CHAPITRE VIII.
Macao.--Hong-Kong.--Victoria.--Promenade en jonque chinoise.--Le Si-Kiang, appelé aussi fleuve du Tigre.--Whampoa.--Canton ou Ruangtscheu-fu.--Vie des Européens.--Les Chinois.--Coutumes et usages.--Criminels et pirates.--Assassinat de M. Vauchée.--Promenades et excursions.
Il y a un an, je ne me serais pas imaginé que je grossirais le nombre des Européens qui connaissent ce curieux pays, non-seulement par les livres, mais pour l’avoir visité. Je ne songeais pas alors qu’au lieu des Chinois peints que j’avais vus en Europe je verrais des Chinois en chair et en os, avec leurs têtes rasées, leurs longues queues et leurs vilains petits yeux obliques.
A peine eûmes-nous jeté l’ancre, que plusieurs Chinois grimpèrent sur le pont de notre vaisseau, pendant que d’autres étalaient sur leurs barques une quantité d’objets, de fruits et de pâtisseries, les rangeant avec beaucoup d’ordre et formant un vrai marché tout autour de nous. Quelques-uns même vantaient leur marchandise en mauvais anglais; mais en somme ils ne firent pas de brillantes affaires; car notre équipage se borna à acheter quelques cigares et quelques fruits.
Le capitaine Jurianse loua un bateau, et nous mîmes aussitôt pied à terre. Pour avoir le droit de débarquer, il fallut payer au mandarin un demi-écu d’Espagne par personne. Cet abus, à ce que j’appris, ne tarda pas à être aboli.
Nous traversâmes une grande partie de la ville pour gagner une des maisons de commerce portugaises. Les Européens, hommes et femmes, peuvent circuler ici librement, sans courir comme dans d’autres villes chinoises, le risque d’être lapidés. Dans les rues qui n’étaient habitées que par des Chinois, il y avait un grand mouvement. On voyait des groupes d’hommes assis dans la rue qui jouaient aux dominos, et dans les boutiques, des serruriers, des menuisiers, des cordonniers et autres artisans; on travaillait, on causait, on jouait ou l’on dînait. Je ne vis que peu de femmes; encore appartenaient-elles au bas peuple. Rien ne m’amusa ni ne m’étonna plus que la manière dont mangent les Chinois; ils se servent de deux petits bâtons, à l’aide desquels ils portent les mets à la bouche d’une façon très-adroite et très-délicate. Pour le riz, qui se détache et se brise, les bâtons ne feraient pas aisément leur office; ils approchent donc le vase rempli de riz tout contre leur bouche grande ouverte, et y font entrer de larges portions au moyen de leurs petits bâtons; mais d’ordinaire une partie retombe dans le vase d’une manière peu appétissante. Pour les mets liquides, ils se servent de cuillers rondes en porcelaine.
La construction des maisons n’offre rien de particulier: la façade donne d’ordinaire sur la cour ou sur le jardin. Je visitai entre autres la grotte dans laquelle le célèbre écrivain portugais Camoëns a composé, dit-on, ses _Lusiades_. Pour avoir fait le poëme satyrique _Disperates no India_, il fut exilé, en 1556, à Macao, où il passa plusieurs années, jusqu’à l’époque où on le rappela dans sa patrie. La grotte est située non loin de la ville, sur une hauteur ravissante.
Comme il n’y avait point de commerce à faire, le capitaine résolut de se remettre en mer le lendemain. Il m’offrit de m’emmener avec lui gratuitement à Hong-Kong; je n’avais payé le passage que jusqu’à Macao. Son invitation me fut d’autant plus agréable, que je n’avais aucune lettre de recommandation pour Macao, et que d’ailleurs les occasions d’aller à Hong-Kong étaient excessivement rares. L’eau du chenal étant très-basse, notre vaisseau était resté à l’ancre loin de la terre, dans les parages exposés aux courses des pirates, qui sont ici très-nombreux et très-hardis. On prit donc pour la nuit toutes les précautions nécessaires, et on doubla les sentinelles.
En 1842, les pirates attaquèrent un brick dans la rade de Macao, le pillèrent et tuèrent l’équipage. Le capitaine était resté à terre; l’équipage s’était livré sans crainte au sommeil, sous la garde d’une seule sentinelle. Il arriva un _champan_[47]: le chef de cette embarcation remit un billet à l’homme de garde en lui disant qu’il venait de la part du capitaine. Pendant que le matelot s’approchait de la lanterne pour lire le billet, le pirate lui asséna un violent coup sur la tête et le terrassa sans lui laisser le temps de prononcer une parole. Les hommes cachés dans le champan escaladèrent le navire de tous côtés, et se rendirent facilement maîtres des matelots endormis.
Le 10 juillet au matin, après avoir passé la nuit sans accident, nous nous embarquâmes pour Hong-Kong, sous la conduite d’un pilote côtier. La traversée est de 60 milles marins, et elle offre beaucoup de variété et d’intérêt, car on longe sans cesse des baies, des récifs et de jolis groupes d’îles.
Après la guerre de 1842, les Chinois cédèrent l’île de Hong-Kong aux Anglais, qui y fondèrent le port de _Victoria_, aujourd’hui orné de nombreux édifices et de beaux palais en pierre de taille.
Mais les Européens, dont le nombre ne s’élève qu’à quelques centaines, ne sont pas très-contents; car le commerce n’est pas de moitié aussi productif qu’on l’avait espéré d’abord. Le gouvernement anglais donne gratuitement des terrains aux marchands, à la seule condition d’y bâtir des maisons. Beaucoup ont élevé de magnifiques constructions, qu’ils céderaient aujourd’hui à moitié prix; d’autres abandonneraient volontiers leur terrain, avec les fondations déjà établies, sans demander le moindre dédommagement.
Je me proposais de ne rester que peu de jours à Victoria, car je désirais arriver le plus tôt possible à Canton.
Après tant d’honnêtetés dont il m’avait déjà comblée, le capitaine Jurianse voulut encore me donner le logement et la nourriture sur son vaisseau pendant son séjour à Victoria, ce qui me fit faire chaque jour une économie de quatre à six dollars[48].
Le bateau qu’il avait loué fut aussi toujours à ma disposition. A cette occasion je dois rappeler que je n’ai nulle part bu de l’eau aussi bonne et aussi fraîche que sur son navire; ce qui prouve que même avec la chaleur tropicale l’eau peut se garder longtemps sans se corrompre. Il n’est besoin que de propreté et de soin; mais ces qualités ne se trouvent à ce degré que chez les Hollandais. Plût au ciel que tous les capitaines voulussent, au moins à cet égard, les prendre pour modèles! C’est vraiment une dure nécessité que d’être réduit à boire une eau trouble et qui sent mauvais. Malheureusement tous les voiliers sur lesquels je fis une traversée de plusieurs mois m’offrirent ce désagrément.
La situation de Victoria n’est pas des plus agréables, car elle est environnée de montagnes toutes nues. La ville même a un cachet européen, et si l’on ne voyait pas, dans les rues et dans les boutiques, des porteurs, des ouvriers et de petits marchands chinois, on croirait à peine qu’on se trouve en Chine. Je fus surprise de ne pas rencontrer de femmes indigènes dans les rues. On aurait pu penser qu’une Européenne courrait quelque danger à se montrer en public; mais je dois avouer que je n’eus jamais à essuyer la moindre offense de la part des Chinois; ils ne m’importunèrent même pas par leur curiosité.
A Victoria, j’eus le plaisir de faire la connaissance de M. Gützloff, qui a acquis une assez grande célébrité[49].
J’y trouvai encore quatre autres missionnaires. Ils étudiaient le chinois, s’habillaient et se faisaient raser la tête comme les indigènes, et portaient des queues à la chinoise. Aucune langue n’est aussi difficile à lire et à écrire que le chinois. L’écriture se compose, dit-on, de plus de mille lettres, et la langue ne renferme que des monosyllabes. On écrit avec des pinceaux trempés dans de l’encre de Chine, de droite à gauche, sur toute la longueur du papier!
Dès les premiers jours, je trouvai une occasion d’aller à Canton dans une petite jonque chinoise. M. Pustau, marchand de Victoria, qui s’était vivement intéressé à moi, m’engagea, il est vrai, à ne pas me confier aveuglément aux gens du pays. Il me conseilla de louer une barque à moi ou bien de prendre une place sur le bateau à vapeur; mais cela dépassait mes faibles ressources; car une place sur le vapeur, ou la location d’une barque, m’aurait coûté douze dollars, tandis que mon passage dans la jonque ne me revenait qu’à trois dollars. J’avoue, en outre, que la physionomie et les manières des Chinois ne m’inspiraient pas la moindre crainte. Je pris sur moi mes pistolets, et, le soir du 12 juillet, je me rendis tranquillement à bord.
Une forte pluie et la nuit tombante m’obligèrent bientôt à me réfugier dans l’intérieur du bateau; pour passer le temps, je me mis à observer mes compagnons de voyage.
La compagnie, sans être choisie, se conduisit très-décemment, de sorte que je pus rester tranquillement au milieu d’elle. Quelques-uns jouaient aux dominos, tandis que d’autres tiraient des sons épouvantables d’une mandoline à trois cordes. On fumait, on causait et on prenait du thé sans sucre dans de toutes petites tasses. On ne manqua pas de m’offrir de tous côtés de ce nectar! Les Chinois, riches ou pauvres, ne boivent ni eau pure, ni spiritueux, mais toujours du thé faible et sans sucre.
Il était tard quand je me retirai dans ma cabine, dont le plafond n’était pas hermétiquement fermé et laissait pénétrer la pluie. A peine le capitaine s’en fut-il aperçu, qu’il m’assigna une autre place. Je me trouvai en compagnie de deux Chinoises tout occupées à fumer du tabac: leurs pipes n’étaient pas plus grandes que des dés à coudre, et après trois ou quatre bouffées elles étaient obligées de les bourrer de nouveau.
Mes voisines, s’étant aperçues que je n’avais pas de petit tabouret pour reposer ma tête, m’en offrirent un, et insistèrent tellement que je dus l’accepter. Les Chinois se servent, en guise d’oreiller, de petits tabourets de bambou ou de cartons très-forts, qui ont de dix à trente centimètres de long, et environ vingt de haut; ils sont bombés à la partie supérieure, mais non rembourrés.
_13 juillet._ Quand je me rendis de grand matin sur le pont pour voir l’entrée de la _bocca_ du _Si-Kiang_ ou du _Tigre_, nous nous trouvions déjà si avant dans le fleuve, qu’on ne découvrait plus son embouchure. Je la vis cependant à mon retour de Canton, à Hong-Kong.
Le Si-Kiang, un des plus grands fleuves de la Chine, qui, à peu de distance encore de l’endroit où il se jette dans la mer, a près de huit milles de large, se trouve à son embouchure tellement resserré par des montagnes et des rochers, qu’il perd la moitié de sa largeur.
La contrée est belle, et quelques fortifications assises sur les cimes des montagnes lui donnent un aspect romantique.
