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CHAPITRE XII.

Départ de Calcutta.--Le Gange.--Rajmahal.--Gor.--Junghera.--Monghyr.--Patna.--Deinapore. --Gasipour.--Bénarès.--Religion des Hindous.--Description de Bénarès.--Palais et temples.--Les places sacrées.--Les singes sacrés.--Les ruines de Sarnath.--Plantation d’indigo.--Visite au rajah de Bénarès.--Martyrs et faquirs.--Le paysan indien.--L’établissement des missions.

Le 10 décembre, après un séjour de cinq semaines, je quittai Calcutta pour me rendre à Bénarès. On peut faire le voyage par terre ou par eau sur le Gange. Par terre la distance est de 470 milles anglais; par eau pendant la saison des pluies elle est de 685, et par le temps sec de 400 milles en plus, parce qu’on est obligé de faire des détours extraordinaires pour passer de l’Hugly par les Sunderbunds dans le Gange.

Le voyage par terre se fait dans des palanquins de poste, portés par des hommes, dont on change comme de chevaux tous les quatre ou six milles. On voyage jour et nuit, et à chaque station on trouve les porteurs tout prêts, car une lettre d’avis annonce le voyageur un ou deux jours à l’avance. La nuit un porte-flambeau se joint encore au cortége, pour chasser les bêtes fauves par l’éclat de la flamme. Les frais de voyage sont environ de 200 roupies pour une personne. Le transport des bagages se paye à part.

On peut faire le voyage par eau dans des bateaux à vapeur qui partent presque toutes les semaines pour Allahabad (115 milles par Bénarès). Le trajet dure de quatorze à vingt jours; car à cause de nombreux bancs de sable on ne peut voyager que de jour, et cependant on a souvent le malheur de s’engraver, surtout quand les eaux sont basses. Le prix jusqu’à Bénarès est pour les premières places de 257 roupies, et pour les secondes, de 216 roupies. La nourriture seule, sans la boisson, se paye trois roupies par jour.

Comme on m’avait beaucoup vanté les belles rives du Gange, les villes considérables qui se trouvent sur ses bords, je choisis le voyage par eau.

On annonçait pour le 8 décembre le départ du vapeur _le Général Macleod_, de la force de 140 chevaux, sous le commandement du capitaine Kellar; arrivée à bord j’appris que le départ était retardé de vingt-quatre heures. A mon grand déplaisir le délai fut doublé, et nous ne partîmes que le 10 à onze heures du matin. Nous descendîmes le fleuve jusqu’à _Katscherie_. Le lendemain nous entrâmes près de _Mudpointe_ dans les Sunderbunds, et nous naviguâmes dans ces eaux jusqu’à _Culna_. De là nous profitâmes du _Gurie_, affluent considérable du Gange, qui se jette dans ce grand fleuve au-dessous de _Rumpurbolea_. Les premiers jours du voyage furent excessivement monotones; nous ne vîmes ni villes ni villages; les bords restèrent toujours plats, et de toutes parts le pays était couvert de hauts buissons épais, que les Anglais appellent _jungles_, c’est-à-dire _forêt vierge_. Mais je ne pouvais reconnaître là une forêt vierge, car ce nom me représente une forêt de grands beaux arbres.

La nuit nous entendions quelquefois rugir des tigres; ils sont assez répandus dans ces contrées et attaquent même quelquefois des indigènes isolés qui s’attardent à ramasser du bois. On nous montra un lambeau d’habit attaché à un buisson, pour rappeler qu’à cette place un indigène avait été déchiré par un de ces animaux. Mais les tigres ne sont pas les seuls ennemis de l’homme. Le Gange en renferme d’autres très-dangereux, les voraces crocodiles. On les voit souvent se chauffer au soleil par bandes de six ou huit, sur les bords marécageux ou sur des bancs de sable. Ils ont de 2 à 5 mètres de long. A l’approche de notre bruyant vapeur, ils s’enfonçaient en toute hâte sous les flots jaunes et sales du fleuve.

Les canaux des Sunderbunds et du Gurie sont si étroits, que si l’on vient à rencontrer un vaisseau, on n’évite qu’avec peine un abordage, et ils forment souvent des bassins larges de plusieurs milles; quoiqu’on ne navigue que pendant le jour, à cause des bancs de sable et des bas-fonds, il n’en arrive pas moins des accidents assez fréquents et assez graves. Nous aussi nous n’en fûmes pas entièrement exempts. Dans un des canaux étroits il fallut arrêter notre vapeur pour en laisser passer un autre. A cette occasion un des deux bateaux que nous remorquions vint se heurter si fort contre notre vapeur, que la paroi d’une cabine fut enfoncée, mais heureusement personne ne fut blessé.

Dans un autre canal deux bateaux d’indigènes étaient à l’ancre. Ces bonnes gens, ne nous ayant aperçus qu’un peu tard, n’avaient pas encore eu le temps de lever l’ancre, quand nous arrivâmes sur eux avec fracas. Le capitaine n’arrêta point, car il comptait encore pouvoir passer, mais en virant trop brusquement de bord, il avait si violemment heurté les buissons, que quelques jalousies de bois des fenêtres des cabines y restèrent pendues comme des trophées.

Exaspéré de cette mésaventure, il dépêcha aussitôt une barque et fit couper les câbles des ancres de ces malheureux indigènes[79]. Cet acte était encore bien digne d’un Européen!

Près de Culna (à 308 milles de la mer) nous entrâmes dans un affluent du Gange, le Gurie qui se jette au-dessous de Rumpurbolea dans le fleuve. Ici les jungles s’éloignent et de belles plantations de riz, de colza et autres viennent prendre leur place. Il y avait un assez grand nombre de villages; seulement les huttes, composées en grande partie de paille ou de feuilles de palmier, étaient petites et misérables. Notre vapeur attirait les habitants; ils quittaient les huttes et les champs, et des cris d’allégresse nous suivaient partout.

Le 15 décembre au soir, nous donnâmes pour la première fois contre un banc de sable, et nous eûmes quelque peine à nous remettre à flot.

