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CHAPITRE X.

Départ de Singapore.--L’île de Pinang.--Ceylan.--Pointe-de-Galle.--Excursion dans l’intérieur.--Colombo.--Candy.--Le temple de Dagoha.--Chasse aux éléphants.--Retour à Colombo et à Pointe-de-Galle.--Départ.

Je voyageai de nouveau sur un vapeur anglais, le _Braganza_, de la force de trois cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Boz, qui, le 7 octobre, avait quitté Singapore pour se rendre à Ceylan. La distance entre ces deux points est de 1500 milles marins.

Je n’étais guère mieux dans ce vaisseau que dans l’autre navire anglais. Nous étions quatre passagers[71]. Nous prenions nos repas seuls, et nous avions pour nous servir un mulâtre, mais qui était malheureusement affecté de l’éléphantiasis, maladie dont l’aspect ne contribuait pas précisément à augmenter l’appétit.

Nous naviguâmes par le détroit de Malacca, qui sépare Sumatra de la presqu’île de Malacca, et, le 7 et le 8 octobre, nous ne perdîmes pas la terre de vue. La côte de Malacca présente des collines qui se transforment en une belle chaîne de montagnes dans l’intérieur du pays. Sur le côté gauche, plusieurs îles montagneuses dérobèrent entièrement Sumatra à nos regards.

Il y avait plus à voir dans notre vaisseau qu’autour de nous. L’équipage était composé de soixante-dix-neuf personnes, parmi lesquelles se trouvaient des Chinois, des Malais, des Cingalais, des Bengalais, des Hindous et des Européens.

Dans les repas, les hommes du même pays se tenaient ordinairement ensemble. Ils avaient tous devant eux d’énormes plats de riz et de petites écuelles avec du curri; quelques petits morceaux de poisson séché leur tenaient lieu de pain. Ils versaient le curri sur le riz, le pétrissaient avec leurs mains, et en formaient de petites boules qu’ils se fourraient dans la bouche avec un petit morceau de poisson. D’ordinaire, la moitié retombait dans le plat.

Les costumes de ces hommes étaient extrêmement simples; beaucoup n’avaient sur le corps que de courts pantalons. Un sale turban leur couvrait la tête, ou, à défaut de cette coiffure, un chiffon de couleur ou une vieille casquette de matelot. Les Malais avaient de longues écharpes roulées autour du corps et rejetées par-dessus l’épaule.

Les Chinois ne s’écartaient en rien du costume et du genre de vie de leur pays; il n’y avait que les domestiques de couleur des officiers du vaisseau qui fussent parfois habillés avec beaucoup de goût et d’élégance. Ils portaient des pantalons blancs, de larges robes de dessus blanches avec des écharpes blanches, des vestes en soie de couleur, et de petites culottes blanches brodées ou de beaux turbans.

La manière dont on traitait tous ces hommes de couleur ne me parut nullement conforme à la charité chrétienne. On ne leur épargnait jamais les paroles dures, les bourrades ni les coups de pied; jusqu’au dernier mousse européen se permettait vis-à-vis d’eux les injures les plus grossières et les plus mauvaises plaisanteries. Pauvres créatures! comment est-il possible que ces malheureux aient de l’amour et du respect pour les chrétiens!

Le 9 octobre, nous abordâmes à l’île de _Pinang_. La ville du même nom est sur un plateau étroit formé par une petite langue de terre. Non loin de la ville, s’élèvent de jolies montagnes qui donnent un charmant aspect à cette petite île.

On me laissa maîtresse de disposer de cinq heures: je les employai à parcourir en palanquin la ville et les alentours. Tout ce que je vis ressemblait un peu à ce que j’avais vu à Singapore. La ville elle-même n’est pas jolie; mais les villas, toutes situées dans de superbes jardins, sont charmantes. L’île est aussi traversée d’un grand nombre de routes.

D’une des montagnes voisines on a, dit-on, une magnifique vue de Pisang, d’une partie de Malacca et de la mer. Sur la route, on rencontre aussi une chute d’eau; mais, malheureusement, quelques heures ne suffisaient pas pour tout voir.

La plus grande partie de la population de cette île se compose de Chinois. Les métiers et le commerce de détail sont presque exclusivement entre leurs mains.

Le 11 octobre, nous vîmes la petite île de _Pulo Rondo_, appartenant à Sumatra. Nous traversâmes ensuite le golfe du Bengale en droite ligne de l’est à l’ouest, et nous n’aperçûmes plus la terre jusqu’à Ceylan.