Près de _Hoo-mun_, appelé aussi _Whampoa_, le fleuve se divise en plusieurs bras; celui qui conduit à Canton s’appelle le _fleuve aux Perles_. Whampoa, endroit de peu d’importance, mérite d’être mentionné, parce que les nombreux bas-fonds du fleuve aux Perles obligent tous les grands vaisseaux d’y jeter l’ancre.
Le long des rives s’étendent d’immenses plantations de riz bordées de bananiers et d’arbres fruitiers. Ces derniers forment souvent de jolies allées; mais on les plante moins pour l’ornement que par nécessité. Comme le riz a besoin d’un terrain très-humide, on plante les arbres entre les rizières pour soutenir le sol, qui sans cela serait entraîné à force d’être arrosé. De jolies maisons de campagne d’un style vraiment chinois, avec des toits échancrés, pointus et dentelés, couvertes de tuiles et de briques de couleur, sont placées sous des groupes d’arbres aux ombrages épais; des pagodes de constructions diverses (appelées _tas_), de trois à neuf étages, s’élèvent sur de petites collines près des villages, et attirent de loin l’attention.
De nombreuses fortifications, mais qui ressemblent plutôt à de grandes maisons sans toitures, défendent le fleuve en amont.
A plusieurs milles avant Canton, on voit une suite de bourgades composées toutes de méchantes baraques, qui sont en grande partie établies dans le fleuve même, sur de hauts pilotis, et entourées d’innombrables barques également habitées.
Plus on approche de Canton, plus le mouvement de la navigation, plus le nombre des vaisseaux et des bateaux servant d’habitation augmente. On voit des bâtiments des formes les plus étranges, des jonques à l’arrière desquelles s’élève comme une maison à deux étages avec de hautes fenêtres, des galeries et un toit. Ces navires sont souvent d’une grandeur surprenante, et chargent jusqu’à mille tonnes. Plus loin on aperçoit des vaisseaux de guerre chinois d’une construction plate, large et longue, armés de vingt à trente canons; des _bateaux de mandarin_ qui, avec leurs portes et leurs croisées peintes[50], avec leurs galeries ciselées et leurs pavillons en soie, ressemblent aux plus jolies maisons. Ceux qui méritent le plus d’attention sont les superbes _bateaux à fleurs_, dont les galeries supérieures sont ornées de guirlandes et d’arabesques. Des portes et des fenêtres de style gothique conduisent dans l’intérieur, composé d’un grand salon et de quelques cabinets. Des glaces, des tapis de soie ornent les murs; des lustres de verre, des lanternes en papier de couleur, entre lesquels se balancent de petites corbeilles remplies des fleurs les plus fraîches, complètent cet aspect enchanteur.
Ces bateaux à fleurs restent toujours à l’ancre, et servent aux Chinois, jour et nuit, de lieux de divertissement. On y exécute des comédies, des danses et des jongleries, auxquelles n’assistent pas les femmes de bonne compagnie. L’accès n’en est pas précisément interdit aux Européens; mais, avec la disposition actuelle des esprits, ils courent plus ou moins le risque d’être injuriés ou maltraités.
Qu’on se représente, à côté de ces singuliers bateaux, des milliers de petits canots ou champans qui sont à l’ancre ou qui croisent dans tous les sens, des pêcheurs qui jettent de tous côtés leurs filets, des enfants et des jeunes gens qui se baignent et nagent. Souvent on détourne les regards avec inquiétude, quand on voit sur de petits bateaux étroits des gamins jouer et se chamailler; à tout instant on se figure qu’un de ces petits bonshommes va tomber par-dessus le bord. Les parents prudents attachent au dos de leurs enfants âgés de moins de six ans des citrouilles creuses ou des vessies de bœuf remplies d’air, pour qu’en tombant dans l’eau ils n’aillent pas si vite au fond.
Les diverses occupations des indigènes, cette vie active et agitée, offrent les tableaux les plus variés; on ne peut s’en faire une idée exacte si on n’en a été soi-même témoin.
Depuis peu d’années il est permis aux femmes européennes d’entrer et de demeurer dans les factoreries de Canton. Je quittai donc le bateau sans crainte; mais je devais d’abord aviser aux moyens de trouver la maison de M. Agassiz, à laquelle j’étais adressée. Comme je ne savais pas encore un mot de chinois, il me fallut m’expliquer par signes. Je donnai à entendre à mon capitaine que je n’avais pas d’argent sur moi, et que, s’il voulait être payé, il devait me conduire à la factorerie. Il ne tarda pas à me comprendre, et s’empressa d’acquiescer à ma demande. Les Européens que je rencontrai à la factorerie m’indiquèrent la maison, et bientôt je me trouvai hors d’embarras.
Quand M. Agassiz me vit arriver et apprit que j’étais venue à pied du vaisseau à sa maison, il fut très-surpris, et eut de la peine à croire que j’eusse pu faire ce trajet sans encombre et sans insulte. Ce n’est qu’alors que je me rendis compte du danger auquel je m’étais exposée comme femme, en courant seule avec un guide dans les rues de Canton. Pareille chose ne s’était pas encore vue dans la ville, et M. Agassiz m’assura que je devais regarder comme un bonheur insigne de ne pas avoir été outragée grossièrement, et même lapidée par le peuple.
Dans un cas semblable, mon guide aurait pris la fuite, et m’aurait abandonnée à mon mauvais sort.
J’avais bien remarqué, en allant du vaisseau à la factorerie, que tout le monde me suivait des yeux et criait après moi en me montrant au doigt, que jeunes et vieux sortaient des boutiques, et que peu à peu il se formait même autour de moi une espèce d’escorte. Que me restait-il autre chose à faire que de ne pas me laisser intimider, et de payer d’audace? J’avançai bravement, et on ne me fit rien, sans doute parce que je ne montrai aucune crainte.
J’avais formé le projet de ne pas rester longtemps à Canton; car, depuis la dernière guerre avec les Anglais, les Européens peuvent y paraître moins que jamais. On porte encore aux femmes une plus grande haine, parce qu’il a été annoncé, dans les prophéties chinoises, que le Céleste-Empire sera conquis un jour par une femme. Aussi je n’espérais pas voir grand’chose à Canton, et je me proposais de continuer mon voyage vers le nord de la Chine, jusqu’au port de _Tschang-hai_, où il devait être plus facile de trouver accès auprès du peuple et de la noblesse.
Par bonheur je fis la connaissance d’un Allemand, M. de Carlowitz, qui avait déjà passé quelques années à Canton. Il me témoigna de l’intérêt, et m’offrit même de me servir de cicerone, à condition que je m’armerais de patience jusqu’à ce que la poste d’Europe, qu’on attendait sous peu[51], fût arrivée.
En ce moment, les esprits des marchands sont tellement agités et préoccupés qu’ils n’ont pas le temps de songer à autre chose qu’à leur correspondance. Il me fallut donc attendre non-seulement l’arrivée du vapeur, mais aussi son départ, ce qui demanda huit jours. Grâce à M. Agassiz je ne m’ennuyai point; reçue chez lui de la manière la plus cordiale et la plus affectueuse, j’eus en outre occasion de faire connaissance avec le genre de vie des Européens établis à Canton.
Peu d’Européens amènent leurs familles en Chine, et surtout à Canton, où les femmes et les enfants vivent à peu près comme en prison, et ne peuvent guère sortir que dans une litière bien fermée. D’ailleurs toute est si cher dans ce pays, que comparativement on vit encore à bon marché à Londres. On n’a pas un appartement quelque peu convenable, de six chambres avec cuisine, à moins de sept ou huit cents dollars par an. On donne à un domestique de quatre à huit dollars par mois; une servante se paye souvent de neuf à dix dollars, car les Chinoises ne veulent servir les Européens qu’à des prix exorbitants. Avec cela il règne dans ce pays la singulière coutume d’affecter à chaque genre d’occupation une personne particulière, ce qui nécessite un grand nombre de domestiques.
Une famille composée de quatre personnes exige au moins de dix à douze domestiques, et quelquefois plus. Chaque membre de la famille a d’abord un domestique attaché exclusivement à son service. Puis il faut un cuisinier, quelques bonnes d’enfants et plusieurs _cooli_ employés aux travaux plus communs, tels que le nettoyage des chambres, le transport du bois et de l’eau. Malgré un personnel si nombreux, on est souvent très-mal servi; car si l’un ou l’autre de ces gens sort et qu’on ait besoin de son service, il faut attendre qu’il soit rentré: aucun domestique ne voudrait faire l’ouvrage de son camarade.
Toute la maison est sous la direction d’une espèce d’intendant nommé _comprador_. Il est chargé de l’argenterie, des meubles, du linge; il reçoit et nourrit les domestiques, s’occupe de tout ce qu’il leur faut et répond de leur fidélité; mais il retient aussi à chacun sur ses gages deux dollars par mois. Il fait les achats, les comptes de cuisine, en un mot toutes les dépenses, et indique à la fin de chaque mois le total, sans trop entrer dans les détails.
Outre la direction de la maison, le comprador est chargé de tenir la caisse de la maison de commerce. Il passe par ses mains des centaines de mille dollars, et, s’il se glisse de fausses pièces, il en est responsable. Pour les payements et pour les recettes, il a ses commis à lui, qui vérifient chaque pièce avec une rapidité incroyable. Ils prennent une poignée de monnaies, les lancent en l’air chacune séparément avec le pouce et le doigt du milieu, écoutent le son et regardent en même temps le revers de la pièce qui retombe dans le creux de la main. Des milliers de pièces sont ainsi comptées dans l’espace de quelques heures. Cet examen est indispensable à cause de la quantité de faux dollars que fabriquent les Chinois. Pour prouver que les pièces sont bonnes, on imprime sur chacune le cachet de la maison, ce qui finit par les aplatir et les élargir, et par les séparer en plusieurs morceaux. Mais les morceaux ne perdent rien de leur valeur, car la somme se détermine au poids. Indépendamment des dollars, on se sert encore d’argent pur non monnayé en petites barres; on en coupe des morceaux plus ou moins gros, selon que la somme est plus ou moins forte.
La caisse se trouve au rez-de-chaussée, dans la chambre du comprador, et l’Européen n’a point à s’occuper d’argent: aussi n’en porte-t-il jamais sur lui.
Le comprador ne touche pas de traitement, mais il a un intérêt dans chaque affaire; pour les comptes de la maison, il sait les faire sans y perdre. D’ailleurs, on prend en général, des hommes de confiance; ils versent une caution entre les mains des mandarins, qui ensuite répondent d’eux.
