CHAPITRE XVIII.
Bagdad.--Principaux édifices.--Climat.--Fête donnée par le résident anglais.--Le harem du pacha de Bagdad.--Excursion aux ruines de Ctésiphon.--Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza. Excursion aux ruines de Babylone.--Départ de Bagdad.
_Bagdad_, capitale de l’Assyrie et de la Babylonie, fut fondée au VIII^{e} siècle, sous le calife Abou-Giafar-Almansour. Un siècle plus tard, sous le règne de Haroun-Al-Radschid, le meilleur et le plus éclairé de tous les califes, la ville atteignit son plus haut degré de splendeur, mais cent ans après elle fut détruite par les Turcs. Prise par les Persans au XVI^{e} siècle, elle demeura constamment une occasion de discorde entre les Turcs et les Persans, et, bien qu’incorporée à l’empire ottoman au XVII^{e} siècle, le schah Nadir chercha encore, au XVIII^{e}, à l’enlever aux Turcs.
La population actuelle comprend environ 60 000 âmes: on compte à peu près 45 000 Turcs; le reste se compose de juifs, de Persans, d’Arméniens, d’Arabes, etc. Il n’y a guère plus de cinquante à soixante Européens. La ville occupe les deux rives du Tigre, mais c’est principalement sur la rive orientale qu’elle se développe. Elle est entourée de murailles fortifiées en briques, interrompues par de nombreuses tours; mais les murailles et les tours sont faibles et lézardées, et les canons dont elles sont munies ne sont pas en très-bon état.
Je dus me procurer avant tout un _isar_ (grande toile pour envelopper tout le corps), un petit bonnet (_finer_), avec un mouchoir (_baschlo_) qui, roulé et entrelacé autour du finer, forme une espèce de turban. Quant au bouclier roide et épais, tissé de crin, qui couvre le visage, je ne m’en servis pas, parce qu’on étouffe presque dessous. On ne peut pas se figurer de costume plus incommode pour les femmes que celui qu’on porte dans ce pays. L’isar ramasse la poussière du sol, et il faut une certaine adresse pour le tenir de manière à ce que tout le corps reste enveloppé. Je plaignais beaucoup les pauvres femmes, souvent forcées de porter encore un enfant ou un paquet, ou bien d’aller laver le linge à la rivière. Elles n’en revenaient jamais sans être trempées. Les plus petites filles même sont vêtues ainsi quand elles sortent.
Grâce à mon costume oriental, et même sans me couvrir le visage, je pus circuler librement partout. Je commençai par visiter la ville, qui n’offre plus rien de curieux, tous les anciens édifices du temps des califes ayant disparu. Les maisons, construites en briques cuites et en briques crues, n’ont qu’un étage. Les murs de derrière donnent tous sur les rues; il est rare de voir un balcon avec de petites fenêtres étroitement grillées. Il n’y a que les maisons dont les façades ont vue sur le Tigre qui soient exceptées de la règle commune: elles ont des fenêtres régulières et sont quelquefois très-jolies. Quant aux rues, elles ne sont pas très-larges, mais en revanche elles sont pleines de boue et de poussière. Le pont de bateaux jeté sur le Tigre, dont la largeur est ici de 230 mètres, est le plus misérable que j’aie jamais vu. Les bazars sont très-vastes. L’ancien bazar, reste des premières constructions de Bagdad, offre encore des traces de beaux piliers et de belles arabesques, et le kan Osman se distingue par un beau portail et par de hautes voûtes en forme de coupole. Les principaux passages sont si larges qu’un cavalier et deux piétons peuvent aller de front. Les marchands et les artisans sont ici, comme dans tout l’Orient, répartis dans des rues ou des passages. Les beaux magasins se trouvent dans les maisons particulières ou dans les kans des bazars. De méchants cafés se rencontrent partout en grand nombre.
Le palais du pacha, vaste édifice sans goût et sans magnificence, n’est imposant que de loin. Les mosquées sont assez rares, et, à part des incrustations de carreaux de briques, elles n’offrent rien de remarquable.
Pour pouvoir embrasser Bagdad d’un seul coup d’œil, je montai avec beaucoup de peine sur la plate-forme extérieure d’une des coupoles du kan Osman, et je fus réellement surprise de l’étendue et de la jolie position de la ville. On a beau parcourir dans tous les sens les rues étroites et uniformes d’une ville orientale, on ne peut jamais s’en faire une idée, car une rue ressemble à l’autre, et toutes ensemble offrent l’image des corridors d’une prison. Mais, du point élevé où j’étais postée, je dominais toute la ville avec ses maisons innombrables, dont une grande partie sont situées au milieu de jolis jardins; je voyais à mes pieds des milliers de terrasses, et surtout le beau fleuve qui dans cette cité, longue de plus de cinq milles, roule ses eaux à travers de sombres bois de palmiers et d’arbres fruitiers.
Toutes les maisons, comme je l’ai déjà fait remarquer, sont bâties en tuiles, dont la plupart, dit-on, ont été apportées par l’Euphrate des ruines de Babylone. En considérant de plus près les fortifications, on y retrouve encore des traces des premières constructions. Les tuiles dont on s’est servi pour les élever ont près de 70 centimètres, et ressemblent à de belles dalles en pierre.
Les maisons, plus jolies à l’intérieur qu’au dehors, ont des cours propres et pavées, beaucoup de fenêtres, etc. Les chambres sont grandes et hautes, mais elles ne sont pas meublées si magnifiquement qu’à Damas. Pendant l’été, il fait si chaud à Bagdad qu’on change de domicile trois fois par jour. Le matin, on se tient dans les chambres ordinaires; vers neuf heures, on se réfugie dans les appartements souterrains, appelés _sardabs_, qui, à l’instar des caves, sont souvent à cinq ou sept mètres sous terre, et on y passe toute la journée. Au coucher du soleil, on se rend aux terrasses pour y recevoir des visites, y causer, y prendre du thé, et on y reste jusqu’au milieu de la nuit. C’est là le moment le plus agréable; les soirées sont fraîches et on se sent renaître. Beaucoup de personnes prétendent que la nuit la lune jette plus d’éclat que chez nous, mais je n’ai pas trouvé cela. On dort sur les terrasses, sous des moustiquaires qui enveloppent tout le lit. Pendant le jour, la chaleur monte dans les chambres jusqu’à 30 degrés, au soleil elle va de 40 à 44; dans les sardabs, elle dépasse rarement 25 degrés. En hiver, les soirées, les nuits et les matinées sont si froides qu’on fait du feu dans les cheminées.