Le 17 octobre, dans l’après-midi, nous approchâmes de la côte de Ceylan. Je portais sur ce pays des regards avides; car Ceylan est dépeint comme un Éden, comme un paradis; on prétend même qu’Adam, le père du genre humain, après avoir été chassé du paradis, y établit son domicile, et l’on en donne pour preuve que plusieurs endroits de l’île portent son nom, comme _le pic d’Adam_, _le pont d’Adam_, etc.

J’aspirais l’air avec une grande avidité; j’espérais, comme d’autres voyageurs, respirer les parfums embaumés des plus riches plantations d’épices.

L’île sortait des flots dans sa beauté merveilleuse, et les grandes montagnes qui traversent Ceylan en tout sens se déroulaient à mes regards dans toute leur magnificence. Les cimes les plus élevées étaient encore éclairées par les rayons du soleil couchant, tandis que les bois de cocotiers, les collines et les plaines, étaient enveloppés d’une profonde obscurité.

Mais les brises parfumées firent défaut, et l’on continua à ne sentir, sur notre vaisseau, que le goudron, le charbon de terre, la fumée et l’huile.

Vers les neuf heures du soir, nous nous trouvâmes en vue de _Pointe-de-Galle_. Comme l’entrée de ce port est très-dangereuse, nous passâmes tranquillement la nuit en rade. Le lendemain, deux pilotes côtiers nous firent entrer heureusement par le chenal étroit et profond.

A peine débarqués, nous fûmes assaillis par des troupes de vendeurs qui nous offrirent des pierres fines taillées, des perles et de petits objets d’écaille et d’ivoire.

Un connaisseur pourrait peut-être faire ici de bonnes affaires; mais je conseillerai au profane de ne pas se laisser éblouir par la grosseur et l’éclat des pierres et des perles; car les indigènes, me disait-on, avaient déjà appris des Européens l’art de réaliser avec des objets sans valeur de riches bénéfices.

La position de Pointe-de-Galle est extrêmement agréable. Sur le devant s’élèvent de beaux groupes de rochers, et, au fond, de superbes bois de palmiers entourent la petite ville, défendue par quelques fortifications. Les maisons sont jolies, basses, et souvent ombragées par les arbres, qui forment des allées dans plusieurs rues.

Pointe-de-Galle est le point de réunion des vapeurs de Chine, de Bombay, de Calcutta et de Suez. Les voyageurs venant de Calcutta, de Bombay et de Suez, n’y restent tout au plus que de douze à vingt-quatre heures, tandis que ceux qui vont de Chine à Calcutta sont obligés d’attendre dix ou quinze jours le vapeur qui doit les transporter plus loin. Je fus enchantée de ce prolongement de séjour: cela me laissa le temps de visiter Candy.

Pour aller de Pointe-de-Galle à Colombo, on a d’abord le _mail_ (poste anglaise royale), qui part tous les jours, et une voiture particulière trois fois par semaine. Le trajet est de soixante-treize milles anglais, et se fait en dix heures. Une place dans le mail coûte deux livres sterling et demie; dans la voiture particulière, elle ne coûte que douze schellings; mais mon temps limité me força de prendre le mail. La route est superbe; pas le moindre monticule ni la moindre petite pierre n’arrêtent le galop des chevaux, et on relaye tous les huit milles.

La plus grande partie du chemin longeait la mer sous des bois de cocotiers, et il y avait sur la route plus de monde et d’habitations que je n’en avais jamais vu même en Europe; les villages se touchaient, et on rencontrait, dans l’intervalle, tant de chaumières isolées, qu’on ne restait pas une minute sans en voir. Nous aperçûmes aussi de petites villes, mais il n’y eut que _Calturi_ qui me plut, avec ses jolies maisons habitées par des Européens. Tout à côté, sur une colline rocailleuse, près de la mer, s’élevait une petite citadelle.

Le long de la route, il y avait, sous de petits toits de palmiers, de grands vases de terre remplis d’eau, et à côté des coupes en coco. Une disposition non moins utile, ce sont de petits hangars en pierre, ouverts sur les côtés, couverts d’un toit et garnis de bancs. Beaucoup de voyageurs y passent la nuit.

La vue des flots d’hommes qui vont et viennent, et des voitures qui roulent sans cesse, fait paraître ce voyage très-court.

