Part 7
Puis, s’animant, s’enivrant de ses propres paroles, Camoté agita les longues nattes de ses cheveux, d’un bond aussi il se dressa sur ses pieds, accourut suivi d’une centaine des siens, et, au milieu des cris de rage de ses ennemis, il saisit à deux mains la bouche du canon, qu’il se mit à secouer comme un arbuste.
--Abattez ces barricades! criait-il en donnant sa hache à l’un de ses compagnons, tandis que sa large poitrine touchait la gueule de la pièce d’artillerie.
C’était pousser trop loin le mépris pour la maladresse des blancs; le coup partit, et les débris sanglants du corps de l’Indien furent lancés dans toutes les directions. Des hurlements aigus firent retentir les airs, et un nuage de poussière fut soulevé par les Indiens qui s’étaient jetés à plat ventre; quand il fut dissipé, l’espace était vide de nouveau, et les Hiaquis en pleine déroute. Le combat avait commencé à cinq heures, il en était dix.
--A cheval, enfants, à cheval! s’écria Ochoa; poursuivons-les jusqu’à leur rivière, que pas un n’échappe au tranchant de nos sabres!
--Le chef yori veut-il donc épuiser les forces de ses guerriers, au lieu de les ménager pour soutenir une nouvelle attaque? dit U’Sacame en arrêtant l’élan du capitaine; qu’ils songent à se reposer, car, lorsque le soleil sera au tiers de sa course, les Hiaquis reviendront en plus grand nombre.
Ce conseil fut goûté des Mexicains, qui se battaient bravement depuis cinq heures, et, après avoir pansé tant bien que mal les blessés, chacun ne songea plus qu’à prendre de la nourriture et du repos. Pendant ce temps, U’Sacame promenait un regard attentif sur les principaux d’entre ses nouveaux alliés réunis autour d’Ochoa. Tout à coup, à l’aspect de la figure triste et pâle de Casillas, l’œil du sauvage brilla d’un éclat sinistre, comme s’il eût cherché à retrouver dans sa mémoire une trace à demi effacée, et l’Indien enveloppa de son regard ardent le jeune homme, qui devint plus pâle encore. De son côté, celui-ci paraissait interroger des souvenirs confus à l’aspect du chef hiaqui. Durant ce mutuel examen, nul des deux ne fit un mouvement; Casillas détourna ses regards pour les fixer sur la terre. Quant à U’Sacame, il parut avoir éclairci ses doutes au bout d’un instant, car, se dirigeant vers Ochoa, il lui toucha la poitrine du doigt en lui disant:
--Que le chef ordonne à ses hommes de ne pas faire un pas hors de l’endroit où ils sont, les paroles de U’Sacame sont pour les oreilles de tous.
--Restez, messieurs, dit Ochoa surpris de l’air solennel du guerrier hiaqui, et voyons quelles sont ces paroles.
U’Sacame reprit:
--Que m’a dit ce matin le capitaine yori? qu’il répondait de ses hommes?
--Oui, dit Ochoa de plus en plus surpris.
--Qu’il tuerait un traître, s’il s’en trouvait parmi eux?
--Je l’ai dit.
U’Sacame fit deux pas en avant, puis, étendant brusquement le bras vers Casillas, il s’écria d’une voix terrible:
--Ce jeune homme doit mourir!
Il n’avait pas achevé, que son poignard plongeait jusqu’au manche dans la gorge du jeune homme, qui tomba en poussant un soupir. Certes, la main de presque tous les spectateurs de cette scène avait été rougie de sang humain, et un assassinat avait été pour beaucoup d’entre eux un événement assez insignifiant; malgré cela, toutes les physionomies exprimèrent une horreur profonde à l’aspect de ce coup inattendu, et plus d’un sabre fut tiré pour venger cette mort imprévue.
