, et, d’une voix étouffée, il bégaya ces mots:--Voyez là-bas! Jésus-Maria, délivrez-nous!
Il nous suffit d’un coup d’œil jeté dans la direction indiquée pour avoir le mot de cette énigme. Un peu au delà du cercle de lumière tracé par le foyer, une forme effrayante se balançait de gauche à droite avec un grognement sourd entremêlé d’un claquement de dents formidable. Les deux dogues, les poils hérissés, les yeux sanglants, tenaient en arrêt un animal auquel l’obscurité prêtait de colossales dimensions: c’était un ours gris, la terreur des prairies. De tout le continent américain, l’ours gris est, à vrai dire, le plus redoutable habitant. Égal en grosseur à un taureau de taille ordinaire, sa force est prodigieuse, et sa férocité est au niveau de sa force. Presque invulnérable, grâce à l’épaisse fourrure qui le couvre, une blessure le rend furieux: malheur au chasseur dont la balle ne l’a pas atteint dans l’œil, dans la tête ou dans le cœur, car alors il se précipite sur son agresseur, et le malheureux, eût-il la force d’un bison, est infailliblement étouffé. Caché dans les cavernes ou dans des trous qu’il se creuse lui-même, l’ours gris saisit au passage le buffle le plus puissant, et entraîne son cadavre près de sa tanière pour l’y dévorer à l’aise. Tel était l’ennemi inattendu qui semblait tracer autour de nous un infranchissable blocus, et auquel un cavalier bien monté eût pu seul se flatter d’échapper.
--Remontez à cheval tous, dit l’un des chasseurs à voix basse.