Chapter 6 of 24 · 3959 words · ~20 min read

Part 6

--Oui, tu sais, les dernières, les seules que nous n’eussions pas perdues au _Monte_.--Eh bien! je le vois à présent, ce sont les maraudeurs indiens qui les ont volées.

En soutenant cette assertion avec une rare impudence, le sacristain m’aperçut, me salua, et reprit vivement:

--Quand je dis qu’elles sont perdues, tu vas voir... Dès que je sus qu’elles avaient disparu, je me mis à leur recherche. Les traces étaient faciles à suivre, car il y en avait une qui boitait. Tout à coup les traces disparaissent; heureusement, à quelque distance de là, ta bonne étoile me les fait retrouver, mais déjà dépecées. C’est ainsi que tu les verras à la maison en _cecina_[14], comme ce cavalier a pu les voir, dit-il en me désignant.

[14] Viande découpée en lanières et séchée au soleil, ainsi que je l’ai dit en commençant.

--Mais les mouches ne les ont pas mangées, j’espère? s’écria Casillas.

--Oh! reprit le sacristain d’un air de dignité offensée.

--Parbleu! dit Casillas d’un air de mauvaise humeur, je craignais qu’il n’en fût de mes vaches comme de cette partie de _panocha_[15] que tu avais achetée avec mon argent, et que les ravets[16] ont mangée pendant mon absence.

[15] Cassonade en petits pains dont on fait un grand commerce en Sonora.

[16] Espèce d’insectes rongeurs.

--On n’est pas toujours malheureux, reprit sentencieusement le sacristain, un peu déconcerté par les éclats de rire qui partirent dans la salle au souvenir de cette insigne fourberie dont tout Guaymas avait eu connaissance.

--Écoute, continua Casillas: si j’ai pu te devoir quelques services, je me crois parfaitement quitte envers toi, et je te promets que cette fois est la dernière où je serai ta dupe.

Le pauvre Casillas ne pouvait pas prévoir l’avenir.

Après avoir de nouveau, malgré cette déclaration formelle, félicité son ami sur son prompt retour et sur le bonheur qu’il avait eu d’échapper aux Indiens, le sacristain, qui sans doute se sentait mal à l’aise dans cette réunion, prétexta quelques affaires, et sortit de la salle.

L’entrée du sacristain et sa conversation avec Casillas avaient fait oublier un instant les graves nouvelles apportées par l’alcade. Quand la porte se fut refermée sur le sacristain, la préoccupation causée par le danger qui menaçait Guaymas et les _prononcés_ amena un profond silence. Ce silence n’était troublé que par les rumeurs du dehors et les ronflements du vieux sergent, toujours assoupi sur la coquille de sa rapière. Celui-ci, n’entendant plus autour de lui le bruit des voix, le choc des verres et le cliquetis des bouteilles au milieu desquels il s’était endormi, ouvrit tout à coup les yeux.

--Vous m’avez dit, je crois, s’écria-t-il d’une voix enrouée en me faisant l’honneur de m’adresser de nouveau la parole, que l’empereur Napoléon se portait bien: caramba! j’en suis bien aise. C’est un grand homme! et après Santa-Anna...

Pis, voyant que tous les assistants se taisaient, il continua:--Ah çà, que se passe-t-il donc ici? n’y a-t-il plus ni mescal ni eau-de-vie?

On l’interrompit pour lui apprendre les nouvelles.

--Eh bien! ajouta-t-il, est-ce une raison, parce que le gouvernement se révolte contre nous, parce que les Hiaquis envoient un régiment pour nous combattre, de ne pas boire? Et, saisissant la première bouteille qui tomba sous sa main, il fit d’un trait disparaître ce qui en restait. Ce qui lui restait de raison et de force disparut aussi, et il glissa sous la table avec un bruit de ferraille produit par le retentissement de sa rapière contre le carreau.

Cet épisode inattendu ramena la gaieté parmi tous les _prononcés_, qui recommencèrent à jouer et à boire. Ochoa seul paraissait pensif; il réfléchissait peut-être à la responsabilité qui pesait sur lui en l’absence du général Tobar: les circonstances devenaient graves, et l’affaire pouvait tourner mal pour le capitaine; il tordait ses moustaches avec impatience, et de sombres éclairs jaillissaient de ses prunelles dilatées. Au milieu de la scène qui l’entourait, ce bandit, sur qui reposait presque le sort d’une ville entière, ne manquait pas de grandeur.