--Arrêtez, messieurs! s’écria Ochoa en s’interposant entre eux. Puis, s’adressant à U’Sacame, qui, après avoir enfoncé son couteau dans la terre pour l’essuyer, le passait froidement dans sa gaîne:--Le chef hiaqui veut-il donc s’arroger le droit de vie et de mort sur mes hommes? s’écria-t-il d’une voix tremblante d’émotion.
--U’Sacame a voulu éviter à son allié l’office de bourreau; son poignard a tenu la parole du chef blanc; ce poignard a achevé ce qu’avait commencé la flèche de U’Sacame.
Et, à la grande surprise des assistants, il découvrit le cou de Casillas, et leur montra la blessure, objet de la sollicitude du sacristain. Il raconta comment il avait su, par un de ses partisans resté dans la tribu de Banderas, qu’un blanc trahissait la cause de ses frères, et qu’il devait endormir leur vigilance par de faux rapports jusqu’au moment où le chef hiaqui attaquerait Guaymas après avoir forcé le Rancho surpris à l’improviste. Il dit que ce blanc commandait l’arsenal et devait le livrer aux Indiens. U’Sacame ajouta que, la veille au soir, sachant que Casillas venait d’avoir avec Banderas une dernière et décisive entrevue, il avait voulu donner à ceux dont il venait demander l’alliance un gage de sa loyauté en leur livrant le traître mort ou vivant; mais qu’au moment où ses coureurs avaient réussi à s’emparer de cet homme et le lui amenaient, Casillas avait, par un effort désespéré, échappé au sort qui l’attendait; qu’alors il lui avait décoché dans sa fuite une flèche qui n’avait fait que le blesser légèrement.
L’Indien attendit ensuite froidement la réponse d’Ochoa.
--Je m’explique maintenant sa conduite singulière d’hier soir, dit le capitaine; mais quelqu’un de vous, messieurs, peut-il deviner le motif de cette trahison?
Tout le monde se tut.
--Il aura voulu se faire cacique, dit enfin Guttierrez en riant.
--Que Dieu lui fasse paix! dit Ochoa en donnant l’ordre de réunir le corps de Casillas aux cadavres entassés dans une maison voisine.
Bientôt cependant le soin de la sûreté personnelle de chacun vint distraire l’attention de cette scène lugubre. La prédiction de U’Sacame s’accomplit à la lettre. La sentinelle placée sur la plus haute maison s’écria:--Aux armes! voici les Indiens.
Il était trois heures; les mêmes épisodes signalèrent ce nouveau combat, plus acharné que le premier. Vers six heures, le soleil éclairait obliquement un monceau de morts entassés dans le Rancho; Ochoa, grièvement blessé, blasphémait de toute la force de sa voix mourante, ses hommes découragés ne combattaient plus que faiblement; les Indiens, de leur côté, quoique ayant fait des pertes énormes, tentèrent un dernier effort pour écraser ce qui restait des défenseurs de la place.
Au milieu de ses bataillons, Banderas, visible cette fois, encourageait de la voix ses guerriers. Monté sur un cheval couvert d’une selle de velours rouge, mais immobile comme un satrape d’Orient, il dédaignait de prendre part au combat; sa présence seule lui semblait suffisante. Au moment où les blancs fatigués sentaient le cœur leur manquer, un cri de guerre retentissant comme le tonnerre partit derrière eux. Il était poussé par U’Sacame. Le chef hiaqui paraissait transfiguré: il avait dépouillé son costume mexicain, et, monté sur son beau cheval de bataille, dont il avait ôté la housse traînante; nu des pieds à la tête, le corps huilé et luisant comme du bronze, il avait repris toute la majesté sauvage d’un chef indien. Sa main brandissait sa longue épée; derrière lui, ses soldats se pressaient, prêts à s’élancer comme leur chef.