_16 décembre._ Dès la veille nous étions entrés dans le Gange. Aujourd’hui nous arrêtâmes tard dans la soirée près du petit village de _Commercolly_. Les habitants nous apportèrent des provisions de toute espèce, et nous pûmes ainsi nous mettre au courant des prix. Un beau mouton coûtait quatre roupies; une douzaine et demie de jeunes poulets, une roupie; un poisson du poids de plusieurs livres, un _annas_ (quatre kreutzers, environ quatorze centimes); huit œufs, un annas; vingt oranges, deux annas; une livre de pain blanc, trois _beis_ (trois kreutzers ou dix centimes). Et malgré ces bas prix le capitaine prenait toujours trois roupies pour la nourriture des passagers. Si encore elle avait été bonne! Quelques passagers achetèrent des œufs, du pain frais et des oranges, et le capitaine ne rougit pas de faire figurer à sa table, passablement chère, les articles achetés par les voyageurs.

_18 décembre._ _Bealeah_, endroit considérable où se trouvent de nombreuses prisons destinées à garder des criminels amenés de tous côtés.[80] Il faut croire que les prisonniers indiens ne cherchent pas à s’échapper comme nos Européens, car ils étaient légèrement enchaînés, et circulaient sans gardes, isolément ou plusieurs ensemble dans les alentours. Ils sont convenablement vêtus, et on les emploie à des travaux peu pénibles. Ils travaillent la plupart dans une fabrique de papier.

Dans cet endroit les habitants paraissent être des plus fanatiques. Je me promenais dans la petite ville avec un voyageur, M. Lau, et nous nous disposions à prendre une ruelle dans laquelle s’élevait un temple hindou, quand ces malheureux s’aperçurent de notre intention; ils poussèrent des cris épouvantables et se ruèrent si vivement sur nous, que nous jugeâmes prudent de modérer notre curiosité et de rebrousser chemin.

_19 décembre._ Aujourd’hui se montrèrent de basses chaînes de montagnes, les _Rajmahal-hills_, les premières depuis Madras. Le soir nous étions échoués sur un banc de sable. Nous passâmes la nuit assez tranquillement, mais le matin tout fut employé pour nous mettre à flot. Les bateaux à remorquer furent détachés, les machines furent chauffées le plus possible, les matelots travaillèrent sans relâche, et vers midi nous étions encore aussi engravés que la veille au soir. En ce moment approcha un vapeur allant d’Allahabed à Calcutta. Notre capitaine ne hissa pas le pavillon de détresse; il était extrêmement contrarié d’être vu dans cette position par un de ses collègues. Cependant le capitaine de l’autre bateau ne lui en offrit pas moins ses services, mais on le remercia laconiquement et en termes secs et peu gracieux. Ce ne fut qu’après plusieurs heures d’efforts inouïs que nous réussîmes à nous dégager et à rentrer dans le courant du fleuve.

Dans la journée nous touchâmes à _Radschmahal_ (_Rajmahal_[81]), grand village qu’on dit très-malsain à cause de ses épaisses forêts et des nombreux marécages dont il est entouré.

C’est ici que s’élevait autrefois _Gur_, une des plus grandes villes de l’Inde, qui occupait un espace de vingt milles carrés et environ deux millions d’habitants. On trouve encore, suivant le rapport des voyageurs modernes, beaucoup de belles ruines, dont la plus remarquable est la mosquée d’or, édifice magnifique, incrusté de marbre, avec des portes célèbres par leurs grandes arches et la solidité de leurs murs.

Comme il y avait ici par bonheur une station pour le charbon, on nous accorda quelques heures de liberté. Les jeunes gens en disposèrent pour faire une partie de chasse à laquelle on se sentait naturellement invité par de superbes forêts, les plus belles que j’eusse vues jusqu’alors dans l’Inde. On disait, il est vrai, qu’elles étaient très-peuplées de tigres, mais cela ne fit reculer personne. J’allai aussi de mon côté à la chasse, mais à une chasse d’une autre nature; je parcourus dans tous les sens les bois et les marais pour découvrir les ruines. Je les trouvai aussi, mais qu’il y en avait peu et combien elles étaient misérables! Les plus considérables étaient deux simples portes de ville construites en pierres de grès, et ornées de quelques jolies sculptures, mais dépourvues de hautes voûtes et de cintres. Je vis aussi un temple insignifiant flanqué aux quatre coins de tourelles, qui à certaines places était revêtu d’un mortier assez fin. Il y avait encore dans les alentours quelques ruines ou des fragments isolés d’édifices, de colonnes, etc., mais toutes les ruines réunies n’occupent pas une surface de deux milles carrés.

Sur la lisière de la forêt, ou à quelques centaines de pas plus loin, on apercevait de nombreuses cabanes d’indigènes, où l’on arrivait par les plus jolis chemins, sous de sombres allées ombragées.

A Bealeah, les habitants étaient très-fanatiques; ici les maris sont très-jaloux. A la fin de mon excursion, un des voyageurs était venu me joindre, et nous passions près des habitations. Dès que les hommes aperçurent mon compagnon, ils crièrent aussitôt à leurs femmes de se réfugier dans les cabanes. Elles coururent aussi à droite et à gauche pour s’y rendre, mais elles s’arrêtèrent tranquillement sous la porte pour nous voir passer, et oublièrent tout à fait de se couvrir le visage.

On trouve dans ces contrées des forêts entières de cocotiers. L’Inde est la véritable patrie de cet arbre, qui y arrive à plus de vingt-cinq mètres de hauteur, et qui porte des fruits dès la sixième année. Dans d’autres pays il n’atteint guère plus de quinze mètres, et ne porte des fruits que dans sa douzième ou quinzième année. Cet arbre est peut-être le plus utile qu’il y ait au monde; il fournit un gros fruit nourrissant, un lait délicieux, de grandes feuilles qui servent à couvrir et à enclore les cabanes, les câbles les plus forts, l’huile à brûler la plus pure, des nattes, des étoffes tissées, des matières colorantes, et même une boisson, le _surr_, appelé aussi _toddy_, ou l’eau-de-vie de palmier, que l’on obtient en faisant des entailles dans la couronne de l’arbre. Pendant tout un mois les Hindous grimpent matin et soir jusque sous la couronne du palmier, font quelques entailles dans le tronc, et attachent des pots dessous pour recueillir le suc qui en découle. Comme l’écorce de l’arbre est très-rugueuse, l’Indien trouve beaucoup de facilité à y grimper. Il passe un fort lacet autour du tronc de l’arbre et du milieu de son corps, et un second autour de ses pieds, qu’il appuie contre l’arbre; puis il s’élance en haut, en tirant la partie inférieure du lacet avec la main et avec la pointe de ses pieds. Je vis monter de cette manière aux arbres les plus élevés, avec une grande légèreté, en moins de deux minutes. Ils ont autour du corps une courroie à laquelle sont pendus un couteau et un ou deux pots.