--Eh bien! qu’allez-vous faire? demanda Casillas à Ochoa en le regardant avec anxiété.

--Ce que je vais faire! s’écria Ochoa arraché à ses préoccupations... Le général Tobar doit être instruit de ce qui se passe; quelqu’un de vous veut-il monter immédiatement à cheval et courir à franc étrier jusqu’à lui?

Un profond silence accueillit cette proposition. Ochoa regarda autour de lui en fronçant le sourcil.

--J’irai, moi! s’écria Zampa Tortas, un jeune homme à l’air doux et modeste qui jusque-là n’avait pas dit un mot.

--Mais c’est un luron qu’il me faut, un _hombre de á caballo_, car la route est dangereuse, reprit Ochoa à l’aspect du jeune commis de la douane: car telle était la position sociale de Zampa Tortas.

--J’irai, reprit simplement le jeune homme, et je ne demande que le temps de seller mon cheval.

--Eh bien! que Dieu vous accompagne! dit Ochoa: et il le prit à l’écart pour lui donner ses instructions.

--Maintenant, poursuivit le capitaine, notre devoir est tout tracé. Notre place est au Rancho, qui sera sans doute bientôt attaqué. Il est onze heures: dans trois, nous partirons; que chacun aille se reposer pour se trouver sur la place au moment désigné. Puis, se retournant vers moi: Seigneur français, me dit-il en son langage pompeux, vous êtes fils d’un pays guerrier, voulez-vous être des nôtres? Si vous en revenez, ce que vous aurez vu vaudra la peine d’être raconté.

J’aurais voulu, je l’avoue, pouvoir décliner cet honneur; mais, après tout, comme il y avait autant de danger à rester qu’à marcher en avant, je maudis de nouveau l’inhospitalité de mon compatriote, et j’acceptai.

--Un dernier choc des verres, s’écria Ochoa, et puissions-nous demain nous retrouver tous en ce même endroit pour boire à nos succès et à la gloire de la nation mexicaine!

Les verres retentirent de nouveau; le vieux sergent fut réveillé de son assoupissement et se leva en murmurant les noms de Napoléon et de Santa-Anna; puis chacun à son tour quitta la table pour se préparer aux dangers de la nuit.

Cependant la nouvelle de l’attaque prochaine que méditaient les Hiaquis s’était répandue dans Guaymas. La consternation s’était accrue par les récits de plusieurs personnes qui, leur ayant heureusement échappé, vinrent annoncer que les bataillons indiens couvraient les bois et les plaines, et que si par malheur le Rancho, qui était comme une citadelle avancée, venait à être emporté, c’en était fait de Guaymas. Malgré l’heure de la nuit, personne n’était couché. Comme les ténèbres grossissent toujours la peur, chaque fois que quelque rumeur inséparable de la confusion s’élevait dans une des rues les plus éloignées, on s’imaginait entendre les hurlements des Indiens et les voir déboucher au cœur de la place ainsi que des démons déchaînés. Les femmes et les enfants se disposaient à aller chercher un refuge à bord des navires étrangers ou caboteurs et au milieu des îles qui forment l’enceinte du port; les hommes préparaient leurs armes pour la défense.

A deux heures, chacun fut exact au rendez-vous. Au milieu d’un ciel brillant d’étoiles, la lune allait se coucher derrière cette couronne de créneaux qui domine Guaymas; ses rayons tombaient obliquement sur le port, dont ils éclairaient les eaux limpides, et qui eussent paru stagnantes sans la frange d’écume que le flux poussait sur la grève au pied des rochers et parmi les tiges des mangliers. La masse noire des navires à l’ancre se dessinait sous l’île du Venado, qui ressemblait dans l’ombre à un gigantesque navire échoué. Des pirogues, des canots chargés de femmes et d’enfants, se croisaient sur la rade, en laissant après eux un long sillage phosphorescent, une traînée scintillante comme la flamme du punch. Des feux brillaient dans les îles, sur la cime des palmiers aux feuilles aiguës et des goyaviers en fleur; des nuages de fumée glissaient, chassés par la brise. Des essaims de mouettes voletaient éperdues avec des cris perçants, tandis que les grands pélicans pêcheurs, posés sur une patte comme des hiéroglyphes, regardaient impassiblement tout ce tumulte inusité. En arrivant sur la place, je vis une masse compacte de cavaliers dont les chevaux piaffaient et poussaient des hennissements. De temps en temps, la lueur des cigarettes éclairait des figures bronzées qui s’évanouissaient aussitôt dans l’ombre. Tout le monde était prêt à partir; on attendait seulement que ceux qui avaient été mettre leur famille en sûreté dans les îles fussent de retour.