A la vue de Banderas, son ennemi mortel, les veines de son front se gonflèrent, sa lèvre en se retroussant laissa voir ses dents serrées.--Place à U’Sacame! s’écria-t-il impétueusement; puis, éperonnant son cheval avec ardeur, il lui fit franchir la barricade et tomba comme un jaguar au milieu des Hiaquis stupéfaits. Un autre cheval bondit derrière le sien: c’était celui de Zampa Tortas. Cette héroïque imprudence n’échappa pas à Banderas, qui donna à haute voix l’ordre de le prendre vivant pour le faire périr du supplice des traîtres; mais l’ordre n’était pas facile à exécuter. U’Sacame, bien qu’enveloppé de toutes parts, secouait avec une vigueur indomptable les grappes de corps noirs suspendus à ses jambes, qui glissaient entre leurs mains; ce que son épée ne perçait pas était foulé sous les pieds de son cheval ou assommé à coups redoublés de ses étriers cerclés de fer. Un autre cavalier le suivait de près, qui foulait aussi les Hiaquis acharnés après U’Sacame; son épée frappait comme la sienne, et les Indiens tombaient autour de lui; c’était Zampa Tortas, dont personne n’eût attendu ces prodiges de valeur.
--Chiens! hurlait U’Sacame, qui poussait avec fureur son cheval bondissant au milieu de ces vagues humaines, laissez U’Sacame se mesurer avec Banderas.
Mais les Hiaquis continuaient de l’entourer. Malgré sa vigueur, malgré ses efforts, il y eut un instant où l’on n’aperçut plus qu’un monceau de corps parmi lesquels surgissaient à peine la tête d’un homme et celle d’un cheval; c’en était fait du chef indien, lorsque la barrière s’ouvrit enfin. Ses deux cents guerriers s’élancèrent; les blancs, ranimés par cet exemple, les suivirent, et U’Sacame, le corps sanglant, les narines gonflées, la poitrine haletante, domina de nouveau la foule de ses ennemis épouvantés. Alors une horrible déroute commença; les Hiaquis tombèrent comme l’herbe qu’on fauche; Banderas tourna bride, et ses Indiens l’imitèrent, laissant cette fois la terre jonchée de leurs morts. A l’heure où le soleil était sur son déclin, tout était fini. Le siége du Rancho avait duré quinze heures.
Ce soir-là même, un homme arriva au galop de Guaymas au Rancho: c’était le sacristain. Il chercha longtemps le cadavre de son ami Casillas; puis, l’apercevant, il se précipita sur lui et le tint longuement embrassé.--Oh! mon ami! s’écria-t-il, je ne pourrai donc plus te protéger, comme je me complaisais naguère encore à le faire!--Il le considéra ensuite avec attention, comme s’il eût médité sur le parti qu’il pourrait encore tirer de ce corps inanimé. Tout à coup une idée lumineuse éclaira son esprit. Il tira de sa poche un couteau, et, avec un soin tout particulier, il détacha de la tête les deux oreilles de son ami, et les enveloppa dans son mouchoir.
--O Casillas, s’écria-t-il en serrant le précieux débris, peut-être es-tu mort en péché mortel! Je veux te donner une preuve de plus du tendre intérêt que je te portais pendant ta vie. Tu te réjouiras, même après ta mort, d’avoir trouvé un ami tel que moi!
Puis il remonta à cheval et s’éloigna.
Après les événements que je viens de raconter, quelques jours se passèrent encore, pendant lesquels l’argent trouvé dans les coffres de la douane fut dissipé au point qu’il n’en resta d’autre trace que le reçu d’Ochoa. Il fallut recourir aux exactions, car les nouvelles arrivaient de plus en plus menaçantes d’Arispe. Le général Tobar, toujours retiré dans sa propriété, n’était pas fâché de laisser à Ochoa la responsabilité de ces mesures de rigueur. Plusieurs riches habitants de Guaymas se laissèrent d’abord rançonner d’assez bonne grâce; mais tout a un terme, et le gouvernement provisoire était à bout de ressources.