Le suc tiré de l’arbre est d’abord clair, doux et agréable; mais au bout de six à huit heures il devient blanchâtre et prend un goût dur et âcre. En y ajoutant du riz, on peut en faire de l’arak très-fort. Un bon arbre fournit en vingt-quatre heures plus de deux pintes de ce suc; mais dans l’année où l’on extrait ce toddy, il ne porte pas de fruits.

_21 décembre._ A environ 70 milles au-dessous de Radschamahal, on passe près de trois rochers assez escarpés qui s’élèvent du sein du Gange. Le premier peut avoir 20 mètres de haut; celui du milieu, couvert de quelques buissons, sert de séjour à un faquir à qui des fidèles fournissent des vivres. Nous ne vîmes pas ce saint homme, car il commençait à faire nuit quand nous passâmes devant son rocher. Nous regrettâmes bien plus de ne pas avoir pu visiter le jardin botanique de _Bogulpore_, qui passe pour le plus beau de l’Inde, mais, comme à Bogulpore, on ne prenait pas de charbon, on ne s’y arrêta pas non plus.

Le 22 décembre, nous passâmes près du merveilleux groupe de rochers _Junghera_, qui sort comme une île féerique des eaux du fleuve. Cet endroit a été vénéré autrefois comme le lieu le plus sacré du Gange. Des milliers de bateaux et de navires sillonnaient sans cesse le beau fleuve; pas un Hindou ne mourrait tranquillement s’il n’avait visité Junghera. Beaucoup de faquirs faisaient là leur métier, fortifiaient les pèlerins par des discours édifiants, et recevaient d’eux, en échange, de pieux dons. Aujourd’hui cet endroit a perdu son prestige, et le tribut qu’apportent les fidèles suffit à peine pour conserver la vie à deux ou trois faquirs.

Le soir nous fîmes une halte près de _Monghyr_[82], assez grande ville avec d’anciennes fortifications. Ce qui attire avant tout l’attention, c’est un cimetière surchargé de monuments d’un caractère tout particulier, et qui, si je n’en avais pas déjà vu de semblables à Calcutta, ne m’auraient certes pas semblé appartenir à une religion chrétienne. Il y avait des temples, des pyramides, d’énormes catafalques, des kiosques, etc., tous des constructions massives en briques. La grandeur de ce cimetière n’est nullement en rapport avec le petit nombre des Européens établis à Monghyr, mais c’est, dit-on, l’endroit le plus malsain de toute l’Inde; de sorte qu’un Européen qui y est envoyé pour plusieurs années prend d’ordinaire pour toujours congé de sa famille. A 5 milles de Monghyr il y a des sources chaudes, regardées comme sacrées par les indigènes.

Nous avions déjà perdu de vue les _Radschamahal-hills_, à Bogulpore. Une immense plaine s’étendait de nouveau des deux côtés du fleuve.

_24 décembre._ _Patna_[83], une des plus grandes et des plus anciennes villes du Bengale, ayant une population d’environ 300 000 âmes[84], se compose d’une rue très-large et longue de 8 milles anglais, à laquelle viennent aboutir beaucoup de courtes ruelles. Je trouvai presque toutes les maisons en argile, excessivement petites et misérables. Sous les auvents on voit étalées des marchandises et des denrées de l’espèce la plus commune. La partie de la rue dans laquelle se trouvent la plupart de ces pauvres magasins porte le nom ambitieux de _bazar_. Il n’aurait pas été difficile de compter les quelques maisons qui présentaient un caractère plus noble: elles étaient construites en briques et entourées de galeries et de colonnes élégantes sculptées en bois. C’était aussi dans ces maisons qu’on trouvait les magasins les plus beaux et les plus riches.

Les temples des Hindous, les _gauths_ (escaliers, colonnades, portiques), qui donnent sur le Gange, promettent, comme les mosquées des mahométans, toujours beaucoup de loin; mais c’est peu de chose quand on les examine de près. Je ne fus frappée que de quelques mausolées en forme de cloche, comme ceux de Ceylan. Ils étaient beaucoup plus grands que ces derniers, mais ne s’en distinguaient pas par l’architecture. Leur circonférence était de plus de 66 mètres, et leur hauteur de plus de 27. On pénètre dans l’intérieur par de simples portes très-basses. Au dehors, des escaliers étroits, formant un hémicycle, conduisent des deux côtés jusqu’au faîte. On n’ouvrit pas la porte, et il fallut nous contenter de l’assurance qu’il ne s’y trouvait rien autre chose qu’un sarcophage.

Patna est un endroit extrêmement important pour le commerce de l’opium, qui enrichit beaucoup d’indigènes. Ils n’étalent pas d’ordinaire leur richesse dans leurs habits, et ne font parade d’aucun luxe extérieur. Il n’y a que deux costumes, celui de l’homme aisé, semblable à celui des Orientaux; et celui de l’indigent, composé d’un morceau d’étoffe passé autour des hanches.

La principale rue de la ville est excessivement animée; on y voit aller et venir une grande quantité de voitures et de piétons. L’Hindou est, comme le Juif, ennemi si déclaré de la marche, que, plutôt que d’aller à pied, il se contente de la plus mauvaise place dans une misérable charrette.

Le véhicule le plus ordinaire consiste en une charrette étroite sur deux roues, entourée de quatre pieux et de perches transversales. Ces perches sont garnies d’une étoffe en laine de couleur, et une espèce de baldaquin garantit contre le soleil. Dans cette charrette il n’y a, à proprement parler, place que pour deux personnes; mais j’en voyais souvent trois ou quatre pressées les unes contre les autres. Je songeais alors aux Italiens, qui savent si bien s’entasser dans les voitures, assis et debout, et ne laissent même pas les marchepieds libres. Ces charrettes s’appellent des _bailis_. Elles sont fermées de rideaux épais quand il y a des femmes dedans.

Sur la foi de quelques descriptions de voyage, je comptais trouver dans les rues beaucoup de chameaux et d’éléphants; cependant je n’y vis que des bailis traînés par des bœufs, et quelques cavaliers; mais je n’aperçus ni chameaux ni éléphants.