On pouvait étudier là toutes les races dont se compose la population de Ceylan. La majeure partie est formée par les habitants proprement dits: les Cingalais. En outre, on trouve des Indiens, des mahométans, des Malais, des Malabares, des juifs, des Maures, et même des Hottentots. Parmi les individus appartenant aux trois premières races, je vis beaucoup d’hommes d’une physionomie agréable. Les enfants et les jeunes gens cingalais surtout se distinguent par leur beauté. Ils ont les traits si fins et si délicats, et sont si sveltes et si bien faits, qu’on pourrait facilement se tromper et les prendre pour des filles. Ce qui contribue beaucoup à produire cette erreur, c’est la manière dont ils disposent leurs cheveux. Ils n’ont pas de coiffure et les réunissent par derrière en un gros nœud qu’ils attachent avec un peigne, dont l’écaille, plate et large, a 10 centimètres de haut. Cette manière de relever les cheveux ne sied pas trop aux hommes. Les mahométans et les juifs ont les traits un peu plus prononcés. Ces derniers ressemblent un peu aux Arabes; ils ont comme eux l’air noble. On distingue facilement les mahométans et les juifs à leur tête rasée et à leur longue barbe; ils portent de petites calottes blanches ou des turbans. Beaucoup d’Indiens mettent comme eux des turbans; mais la plupart se contentent de simples mouchoirs qu’ils roulent autour de la tête. C’est aussi la coutume des Malabares et des Malais. Les Hottentots laissent leurs cheveux noirs flotter en désordre sur le devant de la tête et sur la moitié de la nuque.

Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s’inquiètent un peu de leur costume. Les autres vont nus, sauf une petite ceinture ou un lambeau large comme la main qu’ils se passent entre les jambes. Ceux qui s’habillent portent de courts pantalons et une sorte de jaquette. Quant aux femmes, je n’en vis qu’un petit nombre, et toujours près de leurs cabanes: il semble qu’elles sortent moins de chez elles ici que partout ailleurs. Leur costume était aussi très-simple: un tablier autour des hanches, une petite jaquette qui laissait le buste nu plutôt qu’elle ne le couvrait, et un lambeau sur la tête, c’était tout leur habillement. Beaucoup d’entre elles étaient enveloppées dans de grands mouchoirs peu serrés. Les bords des oreilles, ainsi que les lobules, étaient percés et ornés de boucles. Elles portaient aux pieds, aux bras et au cou, des chaînes et des bracelets d’argent ou d’autre métal, et à un des doigts du pied elles avaient un très-grand anneau massif.

Dans un pays où les femmes ont si peu le droit de se montrer en public, on devrait croire qu’elles sont toujours sévèrement voilées. Il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Plusieurs avaient oublié leurs jaquettes et leurs mouchoirs de tête. Cet oubli semblait surtout être habituel aux vieilles femmes, qui dans cette nudité ne laissaient pas d’offrir une vue assez repoussante. Parmi les femmes plus jeunes, il y avait plus d’une figure belle et expressive; mais il ne fallait pas non plus les voir sans jaquette, car leur gorge leur descendait jusqu’aux hanches.

Le teint des habitants varie entre le brun clair et le brun foncé, le rouge foncé et le rouge cuivré. Les Hottentots sont noirs, mais ils n’ont pas le teint brillant des nègres.

Ce qui est remarquable, c’est la peur qu’ont tous ces gens à moitié nus de la pluie et des endroits mouillés. Le hasard voulut qu’il tombât un peu d’eau; aussitôt je les vis sauter comme des acrobates par-dessus les petites flaques d’eau et courir à toutes jambes chercher un abri dans les huttes et les maisons. Ceux qui étaient forcés de continuer leur route tenaient au-dessus de leurs têtes, en guise de parapluies, des feuilles du palmier éventail (_corypha umbraculifera_) appelé aussi _talibot_. Ces feuilles ont près d’un mètre et demi de diamètre et se déploient facilement comme des éventails. Une de ces feuilles colossales suffit pour garantir deux personnes contre la pluie.

Ce que les indigènes craignent bien moins que la pluie, ce sont les rayons brûlants du soleil. On prétend qu’il n’est point dangereux pour eux, parce qu’ils ont le crâne protégé par une peau et une graisse épaisses.

Je trouvai dans ce pays des voitures d’une espèce toute particulière: c’étaient des charrettes en bois à deux roues, recouvertes de toits de palmier qui dépassaient la voiture de plus d’un mètre par devant et par derrière. Ces espèces d’auvents préservent le cocher contre la pluie et le soleil, de quelque côté qu’ils viennent. Les bœufs, toujours accouplés par deux, étaient attelés à une telle distance, que le cocher pouvait marcher très-commodément entre eux et la voiture.

Je profitai de la demi-heure consacrée au déjeuner pour aller sur le bord de la mer, où je vis sur des écueils dangereux, contre lesquels les flots venaient se briser avec fureur, plusieurs hommes très-occupés. Les uns détachaient des coquillages des rochers au moyen de grandes perches; d’autres se précipitaient au fond de la mer pour les y aller chercher. Je pensais que les coquilles devaient renfermer des perles, et que des hommes ne s’exposeraient pas à tant de dangers pour ne prendre que des huîtres; cependant ils ne cherchaient pas autre chose. J’appris, à la vérité, plus tard, que la pêche aux perles se fait de la même manière, mais sur la côte occidentale de Ceylan, et seulement aux mois de février et de mars.