Un jour, un gros navire bordelais, probablement chargé de riches marchandises, fut signalé comme cherchant à gagner les passes de l’entrée du port. Ce fut pour les _prononcés_ une heureuse nouvelle, car ils devaient percevoir les droits de ces marchandises. Comme l’arrivée d’un chargement de marchandises européennes ne pouvait être sans influence sur les intérêts que je représentais à Guaymas, je me dirigeai le jour suivant, de bon matin, sur la hauteur dont j’ai parlé, et qui domine la ville à une distance assez rapprochée pour laisser voir tout ce qui s’y passe. Sur l’azur éblouissant de la mer, sur l’azur plus limpide encore de l’horizon, un navire détachait ses voiles blanches, le cap tourné vers la terre. Pendant que je le considérais attentivement, je me sentis toucher le bras; je me retournai, Ochoa était à côté de moi. Il avait la tête enveloppée de bandages et recouverte d’un chapeau à larges bords qui projetait une demi-teinte sur son visage pâli par les blessures, et au milieu duquel ses yeux noirs semblaient encore plus étincelants. Il venait d’attacher son cheval à une pointe du rocher.
--C’est le ciel qui nous l’envoie si à propos, me dit-il en étendant la main vers le bâtiment et en le couvant du regard.
Tout à coup le plus affreux juron que puisse fournir la langue espagnole s’échappa de sa bouche:
--Tenez, dit-il, c’est l’enfer qui s’en mêle! Voyez.
En effet, on apercevait dans la plaine un nuage de poussière que le soleil éclairait d’un vif éclat, et qui laissait percer les banderoles rouges et la pointe des lances d’un corps de cavalerie.
--C’est le gouverneur général qui arrive, dit Ochoa en fermant les poings; un jour plus tard, nous l’aurions défait, ou nous l’aurions acheté!
Soit qu’un coureur eût apporté cette nouvelle à Guaymas, soit pour toute autre cause, de la hauteur où nous étions placés, nous remarquâmes bientôt dans la ville un mouvement inusité. Ochoa considérait cette scène d’un œil hagard, mais sans bouger. Quelques minutes après, il jeta un cri de rage.
--Les lâches! les traîtres! les imbéciles! s’écria-t-il en jetant son chapeau par terre, les voilà qui se débandent; voilà Guttierrez qui monte à cheval; va-t-il rassembler nos amis? Non, il s’éloigne au galop. Arrêtez! criait-il en proie à une fureur indicible, comme si sa voix eût pu parvenir jusqu’à eux.--Ah! voilà le brave Tobar; celui-là du moins ne fuira pas! Non, non! continuait-il en frappant dans ses mains.--Ah! tout est perdu, il s’éloigne dans la direction contraire à Guttierrez. Ah! les lâches, les traîtres! la légalité les effraye, eux que les Indiens hurlants n’épouvantent pas! Mais je suis là, moi! dit-il en frappant sur sa poitrine.
En disant ces mots, il s’élança, malgré sa faiblesse, sur le cheval qu’il avait attaché près de lui, et se précipita au grand trot le long de la rampe escarpée, avec une audace à donner le vertige, faisant rouler les pierres sous les fers de son cheval. Je le suivais de l’œil avec anxiété; il arriva heureusement sur la place; je le vis bondir au milieu de la foule, puis je le perdis de vue.
Bientôt la place fut évacuée. Les troupes du gouverneur faisaient leur entrée dans Guaymas. Par une singulière coïncidence, au moment où le gouverneur déployait sur la place son régiment de cavalerie et son infanterie indienne armée d’arcs et de flèches, ce navire bordelais, objet de la convoitise des insurgés, qui recélait dans ses flancs la riche cargaison dont ils avaient espéré un secours décisif, entrait majestueusement dans le port, au moment aussi où le dernier des _prononcés_, Ochoa, venait de quitter Guaymas.