Voici quelle est à peu près la vie des Européens établis à Canton. Après s’être levé et avoir bu une tasse de thé dans sa chambre, on prend un bain froid. A neuf heures vient le déjeuner, qui se compose de poissons frits ou de côtelettes, de rôti froid, d’œufs, de beurre, de pain et de thé. Chacun va alors à ses affaires jusqu’à l’heure du dîner, qui a lieu ordinairement à quatre heures. On mange de la soupe à la tortue, du curri[52] et du riz, du rôti, des ragoûts et des pâtes. Tous les mets, à l’exception du _curri_ et du riz, sont préparés à l’anglaise par des cuisiniers chinois. Le dessert se compose de fromage et de fruits, tels que _ananas_, _long-yen_, _mangues_ et _lit-chi_. Les Chinois prétendent que ce dernier fruit est le meilleur qui existe. Il est de la grosseur d’une noix, a une peau brun rouge un peu chagrinée, une pulpe blanche et délicate et un noyau noir. Le _long-yen_, un peu plus petit que le _lit-chi_, a aussi une chair blanche et délicate, mais un peu aqueuse. Je ne trouvai pas ces deux fruits extrêmement bons. Les ananas ne me parurent ni aussi savoureux ni aussi parfumés que ceux qui viennent dans les serres d’Europe; seulement ils sont beaucoup plus gros que les nôtres.
On boit à Canton du vin de Portugal et de la bière anglaise. Avec chaque boisson on vous offre de la glace cassée en petits morceaux et enveloppée d’un linge.
La glace est un article assez dispendieux, car on l’apporte de l’Amérique du Nord. Le soir, on prend du thé.
Pendant le repas, une grande _punka_ répand de l’air et de la fraîcheur sur toute la société. La _punka_ est un cadre d’environ trois mètres de long et d’un mètre de haut, couvert de percale blanche et suspendu par de forts cordons au plafond de la chambre. Un autre cordon passe, comme la corde d’une cloche, à travers le mur de la chambre, et va dans une pièce voisine ou au rez-de-chaussée, où un domestique le tire d’une manière régulière, et maintient ainsi le cadre dans un mouvement léger et constant qui donne le courant d’air le plus agréable.
La vie pour les Européens est, comme on voit, très-chère en Chine. L’entretien annuel d’une maison européenne monte, pour le moins, à 30 000 fr. (6000 dollars), somme considérable quand on songe combien on a peu de chose pour cet argent. On n’a ni chevaux, ni voitures, ni réunions, ni spectacles, ni rien de semblable. Le seul plaisir de beaucoup de personnes est d’avoir un bateau dont la location coûte 7 dollars par mois, ou bien de se promener le soir dans un petit jardin que les Européens établis à Canton ont fait planter comme lieu d’agrément. Il se trouve en face de la factorerie, et est entouré de murs de trois côtés; le quatrième est borné par le fleuve aux Perles.
Les Chinois, au contraire, vivent à très-bon marché. Un homme peut parfaitement se tirer d’affaires avec 60 _cashs_ par jour (1200 cashs font un dollar); aussi le salaire de l’ouvrier est très-minime. C’est ainsi qu’on peut louer un bateau pour toute la journée au prix d’un demi-dollar, et cet argent sert souvent à nourrir toute une famille de six à neuf personnes. Il est vrai que les Chinois ne sont pas très-difficiles sur le choix de leurs aliments. Ils mangent des chiens, des chats, des souris, des rats, des intestins d’oiseaux, du sang de toute espèce d’animal, et même, à ce qu’on m’a assuré, des chenilles, des vers de terre et des bêtes mortes. Leur principale nourriture est le riz, qui ne leur sert pas seulement comme plat, mais qui leur tient aussi lieu de pain. Il est très-bon marché; le picoul (100 livres de Vienne ou 125 de Hambourg, ou 56 kilogrammes) coûte de un dollar trois quarts à deux dollars et demi.
Les vêtements des deux sexes, pour le peuple, se composent de larges pantalons et de longues tuniques, et se distinguent par une saleté extraordinaire. Le Chinois est l’ennemi des bains et des ablutions; il ne porte pas de chemise, et il garde le même pantalon jusqu’à ce qu’il lui tombe du corps. Les tuniques des hommes leur descendent jusqu’au-dessus du genou, et celles des femmes un peu plus bas. Elles sont faites de nankin ou de soie, de couleur bleu foncé, brune ou noire. Pendant l’hiver ils mettent par-dessus leur vêtement un habit d’été qu’ils serrent contre celui de dessous à l’aide de ceintures; mais dans les grandes chaleurs ils le laissent flotter légèrement autour du corps.
Les hommes ont la tête rasée, à l’exception d’une petite partie de l’occiput, où les cheveux sont entretenus avec beaucoup de soin et tressés en queue. Plus la queue d’un Chinois est épaisse, plus il en tire vanité. Aussi y mêle-t-on de faux cheveux et des rubans noirs, et une queue descend-elle quelquefois jusqu’à la cheville. Pendant le travail, le Chinois roule cette queue autour de son cou; mais en entrant dans une chambre il la détache, parce que ce serait blesser les convenances et la politesse que de se présenter avec la queue retroussée.
Les femmes gardent leur chevelure tout entière; elles la relèvent toute en arrière, elles la tressent et l’attachent avec beaucoup d’art sur le sommet de la tête; ces soins leur demandent beaucoup de temps, mais une fois qu’elles sont coiffées c’est pour toute une semaine. Les hommes et les femmes ne mettent rien sur leur tête, ou bien ils portent des chapeaux de bambou très-mince, qui ont souvent près d’un mètre de large; ces chapeaux les garantissent du soleil et de la pluie; ils sont excessivement légers et imperméables.
Leur chaussure se compose de bas cousus et de souliers d’étoffes de soie ou de coton noir; la semelle des souliers, haute de plus de trois centimètres, est faite de carton épais ou de bandes de feutre plusieurs fois repliées l’une sur l’autre. Les pauvres ne portent pas de chaussure.
Les maisons du peuple sont de misérables barraques construites en tuiles ou en bois. L’ameublement est extrêmement pauvre: une méchante table, quelques chaises, deux ou trois nattes de bambou, de petits escabeaux pour la tête, de vieilles couvertures, composent tout le mobilier. Cependant les pots de fleurs ne manquent nulle part.
La manière la plus économique de se loger, c’est d’avoir un bateau à soi. L’homme va travailler à la campagne, et, pendant ce temps, la femme cherche à contribuer à l’entretien de la famille en conduisant en bateau des promeneurs ou des voyageurs. Une moitié du bateau appartient à la famille, l’autre au locataire, et, quoique l’espace soit excessivement restreint (car les bateaux ont à peine 8 mètres de long), il y règne pourtant la plus grande propreté et le plus grand ordre. Chaque matin tout est lavé et nettoyé. On sait tirer parti du plus petit coin de la manière la plus ingénieuse; il y a même place pour un autel domestique en miniature. Pendant le jour on cuit et on lave. Bien que les enfants ne manquent pas, le voyageur n’en est nullement importuné; aucun spectacle désagréable ne s’offre à sa vue, et il n’entend que très-rarement la voie criarde d’un des marmots. Pendant que la mère tient la rame, elle porte son plus jeune enfant sur le dos. Les plus grands ont aussi quelquefois un de leurs frères attaché sur leurs épaules, et ils sautent et grimpent sans s’inquiéter le moins du monde du dépôt qui leur est confié. Souvent je voyais avec douleur la petite tête nue d’un tout jeune enfant ballotter de tous côtés pendant que le frère aîné sautait d’un endroit à l’autre, ou bien le front nu de la pauvre créature recevait tellement en plein les rayons du soleil, que c’était à peine s’il pouvait ouvrir les yeux. Certes! on ne saurait se faire une idée de la misère d’une famille chinoise renfermée dans son bateau.
On accuse les Chinois de tuer beaucoup d’enfants nouveau-nés ou chétifs et malingres. Ils les étouffent, dit-on, dès leur naissance et les jettent à l’eau, ou bien ils les exposent dans les rues, ce qui est encore plus affreux, car il y a beaucoup de cochons et de chiens errants qui se jettent avec voracité sur la proie qui leur est offerte. C’est surtout le sort des filles; pour les garçons, toute famille s’estime heureuse d’en avoir, parce que c’est un devoir pour eux de nourrir leurs parents dans la vieillesse. Le fils aîné même, quand son père vient à mourir, est obligé de le remplacer et de prendre soin de ses autres frères et sœurs, qui, en échange, lui doivent le plus grand respect et une obéissance sans bornes. On tient rigoureusement à l’exécution de ces lois, et celui qui les transgresse est puni de mort.
Les Chinois regardent comme un honneur d’être grand-père, et, pour se parer de cet avantage, celui qui en est favorisé porte des moustaches. Ces moustaches, grises et peu fournies, se remarquent d’autant plus que les jeunes gens n’en ont pas, et que le plus souvent même ils n’ont pas de barbe.
Quant aux mœurs et aux coutumes des Chinois, je ne puis en dire que fort peu de chose; car pour un étranger il est difficile et presque impossible de les connaître. Je cherchai à les observer le plus possible; je me mêlai au peuple dans toutes les occasions qui se présentèrent, et je notai fidèlement tout ce que j’avais pu remarquer.
Un matin, en sortant, je rencontrai plus de cinquante criminels tous emprisonnés dans leur carcan (_can-gue_), qu’on promenait par les rues. Ce carcan se compose de deux gros morceaux de bois qui s’emboîtent l’un dans l’autre et qui ont deux ou trois ouvertures à travers lesquelles on fait passer au délinquant, selon la gravité du délit, la tête avec une main, ou avec les deux mains. Le poids du carcan est de 25 à 50 kilogrammes; il pèse si lourdement sur les épaules du pauvre diable, qu’il ne peut pas porter lui-même la nourriture à sa bouche, et qu’il est obligé d’attendre qu’une âme compâtissante veuille bien le faire manger. La durée de cette punition varie de quelques jours à plusieurs mois. Dans ce dernier cas, le coupable succombe presque toujours.
Un autre châtiment consiste à infliger des coups avec un bambou; si ces coups sont donnés sur les parties délicates du corps, la victime, dès le quinzième, est à jamais soustraite aux souffrances de cette vie. D’autres punitions, dont la cruauté ne le cède en rien à celles de l’inquisition chrétienne, sont: d’écorcher tout vif, d’écraser les membres, de couper les tendons des pieds, etc. A côté de ces supplices, la peine de mort est réellement un châtiment fort doux. Le coupable est étranglé ou décapité; mais on m’assura que, dans des circonstances particulières et tout exceptionnelles, on sciait le criminel ou bien on le laissait mourir de faim. Dans le premier cas, la victime est pressée entre deux planches et sciée de haut en bas; dans le second, le condamné est enterré jusqu’à la tête, et on le laisse ainsi mourir de faim, ou bien on lui met le joug de bois autour de la tête, et on lui donne de jour en jour moins de nourriture, jusqu’à ce qu’à la fin on ne lui donne plus que quelques grains de riz. Malgré la cruauté de ces supplices, on trouve, à ce qu’on dit, des gens qui, pour de l’argent, consentent à subir pour d’autres toutes les peines, y compris même celle de la mort.
Dans le courant de l’année 1846, à Canton, on a coupé la tête à 4000 hommes. Il faut dire que ce chiffre représente les criminels de deux provinces qui, réunies, comptent dix-neuf millions d’habitants; mais ce n’en est pas moins un nombre d’exécutions prodigieux. Cela tient-il à ce que les crimes sont très-fréquents, ou bien à ce que l’on prodigue les condamnations à mort, ou à ces deux faits réunis? C’est ce que je ne saurais dire.