Vers le soir, nous nous rendîmes à _Deinapore_, éloignée de 8 milles de Patna[85]. Une route de poste bordée de beaux arbres y conduit à travers des champs fertiles.

Deinapore, une des plus grandes stations militaires de l’Inde anglaise, a de vastes casernes qui, à elles seules, forment presque une ville. Deinapore n’est pas très-loin des casernes. Parmi les habitants, il y a beaucoup de mahométans, qui se distinguent des Hindous par leur activité et leur industrie. J’aperçus ici dans un _serai_[86] situé en dehors de la ville, des éléphants; c’étaient les premiers que je voyais sur le continent de l’Inde; il y en avait huit superbes.

Quand le soir, nous retournâmes à notre bateau, nous y trouvâmes autant de mouvement que dans un camp. Tous les articles imaginables y avaient été apportés et étalés. Parmi les marchands se distinguaient surtout les cordonniers dont les chaussures paraissaient belles et solidement établies et étaient excessivement bon marché. Une paire de bottes d’hommes, par exemple, coûtait une roupie et demie ou deux. Mais on en demandait toujours le double. Je vis à cette occasion comment les marins anglais faisaient le commerce avec les indigènes. Un des machinistes, ayant voulu acheter une paire de souliers, offrit le quart du prix exigé. Le vendeur n’accepta pas cette offre, et reprit sa marchandise. Mais le machiniste la lui arracha des mains, lui jeta quelques beis de plus que la somme offerte et retourna dans sa cabine. Le cordonnier courut après lui et réclama ses souliers. Mais on lui donna à la place quelques coups de poing en le menaçant de le faire partir immédiatement du bateau, s’il ne se tenait pas tranquille. Et le pauvre diable s’en retourna à ses marchandises.

Le même soir, un jeune garçon hindou apporta une boîte pour un des voyageurs et réclama une bagatelle pour sa peine; mais on n’y fit pas attention. Le garçon ne s’en alla pas et renouvela sa demande à plusieurs reprises. Alors on le chassa, et, comme il tardait à s’en aller, on le rudoya. Par hasard le capitaine survint et demanda ce qu’il y avait. Le garçon raconta en sanglotant sa mésaventure. Le capitaine haussa les épaules et le petit malheureux fut expulsé du bateau.

Que de traits de ce genre et d’autres bien plus déplorables n’ai-je pas vus! Si les peuples que nous appelons _barbares_ et _païens_, nous haïssent et nous détestent, ils ont parfaitement raison. Partout où arrive l’Européen, il ne veut pas payer, mais seulement régner et commander, et d’ordinaire sa domination est bien plus vexatoire que celle des indigènes.

_26 décembre._ Les expositions des morts aux bords du Gange ne semblent pas être aussi fréquentes que le racontent beaucoup de voyageurs. Nous naviguions déjà depuis quinze jours sur le fleuve, nous avions passé près de beaucoup de villes et d’endroits très-peuplés, et ce n’est qu’aujourd’hui que pareil spectacle s’offrit à ma vue. Le mourant était étendu tout près de l’eau; autour de lui étaient plusieurs hommes, probablement des parents, qui attendaient le moment où il expirerait. L’un puisa avec la main de l’eau ou de la vase dans le fleuve, et on en toucha le nez et la bouche du mourant. L’Hindou croit que s’il meurt la bouche pleine d’eau sacrée près du fleuve même, il ne peut manquer d’entrer au ciel. Les parents ou les amis restent auprès du mourant, jusqu’au coucher du soleil, ensuite ils rentrent et l’abandonnent à son sort; d’ordinaire il devient la proie d’un crocodile. Je ne vis non plus que très-rarement des cadavres flottant sur l’eau; dans tout le voyage je n’en aperçus pas plus de deux. La plupart des corps sont brûlés.

_27 décembre._ _Ghazipur_ est un endroit considérable qui se fait déjà remarquer de loin par ses beaux _gauths_. On voit ici un joli monument, élevé à la mémoire du comte de Cornouailles, qui en 1790 vainquit Tippo-Saïb. Non loin de là est un grand haras qui, à ce qu’on dit, produit des chevaux d’une rare beauté. Mais ce qui distingue particulièrement Ghazipur, ce sont ses immenses champs de roses, et l’eau et l’huile de roses qu’on y fabrique. Cette huile se fait de la manière suivante:

Sur quarante livres de roses avec leurs calices, on verse soixante livres d’eau et on distille sur un feu lent. On en tire trente livres d’eau de rose: celle-ci est jetée de nouveau sur quarante livres de roses fraîches, et on en distille tout au plus vingt livres d’eau qu’on expose ensuite à l’air frais pendant une nuit. Le lendemain on trouve l’huile figée sur la surface de l’eau et on l’enlève. De quatre-vingts livres de roses (200 000 fleurs) on tire tout au plus une once et demie d’huile. Une once de véritable huile de roses coûte à Ghazipur même quarante roupies.

Le 28 décembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes enfin dans la ville sacrée de Bénarès. Nous jetâmes l’ancre à Radschgaht, où des _kullis_ (_porteurs_) et des chameaux étaient tout prêts pour nous recevoir.

Avant de dire adieu au Gange, je dois faire remarquer que dans tout le voyage qui est d’environ mille milles, je n’ai pas rencontré un seul endroit qui se distingue par une grande beauté ou par une vue pittoresque. Les rives sont plates ou bordées de berges hautes de 4 à 7 mètres, et dans l’intérieur du pays des plaines de sable alternent avec des plantations ou des prés desséchés, ou de misérables jungles. On voit, il est vrai, des villes et des bourgades en grand nombre; mais à l’exception de quelques beaux édifices et de plusieurs gauths, ce ne sont que des amas de huttes et de baraques. Le fleuve lui-même est souvent divisé en plusieurs bras; quelquefois il est si large, qu’il ressemble plus à un lac qu’à une rivière et que l’œil peut à peine en distinguer les bords.

* * * * *

Bénarès est la ville sacrée de l’Inde. Elle est à l’Hindou ce que la Mecque est au mahométan et Rome au catholique. La croyance de l’Hindou à la sainteté de cette ville est si grande que, selon lui, tout homme, de quelque religion qu’il soit, jouit un jour de la félicité éternelle, s’il y a passé vingt-quatre heures. Un des plus beaux traits de la religion et du caractère de ce peuple est cette noble croyance qui confond le fanatisme religieux de bien des sectes chrétiennes.