Le climat de ce pays est regardé comme très-sain, même par les Européens. Cependant il y règne une maladie qui serait un grand sujet d’épouvante pour nos jeunes personnes, et qui ne frappe pas seulement l’indigène, mais tout étranger qui passe quelques mois à Bagdad: c’est un affreux bouton que l’on appelle la _marque de dattes_ ou la _bosse d’Alep_.
Ce bouton, d’abord de la grosseur d’une tête d’épingle, prend peu à peu l’étendue d’un clou, et laisse de profondes cicatrices. D’ordinaire il paraît à la figure. Sur cent visages, on n’en trouve peut-être pas un seul qui soit exempt de ces vilaines marques. Lorsqu’on n’en a qu’une, on peut s’estimer fort heureux; ordinairement, on n’en a pas moins de deux ou même trois. Les autres parties du corps n’en sont pas non plus exemptes. Ces ulcères se montrent généralement quand les dattes commencent à mûrir, et ils ne grossissent que l’année d’ensuite, vers la même époque. On a cette maladie une fois dans sa vie; les enfants en sont pour la plupart atteints. On ne fait rien pour combattre ce mal, l’expérience ayant prouvé qu’il n’y a pas de remède pour le guérir. Les Européens ont essayé, mais sans succès, de s’en préserver par l’inoculation.
Ce mal se retrouve dans quelques contrées le long du Tigre. A quelques milles du fleuve, on n’en rencontre plus la moindre trace. On devrait en induire qu’il provient de l’évaporation de l’eau ou de la vase qu’elle dépose. Cependant le premier fait ne semble pas fondé; car le fléau épargne tout le personnel de l’équipage du vapeur anglais, qui reste toujours sur le bateau, tandis qu’il frappe tous les Européens qui habitent à terre. Un de ces derniers fut atteint de quarante ulcères, et il souffrit, dit-on, le martyre. Le consul français, forcé de séjourner à Bagdad plusieurs années, n’y amena pas sa femme, pour ne pas l’exposer à ce désagrément inévitable. Je ne restai que peu de semaines en ce pays, et il me vint également à la main un petit ulcère, qui finit aussi par devenir gros comme un écu, mais il ne pénétra pas bien avant dans les chairs et ne laissa pas de cicatrice. Je triomphais déjà d’en avoir été quitte à si bon marché. Mais hélas! il ne devait pas en être ainsi. Six mois plus tard, déjà de retour en Europe, ce mal me prit avec tant de force que, couverte de treize de ces boutons, j’en restai marquée plus de huit mois.
Le 24 mai, je fus invitée par le résident anglais, M. Rawlinson, à une grande fête qu’il donna pour célébrer l’anniversaire de la naissance de la reine Victoria. Au dîner, il n’y eut que des Européens; mais à la soirée, on admit toutes les notabilités du monde chrétien, tels que Grecs, Arméniens, etc. La fête eut lieu sur les belles terrasses de la maison. On s’y promenait sur des tapis moelleux; on s’asseyait, on se reposait sur des divans élastiques; les terrasses, la cour et le jardin étaient éclairés a _giorno_. Les rafraîchissements les plus délicats circulaient sans cesse, et l’Européen ne pouvait guère s’apercevoir qu’il était si éloigné de sa patrie. Ce qui produisit moins d’illusion, ce furent deux orchestres, dont l’un exécutait des morceaux européens, l’autre des airs nationaux. Des feux d’artifices, avec des ballons lumineux et des flammes de Bengale, servirent encore d’amusement. Un banquet splendide termina la fête.
Parmi les femmes et les jeunes filles, il y avait quelques beautés remarquables; mais toutes avaient des yeux séduisants qu’aucun jeune homme n’aurait pu regarder impunément. L’art de teindre les cils et les paupières y est sans doute pour beaucoup. Tout cil qui dépasse la ligne régulière est arraché avec soin, et remplacé artistement par le pinceau. C’est ainsi qu’on produit la plus belle forme arquée, et, en teignant encore les paupières, on augmente infiniment la beauté et l’éclat de l’œil. La plus humble servante recherche tout aussi soigneusement que la plus grande dame ces embellissements factices.
Les femmes étaient vêtues à la manière turco-grecque. Elles portaient de larges pantalons de soie, attachés autour de la cheville, et par-dessus des cafetans brodés d’or, dont les manches, serrées contre les coudes, étaient fendues ensuite et retombaient des deux côtés des bras, couverts par les manches de soie de la chemise. Au milieu étaient fixées des ceintures roides, larges comme la main, ornées sur le devant de boutons énormes, et sur les côtés de boutons plus petits en or émaillé et ciselé. Des perles montées, des pierres fines et des anneaux d’or brillaient à leurs bras, à leur cou et sur leur poitrine. Sur la tête elles portaient un joli petit turban, enlacé de chaînes ou de dentelles d’or. Beaucoup de minces tresses de cheveux se glissaient parmi ces dentelles et descendaient jusqu’aux hanches. Malheureusement plusieurs de ces belles avaient le mauvais goût de teindre leurs cheveux avec de l’orpin, ce qui leur faisait perdre leur brillante couleur noire et les changeait en une chevelure terne, d’un rouge foncé.
Quelque joli que fût ce cercle de femmes, il finissait par être monotone à voir; car le silence et l’immobilité régnaient parmi ce sexe, qu’on accuse d’ordinaire de trop de loquacité, et aucune de ces aimables figures n’exprimait le moindre sentiment ni la moindre émotion; il leur manquait l’esprit et l’instruction, le charme de la vie. Les filles indigènes n’apprennent rien; elles passent pour très-instruites quand elles savent lire la langue de leur pays, l’arménien ou l’arabe, et, en ce cas, on ne leur met entre les mains que des livres religieux.