J’arrivai par hasard tout près de la place des exécutions, et je vis, à mon grand effroi, toute une rangée de têtes encore sanglantes exposées sur de hautes perches. Les parents peuvent enlever et enterrer les corps des suppliciés.
Il y a en Chine diverses religions: la plus répandue est le bouddhisme, plein de superstition et d’idolâtrie; il a surtout des adhérents dans le bas peuple. La religion la plus naturelle et la plus sensée est celle de Confucius, ou _Kong-fou-tsee_, qui est, dit-on, celle de la cour, des fonctionnaires, des savants et des hommes éclairés.
La population se compose de beaucoup de races très-diverses dont je ne puis malheureusement pas retracer les types, n’ayant fait qu’un trop court séjour en Chine. Les Chinois que j’ai vus à Canton, à Hong-Kong et à Macao, sont de grandeur moyenne. Leur teint varie selon le genre de leurs occupations: le paysan, le portefaix sont assez basanés; l’homme riche et la dame de condition sont blancs. Ils ont la tête de forme conique, et la figure triangulaire; leurs sourcils sont placés très-hauts et presque en ligne droite; leurs yeux obliques sont étroits, fendus un peu de travers et très-écartés l’un de l’autre; la racine du nez est très-large; ils ont une grande bouche, et la lèvre supérieure fait saillie sur l’inférieure. Je trouvai que beaucoup d’entre eux avaient les doigts des mains très-longs et très-maigres; les riches seuls (les hommes aussi bien que les femmes) laissent pousser les ongles extraordinairement longs pour prouver qu’ils n’ont pas besoin, comme les gens des basses classes, de gagner leur vie par le travail des mains. D’ordinaire ces ongles aristocratiques ont un centimètre et demi de long. Je ne vis qu’un seul homme qui eût des ongles de trois centimètres, et encore seulement à la main gauche. De cette main il ne pouvait ramasser un objet plat qu’en appliquant dessus sa main tout entière et en prenant l’objet entre les doigts.
Les femmes riches ont généralement des dispositions à devenir très-grasses, ce qui passe pour une beauté, non-seulement chez les femmes, mais aussi chez les hommes.
Quoique j’eusse beaucoup entendu parler des petits pieds des Chinoises, la vue ne m’en surprit pas moins au plus haut degré. Grâce aux bons offices de la femme d’un missionnaire, Mme Balt, je parvins à voir un de ces petits pieds à nu. Les quatre doigts étaient recourbés et pressés si fortement sous la plante du pied, qu’ils semblaient ne faire qu’un avec elle. Quant à l’orteil, on lui laissait prendre tout son développement. Le devant du pied était si serré avec de forts et larges rubans, qu’au lieu de s’étendre et de s’allonger, il remontait et se fondait avec l’os du pied; à la place de la cheville on voyait une grosse masse de chair, semblable à un moignon, qui se joignait à la jambe. Le dessous du pied avait à peine douze centimètres de long et quatre de large. Le pied est toujours enveloppé de linge blanc ou de soie, enlacé de rubans de soie, et renfermés dans de petits souliers à très-hauts talons.
A ma grande surprise, ces créatures mutilées, pour marcher comme des canes, n’en trottaient pas moins presque aussi vite que les femmes d’Europe aux larges pieds; elles montaient et descendaient même les escaliers sans le secours d’un bâton.
Nulle Chinoise n’échappe à cet embellissement, si ce n’est parmi les filles de la classe la plus indigente, c’est-à-dire celles qui habitent dans les bateaux. Dans les grandes familles, toutes les filles partagent cette distinction, tandis que dans les familles d’un rang moins élevé, on la réserve ordinairement à la fille aînée.
Le mérite d’une fiancée se règle sur la petitesse de ses pieds.
On ne pratique pas cette mutilation sur l’enfant au moment de sa naissance, mais on attend qu’elle ait accompli sa première année, quelquefois même qu’elle soit arrivée à l’âge de trois ans. Après l’opération, on ne fait pas entrer le pied de force, comme on l’a prétendu, dans un soulier de fer, mais on le serre bien solidement au moyen de larges rubans.
La polygamie est permise aux Chinois par leur religion; mais à cet égard ils sont bien au-dessous des mahométans. Les gens les plus riches ont rarement plus de six à douze femmes, tandis que les pauvres se contentent d’une seule.
Je visitai à Canton, autant que possible, les ateliers de différents artistes; je m’attachai surtout aux premiers peintres, et j’avoue que je fus frappée du vif éclat de leurs couleurs. On l’attribue surtout au papier de riz, sur lequel ils peignent, et qui est d’une finesse et d’une blancheur extraordinaires.
Les peintures sur toile ou sur ivoire diffèrent peu de celles de nos artistes européens sous le rapport des couleurs; mais elles s’en distinguent extrêmement par la composition et la perspective, pour lesquelles les Chinois en sont encore aux éléments. Ce que je dis là est surtout vrai pour la perspective. Les figures ou les objets du second plan rivalisent pour la grandeur et le coloris avec ceux du premier, et les fleuves et les mers occupent souvent la place des nuages. Mais, en échange, ils savent parfaitement copier[53] et même faire des portraits. J’en ai vu qui étaient si bien dessinés, si ressemblants et si admirablement peints, que d’excellents artistes européens auraient pu sans honte signer ces ouvrages.
Les Chinois sont d’une habileté extraordinaire pour les ciselures sur ivoire, sur écaille et sur bois. On trouve surtout parmi les objets d’art en laque noire, avec des dessins d’or à plat ou en relief, des chefs-d’œuvre qui feraient honneur aux plus beaux cabinets de curiosités d’Europe. J’ai vu de petites tables à ouvrage de dames qui valaient jusqu’à 600 dollars. Rien n’égale aussi la beauté des corbeilles et des tapis qu’ils tressent avec du bambou.
Ils réussissent beaucoup moins dans les travaux en or et en argent, qui sont généralement massifs et sans goût. Mais dans la fabrication de la porcelaine, ils ont acquis une grande réputation. Leurs produits se distinguent autant par la grandeur que par la transparence. Sans doute j’ai vu chez eux des vases et autres ustensiles de plus d’un mètre de haut qui n’étaient ni légers, ni transparents; mais les tasses et les autres petits objets se faisaient remarquer par une finesse et une transparence qui ne pouvaient se comparer qu’au verre. Les couleurs des peintures sont très-vives, mais les dessins sont mauvais et roides.
Les Chinois sont inimitables dans la confection des étoffes de soie et des écharpes dites _crêpes de Chine_. Ces dernières sont bien préférables à celles de France et d’Angleterre, pour le goût, la beauté et l’épaisseur du tissu.
La musique est un art si peu avancé en Chine, que l’on pourrait presque mettre les bons Chinois au même rang que les peuples sauvages. Ils ne manquent pas d’instruments, mais ils ne savent pas s’en servir. Ils ont des violons, des guitares, des luths (tous montés de cordes ou de fils de fer), des tympanons, des instruments à vent, des timbales, des tambours et des cymbales; mais ils n’entendent rien à la composition, ni à la mélodie, ni à l’exécution; ils grattent, raclent et frappent sur leurs instruments de manière à produire un véritable sabbat. Dans mes courses sur le fleuve aux Perles, j’eus plusieurs fois occasion d’entendre ces délicieuses cacophonies sur les bateaux de mandarins et les bateaux de fleurs.
Pour l’art de tromper, les Chinois s’y entendent beaucoup mieux, et ils sont surtout habiles à attraper les Européens. Ils n’y mettent aucun point d’honneur. Quand leur fourberie se découvre, ils disent tout au plus: «Il a été plus habile et plus adroit que moi.»
On me racontait qu’avant de mettre en vente des animaux vivants, tels que veaux, porcs, etc., dont le prix se règle sur le poids, ils les forcent d’avaler des pierres ou de grandes quantités d’eau. Ils savent aussi gonfler et parer la chair des volailles tuées, pour les faire paraître bien fraîches et bien grasses.
Mais ce n’est pas seulement le bas peuple qui se distingue par la méchanceté et la fourberie; on trouve ces belles qualités même dans les premiers fonctionnaires de l’État. Personne n’ignore qu’il n’y a nulle part plus de pirates que dans les eaux de la Chine, et plus particulièrement dans les parages de Canton; cependant on ne fait rien pour les châtier ou pour en purger la mer, parce que les mandarins ne regardent pas comme au-dessous de leur dignité d’entretenir avec eux des rapports secrets.
Ainsi, le commerce d’opium est défendu, et cependant la contrebande en fait entrer tous les ans une telle quantité, que les produits de cette importation surpassent, dit-on, ceux de l’exportation du blé[54]. Les marchands s’entendent avec les employés et les mandarins; on stipule une somme pour chaque picoul, et souvent le mandarin lui-même introduit des cargaisons entières sous le couvert de son pavillon.
On prétend qu’il y a, dans une des îles voisines de Hong-Kong, de vastes ateliers de fausse monnaie qui fonctionnent sans entrave et au su de tout le monde, en payant un tribut aux employés et aux mandarins. Il n’y a pas longtemps, quelques vaisseaux de corsaires, s’étant trop approchés de Canton, furent jetés à la côte; l’équipage périt et le chef fut fait prisonnier. La société des pirates somma par écrit le gouvernement de lui rendre la liberté, avec menace, en cas de refus, de mettre tout à feu et à sang.
Tout le monde fut convaincu que la lettre était accompagnée d’une somme d’argent; car, peu de temps après, le bruit se répandit que le coupable s’était échappé.
Je fus témoin, pendant mon séjour à Canton, d’un fait qui me causa une grande angoisse et qui démontre suffisamment l’impuissance ou la faiblesse du gouvernement en Chine.
Le 8 août, M. Agassiz était parti avec un ami pour Whampoa, et il avait témoigné l’intention de revenir dans la soirée. Je restai seule à la maison avec les serviteurs chinois. M. Agassiz ne revint pas; enfin dans la nuit, vers une heure, j’entendis tout à coup de grands cris et on frappa avec violence à la porte de la maison. Je crus d’abord que c’était M. Agassiz, et je m’étonnais déjà de cette rentrée bruyante, quand je m’aperçus que le tapage n’avait pas lieu dans notre maison, mais dans celle d’en face. Pareille erreur est très-facile, car les maisons sont tout à côté l’une de l’autre, et les fenêtres restent ouvertes nuit et jour. J’entendais crier: «Levez-vous, habillez-vous!» et en même temps: «C’est terrible! c’est épouvantable! Dieu! où cela est-il arrivé?» Je m’élançai hors du lit, et je passai une robe en toute hâte, avec l’idée qu’il devait avoir éclaté quelque part ou un incendie ou une révolte[55].
Ayant aperçu un monsieur près d’une fenêtre, je l’appelai et le priai de me dire ce qui était arrivé de si effroyable. Il me raconta rapidement qu’on venait de recevoir à l’instant même la nouvelle que deux de ses amis, qui voulaient aller à Hong-Kong (Whampoa est sur la route), avaient été attaqués par des pirates, que l’un avait été assassiné et l’autre blessé.