Les bateaux dont se servaient ces gens étaient de deux espèces: les grands, faits de planches jointes avec des fibres de coco, étaient très-larges et contenaient près de quarante personnes; les petits ressemblaient à ceux que j’avais vus à Taïti; seulement, ils me paraissaient encore offrir plus de péril. Un tronc d’arbre peu profond et excessivement étroit en formait le fond; les flancs étaient rehaussés à l’aide de planches et d’une sorte de treillage. Le bateau s’élevait à peine d’un mètre au-dessus de l’eau, et la largeur n’était pas de trente centimètres. Il y avait une planchette pour s’asseoir, et on était forcé de croiser les jambes, faute de place pour les étendre.

La plus grande partie de la route traversait, comme je l’ai dit, des bois de cocotiers, où le sol était très-sablonneux et entièrement débarrassé de plantes grimpantes et de buissons; mais partout où il y avait des taillis le terrain était gras, et les troncs et le sol couverts de lianes et de plantes grimpantes. Toutefois, on y voyait peu d’orchidées.

Nous traversâmes quatre fleuves: le _Tindureh_, le _Bentook_, le _Cattura_ et le _Pandura_; nous en passâmes deux en bateau, les deux autres sur de beaux ponts en bois. A 10 milles[72] de _Colombo_ commençaient les plantations de cannelle. C’est aussi de ce côté de Colombo que sont situées toutes les villas des Européens; très-simples de structure, elles sont ombragées de cocotiers et entourées de murs.

A trois heures de l’après-midi, notre voiture entra dans la ville en passant sur deux ponts-levis et par deux portes de citadelle. La position de Colombo est bien plus agréable que celle de Pointe-de-Galle, car on y est plus près des belles montagnes.

Je ne demeurai que la nuit à Colombo. Dès le lendemain, je continuai ma route en poste pour la ville de Candy, éloignée de 72 milles.

On partit le 20 octobre à cinq heures. Colombo est une ville très-étendue. Nous traversâmes de larges et longues rues, bordées de jolies maisons et entourées de verandas et de colonnades. Ce qui produisit sur moi un effet désagréable, ce fut de voir tous les hommes étendus sous ces vérandas ou péristyles, et couverts de draps blancs. D’abord je crus que c’étaient des morts; mais le nombre m’en ayant paru énorme, je finis par reconnaître que ce n’étaient que des dormeurs. D’ailleurs plus d’un se mit à remuer et à écarter le drap blanc que j’avais pris pour un linceul. Sur ma demande, j’appris que les indigènes trouvent plus de plaisir à dormir devant les maisons que dedans.

On franchit sur un long pont de bateaux le fleuve de _Calanyganga_, qui est assez considérable. Le chemin s’éloigne toujours de plus en plus de la mer, et le paysage change aussi bientôt d’aspect. De belles plantations de riz s’étendent sur de grandes plaines dont la grasse verdure me rappelait nos pièces de froment quand elles commencent à pousser au printemps. Les forêts se composent d’arbres feuillus, et les palmiers deviennent plus rares; il ne s’en présente qu’un petit nombre par-ci par-là au milieu des autres arbres qu’ils dépassent comme des géants et qu’ils couvrent de leurs larges ombrages. Rien n’était plus beau que de voir les lianes s’attaquer aussi aux palmiers, grimper autour de leur longue tige et monter jusqu’à leur couronne.

Après avoir fait environ 16 milles dans la plaine, nous vîmes poindre les hauteurs, les collines, et bientôt nous nous trouvâmes enveloppés de toutes parts de pics et de cimes. Au pied de chaque montagne il y avait des chevaux de relais tout prêts, qui nous transportaient rapidement au delà des hauteurs.

Ces 72 milles, malgré les 600 mètres que nous eûmes à gravir jusqu’à Candy, se firent dans l’espace de onze heures.

Plus nous approchions du pays de Candy, plus les tableaux montueux et pittoresques changeaient d’aspect et de nature. Tantôt les montagnes se resserraient autour de nous, tantôt les cimes semblaient s’entasser les unes sur les autres et rivaliser de beauté et de hauteur. Les pics étaient couverts d’une riche végétation jusqu’à 1000 mètres d’élévation; plus haut, il n’y avait que le rocher nu.

Ce qui ne m’intéressa pas moins que le paysage, ce furent les singuliers attelages que nous rencontrions de temps à autre. Ceylan est, comme on sait, riche en éléphants; on les prend en grand nombre et on les emploie à toutes sortes de travaux. Ils étaient attelés par deux ou trois devant de grandes voitures, et conduisaient des pavés pour la réparation des routes.