Je trouvai plus d’animation lors d’une visite que je fis quelques jours plus tard au harem du pacha. Le rire, le babil et le badinage ne discontinuèrent pas un instant. Aussi en fus-je étourdie. On s’attendait à ma visite, et les femmes, au nombre de quinze, étaient magnifiquement vêtues de la manière que je viens de décrire, si ce n’est que les cafetans étaient plus courts et les turbans ornés de plumes d’autruche.
Je ne trouvai parmi ces dames aucune beauté remarquable; à part de beaux yeux qu’elles avaient toutes, leurs traits manquaient de noblesse et d’expression.
Le harem d’été où l’on me reçut était un joli édifice, bâti dans le goût le plus moderne, à l’européenne, avec de hautes et de belles fenêtres. Placé au milieu d’un petit potager, il était entouré d’un jardin fruitier plus grand.
Après plus d’une heure passée dans cette bruyante société, on servit des mets sur une table, et on mit des chaises tout à l’entour. La première femme ou la favorite passa la première, se mit à table et n’attendit même pas que nous fussions assises, mais porta immédiatement ses mains aux différents plats, et réunit en un tas les morceaux qu’elle aimait le mieux. Je fus aussi obligée de me servir de ma main pour manger, car il n’y avait ni couteau ni fourchette dans toute la maison; ce ne fut que vers la fin du repas qu’on m’apporta une grande cuiller d’or à thé.
La table était chargée de viandes succulentes, de pilaus apprêtés de différentes manières, et d’une quantité de sucreries et de fruits. Tous ces mets étaient excellents, et il y en avait un surtout qui ressemblait à s’y méprendre à nos beignets.
Quand nous eûmes mangé, les dames qui n’avaient pas trouvé place d’abord se mirent à table. A côté d’elles vinrent s’asseoir quelques-unes des premières servantes; après elles arrivèrent les dernières esclaves, parmi lesquelles il y avait quelques vilaines négresses. Celles-ci se mirent aussi à table et mangèrent ce qu’on leur avait laissé.
Après le repas, on servit du café noir dans de petites tasses, et on apporta des narguilehs. Les petites tasses étaient placées dans des gobelets d’or, richement ornés de perles et de turquoises.
Les femmes du pacha ne se distinguent de leurs suivantes et de leurs esclaves que par le costume et la toilette; elles ne diffèrent nullement entre elles par les manières. Les servantes s’asseyaient sans façon sur les divans, se mêlaient familièrement à la conversation, fumaient et prenaient du café avec nous. Les esclaves et les serviteurs sont traités avec bien plus de bonté et plus d’indulgence que dans les maisons européennes.
Les Turcs seuls ont des esclaves.
Autant on est rigide, dans tous les endroits publics, sur l’observation des mœurs et des convenances, autant on se montre relâché à cet égard dans les harems et dans les bains. Pendant qu’une partie des femmes était occupée à fumer et à prendre du café, je me glissai inaperçue dans quelques pièces voisines. Au bout de quelques minutes, j’en avais assez vu pour ressentir la plus vive pitié et la plus profonde horreur pour ces pauvres créatures, qui par l’oisiveté, par le manque de connaissance et par l’absence de toute morale, se dégradent au point de profaner le nom de l’humanité.
Je ne fus pas moins attristée par la visite d’un bain public de femmes. Là on voyait pêle-mêle des enfants, de jeunes filles, des femmes et des matrones; les unes se faisaient laver et teindre les mains, les pieds, les ongles, les sourcils, les cheveux, etc. D’autres se faisaient arroser et parfumer d’huiles et d’essences odorantes. Au milieu de tout cela folâtrait la jeunesse, et, ce qu’il y avait de pis, une grande partie de la société se figurait sans doute être dans le paradis, du temps où il n’avait pas encore été question de la pomme d’Ève. Les propos et les discours tenus dans ces bains répondent, dit-on, à la conduite, ce qui se conçoit du reste parfaitement. Pauvre jeunesse, où puiserais-tu le sentiment de la décence et de la pudeur, si tu assistes dès la plus tendre enfance à ces scènes et à ces conversations?
En fait de curiosités, je vis encore le monument funéraire de la reine Zobiedé, épouse favorite du calife Haroun al Radschid. Ce monument est intéressant, en ce qu’il diffère beaucoup des constructions ordinaires des mahométans. Au lieu de belles coupoles et de beaux minarets, une tour d’une très-faible hauteur s’élève sur un petit édifice octogone; cette tour ressemble beaucoup à celles que l’on voit au-dessus des temples ou pagodes des Hindous. Dans l’intérieur se trouvent trois simples tombeaux en maçonnerie; dans l’un repose la reine, dans les autres sont déposés les membres de la famille royale. Tout l’édifice est construit en tuiles, et fut jadis, à en juger par quelques traces, voûté de beau ciment, incrusté de briques de couleur et orné d’arabesques.
Tous ces monuments sont sacrés pour le musulman; aussi vient-il souvent de loin y faire ses dévotions. Un bonheur auquel il aspire tout aussi ardemment, c’est d’acquérir, dans le voisinage, une tombe qu’il puisse montrer avec orgueil à ses parents et à ses amis. Aussi tout autour on voyait de grandes places couvertes de sépultures.
En revenant de ce mausolée, je fis un petit détour pour voir le quartier de la ville ravagé et tombé en ruines à la suite de la dernière peste.
M. Swoboda, un Hongrois, me peignit l’horrible état dans lequel se trouvait alors Bagdad. Après s’être pourvu suffisamment de vivres, il s’était cloîtré entièrement avec sa famille et une domestique, et ne recevait du dehors que de l’eau fraîche. Il avait calfeutré avec soin les portes et les fenêtres, et n’avait permis à personne de monter sur la terrasse, ni même de respirer l’air du dehors.