Le nombre des pèlerins s’élève tous les ans de trois à quatre cent mille, et leur séjour, leurs offrandes et leurs dons ont rendu Bénarès la ville la plus riche du pays.

Il sera peut-être à propos de placer ici sur la religion de ce peuple intéressant, quelques observations que j’emprunte à Zimmermann: _Taschenbuch der Reisen (Journal des Voyages)_.

«Le fond de la religion hindoue est la croyance à un être premier et suprême, à l’immortalité de l’âme et à la récompense de la vertu. Leur idée de Dieu est si grande et si belle, leur morale, si pure et si sublime, qu’on n’en saurait trouver de pareille chez aucun peuple.

«Leurs préceptes sont: d’adorer l’Être suprême, d’invoquer les dieux tutélaires, de se montrer bienveillants pour leurs semblables, d’avoir pitié des malheureux, de les soutenir, de supporter patiemment les peines de la vie, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère, de lire et d’écouter lire l’histoire divine, de parler peu, de jeûner, de prier et de se baigner aux heures déterminées. Ce sont les devoirs généraux auxquels les livres sacrés obligent tous les Indiens sans distinction de race ni de caste.

«Leur véritable et unique dieu s’appelle _Brahm_, qu’il ne faut pas confondre avec Brahma, créé par lui. C’est la vraie lumière, qui est la même, éternelle et bienheureuse dans tous les temps et dans tous les lieux. Le mal est puni et le bien récompensé. De l’essence immortelle de _Brahm_ est émanée la déesse _Bhavani_, c’est-à-dire la nature, et une légion de 1180 millions d’esprits. Parmi ces esprits il y a trois demi-dieux ou génies supérieurs: _Brahma_, _Vichnou_ et _Chiva_, la trinité des Hindous, appelée chez eux _Trimurti_.

«Longtemps la concorde et la félicité régnèrent entre les esprits. Mais ensuite éclata parmi eux une révolte, et plusieurs refusèrent d’obéir. Les rebelles furent précipités du haut des cieux dans l’abîme des ténèbres. Alors eut lieu la métempsycose: chaque être, chaque plante fut animé par un ange déchu. Cette croyance explique la bonté infinie des Hindous pour les animaux. Ils les considèrent comme leurs semblables et n’en veulent tuer aucun.

«L’Hindou adore, avec le sentiment le plus pur et le plus religieux, le grand but de la nature, la procréation des corps organiques. Toutes les parties qui concourent à ce but sont sacrées à ses yeux et dignes de son respect; c’est la seule raison qui lui fait offrir un culte au _Lingam_.

«On est tenté de croire que ce n’est qu’à la longue que tout ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette religion mal comprise et faussée dans la bouche du peuple est descendu au rang de folle jonglerie.

«Il suffira d’indiquer les attributs de quelques-unes des principales divinités des Hindous pour expliquer l’état actuel de leur religion.

«_Brahma_, comme créateur du monde, est représenté avec quatre têtes d’homme et huit mains; dans une main il tient le Code; dans les autres il a différents emblèmes. Il n’est point adoré dans une pagode (temple); il a perdu cette prérogative par son orgueil, car il avait voulu pénétrer la nature de l’Être suprême. Cependant, après s’être repenti de sa folie, il obtint que les brahmanes, en son honneur, institueraient des fêtes solennelles appelées _Poutsché_.

«_Vichnou_, comme conservateur de l’univers, est représenté sous vingt et une figures différentes: à moitié poisson, à moitié homme, comme tortue; à moitié lion, à moitié homme, Bouddha, nain, etc. La femme de Vichnou est adorée comme la déesse de la fécondité, de la richesse, de la beauté, etc. C’est en son honneur qu’on regarde la vache comme sacrée.

«_Chiva_ est le destructeur, le vengeur, le réformateur, le vainqueur de la mort. Aussi a-t-il un double caractère: il est bienfaisant ou redoutable, il récompense et il punit. Ordinairement on le représente sous des traits horribles, tout entouré d’éclairs, avec trois yeux, dont le plus grand est sur le front; en outre, il a huit bras, dont chacun tient quelque chose.

«Quoique ces trois divinités soient hiérarchiquement aussi haut placées les unes que les autres, la religion des Hindous ne se divise réellement qu’en deux sectes, les adorateurs de Vichnou et ceux de Chiva. Brahma n’a pas de secte, à proprement parler, parce qu’il n’a ni temples ni pagodes; on pourrait cependant considérer toute la caste des prêtres, les brahmanes, comme attachés à son culte, puisqu’ils prétendent être sortis de sa tête.

«Les adorateurs de Vichnou portent sur le front ou sur la poitrine, peint en rouge ou en jaune, le signe de la Jani. Les adorateurs de Chiva portent au front le signe du Lingam, ou d’un obélisque, ou d’un triangle, ou du soleil.

«On admet trois cent trente-trois millions de divinités inférieures; ce sont les dieux des éléments, des phénomènes de la nature, des passions, des arts, des maladies, etc. On les représente sous différentes formes et avec toutes sortes d’attributs.

«Il y a en outre des génies, de bons ou de mauvais démons. Le nombre des bons dépasse celui des mauvais de trois millions.

«D’autres objets encore ont, aux yeux des Hindous, un caractère sacré, comme les fleuves, parmi lesquels le Gange occupe le premier rang; on le dit formé de la sueur de Chiva. L’eau du Gange jouit d’une si haute réputation, qu’on en fait un commerce considérable et qu’on la transporte à plusieurs milles dans l’intérieur du pays.

«Parmi les animaux, les Hindous adorent surtout la vache, le bœuf, l’éléphant, le singe, l’aigle, le cygne, le paon et le serpent.

«Parmi les plantes, le nénufar, le bananier et le manguier.

«Les brahmanes ont une très-haute vénération pour une pierre, qui est, d’après Sonnerat, une corne d’Ammon pétrifiée en roche schisteuse.

«Ce qui est excessivement remarquable, c’est qu’on ne trouve pas dans tout l’Hindoustan une seule image de l’Être suprême. Il leur paraît trop grand; toute la terre, disent-ils, est son temple, et ils l’adorent sous toutes les figures.