Il s’éloigna immédiatement, avant que j’eusse le temps de lui demander le nom de la victime, et je passai toute la nuit avec la crainte que cet attentat n’eût été commis contre M. Agassiz.
Par bonheur il n’en avait rien été, car M. Agassiz fut de retour le matin à cinq heures.
J’appris alors que ce malheur était arrivé à un Suisse nommé Vauchée, qui avait passé avec nous bien des soirées. Je l’avais encore vu le jour de son départ chez notre voisin, où l’on s’était beaucoup amusé et où l’on avait chanté les plus beaux quatuors jusqu’à huit heures du soir. A neuf heures il était monté en bateau, et il était parti à dix; un quart d’heure après, son embarcation fut enveloppée de mille champans et autres bateaux, et il trouva sa triste fin.
M. Vauchée avait eu l’intention de se rendre à Hong-Kong, et de s’y embarquer sur un plus grand navire pour aller à _Tschang-Haï_[56]. Il portait avec lui des montres suisses, pour une valeur de 40 000 francs; il racontait même à ses amis avec quel soin il les avait emballées, sans que ses domestiques en eussent rien vu. Mais il paraît qu’il n’en avait pas été tout à fait ainsi; et, comme les pirates ont des espions parmi les serviteurs de toutes les maisons, ils ne furent que trop bien informés de tout.
Pendant mon séjour à Canton, la maison d’un Européen fut détruite par le peuple, parce qu’elle avait été bâtie sur un terrain qui, à la vérité, n’était pas interdit aux Européens, mais qui jusque-là était resté inhabité.
Il se passait rarement un jour sans qu’on entendît parler de crimes ou d’actes de violence. Aussi vivait-on dans une anxiété continuelle, surtout depuis que courait le bruit d’une révolution imminente qui devait coûter la vie à tous les Européens. Beaucoup de marchands se tenaient prêts à fuir au premier moment, et dans la plupart des comptoirs on avait rangé dans l’ordre le plus parfait des mousquets, des pistolets et des sabres. Par bonheur, l’époque fixée pour le soulèvement se passa sans que le peuple exécutât ses menaces.
Les Chinois sont excessivement lâches. Ils parlent très-haut quand ils sont sûrs de ne courir aucun danger, par exemple quand il s’agit de lapider ou de tuer quelques personnes isolées; mais s’ils peuvent s’attendre à rencontrer une ferme résistance, vous pouvez être certain qu’ils se garderont bien d’attaquer. J’ai la conviction qu’une douzaine de bons soldats européens mettraient aisément en fuite cent Chinois.
Je n’ai pas encore rencontré de peuple plus lâche, plus faux et en même temps plus cruel. Une preuve, entre autres, de ce que j’avance, c’est que leur plus grand plaisir est de tourmenter les animaux.
Malgré les dispositions hostiles du peuple, je me hasardai à faire plusieurs courses. M. de Carlowitz, avec une bonté et une patience rares, voulut bien m’accompagner partout et s’exposer même plusieurs fois. Il ne perdit pas son sang-froid quand le peuple nous suivait, éclatant en injures contre l’audace de l’Européenne qui osait se montrer en public. Grâce à son intervention, je vis plus que jamais femme n’avait vu en Chine. Notre première excursion fut consacrée à la visite du célèbre temple de _Honan_, qui passe pour un des plus beaux de la Chine.
Le temple, avec ses vastes dépendances et ses grands jardins, est entouré d’un mur élevé. On entre d’abord dans un vestibule spacieux, au bout duquel se trouve un portail colossal qui conduit dans les cours intérieures. On voit au-dessous de l’arc de ce portail deux dieux de la guerre, chacun de 5 mètres et demi de haut, dans une attitude menaçante et avec des figures effroyables. Ils sont là pour interdire l’entrée aux mauvais génies. Un second portail colossal, sous lequel sont rangés les quatre rois célestes, conduit dans la dernière cour, où se trouve le principal temple. L’intérieur de ce temple a 30 mètres de long et autant de large. Le plafond plat, auquel sont attachés une quantité de lustres de verre, de lampes, de fleurs artificielles et de rubans, repose sur plusieurs rangées de colonnes de bois. Beaucoup de statues, d’autels, de vases à fleurs, d’encensoirs, de candélabres, de flambeaux et d’autres ornements, rappellent involontairement la décoration d’une église catholique.
Sur le devant il y a trois autels, derrière lesquels se trouvent trois statues qui représentent le dieu Bouddha sous les trois figures du passé, du présent et de l’avenir. Ces statues sont assises et de grandeur colossale.
Quand nous visitâmes le temple, on y célébrait justement une espèce de service en l’honneur d’une des épouses défuntes d’un mandarin. A l’autel de droite et à l’autel de gauche étaient les prêtres, dont les robes et même les cérémonies ressemblaient à celles des prêtres catholiques. A l’autel du milieu, le mandarin priait dévotement pendant que deux serviteurs lui donnaient de l’air avec de grands éventails[57]. Il baisait très-souvent la terre; chaque fois qu’il se prosternait ainsi, on lui présentait trois cierges; il les élevait d’abord en l’air et les tendait ensuite à un prêtre qui les plaçait devant une des statues de Bouddha, mais sans les allumer. La chapelle se composait de trois musiciens, dont un grattait sur un instrument à cordes, pendant que le second frappait sur une boule de métal et que le troisième jouait de la flûte.
Indépendamment de ce principal temple, il y a encore différents petits temples et des portiques ornés de statues de dieux. On rend ici un culte particulier aux vingt-quatre dieux de la miséricorde et à _Kwanfootse_, demi-dieu de la guerre. Plusieurs de ces dieux ont quatre, six et jusqu’à huit bras. Toutes les divinités, sans en excepter Bouddha, sont de bois, et la plupart peintes de couleurs éclatantes.
Dans le temple de la Miséricorde, nous faillîmes avoir une aventure désagréable. Un prêtre ou bonze nous présenta de petits cierges pour les allumer et les consacrer à sa divinité. M. de Carlowitz et moi, nous tenions déjà les cierges à la main et nous étions sur le point de lui faire ce plaisir, quand un missionnaire américain qui nous accompagnait nous les arracha des mains avec colère et les rendit au prêtre en criant à l’idolâtrie. Le prêtre prit l’affaire très au sérieux, barra aussitôt la sortie et appela ses collègues qui, débouchant de différents côtés, fondirent sur nous en poussant des cris et des imprécations. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que nous parvînmes à nous frayer un passage et à nous soustraire au danger par la fuite.
Après cette fâcheuse aventure, notre guide nous conduisit dans la demeure des porcs sacrés[58]. Un beau portique en pierre leur est assigné pour habitation; cependant, malgré tous les soins qu’on leur donne, ces singuliers saints répandent une odeur si abominable, qu’on ne peut approcher d’eux sans se boucher le nez. Ils sont soignés et nourris jusqu’à ce qu’une mort naturelle les appelle à une meilleure vie.
En ce moment le portique ne renfermait qu’un seul couple de ces fortunés animaux; il est rare que leur nombre dépasse trois couples.
Ce qui me plut bien autrement que cette demeure sacrée, ce fut le logement d’un bonze qui y était attenant. Quoiqu’il ne se composât que d’une chambre ou d’un cabinet à coucher, tout y était commode et élégant. Les murs de la chambre étaient ornés de boiseries; les meubles, antiques et d’un riche travail. Contre le mur du fond il y avait un autel, et le sol était couvert de grandes dalles.
Nous y trouvâmes un fumeur d’opium. Étendu par terre sur une natte, il avait à côté de lui une tasse remplie de thé, quelques fruits, une petite lampe, et plusieurs pipes dont les fourneaux étaient plus petits que des dés à coudre. Il aspirait dans une de ces pipes la fumée enivrante. On prétend qu’il y a en Chine des fumeurs d’opium qui peuvent en consommer par jour de 20 à 30 grammes. Comme à notre entrée il n’était pas encore entièrement privé de ses sens, il se leva paisiblement, mit la pipe de côté et se traîna jusqu’à une chaise. Ses yeux étaient fixes et une pâleur mortelle couvrait sa figure. C’était un spectacle fort triste et bien digne de pitié.
Pour terminer, on nous conduisit encore dans le jardin où l’on brûle les bonzes après leur mort, ce qui est une distinction particulière, car les autres personnes sont seulement enterrées. Un mausolée fort simple, qui a peut-être 9 mètres de tour, et quelques petits monuments, sont tout ce qu’on y voit. Ni l’un ni les autres ne sont jolis; ce n’est que de la maçonnerie. Dans le premier on garde les ossements des bonzes qui ont été brûlés; sous les derniers on a enterré de riches Chinois dont les héritiers ont payé fort cher pour obtenir à leurs parents une aussi honorable sépulture. Non loin de là est une petite tour de 2 mètres et demi de large et de 6 mètres de haut. Dans l’intérieur est un petit enfoncement où l’on allume du feu. Au-dessus de cet enfoncement est le fauteuil sur lequel on attache le bonze mort, revêtu de son costume sacerdotal. On met tout autour du bois et des fagots secs, qu’on allume en ayant soin de fermer la porte. Au bout d’une heure on rouvre la porte, on disperse les cendres autour de la tour et on garde les ossements jusqu’au jour où l’on ouvre le mausolée, ce qui n’a lieu qu’une fois par an.
Une curiosité de ce jardin est le beau nénufar _nympha nelumbo_, dont la véritable patrie est la Chine. Les Chinois aiment tellement cette fleur, que pour elle ils établissent des étangs dans tous leurs jardins. La fleur peut avoir 15 centimètres de diamètre; elle est d’ordinaire blanche, et très-rarement d’un rouge pâle. Ses graines ressemblent par la grosseur et le goût à la noisette; les racines cuites ont, à ce qu’on prétend, le goût d’artichauts.
Dans le temple de Honan vivent plus de cent bonzes qui, dans leur costume domestique, ne se distinguent en rien des Chinois du peuple; on ne les reconnaît qu’à leur tête toute rasée. Ni les bonzes ni les autres prêtres ne jouissent de l’estime publique.
Notre seconde excursion fut consacrée à la pagode de _Half-Way_, ainsi appelée par les Anglais parce qu’elle se trouve à moitié route entre Canton et Whampoa. Nous nous y rendîmes par le fleuve aux Perles. La pagode se trouve sur une petite eminence, près d’un village, au milieu d’immenses rizières. On compte neuf étages superposés, et elle a environ 55 mètres de haut. Sa circonférence n’est pas très-grande, et sa construction est assez uniforme jusqu’au faîte, ce qui lui donne l’aspect d’une tour. Anciennement cette pagode était au nombre des plus célèbres de la Chine; mais il y a déjà longtemps qu’on ne s’en sert plus. L’intérieur était vide; on n’y voyait ni statues ni ornements, et aucun plafond intermédiaire n’empêchait le regard de s’élever jusqu’au faîte de l’édifice. Il y avait en dehors, autour de chaque étage, des galeries étroites sans balustrade, où l’on arrivait par des escaliers roides et difficiles. Ces galeries extérieures font un très-bel effet; elles sont artistement faites en tuiles de couleur et ornées de dalles marbrées. Les pointes des tuiles, tournées obliquement au dehors, sont superposées par rangées les unes au-dessus des autres, de manière que chaque pointe s’élève de près de 9 centimètres au-dessus de l’autre. De loin cela ressemble à un travail à jour; la richesse des couleurs et la finesse des tuiles ferait prendre toute la masse pour de la porcelaine. Pendant que nous visitions la pagode, tout le village s’était assemblé autour de nous, et, comme ces bonnes gens se montrèrent très-calmes, cela nous engagea à visiter aussi leurs demeures. C’étaient de petites maisons, ou plutôt des huttes faites de briques, et qui, à part les toits plats, n’offraient rien de particulier. Au-dessus de la petite chambre, il n’y avait pas de plafond; on voyait jusqu’au toit de la maison; le parquet était simplement de la terre pilée, et les cloisons se composaient en partie de nattes de bambou. On y apercevait peu de meubles, et tout y était très-sale. Vers le milieu du village, il y avait de fort petits temples, et devant le principal dieu brûlaient quelques petites lampes à lumière douteuse.