A quatre milles de Candy, nous arrivâmes au fleuve de _Mahavilaganga_, au-dessus duquel est jeté un superbe pont d’une seule arche. Le pont et le faîtage sont faits du précieux bois de satin (_satin wood_). A ce pont se rattache la légende suivante:

Les indigènes, vaincus par les Anglais, ne renoncèrent pas à l’espoir de recouvrer leur liberté; car un de leurs oracles avait prédit qu’il serait aussi impossible de réunir par un chemin les deux rives de Mahavilaganga, que d’établir chez eux, d’une manière durable, une domination étrangère. Ils commencèrent par sourire en voyant entreprendre la construction du pont, et pensèrent qu’elle ne réussirait jamais. Aujourd’hui ils ne songent plus à secouer le joug.

Non loin du pont se trouve un jardin botanique que j’allai visiter le lendemain. Je fus surprise du bel ordre qui y régnait, ainsi que de l’abondance des fleurs, des plantes et des arbustes.

En face de ce jardin est une des plus grandes plantations de sucre du pays. Dans les environs il y a plusieurs plantations de café.

Selon moi, la position de Candy est des plus ravissantes. Cependant beaucoup de personnes disent que les montagnes sont trop rapprochées, et que Candy est comme encaissée dans une gorge. Mais, quoi qu’il en soit, cette gorge est charmante, d’autant plus qu’elle offre la végétation la plus riche.

Quant à la ville, elle est petite et vilaine; on ne voit rien qu’un assemblage de petites boutiques où l’on vend au détail, et devant lesquelles courent sans cesse les indigènes. Les quelques maisons des Européens, les établissements d’affaires et les casernes, sont situés en dehors de la ville, sur de petites collines. De grands bassins remplissent une partie de la vallée: créés par la main de l’homme, ils sont entourés de murs sculptés à jour, et ombragés par des allées de superbes tulipiers.

Auprès d’un de ces étangs artificiels se trouve le célèbre temple de Dagoha, consacré à Bouddha. Il est construit en style hindou-mauresque, et enrichi de beaucoup d’ornements.

A la descente de voiture, un des voyageurs me recommanda un bon hôtel et eut la complaisance d’appeler un indigène et de lui expliquer à quel endroit il devait me conduire. Quand j’arrivai à l’hôtel, on regretta infiniment de ne plus avoir de chambre à me donner. Je priai ces bonnes gens d’indiquer à mon guide un autre hôtel, ce qu’ils firent avec obligeance. Mon guide m’emmena alors hors de la ville, m’indiqua une colline voisine et m’affirma que l’hôtel devait se trouver derrière. Je crus à ses protestations, d’autant plus que je voyais que toutes les maisons étaient à une grande distance l’une de l’autre. Mais quand j’arrivai à la colline, je vis, au lieu d’une maison, une contrée assez déserte et une forêt. Je voulus rebrousser chemin; mais mon homme, sans faire attention à moi, marchait à grands pas vers le bois. Je lui enlevai ma valise des épaules, et je ne bougeai pas de place. Il essayait de me la reprendre, lorsque par bonheur j’aperçus, non loin de là, deux soldats anglais que j’appelai à mon secours. Quand mon fripon vit approcher ce renfort, il s’enfuit à toutes jambes. Je racontai mon aventure aux soldats; ils me félicitèrent d’avoir pu sauver mon bagage, et me menèrent à la caserne, d’où l’un des officiers eut la complaisance de me faire conduire à un autre hôtel.

Ma première visite fut pour le temple _Dagoha_, qui renferme une précieuse relique, une des dents de Bouddha. Le temple, avec ses dépendances, est entouré de murs.

Le principal temple ne présentait qu’une étendue très-restreinte, et le sanctuaire dans lequel se trouve la dent de Bouddha est une petite pièce ayant à peine sept mètres de large. Il y règne une profonde obscurité, car elle n’a pas de fenêtres, et devant la porte intérieure il y a un rideau pour intercepter la lumière. Les parois et le plafond sont revêtus de tapis de soie, mais qui n’ont d’autre mérite que celui de l’antiquité. Ils étaient, il est vrai, brodés de franges d’or, mais ils ne semblaient pas avoir jamais été bien riches, et j’avais de la peine à me figurer qu’ils eussent produit l’effet éclatant dont parlent plusieurs voyageurs. La moitié de la pièce est occupée par une grande table, espèce d’autel incrusté de plaques d’argent et garni sur les bords de pierres précieuses. Au-dessus de cette table, il y a une sorte de tabernacle en forme de cloche, qui a un mètre de large à sa base, et autant de hauteur. Il est en argent recouvert d’une épaisse dorure, et est orné de beaucoup de pierres précieuses. Dans le milieu se trouve un paon formé de semblables pierres; mais ces grosses pierres ne font pas un très-bel effet, car elles sont enchâssées lourdement et sans grâce.