Le mouvement tumultueux du port cessa peu à peu, et de nouveaux renforts vinrent successivement se joindre aux cavaliers réunis sur la place. Bientôt la rade ne présenta plus sur sa surface ni canots ni pirogues; ses eaux redevinrent tranquilles; les familles étaient en sûreté soit au milieu des îles, soit à bord des divers bâtiments. Ochoa, avant de donner le signal du départ, parcourut le front de son escadron pour s’assurer si tous ses hommes étaient présents. Tout à coup il s’écria:--Mais je ne vois point Casillas!--On lui apprit qu’en sortant du cabaret, Casillas avait sellé son cheval et s’était éloigné sans dire où il allait. Je vis le capitaine froncer le sourcil d’un air mécontent. Enfin il allait donner le signal attendu, lorsqu’il fut rejoint par le jeune homme qu’il avait dépêché au général Tobar. Ochoa s’avança au-devant de lui dès qu’il l’eut reconnu, et, lui secouant affectueusement la main:

--Eh bien! Zampa Tortas, lui dit-il, vous arrivez à temps pour vous joindre à nous. Quelles nouvelles m’apportez-vous du général?

--Le général était absent: il parcourt le pays pour gagner des soutiens à notre cause; mais je lui ai fait parvenir votre message par un exprès pour venir vous retrouver, et me voici.

--Soyez le bienvenu, dit Ochoa; nous allons partir.

--Un instant, seigneur capitaine, dit Zampa Tortas en l’arrêtant, je ne suis pas revenu seul. Un messager indien attend à l’entrée de la ville un sauf-conduit de votre part pour communiquer, dit-il, des nouvelles importantes au chef des _yoris_[17].

[17] Les blancs.

--Il n’a rien à craindre, amenez-le.

Zampa Tortas piqua son cheval, et revint quelques instants après, accompagné d’un Indien dans son costume de guerre. Celui-ci s’arrêta devant Ochoa en attendant que le capitaine lui adressât la parole.

--Parle, dit le capitaine. Qui t’envoie? Est-ce ce chien de Banderas?

--Banderas est un chien en effet, dit le Hiaqui, je ne porte pas ses messages. C’est U’Sacame qui m’envoie, et voici les paroles qu’il m’a chargé de transmettre au chef des _yoris_: U’Sacame a été insulté par Banderas; sa maison a été brûlée; il est devenu l’ennemi de sa race. Deux cents guerriers l’accompagnent. Que les blancs lui promettent leur appui pour brûler à son tour la maison de Banderas, et ses guerriers seront aussitôt rendus au Rancho que ces cavaliers qui vont partir.

Ce message, transmis à haute voix et en assez bon espagnol, fut accueilli avec un vif sentiment de satisfaction, car tout le monde connaissait la bravoure du rival de Banderas, et, à la veille d’une action décisive, ce renfort inespéré n’était pas à dédaigner. Ochoa accepta les offres de U’Sacame, et engagea sa parole et celle de ses compagnons qu’ils l’aideraient à tirer de son rival une éclatante vengeance.

--Maintenant, messieurs, s’écria Ochoa, en avant!

L’escadron se mit en marche, tandis que le messager indien coupait la route par un chemin de traverse pour aller rejoindre son chef. En ce moment, Casillas nous rejoignit aussi. Son cheval était haletant comme après une course rapide.--Mieux vaut tard que jamais,--dit Ochoa d’une voix railleuse. Casillas ne répondit rien.