Grâce à ces précautions hygiéniques, il échappa au terrible fléau avec sa famille et sa domestique, tandis que, dans les maisons voisines, des familles entières périrent. Comme on ne pouvait pas enterrer tous les morts, on laissa les corps se corrompre à l’endroit même où ils étaient tombés.
Quand l’épidémie eut disparu, les Arabes du désert vinrent s’abattre sur ce malheureux quartier pour voler et piller. Ils pénétrèrent sans peine dans les maisons vides et triomphèrent facilement des malheureux habitants qui avaient survécu. M. Swoboda aussi se vit obligé de se racheter en payant un tribut à ces oiseaux de proie.
J’eus hâte de m’éloigner de ces tristes lieux, et je me dirigeai avec plaisir vers les jardins riants qu’on trouve à chaque pas à Bagdad et dans les alentours.
Cependant ces jardins ne sont pas dessinés et plantés avec art; ce sont simplement des bois épais d’arbres fruitiers de toute espèce, tels que dattiers, pruniers, abricotiers, pêchers, figuiers, mûriers, etc., entourés d’un mur en tuiles; il n’y règne ni ordre ni propreté; on n’y voit ni pelouses ni parterres de fleurs, ni même des chemins régulièrement tracés; mais on y rencontre beaucoup de canaux, car il faut remplacer la pluie et la rosée par des irrigations artificielles.
* * * * *
Je fis de Bagdad deux grandes excursions, une aux ruines de _Ctésiphon_, une autre à celles de _Babylone_. Les unes sont à 18 milles et les autres à 60 milles de Bagdad.
Pour ces deux excursions, M. Rawlinson me donna de bons chevaux arabes et un serviteur de confiance.
A moins de passer la nuit dans le désert, il fallait faire la course de Ctésiphon, aller et retour, dans un jour, c’est-à-dire depuis le lever jusqu’au coucher du soleil: car à Bagdad, comme dans toutes les villes turques, les portes sont fermées après le coucher du soleil, et on remet les clefs au commandant de la ville. On les ouvre avec le lever du soleil.
L’aimable Mme Holland voulut me charger d’abondantes provisions; mais en voyage j’ai pour règle de renoncer à toute espèce de superflu. Quand j’ai l’assurance de trouver des hommes aux lieux où je me rends, je n’emporte pas de vivres, car je puis manger ce que mangent mes semblables. Si leur nourriture n’est pas de mon goût, c’est que je n’ai pas beaucoup d’appétit; et alors je jeûne jusqu’à ce que la faim me fasse tout trouver bon. Je n’emportai que ma gourde en cuir, qui me fut également inutile, car nous approchâmes souvent des canaux du Tigre, et nous passâmes même près de ce fleuve, quoique la plus grande partie de la route traversât le désert.
A moitié route, nous franchîmes le fleuve _Dhyalah_ dans un grand bateau.
De l’autre côté du fleuve, habitent, dans des trous maçonnés, quelques familles qui vivent du fermage de la traversée. J’eus le bonheur de trouver pour me restaurer du pain et du petit-lait. On commence déjà à découvrir les ruines de Ctésiphon, quoiqu’elles soient encore éloignées de neuf milles. En trois heures et demie, nous avions parcouru toute la distance de Bagdad jusqu’aux ruines.
Ctésiphon s’était élevée jadis au rang des plus puissantes villes qui avoisinent le Tigre; elle venait après Babylone et Séleucie. En été, les souverains persans demeuraient à _Ecbatania_, en hiver à _Ctésiphon_. Cependant les ruines que je venais visiter se composent plutôt de quelques fragments du palais du schah Chosroès. On voit encore le portail à voûte colossale avec la porte, une partie de la principale façade et quelques parois latérales; tout cela est encore si solide, que les voyageurs pourront jouir pendant plusieurs siècles de ces débris imposants. Le cintre de la porte _Touk-Kosra_ est le plus élevé de tous les portiques connus. Il a 30 mètres, c’est-à-dire cinq de plus que la principale porte de _Fattipore Sikri_, que beaucoup de voyageurs citent comme la plus élevée. Le mur, au-dessus de la voûte, a encore plus de 5 mètres.
Sur la façade du palais, on a taillé, de haut en bas, de petites niches avec des arcs, des colonnes et des lignes, etc. Le tout paraissait revêtu d’un fin ciment, dans lequel sont incrustées en cuivre, par-ci par-là, de charmantes arabesques.
Vis-à-vis de ces ruines, sur la rive occidentale du Tigre, on voit quelques restes des murs de Séleucie, première capitale de la Syrie, sous la dynastie macédonienne des Séleucides.
Sur les deux rives, on aperçoit tout autour, dans de vastes étendues circulaires, de petits tertres où l’on trouve, à une faible profondeur, des tuiles et des décombres.
Non loin des ruines du palais, s’élève une simple mosquée qui renferme le tombeau de Selaman Pak, adoré comme un saint, parce qu’il fut l’ami de Mahomet. On ne poussa pas la tolérance jusqu’à me laisser pénétrer dans cette mosquée; il fallut me contenter d’un coup d’œil furtif à travers la porte ouverte. Tout ce que je pus distinguer, ce fut un tombeau en tuiles entouré d’un treillage de bois peint en vert.
Déjà, en arrivant aux ruines, j’avais aperçu beaucoup de tentes sur le bord du Tigre. Ma curiosité m’engagea à les examiner. J’y trouvai tout comme chez les Arabes du désert, si ce n’est que les hommes me paraissaient moins sauvages et moins barbares. J’aurais passé au milieu d’eux sans crainte bien des jours et bien des nuits. Cela provenait peut-être aussi de ce qu’à force de les voir je m’étais faite à leurs manières.
Mais une visite bien plus agréable m’était réservée. Pendant que je demeurais encore chez ces sales Arabes, arriva un Persan; il me montra quelques jolies tentes dressées à peu de distance, et me fit un discours auquel je ne compris rien. Mon interprète m’apprit qu’un prince persan demeurait sous ces tentes, et qu’il me faisait prier par cet envoyé de venir le voir. J’acceptai cette invitation avec beaucoup de plaisir, et je fus reçue très-gracieusement par le prince, appelé Il-Hany-Aly-Culy-Mirza.