Sous le grand tabernacle, il s’en trouve six plus petits qu’on dit en or pur, et dont le dernier renferme la dent de la toute-puissante divinité. Le tabernacle extérieur est fermé par trois serrures; et deux clefs sont à la garde du gouverneur anglais, la troisième entre les mains du grand prêtre; mais le gouvernement vient de restituer aux indigènes, avec de grandes solennités, les deux clefs dont il avait le dépôt, et qui, aujourd’hui, se trouvent entre les mains d’un des rajahs ou princes de l’île.

Pour voir la relique, il faut être un souverain ou un puissant de la terre; les autres mortels doivent se contenter des paroles du prêtre qui, pour une petite rétribution, a la complaissance d’en décrire la grosseur et la beauté. Sa blancheur, dit-on, éclipse l’éclat de l’ivoire. Sa forme surpasse tout objet semblable jusqu’ici connu, et sa grosseur répond à celle d’une forte dent de bœuf.

Une foule de fidèles viennent tous les ans en pèlerinage offrir leurs adorations à cette dent divine.

La foi sauve! N’y a-t-il pas, parmi les diverses sectes chrétiennes, des fidèles qui croient des choses pour lesquelles il ne faut pas une foi moins robuste? C’est ainsi que je me rappelle avoir assisté, dans ma jeunesse, à une fête qui se célèbre encore aujourd’hui à _Calvaria_, lieu de pèlerinage en Gallicie.

Un grand nombre de pèlerins y viennent chercher de petits éclats de bois de la croix de notre Sauveur. Les prêtres fabriquaient des croix en cire, sur lesquelles, comme ils le faisaient croire au bon peuple, ils collaient de petits éclats de la vraie croix du Christ. Ces petites croix, enveloppées dans du papier, étaient rangées dans des corbeilles pour être distribuées, c’est-à-dire vendues. Chaque paysan en achetait au moins trois, l’une pour sa chaumière, l’autre pour son écurie, et la troisième pour sa grange. Ce qu’il y avait de plus étrange dans cet usage, c’est que ce marché recommençait tous les ans; au bout de l’année, les anciennes croix avaient perdu leur vertu.

Mais revenons à Candy. Dans un second temple qui se rattache au sanctuaire, on voit deux statues colossales et assises du dieu Bouddha. On les dit toutes deux de l’or le plus fin et creuses en dedans. Devant ces deux figures est placée une quantité innombrable de petits Bouddhas en cristal, en verre, en argent, en cuivre et en autres matières.

Dans le péristyle se trouvent encore plusieurs statues de dieux en pierre, avec d’autres fragments, mais qui sont tous d’un travail assez grossier. Au milieu, est un petit monument en simple maçonnerie, ressemblant à une cloche renversée; il renferme, dit-on, le tombeau d’un brahmane. Sur les murs extérieurs du principal temple, on voit de misérables fresques qui représentent les châtiments de la vie future. Elles montrent des hommes qu’on grille, qu’on déchire avec des tenailles ardentes, qu’on fait rôtir, ou à qui on fait avaler du feu. On en voit d’autres serrés et écrasés entre des rochers; enfin il y en a à qui l’on arrache des lambeaux de chair; mais chez les bouddhistes, c’est toujours le feu qui semble jouer le principal rôle dans les punitions de l’autre vie.

Les portes du principal temple sont en métal, et les montants en ivoire. Sur les unes, on a sculpté de magnifiques arabesques, des fleurs et des ornements en ronde-bosse; sur les autres, on a incrusté les figures les plus variées. La principale entrée est ornée de quatre dents d’éléphant, les plus grosses qu’on ait jamais trouvées.

Dans la cour, sont les tentes des prêtres. Ceux-ci ont toujours la tête nue et entièrement rasée. Leur costume se compose d’habits jaune clair qui couvrent à peu près tout le corps. Autrefois, ce temple était desservi par cinq cents prêtres; aujourd’hui, la divinité est obligée de se contenter d’une cinquantaine de ministres.

Les dévotions des bouddhistes consistent particulièrement en offrandes de fleurs et d’argent. Tous les matins et tous les soirs on exécute devant la porte du temple une horrible musique, appelée _tam-tam_, avec des tambours et des fifres qui retentissent au loin. Bientôt après, on voit affluer de toutes parts des gens portant dans des paniers les plus belles fleurs. Les prêtres en parent les autels avec une élégance parfaite et un goût inimitable.