Deux petites lieues séparent le Rancho de San-José de Guaymas de Guaymas même. La route parcourt, pendant près des trois quarts de cette distance, des plaines et des terrains calcaires, où les nopals et les cactus même ne poussent que de loin en loin. La lune éclairait ces plaines désolées et silencieuses, les cactus allongeaient leurs grandes ombres sur cette terre blanche et nue qui n’avait pas d’écho pour répéter le bruit sourd des pas de nos chevaux. Ces landes furent promptement traversées; mais, à peu de distance du Rancho, des bois d’arbres épineux bordent les deux côtés de la route. Il semblait qu’on apercevait dans l’obscurité des formes noires immobiles. Ochoa fit faire halte.

--Au galop, messieurs, dit-il à mi-voix, pour traverser ce défilé, et feu sur les deux flancs! Puis il ajouta, d’une voix qui retentit dans le silence de la nuit: Santiago!

A ce mot, auquel les chevaux ont l’habitude de s’élancer, leur galop ébranla la terre, et notre escadron s’engagea résolûment au milieu des bois. Des détonations répétées signalaient notre passage, mais pas un cri, pas un hurlement ne se fit entendre. Seulement, dans les moments de silence des armes à feu, une flèche traversait l’air en sifflant, un cheval se cabrait, un cavalier étouffait un gémissement de douleur. Puis des coups de feu retentissaient de nouveau, et des bruits de feuilles froissées, de branches brisées par la chute d’un corps, sortaient des fourrés; nos chevaux poursuivaient leur course avec un cliquetis de mors impatiemment secoués, d’éperons retentissants, de fourreaux de fer heurtés les uns contre les autres. On aurait dit, au milieu de l’obscurité, un combat de fantômes.

En quelques minutes, nous eûmes franchi ce pas périlleux, qui aurait pu nous devenir funeste s’il eût été occupé par la multitude des Indiens, et non par un corps isolé. Une halte eut lieu dans la plaine. Quelques chevaux et quelques cavaliers étaient blessés, mais personne ne manquait. Bientôt les premières maisons du Rancho se dessinèrent à travers la nuit. Un hourra retentissant, poussé par tout l’escadron, fut répété par la garnison, pendant qu’on abaissait les barrières pour nous donner passage.

Le Rancho est composé d’une place et de deux rues qui le coupent à angle droit, de façon qu’il a quatre entrées seulement. Ces entrées étaient barricadées solidement avec des troncs de palmiers qui résistent presque autant au feu qu’à la hache; une petite pièce de campagne ajoutait à la défense de chaque porte. Deux cents hommes environ étaient déjà réunis dans l’enceinte du village, les uns campés au milieu de la place, les autres retranchés dans les maisons, et, avec ceux qu’amenait Ochoa, la garnison blanche se montait à trois cents hommes environ.

Du premier coup d’œil qu’il jeta à son entrée dans le Rancho, Ochoa vit que U’Sacame avait tenu parole. Ses deux cents guerriers, isolés au milieu de la place et groupés autour des feux qu’ils avaient allumés, semblaient se reposer d’une longue route. Ce renfort portait à cinq cents le nombre des défenseurs du Rancho. Deux Indiens, debout au milieu de leurs compagnons couchés, tenaient la bride d’un beau cheval de bataille à moitié couvert d’une housse de drap rouge, la queue ornée de rubans, et la crinière, de pompons de même couleur. Pendant qu’Ochoa l’examinait en connaisseur, il se sentit légèrement touché à l’épaule; il se retourna, U’Sacame était devant lui. Le chef blanc et le chef indien s’examinèrent un instant avec curiosité, car ils étaient inconnus l’un à l’autre. Par une singularité qui surprit Ochoa, U’Sacame portait le costume d’un cavalier mexicain.

--U’Sacame n’a qu’une parole, dit l’Indien en montrant du geste ses guerriers couchés autour des feux; les blancs n’en auront-ils pas deux?

--Non, dit Ochoa, les blancs n’oublient pas les services rendus; ils sont braves, l’ingratitude est le vice des lâches.

--C’est bon, dit l’Indien, à qui une plus longue réponse eût inspiré de la défiance; le moment n’est pas loin où les blancs montreront s’ils savent récompenser leurs amis; le moment approche où ils vont montrer s’ils sont braves.

L’Indien indiqua du doigt à Ochoa deux points dans le ciel l’un après l’autre, et ajouta:

--Quand la lune descendra derrière cette colline, quand le Chariot (la grande Ourse) s’inclinera derrière ces palmiers, les flèches siffleront, mais pas avant; les Indiens n’aiment pas la clarté de la lune. Le chef des _yoris_ et ses soldats feront bien de reprendre des forces en dormant; U’Sacame veillera pour eux.