«Les adorateurs de Chiva enterrent les morts, les autres sectes les brûlent ou les jettent dans le fleuve.»

* * * * *

Celui qui ne connaît l’Inde que pour être allé à Calcutta, ne peut pas se faire une juste idée de ce pays. Calcutta a presque le caractère d’une ville européenne. Les palais et les équipages ressemblent à ceux de l’Europe. On y voit des promenades, des réunions, des bals, des concerts, qui peuvent presque rivaliser avec ceux de Paris et de Londres, et si on ne rencontrait pas dans la rue l’indigène au teint jaune foncé, et dans les maisons l’Hindou qui fait le service, on pourrait bien oublier qu’on se trouve dans une autre partie du monde.

Il en est tout autrement de Bénarès. L’Européen s’y trouve isolé. Des coutumes et des usages étrangers lui rappellent à chaque pas qu’il n’est qu’un intrus toléré. Bénarès compte 300 000 habitants, parmi lesquels il y a à peine 150 Européens.

La ville est belle, surtout vue du côté de l’eau, où l’on n’aperçoit pas ses défauts. De superbes escaliers en pierres colossales, conduisent du rivage aux maisons, aux palais et aux magnifiques portes de la ville. Dans la belle partie de la ville, ces escaliers forment une chaîne non interrompue de deux milles de longueur. Ils ont coûté des sommes énormes, et, avec les pierres employées à leur construction, on aurait pu bâtir une grande ville.

Le beau quartier de Bénarès renferme beaucoup d’anciens palais de style mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades sont couvertes de superbes arabesques, de bas-reliefs et de sculptures; les divers étages sont ornés de belles colonnes, de piliers en saillie, de verandas, de balcons, de frises et de corniches. Les fenêtres seules ne me plurent pas; elles sont basses, étroites, et rarement régulières. Tous les palais et toutes les maisons ont des toits très-larges ou inclinés; quelquefois ils n’ont que des terrasses.

D’innombrables temples donnent une preuve de la richesse et du caractère religieux des habitants. Tout riche Hindou construit près de sa maison un temple, c’est-à-dire une tourelle qui souvent n’a guère plus de 6 ou 7 mètres de haut.

Le temple indien se compose d’une tour haute de 10 à 20 mètres, sans fenêtres, et avec une petite entrée. Il se présente très-bien et a l’air très-original, surtout vu de loin; car il est taillé avec beaucoup d’art et beaucoup de goût, ou bien richement chargé d’ornements extérieurs, tels que flèches, petites colonnes ou pyramides, feuilles, niches, etc.

Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de ruines parmi ces belles constructions. Le Gange mine fréquemment le sol, et les palais et les temples se tassent ou s’écroulent tout à fait. Dans quelques endroits, on a construit sur leur emplacement de misérables bicoques qui forment un contraste choquant avec le bel aspect de ce qui les entoure; les ruines du moins ont encore leur beauté.

Quand on arrive près du fleuve au lever du soleil, on voit un spectacle que l’on ne peut comparer à rien au monde. Le pieux Hindou y vient faire ses dévotions; il entre dans le Gange, se tourne du côté du soleil, s’asperge trois fois la tête avec l’eau qu’il a puisée dans le creux de sa main, et récite en même temps ses prières.

Si l’on tient compte du chiffre élevé de la population de Bénarès, on ne me taxera pas d’exagération si j’évalue à environ cinquante mille le nombre des fidèles, non compris les pèlerins, qui viennent chaque jour prier dans le fleuve.

Beaucoup de brahmanes sont assis dans de petits kiosques ou bien sur des blocs de pierre, sur les escaliers, tout près de l’eau, pour recevoir les dons des riches et des pèlerins, et pour leur donner en échange l’absolution de leurs péchés.

Tout Hindou doit se baigner au moins une fois par jour, et cela le matin. S’il est très-dévot, et s’il en a le temps, il répète la même cérémonie le soir. Quant aux femmes, elles font leurs ablutions chez elles.

Pendant le temps des fêtes, appelées _Mela_, où l’affluence des pèlerins à Bénarès est incalculable, les marches des escaliers peuvent à peine contenir la masse des fidèles, et le fleuve est comme tout semé de points noirs qui représentent les têtes des baigneurs.

Il s’en faut de beaucoup que l’intérieur de la ville soit aussi beau que la partie qui s’étend le long du Gange. On y trouve encore une grande quantité de palais; mais ils n’ont ni beaux portails, ni colonnes, ni verandas, etc. Plusieurs de ces édifices sont revêtus d’un ciment fin, et d’autres sont couverts de misérables fresques.

Les rues sont laides et sales pour la plupart, et il y a en a de si étroites, qu’on ne peut pas y passer en palanquin. Dans tous les coins, presque devant chaque maison, on retrouve l’emblème du dieu Chiva.

Le plus beau temple de Bénarès est celui de _Visvisha_; ses deux tours sont unies l’une à l’autre par des colonnades, et les flèches sont revêtues de lames d’or. Le temple est entouré d’un mur; on nous permit de pénétrer dans l’avant-cour et d’aller jusqu’aux portes d’entrée.

Nous aperçûmes à l’intérieur quelques emblèmes de Vichnou et de Chiva, couronnés de fleurs et couverts de riz, de froment et d’autres graines. Dans les péristyles on voyait de petits taureaux en métal ou en pierre, et des taureaux blancs vivants (j’en comptai huit) se promenaient librement. Ces derniers, regardés comme sacrés, peuvent circuler partout, et il ne leur est pas même interdit d’assouvir leur faim avec les fleurs et les fruits déposés comme offrandes.

Ces animaux sacrés ne se tiennent pas seulement dans les temples, mais se promènent aussi dans les rues. Tout le monde leur fait respectueusement place, et on leur jette quelquefois même à manger; mais on ne les laisse plus, comme autrefois, toucher aux grains exposés en vente. Un de ces taureaux sacrés vient-il à mourir, il est jeté dans le fleuve ou brûlé; il jouit à cet égard des mêmes honneurs que l’Hindou.