Indépendamment de ce temple, il y en a encore quelques autres à Candy, dont un seul, cependant, mérite d’être mentionné. Il est situé au pied d’une colline de rochers, dans laquelle on a taillé une statue haute de douze mètres. Un joli petit temple en forme de dôme s’élève au-dessus. La divinité est peinte des couleurs les plus bariolées. Les murs du temple, revêtus d’un beau ciment rouge, sont divisés en plusieurs champs, où le dieu Bouddha paraît partout _al fresco_. Cependant on y trouve aussi quelques figures d’une autre divinité appelée Vichnou. C’est surtout sur le mur méridional du temple que les couleurs ont conservé le plus de beauté et le plus de fraîcheur.

Il s’y trouve également un tombeau semblable à celui du temple de Dagoha; seulement, au lieu d’être enfermé dans le temple, il est en plein air, sous l’ombrage d’arbres séculaires.

A côté des temples, il y a souvent des écoles où les prêtres remplissent les fonctions d’instituteurs. Près de celui-ci, nous trouvâmes une douzaine de garçons (car on ne permet pas aux filles de fréquenter les écoles) occupés à écrire. Les modèles étaient parfaitement bien tracés sur des feuilles de palmier au moyen d’un crayon. Les enfants écrivaient de même sur des feuilles de palmier.

Une promenade à la grande vallée coupée par le _Mahavilagonga_ offre beaucoup de charme. Cette vallée est parsemée de nombreuses collines ondulées, dont plusieurs sont divisées en terrasses régulières et plantées de riz ou de café. La nature est ici jeune et pleine de séve, et récompense largement l’activité du planteur. Le paysage est ombragé par des bois épais de palmiers et d’autres arbres. Au fond du tableau, on aperçoit de hautes montagnes revêtues d’une brillante verdure veloutée, ou des rochers gigantesques, nus et sombres, d’un aspect sauvage et romantique.

J’eus occasion de voir plusieurs des plus hautes montagnes de Ceylan, qui ont près de 3000 mètres de hauteur. Mais, malheureusement, je ne vis pas la plus célèbre, le _pic d’Adam_. Ce pic, haut de 2175 mètres, est, dit-on, si escarpé au sommet, que, pour en rendre l’ascension possible, il a fallu tailler de petites marches dans le roc et établir une rampe de fer. Mais celui qui est assez hardi pour gravir ce pic est amplement dédommagé de sa peine. Sur le plateau, on trouve l’empreinte délicate d’un _petit pied_ de près de _deux mètres_ de long. Les mahométans attribuent ce signe surnaturel à notre robuste père Adam, tandis que les bouddhistes en font honneur à leur Bouddha aux grosses dents. Les deux peuples s’y rendent tous les ans en pèlerinage par milliers pour y faire leurs dévotions.

A Candy, on voit encore le palais de l’ancien roi ou empereur de Ceylan. Mais ce bel édifice a si peu de caractère, qu’on le prendrait pour une construction européenne. Il se compose d’un rez-de-chaussée un peu élevé, avec de grandes croisées et de beaux péristyles qui reposent sur des colonnes. La seule chose remarquable qu’il y ait dans l’intérieur est une grande salle dont les murs sont ornés de quelques bas-reliefs, d’un travail lourd et grossier, représentant des animaux. Depuis que le souverain indigène de Ceylan a été rendu au repos de la vie privée par les insatiables Anglais, c’est leur résident ou gouverneur qui habite ce palais.

Si j’étais arrivée quinze jours plus tôt, j’aurais pu assister à une chasse aux éléphants, ou, pour mieux dire, à la capture d’un de ces énormes quadrupèdes. On cherche à cet effet à découvrir, sur les bords d’un fleuve, l’endroit où ces animaux ont l’habitude d’aller s’abreuver. On a soin alors d’entourer de pieux un grand espace, auquel on arrive par des sentiers entre-croisés et entourés de fortes palissades. Un éléphant dressé et attaché au milieu de cet espace attire par ses cris les malheureuses bêtes altérées, qui pénètrent sans méfiance dans ce labyrinthe d’où elles ne peuvent plus sortir; car les traqueurs sont derrière elles, qui par leurs cris les épouvantent et les forcent d’entrer dans ce grand enclos. Les éléphants qui se distinguent par leur grosseur sont pris vivants; on les laisse un peu jeûner, ce qui les rend si dociles, qu’ils se laissent tranquillement jeter un lacet autour du cou et suivent sans résistance l’éléphant apprivoisé. Les autres sont tués ou rendus à la liberté, selon qu’ils ont ou non de belles défenses.

Les préparatifs d’une chasse à l’éléphant durent souvent plusieurs semaines; car il faut non-seulement entourer la place de palissades, mais beaucoup de traqueurs sont encore forcés d’aller chercher bien loin les éléphants pour les amener insensiblement au bord de l’eau.