Ce qui m’étonna le plus, ce fut la quantité prodigieuse de bêtes à plumes qu’on voyait au dedans des huttes et au dehors. On était littéralement obligé de prendre garde pour ne pas écraser une jeune couvée. On fait éclore ici les œufs comme en Égypte, au moyen d’une chaleur artificielle.
A notre retour du village à la pagode, nous vîmes aborder deux champans d’où sortirent un grand nombre d’hommes bruns, à moitié nus et la plupart armés. Ils traversèrent précipitamment les champs de riz et marchèrent droit à nous. Nous les prîmes pour des pirates et nous fûmes un instant tourmentés de la crainte de ce qui allait arriver. Si c’étaient réellement des pirates, c’en était fait de nous; car à cette distance de Canton, et entourés seulement de Chinois qui leur auraient encore prêté main-forte, il leur aurait été doublement facile de venir à bout de nous. Il n’y avait donc pas moyen de prendre la fuite. Cependant ces gens approchaient toujours. Enfin, quand nous nous trouvâmes en présence les uns des autres, le chef s’annonça à nous comme le capitaine d’un vaisseau de guerre de Siam. Il nous raconta en mauvais anglais qu’il n’était arrivé que depuis peu, et qu’il avait amené le gouverneur de _Bangkok_, qui s’en allait par terre jusqu’à _Péking_. Notre angoisse se dissipa insensiblement et nous acceptâmes même l’aimable invitation du capitaine d’aller à notre tour visiter son vaisseau. Il vint prendre place dans notre bateau, nous conduisit lui-même jusqu’à son vaisseau et nous fit tout voir. Cependant l’aspect n’en était pas des plus séduisants. L’équipage avait l’air grossier et sauvage, et tous étaient habillés aussi salement et aussi misérablement les uns que les autres, de sorte qu’on avait de la peine à distinguer les officiers des matelots. Le vaisseau était armé de douze canons et monté par soixante-huit hommes.
Le capitaine nous régala de vin de Portugal et de bière anglaise. Nous ne rentrâmes chez nous que tard dans la soirée.
La plus longue excursion que l’on puisse faire hors de Canton s’étend jusqu’à 20 milles en amont du fleuve aux Perles. M. Agassiz eut la bonté de me procurer le plaisir de cette promenade. Il loua une belle barque, nous munit de provisions de toute sorte et pria un missionnaire, qui avait déjà fait souvent cette course, de m’accompagner, ainsi que M. de Carlowitz. La société d’un missionnaire est, même en Chine, l’escorte la plus sûre pour un voyageur. Ces messieurs parlent la langue du pays et se familiarisent peu à peu avec les indigènes; ils parcourent sans obstacle les environs de leur résidence. Une semaine environ avant notre partie, quelques jeunes gens en avaient tenté une pareille; mais, à moitié route, plusieurs coups de feu tirés d’une des forteresses situées le long du fleuve les avaient forcés de rebrousser chemin. Quand nous approchâmes de cette forteresse, nos bateliers ne voulurent pas aller plus loin, et nous fûmes presque obligés d’employer la force. On fit bien aussi feu sur nous; mais heureusement nous avions déjà dépassé la forteresse. Nous échappâmes au danger et nous continuâmes notre course sans autre accident; nous abordâmes même à plusieurs villages, nous visitâmes la _pagode seigneuriale_, et nous examinâmes tout avec beaucoup de soin. Ce paysage était ravissant et offrait de grandes plaines couvertes de plantations de riz, de sucre et de thé. On y voyait de beaux groupes d’arbres, de jolies collines, et dans le lointain on apercevait des montagnes plus élevées. Sur la pente des collines se trouvaient beaucoup de tombeaux que l’on reconnaissait à des pierres isolées et placées tout debout.
La _pagode seigneuriale_ est à trois étages, recouverte d’un toit en pointe, et se distingue par des sculptures extérieures. Elle n’a point de galerie au dehors; mais, autour de chaque étage, une triple guirlande de feuilles forme comme une ceinture. Au premier et au second étage, auxquels conduisent des escaliers excessivement étroits, se trouvent de petits autels avec des idoles ciselées. On ne nous laissa pas monter au troisième, sous prétexte qu’il n’y avait rien à voir.
Les villages que nous visitâmes ressemblaient plus ou moins à celui que nous avions vu près de la pagode du _Half-Way_.
Dans cette course, j’eus occasion d’observer la manière dont les missionnaires écoulent leurs livres religieux. Le missionnaire qui avait eu la complaisance de venir avec nous profita de cette circonstance pour répandre dans le peuple quelques bonnes semences. Il avait emballé cinq cents brochures, et, toutes les fois qu’un bateau approchait du nôtre, ce qui arrivait très-souvent, il se penchait autant que possible en avant, levait en l’air une demi-douzaine de ces livres, criait et faisait des signes pour engager les personnes de l’autre bateau à venir recevoir gratuitement, ces précieuses brochures. Quand elles ne venaient pas, nous allions les trouver, et le missionnaire les comblait de ses dons, tout en se réjouissant d’avance des merveilleux résultats qu’ils devaient infailliblement produire.
C’était bien autre chose encore quand nous arrivions à un village. Le domestique avait alors des charges de ces livres à traîner. En un instant nous étions entourés de curieux, et tous les livres étaient distribués.
Tout Chinois prenait ce qu’on lui offrait, car cela ne coûtait rien. S’il ne savait pas lire (ces livres étaient écrits en chinois), cela lui fournissait au moins du papier. Notre missionnaire retourna chez lui ravi de joie; il avait placé ses cinq cents exemplaires. Quel superbe rapport à faire pour la société des missionnaires, et quel brillant article pour la gazette ecclésiastique!
Cette excursion le long du fleuve aux Perles fut faite trois mois après par six jeunes Anglais. Eux aussi s’arrêtèrent à un des villages et se mêlèrent aux gens de la campagne. Mais malheureusement ils périrent victimes du fanatisme des Chinois et furent tous massacrés de la manière la plus cruelle.
En fait de grandes excursions, il ne me restait plus qu’à faire le tour des murs de la ville de Canton proprement dite[59]. Ce désir fut aussi bientôt réalisé, car le bon missionnaire s’offrit à nous accompagner, M. de Carlowitz et moi, et à nous protéger, mais à la condition expresse que je me travestirais en homme. Jusqu’ici aucune femme n’avait entrepris cette tournée; aussi je ne devais pas, disait-il, me risquer sous les habits de mon sexe. Je pris donc des habits masculins, et nous nous mîmes un jour en route de grand matin.
Nous traversâmes longtemps des ruelles étroites, pavées de larges pierres. A chaque maison nous voyions dans quelques niches de petits autels d’un demi-mètre de haut, devant lesquels, comme il ne faisait pas encore tout à fait jour, les lampes de nuit continuaient à brûler. On use inutilement une quantité d’huile prodigieuse pour se conformer à cet usage religieux. Peu à peu on ouvrit les magasins, qui ressemblent à de jolies halles dont les devantures ont été enlevées. Les marchandises sont étalées en partie dans des montres ouvertes, en partie sur des tables, derrière lesquelles les Chinois sont assis et travaillent. D’un coin du magasin, un escalier étroit conduit à l’étage supérieur, où se trouve l’appartement du marchand.
Ici comme dans les villes turques, tous ceux qui exercent la même profession sont tenus de s’établir dans la même rue; dans telle rue on ne voit que des cristaux, dans telle autre que des étoffes de soie, et ainsi de suite. Dans les rues habitées par les médecins, on trouve aussi toutes les pharmacies, parce que les médecins s’occupent, en dehors de leurs visites, de préparer les médicaments. Il y a aussi des rues spéciales assignées aux diverses provisions; les étalages y sont rangés d’ordinaire avec beaucoup d’ordre et de goût. Entre les maisons, il s’élève plusieurs petits temples, mais dont le style ne diffère pas du tout des autres édifices. Aussi il n’y a que le rez-de-chaussée qui soit habité par les dieux; ce sont de simples mortels qui occupent les étages supérieurs.
Je remarquai un mouvement extraordinaire dans les rues, surtout dans celles où se tenait le marché aux provisions. Les femmes et les filles des basses classes allaient comme celles d’Europe faire leurs emplettes. Elles étaient toutes sans voile, et beaucoup d’entre elles marchaient comme des canes, à cause de l’usage si répandu de mutiler les pieds. La foule est augmentée considérablement par une quantité inouïe de portefaix qui courent de tous côtés, les épaules chargées de grands paniers pleins de provisions. Tantôt ils vantent leur marchandise à haute voix, tantôt ils demandent à grands cris qu’on leur livre passage. Quelquefois les litières des gens riches et des personnes de distinction encombrent toute la longueur d’une rue et arrêtent les flots du peuple affairé. Mais ce qu’il y a de plus affreux, ce sont les porteurs innombrables qui enlèvent dans de grands baquets certains objets d’une odeur peu agréable, et qu’on rencontre à chaque pas et dans chaque rue.
Il faut qu’on sache qu’il n’y a peut-être pas de peuple au monde qui, pour l’activité et l’industrie, puisse être comparé au Chinois, et qui utilise avec autant de soin le moindre coin de terre. Comme ils n’ont que peu de bétail, et par conséquent peu de fumier, ils cherchent à remplacer le fumier par un autre engrais, ce qui explique la grande attention qu’ils ont de ne perdre les excréments d’aucun être vivant.
Toutes ces petites rues sont construites tout contre les murs de la ville, de sorte que nous avions déjà fait le tour d’une partie du mur d’enceinte avant de l’avoir remarqué. Des portes d’entrée insignifiantes, qu’on ferme le soir, conduisent dans l’intérieur de la ville, interdite à tout étranger de la manière la plus sévère.
Il est souvent arrivé à des matelots ou à d’autres étrangers, d’entrer sans s’en douter dans la ville par une de ces portes, et de ne s’apercevoir de leur méprise que lorsqu’on commençait à leur jeter des pierres.