C’était un beau jeune homme, qui prétendait savoir le français, mais il n’en savait pas long; car toute sa science se bornait à ces mots: «Vous parlez français?» Heureusement, un des hommes de sa suite parlait un peu mieux l’anglais, de sorte que nous pûmes causer ensemble tant bien que mal.
L’interprète me dit que le prince habitait ordinairement Bagdad, mais que la chaleur insupportable l’avait engagé à établir sa résidence pendant quelque temps en plein air. Il était assis, sous une simple tente ouverte, sur un divan peu élevé, et sa suite était étendue sur des tapis. A ma grande surprise, il eut assez d’usage du monde pour m’offrir une place à côté de lui sur le divan. Notre conversation s’anima bientôt singulièrement, et son étonnement augmenta à chaque mot, quand je lui parlai de mes voyages. Pendant notre conversation, on me présenta un narguileh d’une beauté rare. Il était en émail d’or azuré, garni de perles, de turquoises et de pierres précieuses. Je tirai quelques bouffées par politesse; on servit aussi du café et du thé, et à la fin le prince m’invita à dîner. Une nappe blanche fut étendue par terre, et on mit dessus de grands pains plats en guise d’assiettes. Pour moi seule on fit une exception: on me donna une assiette et un couvert. On servit beaucoup de viandes, entre autres tout un agneau avec la tête, qui n’avait pas précisément l’air très-appétissant, plusieurs pilaus et un grand poisson frit. Dans les intervalles laissés par les plats, on avait mis des écuelles remplies de lait caillé épais et délayé, et des pots de sorbets. Dans chaque écuelle, il y avait une grande cuiller. Un domestique découpa l’agneau avec un couteau et avec la main. Il distribua les portions aux convives en posant la part de chacun sur son assiette de pain. On mangeait de la main droite. La plupart déchiquetaient la viande ou le poisson, passaient les morceaux dans un des pilaus, puis pétrissaient le tout en une boule qu’ils se fourraient dans la bouche. Plusieurs mangeaient les viandes grasses sans pilau; ils essuyaient sur leur pain, après chaque bouchée, la graisse qui leur coulait des doigts. Tout en mangeant, ils buvaient souvent du lait ou prenaient des sorbets, en se servant tous de la même cuiller. A la fin du repas, quoique le Prophète défende sévèrement l’usage du vin, le prince en fit apporter. C’était, à ce qu’il prétendait, à cause de moi. Il m’en versa un petit verre et en but lui-même deux, l’un à ma santé, l’autre à celle de sa famille.
Quand je lui racontai que je me proposais d’aller en Perse, c’est-à-dire à Téhéran, il m’offrit d’écrire une lettre à sa mère, qui, étant à la cour, pourrait m’y faire introduire. En effet, il écrivit aussitôt sur ses genoux, à défaut de table, imprima son sceau sur la lettre, me la donna, et me pria en même temps, en souriant, de ne pas dire à sa mère qu’il avait bu du vin.
Après le dîner, je demandai au prince s’il me serait permis de faire une visite à sa femme, car j’avais appris qu’il avait emmené avec lui une de ses femmes. Ma demande ayant été agréée, on me conduisit aussitôt dans un édifice voisin, qui, autrefois, avait servi de petite mosquée.
Je fus reçue dans un appartement frais et voûté, par une des plus belles jeunes femmes que j’eusse jamais vues dans un harem. Elle était de taille moyenne; tout dans sa personne avait les proportions les plus régulières, ses traits étaient nobles et d’une forme vraiment antique; elle me regarda mélancoliquement de ses grands yeux, car la malheureuse enfant n’avait pas la moindre société, à part une vieille servante et une jeune gazelle.
Son teint, il est vrai un peu artificiel, était d’une blancheur éblouissante; un incarnat délicat se reflétait sur ses joues; seulement ses sourcils me semblaient avoir été gâtés à force d’art. Ils étaient couverts d’une raie bleue foncée, large d’un pouce, qui, formant deux arcs unis, s’étendait d’une tempe à l’autre et donnait à sa figure un air sombre et peu naturel. Ses cheveux n’étaient pas teints, mais ses mains et ses bras étaient un peu tatoués. Elle me dit qu’on lui avait fait subir cette vilaine opération dès son enfance; car c’est une coutume souvent observée par les mahométans.
Le costume de cette belle était le même que celui des femmes du harem. Seulement, au lieu du petit turban, elle avait passé délicatement autour de sa tête un mouchoir de mousseline blanche, qu’elle pouvait en même temps ramener sur sa figure, en guise de voile.
Notre conversation ne fut pas précisément très-animée, l’interprète n’ayant pas pu me suivre dans ce sanctuaire. Réduites à nous regarder l’une l’autre, il fallut nous contenter du langage des signes.
Quand je fus retournée auprès du prince, je lui témoignai mon ravissement de la rare beauté de sa jeune épouse, et je lui demandai quel pays avait donné le jour à cette charmante houri. Il me dit qu’elle était du nord de la Perse, et m’assura en même temps que ses autres femmes (il en avait quatre à Bagdad, et quatre à Téhéran auprès de sa mère), la surpassaient encore en attraits.
Au moment où je me disposais à prendre congé du prince pour retourner chez moi, il me proposa de rester encore un peu pour entendre la musique persane.
Bientôt parurent deux _minstrels_ (ménestrels), dont l’un avait une espèce de mandoline à cinq cordes; l’autre était un chanteur. Le musicien fit un assez joli prélude, joua des mélodies persanes et européennes, et sut tirer un grand parti de son instrument. Le chanteur, d’une voix de fausset, fit des roulades et des trilles infinis. Malheureusement, sa voix n’était ni pure ni formée. Cependant, je n’entendis guère de fausses notes, et tous deux gardèrent bien la mesure. Les airs et les chants avaient assez d’étendue, de variété, de mélodie. Il y avait longtemps que je n’avais rien entendu de pareil.