Quelquefois aussi on chasse simplement l’éléphant au fusil; mais cela est dangereux, car l’éléphant, comme on sait, ne peut être blessé facilement qu’à un seul endroit, au milieu du crâne. Si on l’atteint là, on abat l’énorme masse du premier coup; mais aussi, quand le pauvre chasseur manque son ennemi, c’en est fait de lui, il est foulé aux pieds de la bête furieuse et broyé par elle. Hors ce cas, l’éléphant est très-pacifique et n’attaque jamais l’homme.

Les Européens dressent les éléphants à traîner et à porter des fardeaux (un éléphant porte jusqu’à quarante quintaux); les indigènes les entretiennent plutôt par luxe ou pour s’en servir comme monture.

Au bout de trois jours, je quittai Candy et je retournai à Colombo: il m’y fallut rester toute une journée, parce que c’était dimanche, et que ce jour-là il ne part pas de mail.

Je profitai de cette journée pour visiter la ville. Elle est défendue par un beau fort, elle occupe une vaste étendue, elle a de belles et larges rues et de jolies maisons d’un étage, entourées de verandas et de colonnades. La population est évaluée à 80 000 habitants, parmi lesquels, sans y comprendre les militaires, il y a environ cent Européens et descendants de Portugais établis là depuis des siècles. Leur teint est aussi brun que celui des indigènes.

Le lendemain, j’assistai à l’office catholique. L’église était remplie de soldats irlandais et de Portugais. Les Portugaises sont très-richement vêtues; elles portent des robes plissées et de courtes jaquettes en étoffes de soie, des pendants d’oreilles de perles et de pierres fines, et autour du cou, des bras et même des pieds, des chaînes d’or et d’argent.

Dans l’après-midi, j’allai visiter quelques plantations de cannelle; car ces établissements sont en grand nombre autour de Colombo. Le cannellier est planté par rangées; il n’atteint guère plus de trois mètres, et porte des fleurs blanches qui sont sans odeur. En écrasant le fruit, qui est plus petit qu’un gland, et en le faisant bouillir, on en tire de l’huile qui surnage sur le liquide. On mêle cette huile à celle du coco et on s’en sert pour l’éclairage.

La récolte de la cannelle a lieu deux fois par an: l’une, la plus considérable, se fait du mois d’avril au mois de juillet; l’autre, la moins importante, dure depuis le mois de novembre jusqu’au mois de janvier. On détache l’écorce des branches les plus minces à l’aide d’un couteau, puis on la sèche au soleil, ce qui lui donne une couleur jaunâtre ou brune. La cannelle la plus fine est d’un jaune clair, et tout au plus de l’épaisseur d’une carte à jouer.

L’huile fine de cannelle, employée comme médicament, se tire de la cannelle même. On la verse dans un vase de bois rempli d’eau, et on l’y laisse reposer pendant huit ou dix jours. On passe ensuite la masse dans un alambic, et on la distille à petit feu. Sur l’eau qu’on obtient, il s’amasse au bout de quelque temps de l’huile que l’on enlève avec le plus grand soin.

Parmi les animaux de Ceylan, je remarquai, indépendamment des éléphants, les corbeaux, qu’on trouve en grande quantité et apprivoisés. Dans la moindre petite ville, et dans le plus petit village, on rencontre des bandes innombrables de ces oiseaux qui viennent jusqu’aux portes et aux fenêtres des maisons, et cassent tout avec leurs becs. Les corbeaux sont à Ceylan ce que les chiens sont en Turquie; ils dévorent toutes les immondices.

Les bêtes à cornes sont un peu petites et ont entre les omoplates des bosses de chair qui sont regardées comme un morceau très friand.

A Colombo et à Pointe-de-Galle, on voit aussi beaucoup de grands buffles blancs qui appartiennent au gouvernement anglais et qu’on amène du Bengale. On les emploie comme bêtes de trait pour transporter de gros fardeaux.

Parmi les fruits, l’ananas se fait remarquer par sa grosseur et son goût tout particulier.

Le climat me parut assez tempéré, surtout dans le pays élevé de Candy, où, à force de pluie, le froid se fit presque sentir. Le soir et le matin, le thermomètre descendait à 13 degrés; à midi, au soleil, il montait tout au plus à 21 degrés. A Colombo et à Pointe-de-Galle, il faisait beau, et la température était plus élevée de 7 degrés.

Le 26 octobre, je revins de Pointe-de-Galle, et le lendemain je voguai de nouveau sur un vapeur anglais vers l’Inde.

La grandeur de l’île de Ceylan est de 1800 milles carrés, le nombre des habitants s’élève à 980 000.

La capitale, Colombo, a 80 000 habitants.

La religion des indigènes est le bouddhisme.

Les monnaies qui ont cours dans le pays sont les monnaies anglaises.

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