Après avoir fait au moins 2 milles à travers un dédale de petites rues, nous arrivâmes enfin dans les champs. Ici nous eûmes une vue complète des murs de la ville, et du haut d’une petite colline, située près du mur d’enceinte, nous découvrîmes une assez grande partie de la ville elle-même. Le mur d’enceinte a environ 20 mètres de haut, et est presque partout tellement couvert d’herbes, de plantes grimpantes et de broussailles, qu’il ressemble à une superbe haie vive. La ville apparaît comme un chaos de petites maisons, entre lesquelles s’élèvent quelques arbres isolés. Nos regards ne furent attirés ni par de belles rues et de belles places, ni par des édifices, des temples ou des pagodes remarquables: une seule pagode de cinq étages nous rappela l’architecture chinoise.
Notre chemin nous conduisit au milieu de collines fertiles, à travers des prés et des champs bien entretenus. Beaucoup de collines servent de cimetières et sont couvertes de petits tertres, contre lesquels sont appuyées des dalles de pierre hautes de deux pieds ou bien des pierres non taillées; plusieurs de ces pierres tumulaires portaient des inscriptions. Parmi ces tombes se trouvaient aussi des caveaux de famille creusés dans les collines et entourés d’une enceinte de murs peu élevés, en forme de fer à cheval. Les entrées des tombes étaient également murées.
Mais les Chinois n’enterrent pas tous leurs morts. Ils pratiquent encore un autre genre de sépulture. Ils placent les corps dans de petites chambres en maçonnerie, composées de deux murs surmontés d’un toit, et dont les deux autres côtés sont ouverts. On y dépose, sur des bancs de bois de plus de 60 centimètres de haut, des cercueils dont le nombre n’excède pas trois ou quatre. Ces cercueils sont faits de troncs d’arbres creusés.
Les endroits que nous traversâmes étaient tous très-vivants, mais offraient les apparences de la saleté et de la misère. En passant dans plusieurs ruelles et sur plusieurs places, il nous fallut nous boucher le nez, et souvent nous aurions pu aussi fermer les yeux pour ne pas apercevoir des malades d’un aspect dégoûtant, dont le corps était couvert de boutons et d’ulcères.
Je vis partout beaucoup de volailles et de porcs, mais je n’aperçus que trois chevaux et une femelle de buffle d’une race toute particulière.
Nous touchions presque au terme de notre course quand nous rencontrâmes un cortége; une misérable musique nous annonça un spectacle extraordinaire. Mais à peine eûmes-nous le temps de voir défiler le cortége, qui courait comme s’il était en fuite. En tête marchaient les musiciens; venaient ensuite quelques Chinois, puis deux litières vides, avec leurs porteurs; enfin un tronc d’arbre creusé, qui représentait le cercueil, était porté au haut d’une perche. Quelques prêtres et des gens du peuple fermaient la marche.
Le principal prêtre avait une espèce de marotte blanche[60] à trois pointes, et les gens qui suivaient (parmi lesquels il n’y avait pas de femmes) portaient chacun un chiffon blanc autour du bras ou bien autour de la tête.
* * * * *
Je fus assez heureuse pour voir quelques palais d’été et quelques jardins appartenant à des personnes d’un rang élevé.
Je distinguai surtout celui du mandarin Hauquau. La maison, assez grande quoiqu’elle n’ait qu’un étage, a de larges et superbes terrasses. Les fenêtres donnent sur l’intérieur, et la toiture ressemble à celle des maisons européennes, sauf qu’elle est plus plate. Quant aux toits échancrés avec des flèches et des créneaux, avec des clochettes incrustées de briques et de tuiles de couleur, on ne les voit que sur les temples, les pavillons et les kiosques, mais non sur les grands édifices. A la porte on avait peint deux divinités qui, à ce que pensent les Chinois, interdisent l’entrée aux mauvais génies.
L’avant-corps de bâtiment se composait de plusieurs salles de réception, ouvertes[61] au rez-de-chaussée, de plain-pied avec de jolis parterres; au premier, de grandes terrasses ornées de fleurs offraient des vues ravissantes sur le fleuve si animé, sur une riche campagne et sur les masses de maisons groupées autour des murs de Canton.
De gentils petits cabinets entouraient les salons, dont ils n’étaient séparés que par des cloisons transparentes, qui représentaient souvent les tableaux les plus exquis. Parmi ces cloisons se distinguent surtout celles de bambou, qui sont minces et légères comme des voiles, et couvertes de fleurs peintes, ou de sentences écrites avec la plus grande délicatesse.
Le long des murs il y avait une quantité prodigieuse de chaises et beaucoup de canapés; ce qui faisait présumer que les Chinois ont aussi l’habitude des grandes réceptions. On y voyait une foule de chaises à bras, taillées artistement dans un seul morceau de bois; d’autres dont les siéges étaient formés de belles plaques de marbre; enfin, d’autres encore en terre cuite ou en porcelaine. En fait de meubles européens, nous trouvâmes de belles glaces, des pendules, des vases, des dessus de table en mosaïque de Florence ou en marbre de couleur. Il y avait surtout une quantité extraordinaire de lustres et de lanternes suspendus aux plafonds: ils étaient en verre, en corne transparente, en gaze ou en papier de couleur, et ornés de perles de verre, de franges et de houppes. Les murs étaient aussi garnis de lampes. Quand ces appartements sont entièrement éclairés, ils doivent offrir un aspect vraiment magique.
Comme nous avions été assez heureux pour atteindre cette maison sans avoir été lapidés, cela nous encouragea à visiter aussi les grands et beaux jardins de M. Hauquau, situés à environ trois quarts de mille de la maison, près d’un canal alimenté par le fleuve aux Perles; mais à peine étions-nous entrés dans ce canal, que nos bateliers voulurent retourner. Ils venaient d’apercevoir un bateau de mandarin, avec tous ses pavillons hissés, ce qui indiquait que le mandarin était à bord. Ils n’osaient pas croiser un mandarin avec des Européens à leur bord, et craignaient d’être lapidés avec nous par le peuple. Mais, sans avoir égard à leurs remontrances, nous poussâmes tout contre l’embarcation du mandarin, puis nous débarquâmes et nous continuâmes notre promenade à pied. Bientôt nous eûmes à nos trousses une foule nombreuse; on commença à lâcher contre nous des enfants pour exciter notre colère. Mais nous nous armâmes de patience, et nous arrivâmes heureusement au jardin, dont les portes furent aussitôt fermées derrière nous.
Le jardin était en parfait état, mais arrangé sans le moindre goût. On voyait partout des pavillons d’été, des kiosques, des ponts, et toutes les allées et tous les ronds étaient bordés de grands et de petits pots dans lesquels venaient toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers rabougris.
Les Chinois excellent dans l’art de rapetisser les arbres, ou plutôt d’empêcher leur croissance. On en voit qui arrivent à peine à un mètre de haut. On aime beaucoup ces arbres nains, et dans les jardins on les préfère aux arbres les plus beaux, à ceux qui donnent le plus d’ombrage. On ne saurait dire qu’il y ait du goût dans ces allées lilliputiennes, mais il est curieux de voir ces courtes tiges chargées des plus beaux fruits.
A côté de ces joujoux nous trouvâmes aussi des arbres taillés de manière à représenter des figures de tout genre, des vaisseaux, des oiseaux, des poissons, des pagodes, etc. Dans les têtes des animaux il y avait des œufs, peints, sur le devant, d’étoiles noires destinées à représenter des yeux.
Il y avait aussi des roches isolées ou des groupes de rochers richement garnis de petits pots de fleurs, de petites figures et de petits animaux. Ces derniers pouvaient se transposer à volonté, et former ainsi les groupes les plus variés, ce qui fait, dit-on, le passe-temps favori des dames chinoises. Un autre amusement non moins goûté des messieurs que des dames, c’est d’élever des cerfs-volants: ils restent assis des heures entières à suivre des yeux ces monstres en papier. Dans tous les jardins des riches Chinois, il y a de vastes pelouses réservées pour ce jeu.
On voyait aussi beaucoup de pièces d’eau et d’étangs, mais nulle part des jets d’eau.
Comme tout nous avait jusqu’alors réussi, M. de Carlowitz me proposa de visiter encore le jardin du mandarin Puntingqua. Cette visite m’intéressa d’autant plus que le mandarin faisait construire dans son jardin un bateau à vapeur par un Chinois qui avait séjourné treize ans dans l’Amérique du Nord, et y avait fait ses études.
La construction était déjà assez avancée pour que le bateau pût être lancé dans quelques semaines. Le constructeur nous montra son ouvrage avec une grande satisfaction, et il ne put dissimuler le plaisir que lui causèrent nos éloges.
Il était aussi très-fier de savoir l’anglais, car M. de Carlowitz lui ayant adressé la parole en chinois, il lui répondit en anglais, et nous pria de continuer à lui parler dans cette langue. Le bateau ne nous parut pas avoir l’élégance qui distingue les œuvres chinoises; la machine nous parut aussi beaucoup trop grande pour ce vapeur en miniature. Ni mon compagnon ni moi n’aurions eu le courage de monter à bord le jour où l’on devait essayer l’embarcation.
Le mandarin qui faisait construire ce bateau s’était rendu à Péking pour y demander, comme récompense, un bouton[62]; car c’était sous sa direction que le premier bateau à vapeur allait être lancé en Chine. Quant au constructeur, il devra sans doute se contenter de la conscience de son talent.
Du chantier nous allâmes au jardin, qui est très-grand, mais extrêmement négligé. On n’y voyait ni allées, ni arbres fruitiers, ni rochers, ni statues, mais une quantité innombrable de pavillons, de ponts, de galeries, de petits temples et de pagodes.
La maison du mandarin se composait d’un grand salon et de beaucoup de petites pièces. Les murs étaient ornés de broderies au dedans et au dehors, et le toit entouré de flèches et de créneaux.
Dans le grand salon, on donne de temps à autre des comédies et d’autres divertissements pour les femmes, dont les plaisirs semblent se concentrer dans leurs maisons et leurs jardins[63]; aussi les derniers ne peuvent être visités par les étrangers que pendant l’absence des dames.
Dans le jardin du mandarin Puntingqua, on entretenait des paons, des faisans argentés, des canards et des daims.
Il y avait dans un coin un petit taillis de bambous qui renfermait quelques tombeaux de famille. Non loin de là s’élevait un petit tertre avec une tablette en bois, sur laquelle était inscrit un long poëme en l’honneur du serpent favori du mandarin, enterré en ce lieu.
Après avoir tout examiné à notre aise, nous retournâmes chez nous sans être attaqués par personne.
Je ne fus pas aussi heureuse quelques jours plus tard, en visitant une fabrique de thé. Le propriétaire de la fabrique me conduisit lui-même dans son établissement, composé de grandes et hautes salles, où il y avait près de six cents ouvriers, y compris les enfants et les femmes. Mon entrée produisit un mouvement général parmi les ouvriers: jeunes et vieux quittèrent leur travail; les grands levèrent les petits en l’air et me montrèrent au doigt. Bientôt ils se pressèrent autour de moi et poussèrent des cris si effroyables, que je commençai presque à avoir peur. Le fabricant et un des surveillants employèrent tous leurs efforts à m’ouvrir un passage au milieu de cette foule en révolte, et, me faisant un rempart de leur corps, m’engagèrent à voir tout rapidement et à quitter aussitôt la maison. Je ne pus donc faire qu’un examen surperficiel.