Dans mes pérégrinations ultérieures à travers l’État de Sonora, j’eus l’occasion de retrouver les principaux membres du gouvernement provisoire de Guaymas humblement cachés dans d’obscures bourgades, hormis un seul, le capitaine Ochoa, dont la destinée m’inspirait plus de sympathie: ses amis mêmes n’avaient plus entendu parler de lui.--Le général Tobar fut plus heureux; il était assez haut placé pour être un de ces hommes que les orages politiques n’atteignent que rarement au Mexique. Son commandement, quelque temps inoccupé, lui fut rendu, et son _pronunciamiento_ se confondit avec tant d’autres au milieu des secousses qui ébranlent et ébranleront longtemps encore le Mexique.--U’Sacame, imposé pour chef aux Hiaquis, qui implorèrent la paix, brûla de sa main la cabane de Banderas proscrit, et, après la dissolution du gouvernement provisoire, Zampa Tortas, le commis de la douane, revint s’asseoir à son bureau avec autant de modestie que s’il n’avait pas été tout simplement un héros au milieu de la mêlée sanglante que j’ai essayé de décrire.--Quant à Casillas, sa pâle et mélancolique figure, sa fin tragique, apparaissent souvent dans mes souvenirs; un mystérieux intérêt s’attache encore dans mon esprit au secret motif de la trahison qu’il avait méditée, et qui lui coûta la vie. Le sacristain n’eut garde d’oublier ce malheureux jeune homme. Colportant les oreilles de son ami, il alla quêter de maison en maison, afin de faire dire des messes pour le repos de son âme. Les personnes pieuses, à la vue de ce qui restait de Casillas, s’émurent de pitié, la collecte fut abondante; mais le sacristain lui donna-t-il la religieuse destination qu’il annonçait? Il est permis d’en douter. Il est des hommes dont le sort doit s’accomplir jusqu’à la fin: Casillas mort devait être exploité par le sacristain comme Casillas vivant, et peut-être le sacristain a-t-il réalisé le proverbe espagnol:
Los dineros del sacristan Cantando vienen y cantando se van[18].
[18] L’argent du sacristain vient en chantant et s’en va en chantant.
III
CAYETANO LE CONTREBANDIER
L’État de Sonora ne contient dans les limites de son vaste territoire que trois villes de quelque importance: l’une par sa position maritime, c’est Guaymas; l’autre par le commerce dont elle est l’entrepôt, c’est Hermosillo; la troisième par le pouvoir législatif dont elle est le siége, c’est Arispe. Jadis capitale de l’État avant qu’Arispe lui eût enlevé ce titre, Hermosillo, anciennement le Pitic, compte encore une population de sept mille habitants. Bâtie sur un plateau qui s’abaisse en pente douce jusqu’à la mer dans la direction de Guaymas, c’est-à-dire du nord au sud, l’ancienne capitale de Sonora est, de ce côté, à quarante lieues de l’océan Pacifique; mais de l’est à l’ouest elle n’est éloignée que de quinze lieues à peine du golfe de Californie. De ce dernier côté, le plateau se prolonge sans déclivités jusqu’à la mer. Des falaises escarpées, au pied desquelles les lames se brisent avec fureur, le terminent brusquement et lui servent de contre-forts. Un chenal étroit sépare la terre ferme d’une petite île appelée île du Tiburon ou du Requin, qui offre sur sa côte orientale un mouillage assez dangereux. Ainsi placé, Hermosillo peut ouvrir ses magasins aux marchandises légalement venues de Guaymas, et à celles que des contrebandiers accoutumés à naviguer parmi les récifs peuvent introduire en fraude par ses falaises.