Il y avait dans le temple des hommes et des femmes qui avaient apporté des fleurs avec lesquelles ils ornaient et couronnaient les emblèmes. Plusieurs mirent aussi une pièce d’argent parmi les fleurs. Ils jetèrent de l’eau du Gange sur ces emblèmes et sur ces bouquets, et répandirent dessus des graines de riz et d’autres plantes. Près du temple de Visvisha se trouvent les lieux les plus vénérés des Hindous de Bénarès, la _fontaine sacrée_ et la _Mankarnika_, ou grand bassin d’eau.

Voici ce qu’on raconte de la fontaine sacrée.

Les Anglais, s’étant emparés de Bénarès, braquèrent un canon à l’entrée d’un temple pour détruire le dieu Mahadeo. Les brahmanes, exaspérés, cherchèrent à soulever le peuple, qui se porta en effet au temple en grandes masses. Les Anglais, pour prévenir la lutte, dirent aux Hindous: «Si votre dieu est plus fort que celui des chrétiens, le boulet ne lui fera aucun mal; mais, dans le cas contraire, il tombera à terre brisé.» Ce fut naturellement cette dernière chose qui arriva; mais les brahmanes ne se reconnurent pas pour vaincus, et ils déclarèrent qu’avant l’explosion du coup de canon ils avaient vu l’esprit de leur dieu quitter l’image de pierre et se jeter dans la fontaine voisine. Depuis ce temps la fontaine passe pour sacrée.

La _Mankarnika_ est un bassin profond, recouvert intérieurement de pierres; il a 20 mètres de large et autant de long. Des escaliers spacieux conduisent à l’eau des quatre côtés. On raconte ici une histoire analogue du dieu Chiva.

Les deux dieux Mahadeo et Chiva résident encore aujourd’hui, l’un dans la fontaine et l’autre dans la Mankarnika. Tout pèlerin venant à Bénarès doit, à son arrivée, se baigner dans cet étang sacré et offrir un petit don aux brahmanes; il s’en trouve toujours là pour les recevoir. Les brahmanes ne se distinguent pas par leurs habits des gens de la classe aisée; ils ont seulement un teint plus clair, et plusieurs de ceux que j’ai vus avaient de très-nobles figures.

A cinquante pas de cet étang, sur les bords du Gange, s’élève un temple de toute beauté, avec trois tours. Malheureusement le sol fléchit il y a quelques années; les tours se déjetèrent: l’une penche à gauche, l’autre à droite, et la troisième est presque enfoncée dans le Gange.

Parmi les milliers de temples et de pagodes disséminés dans la ville, quelques-uns valent la peine d’être vus en passant; mais je ne conseillerais à personne de faire de grands détours pour les visiter.

La place où l’on brûle les morts est également tout près de l’étang sacré. Quand nous y arrivâmes, on faisait justement griller quelques cadavres; car on ne peut pas appeler autrement la manière dont on les brûlait. Les bûchers étaient si petits, que les corps les dépassaient en tous sens.

La mosquée d’_Aureng-Zeb_ mérite surtout l’attention du voyageur. Elle est célèbre par ses deux minarets, qui ont 50 mètres de haut et passent pour les plus effilés qu’il y ait au monde. Ils ressemblent à deux aiguilles, et méritent certainement ce nom plutôt que les minarets de Cléopâtre, à Alexandrie. D’étroits escaliers tournants, pratiqués dans l’intérieur, conduisent jusqu’au faîte, où l’on a ménagé un petit rebord avec un garde-fou d’un pied de hauteur. Heureux celui qui n’est point sujet au vertige! il peut se placer sur la plate-forme et embrasser à vol d’oiseau l’océan des palais et des maisons entremêlés de temples et de pagodes! Le Gange aussi se déroule à ses pieds avec ses innombrables quais en escaliers. Par des jours très-purs et très-clairs, on doit même apercevoir à l’extrémité de l’horizon une chaîne de collines; mais, quoiqu’il fît beau et clair, je ne pus la découvrir.

Une construction extrêmement remarquable et curieuse est l’observatoire élevé il y a plus de deux cents ans par Dscheising, sous le règne du spirituel empereur Akbar. On n’y trouve pas de longues-vues ni de télescopes ordinaires; tous les instruments ont été composés artificiellement au moyen de pierres de taille massives.

Sur une terrasse élevée à laquelle conduisent des escaliers en pierre, on voit des tables orbiculaires, des arcs en forme de demi-cercle et de quart de cercle, etc., couverts de signes, de lignes et de caractères. Avec ces instruments les brahmanes ont fait et font encore aujourd’hui leurs observations astronomiques. Nous en trouvâmes plusieurs sérieusement occupés à faire des calculs et à rédiger des mémoires.

Bénarès est en général le principal siége de l’érudition hindoue. Parmi les 6000 brahmanes qui y demeurent, il y en a beaucoup, dit-on, qui enseignent l’astronomie, le sanscrit et diverses sciences.

Une autre curiosité de Bénarès sont les singes sacrés, établis particulièrement sur quelques manguiers énormes du faubourg _Durgakund_.

Quand nous arrivâmes sous les arbres, ces animaux durent probablement se douter que c’était à cause d’eux que nous y étions venus, car ils s’approchèrent de nous sans la moindre crainte; mais quand le serviteur que nous avions envoyé chercher de la nourriture pour eux revint, les appela et les invita poliment à venir manger, c’était un plaisir de voir ces singes accourir, en sautant et en gambadant, des toits, des arbres, des maisons et des rues d’alentour. En un clin d’œil nous nous trouvâmes entourés de quelques centaines de singes qui se disputaient de la manière la plus plaisante les fruits et les grains qu’on venait de leur jeter. Le plus grand ou le plus âgé d’entre eux imposait son autorité à toute la bande; partout où il y avait rixe ou dispute, il arrivait, donnait des coups, montrait les dents et poussait des cris de colère. Aussitôt les combattants se séparaient et s’enfuyaient: c’était vraiment la société de singes la plus nombreuse et la plus amusante que j’eusse jamais vue. Ils avaient plus d’un demi-mètre de haut, et ils étaient d’un jaune sale.

Un jour mon bon hôte, M. Luitpold[87], me conduisit à _Sarnath_ (à 5 milles de Bénarès), où l’on trouve quelques ruines intéressantes, trois tours énormes et massives. Elles ne sont pas d’une hauteur considérable, et sont placées sur trois collines artificielles éloignées d’un mille l’une de l’autre. Ces collines et ces tours sont construites en grosses briques. La plus grande de ces tours est encore en ce moment revêtue en plusieurs endroits de dalles de pierre, sur lesquelles on découvre çà et là des traces de belles arabesques. Beaucoup de ces dalles sont étendues par terre au milieu de ruines. Sur les deux autres tours on ne trouve trace de rien de semblable. Chaque tour a une petite porte et ne contient qu’un seul appartement[88].