Avant le coucher du soleil, j’étais revenue à Bagdad sans être trop fatiguée de mon voyage de trente-six milles à cheval, de mes courses à pied, et de la chaleur qui était épouvantable. Deux jours plus tard, le 30 mai, à cinq heures de l’après-midi, je partis pour les ruines de la ville de Babylone.
Le district dans lequel sont situées ces ruines s’appelle _Irak Arabi_; il comprend l’ancienne _Babylonie_ et la _Chaldée_.
Dans la soirée, je fis encore 20 milles jusqu’au kan _Assad_. Les palmiers et les arbres fruitiers devenaient toujours plus rares; peu à peu, toute trace de culture s’effaça, et je me trouvai en plein désert, n’apercevant plus rien de ce qui réjouit et repose la vue. On ne découvrait de loin en loin que quelques rares herbes basses, à peine suffisantes pour le sobre chameau. Elles disparurent même complétement, peu de milles avant Assad, et, de cet endroit jusqu’à Hilla, le désert se montra sans interruption dans sa nudité aussi triste que monotone.
Nous passâmes près de l’emplacement où s’élevait jadis la ville de _Borosippa_, et où doit encore se trouver un pilier du palais de Nourhivan. Mais je ne le découvris nulle part, quoique tout le désert se déroulât devant moi et qu’un beau coucher de soleil répandît assez de lumière. Je me contentai donc d’en voir l’emplacement, et je me rappelai en même temps avec transport que c’était à cet endroit qu’on avait conseillé à Alexandre le Grand de ne plus retourner à Babylone.
Au lieu du pilier, je vis les vestiges d’un grand canal et de plusieurs petits canaux. Le grand canal joint l’Euphrate au Tigre, et tous servaient autrefois à arroser le pays, mais aujourd’hui ils sont presque entièrement dégradés.
_31 mai._ Jamais je n’avais vu tant de chameaux que ce jour-là. J’en comptai près de sept à huit mille. Comme la plupart marchaient presque à vide, et ne portaient qu’un petit nombre de tentes, avec quelques femmes et quelques enfants, je présume que c’était sans doute une tribu qui émigrait vers de nouvelles places fertiles. Dans cette quantité de chameaux, je n’en distinguai que peu qui, par leur blancheur, pussent être comparés à la neige. Les chameaux blancs sont très-estimés par les Arabes, qui les vénèrent en quelque sorte comme des êtres supérieurs. A l’extrémité de l’horizon, ces animaux aux jambes hautes et effilées me faisaient l’effet de groupes de petits arbres; aussi je les considérai d’abord comme tels, et j’éprouvais une agréable surprise de rencontrer quelque trace de végétation dans ce désert immense: mais la forêt, à l’instar de celle de Macbeth dans Shakspeare, s’avança vers nous, les troncs prirent la forme de pieds, et les cimes des arbres devinrent des corps.
J’eus aussi occasion de voir une espèce d’oiseaux qui m’était complétement inconnue. Ils ressemblaient par leur couleur et leur forme aux petits perroquets verts, appelés _peroquitos_; seulement leurs becs étaient un peu moins gros et moins recourbés. Ils se tenaient, comme des souris, dans de petits trous pratiqués dans la terre. Je les vis par bandes dans deux endroits du désert, et justement dans les parties les plus stériles, où l’on ne découvrait nulle part la moindre trace de végétation.
Vers les dix heures du matin, nous nous arrêtâmes, mais pour deux heures seulement, dans le kan _Nasri_, parce que je voulais absolument coucher à Hilla. La chaleur monta à plus de 45 degrés. Mais ce qu’il y eut encore de plus insupportable, ce fut un vent brûlant qui nous accompagna sans cesse, et qui nous chassa dans la figure des tourbillons de sable chaud. Nous passâmes souvent, comme la veille, près de canaux à moitié ensevelis dans les sables.
Les kans de cette route sont les plus beaux et les plus sûrs que j’aie jamais rencontrés. Ils ressemblent au dehors à de petits forts; un haut portail donne accès dans une vaste cour, entourée de toutes parts de larges et belles galeries dont les murs épais sont bâtis de briques. Dans ces galeries, on voit rangées les unes contre les autres des niches dont chacune est assez grande pour recevoir trois ou quatre personnes. Devant les niches, mais également sous les galeries, il y a des places pour le bétail. On a élevé en outre dans la cour une terrasse haute de près de deux mètres, où l’on dort dans les nuits brûlantes. Il y a également beaucoup d’anneaux et de pieux pour attacher les animaux, afin qu’ils puissent aussi passer la nuit en plein air.
Ces kans sont destinés à recevoir de grandes caravanes: ils peuvent contenir près de cinq cents voyageurs avec les bêtes de somme et les bagages, et sont construits par le gouvernement, et plus souvent encore par des gens riches qui croient s’assurer une place dans le ciel. Chaque kan est gardé par dix ou douze soldats. La porte est fermée le soir. Le voyageur n’a rien à payer pour le temps qu’il passe dans ces caravansérais.
En dehors du kan, et quelquefois même dans son enceinte, sont établies des familles arabes qui font le métier d’hôteliers, et qui fournissent aux voyageurs du lait de chamelle, du pain, du café noir, et parfois même de la viande de chameau ou de chèvre. Je trouvai le lait de chamelle un peu épais, mais la chair me parut si bonne que je la pris pour de la vache, et que je fus très-surprise quand mon guide me détrompa.
Quand des voyageurs sont pourvus d’un _firman_ (lettre de recommandation) d’un pacha, un ou plusieurs soldats à cheval (dans les kans, tous les soldats ont des chevaux) les accompagnent dans les endroits dangereux, et, pendant les temps de tourmente, d’un kan à l’autre, sans la moindre rétribution. Comme j’étais munie d’un de ces firmans, je me fis escorter pendant la nuit.
Nous approchâmes assez tôt dans l’après-midi de Hilla, qui occupe aujourd’hui une partie de l’ancien emplacement de Babylone. De beaux bois de dattiers nous annoncèrent de loin la contrée habitée, mais nous masquèrent la vue de la ville.