Cette contrebande se continue malgré les ordonnances rigoureuses du congrès, ordonnances toujours éludées sur ces rivages lointains. La seule réforme obtenue dans l’intérêt du trésor, c’est que la contrebande clandestine a remplacé celle qui se faisait en plein jour, sur une plus grande échelle, par ceux-là mêmes qui avaient mission de l’empêcher. Il fut un temps,--et les Français qui ont visité le Mexique il y a quelques années ne l’ont pas oublié,--où l’administrateur de la douane d’un État maritime adressait au ministre des finances à Mexico des rapports invariablement conçus en ces termes: «Aujourd’hui est entré un navire provenant de Bordeaux, entièrement chargé de foin; ledit chargement n’a pas payé de droits, par ce motif qu’il est destiné à la nourriture des mules, dont il vient faire l’exportation. Les passagers du bord ont déclaré n’être venus sur nos côtes que par le besoin de changer d’air.» Est-il nécessaire de dire que ces passagers convalescents accompagnaient une riche cargaison qui ne versait jamais aucun tribut dans les coffres du fisc? Seulement les droits d’ancrage et autres menues redevances étaient loyalement acquittés. Le trésorier général pouvait à juste titre s’étonner de la réputation de salubrité qui attirait tant de voyageurs dans l’État; mais ce qui ne devait pas moins le surprendre, c’est l’absence de tout droit payé à l’exportation de ces mules, pour la nourriture desquelles on avait la précaution de se munir d’un chargement de foin européen. La cherté des mules, ou d’autres obstacles toujours imprévus, faisaient constamment manquer les marchés, au grand détriment des revenus de la république, mais non de la fortune privée de l’administrateur, que ces chargements singuliers enrichissaient rapidement.
De tout temps au Mexique, sur l’un et l’autre océan, la contrebande a détourné à son profit le plus important et presque le seul revenu du trésor. Cette coupable industrie n’est pas là, comme en Europe, le monopole de quelques aventuriers audacieux. Selon que les finances sont plus ou moins appauvries, tout employé public est plus ou moins préoccupé du soin de s’indemniser aux dépens de l’État qui ne le paye pas. Les troupes réclament leur solde à grands cris, les employés civils fraternisent avec les soldats. L’État, comme on le pense bien, reste sourd, et chacun cherche alors où il peut le trouver un supplément de ressources. L’administrateur des douanes donne pleins pouvoirs aux _visiteurs_ (_vistas_), les visiteurs aux douaniers, les douaniers aux portefaix de l’administration, qui se font aider de tous ceux qui savent remuer un fardeau, manier une barque, ou donner au besoin un coup de couteau. Puis, selon l’humeur du président de la république, suivant la rigueur des lois promulguées, la contrebande se fait en plein jour ou à la faveur de la nuit, dans les ports ou sur des côtes isolées; mais, de près ou de loin, chacun y prête la main. On conçoit donc que, dans la morte saison de la pêche des perles ou de l’écaille, les plongeurs et les harponneurs qui se livrent à cette pêche sont pour les contrebandiers de précieux auxiliaires. Par une conséquence immédiate de la pénurie du trésor, tandis que les employés civils font la contrebande, on voit des soldats, des officiers même, s’associer aux voleurs de grands chemins. Pour ces routiers (_salteadores de camino_), le brigandage n’est pas non plus une profession. Ce sont des pères de famille, souvent protégés par l’alcade de leur village et bénis par leur curé, qui dédaignent de se mettre en campagne, si leurs espions n’ont pas signalé quelque riche proie. Une fois le coup exécuté, après avoir impitoyablement massacré le voyageur qui a tenté de résister, ou bien après avoir traité avec une exquise urbanité celui qui s’est pacifiquement laissé dépouiller, ils regagnent leur village, sans oublier, dans le partage du butin, l’hôtelier qui leur a fait parvenir de mystérieux avis, l’alcade qui a signé leur port d’armes, et le curé qui leur a donné l’absolution. Telle est la singulière tolérance de l’opinion, que les voleurs, les contrebandiers, ne vivent point au Mexique séparés de la société, qu’ils n’y forment point une caste ayant pour ainsi dire ses mœurs et ses lois à part. Quiconque ne les voit pas à l’œuvre ignore ce qu’il y a d’original dans leur physionomie. Je ne m’attendais guère, je l’avoue, à me trouver jamais dans les conditions nécessaires pour compléter mes observations à cet égard, lorsqu’une rencontre que je fis à Hermosillo me procura l’occasion de voir de près cette contrebande de nouvelle espèce, et de la prendre en quelque sorte sur le fait.