--Non, les femmes et les enfants dorment dans les îles de Guaymas, les hommes veilleront au Rancho, répondit Ochoa en se servant du même ton d’emphase, pour cacher sa défiance d’un allié non encore éprouvé.

L’Indien n’insista pas, car il approuvait cet amour-propre d’un soldat, et son cœur était pur d’arrière-pensée. Sans échanger d’autres paroles, les deux chefs se dirigèrent instinctivement vers la barrière qui fermait l’issue du côté où il était certain que commencerait l’attaque. A une certaine distance, un pli de terrain cachait la route, qui descendait dans une vallée; c’était là que les Hiaquis étaient campés. La campagne était morne et silencieuse, le ciel clair, la lune brillante. Ses rayons argentaient les spirales de la fumée des bivouacs indiens, dont le grand nombre indiquait qu’ils étaient au moins deux mille. Le silence avait quelque chose de terrible qui, joint à la fraîcheur de la nuit, aurait fait frissonner le plus brave.

--L’œil ouvert prévient la trahison, dit U’Sacame après un long silence, comme préoccupé encore des derniers mots d’Ochoa, dont il avait deviné le sens caché. U’Sacame répond de ses hommes, le chef yori peut-il en dire autant?

--Je réponds des miens, dit fièrement Ochoa; mais je tuerais un traître, s’il en existait parmi eux.

--Bon, dit froidement l’Indien; et tous deux se turent de nouveau.

Cependant la lune était tout près de l’horizon, le Chariot allait atteindre la cime des palmiers, quand toutes les dispositions furent prises, les toits des maisons garnis de blancs et d’Indiens, les artilleurs à leurs pièces, chacun à son poste. Bientôt un murmure confus commença de monter lentement de la vallée, puis grossit comme le bruit de la mer dans le lointain. De moment en moment, le fracas se rapprochait semblable à une tempête, jusqu’au moment où des hurlements annoncèrent que cet orage grondait dans des poitrines humaines. Confiants dans leur force numérique, les Hiaquis négligeaient les précautions d’usage, et dédaignaient de dissimuler leur approche. Alors, derrière l’ondulation de la plaine assombrie par l’absence de la lune, des têtes surgirent en quantité, une masse noire se forma, puis un sifflement de flèches se fit entendre. La masse noire approchait toujours; une détonation suivit un éclair éblouissant, et la mitraille vint y faire une large trouée aussitôt comblée. Le combat était engagé.

Les Indiens qui formaient le premier rang, poussés par la multitude qui grossissait derrière eux, vinrent heurter les barricades et s’efforcèrent de les escalader. La lutte alors eut lieu corps à corps avec d’affreux hurlements; le sabre, le couteau, brillaient aux lueurs des armes à feu; le sang coulait de part et d’autre. Malheureusement les Mexicains qui servaient la pièce de campagne, dont la gueule dépassait, comme par un sabord, les troncs de palmiers des barricades, gênés par ceux des leurs qui combattaient les assaillants, ne pouvaient faire feu qu’à de longs intervalles. Quant à pointer, il n’en était pas besoin, car les Hiaquis arrivaient à bout portant. Une nuée de flèches entremêlées d’une grêle de balles partaient des terrasses des maisons contiguës aux barricades, et portaient le désordre dans les rangs ennemis; mais de nouveaux assaillants remplaçaient ceux qui tombaient ou fuyaient.

Parmi les plus acharnés, dont le flot venait se briser contre les retranchements, une forme noire et gigantesque se faisait remarquer dans les ténèbres. Une lourde hache, qui brillait aux lueurs de l’artillerie, s’abattait à chaque instant avec un sifflement aigu. Un gémissement suivait chaque coup, un Mexicain tombait, ou, à défaut, les barricades criaient sous sa redoutable atteinte.

--Personne n’abattra-t-il donc ce démon de l’enfer? s’écria Ochoa. Guttierrez, un coup de pistolet à ce chien, ou bien faites-moi place.