A quatre milles de Hilla, nous nous détournâmes de la route, en prenant à droite, et nous arrivâmes bientôt au milieu de masses énormes, contre des montagnes formées de décombres, de murs et de monceaux de briques. Les Arabes appellent ces ruines _Mujellibé_. La plus grande de ces montagnes de briques et de décombres a une circonférence de plus de 700 mètres, et une hauteur de 47 mètres.
Babylone fut, comme on sait, une des plus grandes villes du monde. Les opinions sont partagées sur son fondateur. Les uns croient que c’est Ninus, d’autres Bélus, enfin il y en a qui disent que c’est Sémiramis. On raconte que, pour la construction de cette ville (fondée environ deux mille ans avant J.-C.), on convoqua deux millions d’hommes et tous les architectes et artistes de l’immense empire assyrien. On prétend que les murs d’enceinte avaient cinquante mètres de haut et près de sept mètres de large. Deux cent cinquante tours défendaient la ville, cent portes de bronze la fermaient, et elle avait une circonférence de près de 60 milles. L’Euphrate la divisait en deux parties. Sur chaque rive s’élevait un superbe palais. Un magnifique pont unissait les deux rives, et, du temps de la reine Sémiramis, on pratiqua même un tunnel sous le fleuve. Mais les plus grandes curiosités étaient le _temple de Bélus_ et les _jardins suspendus_. Trois figures colossales en or massif, représentant des divinités, ornaient la tour du temple. On attribue la création des jardins suspendus, une des merveilles du monde, à Nabuchodonosor, qui voulait satisfaire un désir de son épouse Amytis.
Six cent trente ans avant J.-C., l’empire babylonien avait atteint le plus haut degré de sa splendeur. A cette époque, il fut conquis par les Chaldéens. Plus tard, il passa alternativement sous la domination des Persans, des Ottomans, des Tartares et d’autres peuples, jusqu’à ce qu’enfin il resta, depuis 1637 après J.-C., au pouvoir des Turcs.
Xerxès fit détruire le temple de Bélus ou de Baal. Alexandre voulut le faire restaurer; mais, comme il aurait fallu employer au moins dix mille hommes pendant deux mois (d’autres disent deux ans), seulement pour déblayer les décombres, il abandonna ce projet.
Des deux palais, l’un passe pour avoir été une citadelle, l’autre la résidence des rois. Malheureusement, les restes de ces constructions sont tellement dégradés, qu’ils ne permettent même pas à l’archéologue d’établir des inductions plausibles; cependant on présume que les ruines de Mujellibé proviennent de la citadelle. A un mille de là, on arrive à un monceau de ruines aussi grand, nommé _El-Kasr_. C’est là que se trouvait selon les uns le temple de _Baal_, selon d’autres le palais du roi. On voit encore des fragments massifs de murs et de piliers, et dans un enfoncement un lion en granit d’une forme si colossale, que de loin je le pris pour un éléphant. Il est en très-mauvais état, et, à en juger par ce qui reste, il ne semble pas avoir été l’œuvre d’un grand artiste.
Le mortier est d’une dureté remarquable. Les briques se briseraient plutôt que de s’en détacher. Elles sont toutes ou jaunâtres ou rougeâtres; elles ont près de 35 centimètres de long, presque autant de large, et 8 centimètres d’épaisseur.
Il y a dans les ruines d’El-Kasr un seul arbre délaissé, de la famille des conifères, tout à fait inconnus dans cette contrée; les Arabes l’appellent _athalè_, et le regardent comme un arbre sacré. Près du Bushire on en trouve, dit-on, plusieurs échantillons, et ils portent le nom de _gaz_ ou de _guz_.
Quelques écrivains racontent sur cet arbre les choses les plus extraordinaires; ils affirment qu’il date du temps des jardins suspendus, et prétendent avoir entendu dans ses branches des sons plaintifs et mélancoliques, quand le vent l’agite avec violence. Certainement, tout est possible à Dieu; mais qu’un arbre rabougri, qui a à peine six mètres de haut, et dont le misérable tronc a tout au plus vingt-cinq centimètres de diamètre, soit âgé de trois mille ans, voilà ce qui me paraît par trop invraisemblable.
Le pays autour de Babylone était jadis si florissant et si fertile qu’on l’appelait le paradis de la Chaldée. Mais cette fertilité disparut aussi avec ses monuments.
Après avoir tout visité avec soin, je me rendis encore jusqu’à Hilla, au delà de l’Euphrate. On traverse le fleuve, qui a ici 143 mètres de large, sur un immense pont de quarante-six bateaux. On a posé, d’un bateau à l’autre, des planches et des canots qui à chaque pas se balancent de haut en bas; il n’y a pas de garde-fou sur les côtés, et l’espace est si étroit que deux cavaliers trouvent à peine assez de place pour passer à côté l’un de l’autre. Les vues, le long du fleuve, sont charmantes, la végétation y est encore belle, et quelques mosquées et de jolis édifices donnent de la vie à cette contrée florissante.
A Hilla, un riche Arabe me donna l’hospitalité. Comme le soleil penchait déjà vers son déclin, on m’assigna au lieu d’une chambre une magnifique terrasse. On m’envoya pour souper un excellent pilau, de l’agneau rôti et des légumes à l’étuvée, et pour boisson de l’eau et du lait caillé.
Ici les terrasses n’étaient point entourées d’un haut mur, circonstance dont je fus enchantée, car elle me permit d’observer la vie et la conduite de mes voisins.
Dans les cours, je voyais les femmes occupées à cuire du pain, absolument de la même manière que celles de Bandr-Abas. En attendant les hommes et les enfants étendirent des nattes de paille sur les terrasses et apportèrent des plats chargés de pilau, de légumes ou d’autres mets. Quand les pains furent cuits, on se disposa à manger. Les femmes s’assirent à côté des hommes, et je croyais déjà les Arabes de ce pays assez avancés en civilisation pour accorder une place à table à mon sexe. Mais, hélas! les pauvres femmes, au lieu de porter les mains aux plats, saisirent des éventails de paille pour éloigner les mouches importunes de la tête de leurs maîtres et seigneurs. Sans doute elles prirent leur repas plus tard dans l’intérieur de la maison, car je ne les vis manger ni dans la cour ni sur la terrasse. Enfin tout le monde vint se livrer au repos sur la terrasse; hommes et femmes s’enveloppèrent dans des couvertures jusque par-dessus la tête, et personne ne quitta la moindre pièce de son costume.