Les feuilles de thé sont mises pendant quelque temps dans l’eau bouillante, puis on les place dans des poêles de fer enfoncées obliquement dans le mur; on les grille ensuite à une faible chaleur, en les retournant sans cesse avec la main. Quand elles commencent à se rider, on les étend sur de grandes planches, et on roule chaque feuille séparément. Ce travail se fait si vite, qu’il faut être excessivement attentif pour voir comment on ne prend réellement qu’une seule petite feuille. Toute la masse retourne ensuite dans la poêle. Le thé qu’on appelle _noir_ est grillé plus longtemps, et le _thé vert_ est teint souvent avec du bleu de Prusse, dont on ajoute une très-faible quantité lors du second grillage. Enfin, on jette de nouveau le thé sur les planches pour l’examiner encore de près, et on roule une seconde fois les feuilles qui ne sont pas encore tout à fait fermées.
Avant que je quittasse la maison du fabricant, celui-ci me conduisit dans son appartement, où il me régala d’une tasse de thé comme les Chinois riches ont l’habitude de le prendre. On met quelques feuilles de thé dans une tasse de porcelaine fine, on verse dessus de l’eau bouillante, et on couvre ensuite la tasse d’un couvercle qui la ferme hermétiquement. Après avoir laissé infuser quelques minutes, on boit le thé chaud sur les feuilles.
Les Chinois ne mettent dans le thé ni sucre, ni rhum, ni lait; ils disent que l’arome du thé se perd si on y ajoute la moindre chose, ou même si on le remue. Pour moi, j’obtins de mettre un peu de sucre dans ma tasse.
L’arbre à thé n’avait tout au plus que deux mètres de haut dans les plantations que je visitai aux environs de Canton. On ne le laisse pas pousser plus haut et on le taille de temps en temps. On l’exploite de la troisième à la huitième année; après cela on le coupe pour qu’il pousse de nouveau, ou bien on l’arrache entièrement. On peut faire dans l’année trois récoltes, la première au mois de mars, la deuxième au mois d’avril; la troisième commence en mai et dure pendant deux mois. Les feuilles de la première récolte sont si fines et si délicates, qu’elles ont véritablement l’apparence de fleurs, et c’est de là que vient sans doute l’erreur qui fait prendre le _thé-fleurs_ ou le _thé impérial_, non pas pour les feuilles, mais pour les fleurs de l’arbre à thé[64]. Cette première récolte est si fatale à l’arbuste, qu’en général on ne la fait pas.
On me disait que le thé des environs de Canton était le plus mauvais, et que le meilleur thé venait des provinces situées un peu plus au nord.
Les fabricants de thé de Canton s’entendent aussi, dit-on, à donner l’aspect d’un thé excellent à celui qui a déjà servi, ou bien aux feuilles gâtées par la pluie. Ils sèchent et grillent les feuilles, les teignent en jaune avec de la curcumine pulvérisée, ou en vert clair avec du bleu de Prusse, et les roulent très-serrées.
Le prix du thé envoyé en Europe varie, par picoul (cent livres d’Autriche, ou cinquante-six kilogrammes de France), de 15 à 60 dollars.
Le thé à 60 dollars trouve peu de débit, et arrive la plupart du temps seulement en Angleterre.
Le _thé impérial_ ne figure pas du tout dans le commerce.
Il me faut encore parler d’un spectacle que je vis un soir par hasard sur le fleuve aux Perles: c’était, comme je l’appris plus tard, une fête d’actions de grâces offerte par les propriétaires de deux jonques qui avaient fait un voyage assez long sur mer sans être dépouillés par des pirates ni assaillis par le dangereux ouragan nommé _typhon_ (_taifoon_).
Deux grands bateaux de fleurs, magnifiquement éclairés, descendaient lentement le fleuve; trois rangées de lanternes entouraient le bord des bateaux et formaient de véritables galeries de feu; toutes les chambres étaient ornées de lustres et de lampes; sur l’avant on voyait de grands feux; des pétards lancés de moment en moment éclataient avec beaucoup de bruit, mais ne montaient que de quelques mètres. On avait planté sur le premier bateau une grande perche illuminée de lampes en papier de couleur, et qui formaient une belle pyramide.
En tête de ces deux corps lumineux marchaient, au son d’une musique bruyante, deux bateaux éclairés de torches nombreuses. Ces colonnes de feu avançaient lentement à travers les ténèbres de la nuit, et avaient vraiment quelque chose de féerique. De temps en temps elles s’arrêtaient, et aussitôt on voyait s’élever dans les petits bateaux de grands feux entretenus avec du papier consacré et parfumé.
Ce papier, qu’on est obligé d’acheter aux prêtres, se brûle à toute occasion, et souvent même avant et après chaque prière; il forme la plus grande partie des revenus des prêtres.
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Je faisais quelquefois des promenades avec M. de Carlowitz dans les rues situées près de la factorerie. Je trouvais beaucoup de plaisir à contempler toutes les belles marchandises, et d’autant plus qu’on en avait ici tout le loisir, les magasins n’étant pas aussi fréquentés que ceux que j’avais eu occasion de voir en faisant le tour des murs de Canton. Ces magasins ayant, comme chez nous, des portes et des fenêtres, nous pûmes y entrer, ce qui nous préserva des importunités du peuple. Je trouvai aussi les rues un peu plus larges, bien pavées, et couvertes de nattes ou de planches pour adoucir l’ardeur des rayons du soleil.
Autour de la factorerie, surtout à _Fousch-an_, l’endroit où se trouvent le plus de fabriques, on peut faire beaucoup de courses en bateau, car les rues y sont partout coupées, comme à Venise, par des canaux. Mais ce côté de Canton n’est pas le plus beau, parce que tous les magasins sont établis le long des canaux, et que tous les ouvriers des fabriques y demeurent dans de misérables baraques qui, bâties en partie sur des pilotis vermoulus, avancent beaucoup sur les canaux.
Nous eûmes un jour un spectacle horrible en passant de l’un des canaux dans le fleuve aux Perles. Il faut croire qu’un nègre mort sur un des vaisseaux venait d’être jeté à l’eau, car le corps tout nu flottait à la surface. Chaque bateau le repoussait aussi loin que possible, et, pour notre malheur, il vint aussi tout près de nous.
* * * * *
J’avais passé en tout à Canton plus de cinq semaines, du 13 juillet au 20 août. Ce temps est le plus chaud de l’année, et la température fut réellement insupportable. Dans les chambres, nous eûmes près de 27 degrés et demi; à l’air et à l’ombre, jusqu’à 30 degrés.
Pour se préserver de cette chaleur accablante, on a ici, indépendamment des _punkas_ établis dans les chambres, une manière toute particulière de garantir les portes, les fenêtres, et même les toits et les murs des maisons. Ce sont des claies de bambou qui forment comme des auvents devant les portes et les fenêtres; ou bien comme un second toit au-dessus du véritable, dans les endroits où sont les ateliers; ou bien enfin une couverture complète placée à trois mètres de distance des murs de la maison, pourvue d’entrées, de fenêtres et de toit, et qui enveloppe toute l’habitation.
Pour retourner à Hong-Kong, je pris encore une jonque chinoise; mais je fus moins tranquille cette fois-ci que la première: j’avais encore présente à la mémoire la triste fin de M. Vauchée; aussi j’eus la précaution d’emballer mes effets et mon linge en présence de mes domestiques, afin de leur faire comprendre que des pirates perdraient leur peine s’ils se dérangeaient le moins du monde pour moi.
Le 20 août, à sept heures du soir, je dis adieu à Canton et à mes amis, et à neuf heures je voguais de nouveau sur le puissant et célèbre fleuve aux Perles, le _Sikiang_.
* * * * *
Les données sur la géographie et la statistique de la Chine varient tellement entre elles, et les difficultés d’en vérifier l’exactitude sont si grandes, qu’on ne peut guère s’arrêter qu’à certaines indications fondées sur plus ou moins de vraisemblance. L’étendue de la Chine, y compris les pays tributaires, serait d’environ 180 000 milles carrés, et sa population, que l’on a beaucoup exagérée, d’environ 400 millions d’âmes. Le climat de la Chine est en général chaud; les hivers y sont secs et les étés pluvieux. Le sol, qui est extrêmement fertile, donne tous les produits des régions tropicales, principalement le thé, le riz, la canne à sucre, le coton, le bambou, le tabac, le poivre, le bétel, etc. On cultive dans les provinces méridionales le palmier, le mûrier, le cocotier, le cannelier, le cèdre, l’érable. La Chine possède de riches mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, de plomb, de mercure, de houille et de sel; des carrières d’ardoise, de marbre, de cristal, etc. Les habitants sont _Mandchous_ (conquérants de l’empire, dont la famille régnante est issue), _Sifanes_, _Lolos_ et _Mieose_.
La religion de l’État est celle de Confucius (_Confutsé_), mais beaucoup de Chinois professent la religion de Lao et le bouddhisme: l’empereur est attaché à cette dernière, comme descendant des Mandchous.
La Chine est une monarchie héréditaire dans la famille des Taï-Thing, dont le chef ou empereur exerce un pouvoir absolu, et s’appelle le maître du Céleste-Empire.
La capitale, Péking, compte, dit-on, près de deux millions d’habitants; en outre, il y a encore beaucoup de villes très-peuplées, parmi lesquelles _Hong-Tscheu_, _Canton_ et _Nanking_ occupent le premier rang.
Le commerce est très-considérable, et l’industrie très-active chez les Chinois.
Un des événements les plus importants dans l’histoire de la Chine, et dont l’origine est naturellement très-obscure, est la guerre avec l’Angleterre, commencée en 1840, et qui se termina, au bout de deux ans, à l’avantage de cette dernière puissance. Les succès des Anglais obligèrent la Chine à renoncer en partie au système d’exclusion qu’elle avait suivi pendant des milliers d’années, et à ouvrir aux Européens plusieurs de ses ports. Ces concessions ont amené une plus grande liberté du commerce, des relations plus suivies avec les Chinois, et le temps n’est peut-être pas trop éloigné où la civilisation victorieuse de l’Occident parviendra peu à peu à pénétrer dans les vastes districts de cet immense empire.
Monnaies.
1200 _cashs_ font une piastre espagnole, ou 5 fr. 43 c. de France.
Un _tacl_ fait 1409 cashs.
Une _mace_ fait 141 cashs.
10 _candarini_ font une mace.
En dehors des cashs, aucune des monnaies que je viens de citer n’a d’existence réelle; ce sont des monnaies de compte. Les cashs sont percés d’un trou au milieu; on les enfile par cinquantaines ou par centaines à des fils de bambou.
La Chine n’a pas de monnaies frappées d’or ou d’argent, ni de papier ayant une valeur légale. Les payements se font en piastres espagnoles ou en dollars américains, ou bien en or et en argent non monnayé.
[Illustration]