On entendit la pierre qui frappait le bassinet, mais des étincelles seules jaillirent; un éclat de rire et un hurlement répondirent à cette vaine tentative. La hache s’abattit de nouveau, et si Guttierrez esquiva le coup, à côté de lui le vieux sergent à la longue rapière tomba la tête fendue pour ne plus se relever. Cette fois, plusieurs coups de feu partirent ensemble sans atteindre le but qu’ils cherchaient; des Hiaquis tombèrent, il est vrai, mais la hache brillait toujours, et de minute en minute un Mexicain disparaissait des rangs.

--Camoté se rit des balles des blancs, et il les tue comme des chiens, hurla le géant indien.

Le nom de Camoté circula de bouche en bouche parmi ses ennemis. C’était le nom bien connu d’un Hiaqui, redoutable par sa force extraordinaire, qui venait à Guaymas se louer comme charpentier; il avait appris, parmi les blancs, à manier cette hache dont il faisait contre eux un si terrible usage. Après cette bravade, l’Indien céda sa place à des combattants moins fatigués. Cependant ces assauts repoussés et toujours renouvelés de la part des Indiens, le besoin de se multiplier et d’être partout à la fois de la part des blancs, commencèrent à lasser les deux partis. Une espèce de trêve s’ensuivit, si l’on peut appeler ainsi un combat qui n’avait plus lieu que de loin.

A cette heure, le jour commençait à poindre, les armes à feu jetaient une lueur moins vive, et l’on pouvait distinguer les flèches dans l’air; bientôt un rayon de soleil vint éclairer les résultats du combat de la nuit. Du côté des Hiaquis, des mares de sang, desséchées par la poussière, décelaient seules les ravages de l’artillerie; pas un cadavre n’était étendu par terre, car, suivant la coutume des Indiens, c’est un point d’honneur de ne pas laisser leurs morts sur le terrain. Du côté des blancs, les pertes ne laissaient pas d’être nombreuses, et surtout visibles; accablés qu’ils étaient par la multitude, à peine avaient-ils eu le temps de ramasser leurs blessés; seulement les morts avaient été mis à l’écart et déposés sur le seuil des maisons.

Les flèches et les balles traversaient incessamment l’espace laissé vide par les assaillants entre eux et les barricades. C’était déjà un premier succès pour les blancs. Au premier rang des ennemis, à demi-portée de fusil environ, insolemment assis par terre comme un bûcheron qui se repose, Camoté tenait son arme sur ses genoux.

--Les balles des blancs, dit-il en faisant allusion à la maladresse des Mexicains dans le maniement des armes à feu, ne sont fatales qu’à leurs amis; c’est un ami que va frapper le coup destiné à un ennemi. La hache de Camoté est plus sûre; elle ne fait pas long feu, elle est teinte du sang des blancs.

Une grêle de balles répondit à cette audacieuse raillerie. Camoté secoua la tête.

--Que les yoris comptent leurs combattants; ces balles doivent en avoir tué quelques-uns, dit-il en faisant un geste de mépris.

--Quand les Hiaquis auront pris Guaymas, et que les blancs cultiveront pour eux le maïs et les melons d’eau, Banderas nous a donné l’ordre de lui amener trois de leurs plus belles femmes, dit un autre Indien, qui en effet nomma celles qui jouissaient dans Guaymas de la plus grande réputation de beauté.

Un cri d’étonnement partit du côté des Mexicains à ces trois noms parfaitement articulés.

Un autre Indien vint s’asseoir à côté de Camoté. Il s’accroupit à la manière des tailleurs; puis, se renversant sur le dos, et tendant avec les pieds un arc que la force d’un bras ordinaire n’aurait pu ployer:

--Le _zapatero_ (cordonnier) va prendre la mesure des blancs, s’écria-t-il.

Une flèche partit, lancée avec une vigueur incroyable, et traversa le chapeau d’Ochoa en lui labourant le crâne.

--En voici une autre, c’est une mesure de quinze points, reprit l’Indien; et il décocha encore une flèche qui vint percer de part en part un des hommes de U’Sacame.

Puis la voix de Camoté domina tout le tumulte.

--Les blancs, tous des enfants! cria-t-il en reprenant avec acharnement sa plaisanterie sur les armes à feu des Mexicains; leurs fusils sont des roseaux creux, leurs balles des _garbanzos_, leurs canons des écorces de troncs d’arbres!