_1_^{er} _juin_. J’avais commandé pour ce matin deux chevaux frais et deux Arabes comme escorte pour me rendre avec quelque sûreté aux ruines du _Birs-Nimrod_. Ces ruines sont à six milles dans le désert ou dans la plaine de Schinar, près de l’Euphrate, sur une colline en briques, haute de 88 mètres; elles consistent dans un pan de mur long de neuf mètres, et ayant d’un côté dix, et de l’autre douze mètres de hauteur. La plupart des briques sont couvertes d’inscriptions. A côté de ce mur sont plusieurs gros blocs noirs que l’on prendrait d’abord pour de la lave; mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que ce sont aussi des débris de murs. On suppose que la foudre seule a pu produire une telle métamorphose.
On n’est pas non plus d’accord sur ces ruines. Quelques-uns les font remonter à la construction de la tour de _Babel_, d’autres à celle du temple de Baal.
De la pointe de la colline, on a une vue très-étendue sur le désert, sur la ville de Hilla avec ses charmants jardins de palmiers, et sur des monceaux innombrables de décombres et de briques. Il y a près de ces ruines un oratoire mahométan insignifiant; il se trouve, dit-on, à la même place où, suivant l’_Ancien Testament_, on jeta dans un brasier ardent les trois jeunes gens qui ne voulaient pas adorer les idoles.
Dans l’après-midi, j’étais de retour à Hilla. Je visitai la ville, qui doit avoir plus de 26 000 habitants, et je la trouvai bâtie comme toutes les autres cités orientales. Devant la porte de Kerbela, on voit la petite mosquée _Esshems_, qui renferme les dépouilles mortelles du prophète Josué. Elle ressemble tout à fait au monument funéraire de la reine Zobéide, près de Bagdad.
Vers le soir, la famille de mon aimable hôte me fit une visite avec d’autres femmes et d’autres enfants. Un sentiment naturel des convenances les avait empêchés de venir me voir le jour de mon arrivée, car ils me savaient fatiguée de ma longue course à cheval. Aujourd’hui encore je leur aurais fait grâce de leur visite, car les Arabes, riches ou pauvres, ont peu d’idée de la propreté. Pour me donner des marques de leur amitié, ils voulaient me mettre sur les bras ou sur les genoux les petits enfants tout barbouillés; je ne savais réellement comment faire pour me soustraire à ces gracieusetés. Beaucoup de ces enfants étaient couverts de boutons d’Alep, d’autres avaient de vilaines maladies d’yeux ou de peau. Quand les femmes et les enfants m’eurent quittée, mon hôte vint à son tour me voir. Lui, au moins, était proprement vêtu et montra plus de tact et plus d’usage du monde.
Le _2 juin_, je quittai la ville de Hilla au coucher du soleil, et j’allai à cheval d’une seule traite jusqu’au kan de _Scandaria_ (16 milles). Après m’y être arrêtée quelques heures, je fis encore seize milles jusqu’à _Bir-Yanus_. A une heure du matin, je me remis en route, accompagnée d’un soldat. A peine fûmes-nous à quatre ou cinq milles du kan que nous entendîmes un bruit extrêmement suspect. Nous nous arrêtâmes, et le domestique m’engagea à me tenir tout à fait tranquille, pour que l’on ne s’aperçût pas de notre présence. Le soldat descendit de cheval et se glissa plutôt qu’il ne marcha dans le sable, jusqu’à l’endroit dangereux, pour reconnaître les êtres. Je me sentais si fatiguée que, bien que seule au milieu des ténèbres de la nuit et dans un affreux désert, je m’endormis sur mon cheval, et ne m’éveillai qu’au retour du soldat qui, avec des cris de joie, vint nous apprendre que ce n’étaient pas des brigands qu’il avait rencontrés, mais bien un scheik allant à Bagdad avec sa suite.
Nous éperonnâmes nos chevaux et nous courûmes bride abattue jusqu’à ce que nous eûmes rejoint le cortége. Le scheik me salua en passant sa main par-dessus la tête, et la ramenant à sa poitrine, et me tendit son arme en signe d’amitié: c’était une massue avec un bouton en fer, qui, ornée de pointes très-nombreuses, ressemblait parfaitement à une soi-disant étoile du matin. Cette arme ne peut être portée que par un scheik.
Jusqu’au lever du soleil, je restai dans la société du scheik; mais ensuite je lançai mon cheval au galop, et dès huit heures du matin je me retrouvais dans ma chambre à Badgad, après avoir fait en trois jours et demi une course de 132 milles à cheval, et beaucoup de chemin à pied de côté et d’autre. On compte de Bagdad à Hilla 60 milles, et de Hilla à Birs-Nimrod, 6 milles.
Comme j’avais tout vu à Bagdad et dans ses environs, je voulais continuer mon voyage pour aller à Ispahan. Mais le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza m’envoya un messager pour me prévenir qu’il avait reçu de très-mauvaises nouvelles de son pays, que le gouverneur d’Ispahan avait été assassiné, et que tout le pays était en révolte. Ne pouvant donc pas songer à entrer de ce côté en Perse, je pris la résolution d’aller d’abord à Mossoul et, une fois là, de prendre conseil des circonstances.
Avant de quitter Bagdad, je dois encore rappeler que j’avais eu dans le commencement bien peur des scorpions, parce que j’avais entendu dire et lu dans beaucoup de relations qu’il y en avait une grande quantité dans ce pays; mais, ni dans les sardabs ni sur les terrasses, je n’en vis jamais paraître, et, pendant un mois que je restai à Bagdad, on n’en trouva qu’un seul dans la cour. Je relate exprès ce fait, peu important en lui-même, pour mettre mes lecteurs en garde contre les récits et les rapports exagérés de beaucoup de voyageurs.
[Illustration]