Le gouvernement anglais a fait percer, dans chaque colline, une galerie conduisant jusqu’au-dessous de la tour, dans l’espoir de faire des découvertes qui jetteraient quelque lumière sur ces constructions; mais on n’a trouvé qu’une voûte souterraine entièrement vide.

Près d’une de ces tours s’étend un lac artificiel où un canal amène l’eau du Gange.

La tradition rapporte, au sujet des tours et du lac, une légende assez plaisante. Dans les temps les plus reculés, ces lieux étaient habités par trois frères géants qui firent élever ces constructions et creuser le lac. Tout ce travail s’acheva en un jour; mais il faut savoir qu’un jour de ce temps valait deux de nos années. Les géants étaient si grands (fait rendu très-vraisemblable par les petites dimensions des tours et des appartements) qu’ils pouvaient, d’une seule enjambée, passer d’une tour à l’autre. Ils avaient fait construire ces tours l’une près de l’autre parce qu’ils s’aimaient beaucoup et qu’ils tenaient à se voir à tout instant.

Ce qui ne m’intéressa pas moins que ces tours et leur curieuse histoire, ce furent quelques plantations d’indigo établies dans le voisinage; c’étaient les premières que j’eusse occasion de voir.

L’indigotier est un arbuste de 50 centimètres à 1 mètre de haut, à petites feuilles délicates d’un vert bleu. La récolte d’indigo se fait d’ordinaire au mois d’août: la plante est coupée assez près du tronc, liée en fascicules, et placée dans de grandes tonnes en bois. On recouvre l’indigo de planches chargées de grosses pierres, et on verse de l’eau par-dessus; au bout de seize heures, ou seulement de quelques jours, selon la nature de l’eau, ce mélange commence à fermenter: c’est là le moment critique de l’opération; car il faut que la fermentation ne soit ni trop longue ni trop courte. Quand l’eau prend une couleur vert foncé, on la fait couler dans d’autres cuves de bois, on y mêle de la chaux, et on l’agite avec des pelles de bois jusqu’à ce qu’on obtienne un précipité bleu. Puis on laisse déposer la masse et on fait écouler l’eau; la substance qui reste au fond, c’est-à-dire l’indigo, est mise dans des sacs de lin, à travers lesquels l’eau dégoutte entièrement. Dès que l’indigo est sec et durci, on le casse par morceaux et on l’emballe.

Peu de temps avant mon départ, et grâce à l’entremise de mon compagnon, M. Lau, j’eus le plaisir d’être présentée au rajah de Bénarès. Il demeure dans la citadelle de _Ramnaghur_, située sur la rive gauche du Gange, au-dessus de la ville.

Au bord du Gange nous attendait un bateau magnifiquement orné; sur la rive opposée, un palanquin. Bientôt nous nous trouvâmes à l’entrée du palais, dont le portail était haut et majestueux. J’espérais être surprise à l’intérieur par l’aspect de grands péristyles, de belles constructions; mais je ne vis que des cours irrégulières et de petits édifices sans symétrie, sans goût et sans luxe. Dans une des cours il y avait, au rez-de-chaussée, un simple péristyle qui servait de salle de réception. Il était encombré de meubles d’Europe, de lustres et de lampes; aux murs étaient pendus de misérables tableaux encadrés.

La cour fourmillait de serviteurs qui nous regardaient avec une grande attention. En ce moment parut le prince, accompagné de son frère, de quelques personnes de sa suite et de quelques domestiques qui se distinguaient à peine des autres.

Les deux princes étaient très-richement vêtus, ils avaient de longs pantalons, de longs vêtements de dessous avec de courtes robes par-dessus, le tout en satin brodé d’or. L’aîné, qui avait trente-cinq ans, portait une petite toque en soie, brodée d’or, avec une garniture de diamants; il avait aux doigts quelques grosses bagues en brillants; ses souliers en soie étaient surchargés de belles broderies d’or. Son frère, jeune homme de dix-neuf ans, qu’il avait adopté[89], portait un turban blanc avec une superbe agrafe de diamants et de perles; aux oreilles il avait de grands pendants de perles, et autour des poignets de riches et lourds bracelets. L’aîné des deux princes était un bel homme, dont la physionomie dénotait de la bonté et de l’esprit; le cadet me plut bien moins.

A peine eûmes-nous pris place que l’on nous apporta de grands bassins d’argent avec des _narghilés_ élégants, et que l’on nous invita à fumer. Nous refusâmes cette haute jouissance, et le prince fuma seul. Il ne tirait que quelques bouffées du même narghilé; un autre plus beau remplaçait toujours celui dont il venait de se servir.

La conduite du prince fut pleine de noblesse et d’empressement. Il était seulement fâcheux que nous ne pussions nous entretenir qu’à l’aide d’un interprète. Il me fit demander si j’avais vu exécuter un _natch_ (danse de fête). Sur ma réponse négative, il donna les ordres nécessaires pour me faire jouir de ce spectacle.

Au bout d’une demi-heure parurent deux danseuses (_devedassi_) et trois musiciens. Les danseuses étaient vêtues en mousseline de couleur brodée d’or, portaient de larges pantalons en tissu de soie broché d’or, qui descendaient jusqu’à terre et qui couvraient leurs pieds non chaussés. L’un des musiciens frappait sur deux tambourins; les deux autres raclaient des instruments à quatre cordes, semblables à nos violons. Ils se tenaient derrière les danseuses, et jouaient sans aucune mélodie; les danseuses faisaient des mouvements très-vifs avec les bras, les mains et les doigts, mais moins avec les pieds. A ces derniers étaient attachés des grelots d’argent qu’elles faisaient résonner de temps à autre. Elles savaient prendre de belles poses, et se drapaient de la manière la plus gracieuse avec leurs robes de dessous. Cette représentation dura à peu près un quart d’heure, ensuite elles accompagnèrent la danse de chants; mais les deux sylphides poussèrent des cris si stridents, que je finis par trembler pour mes oreilles et pour mes nerfs.

Pendant la représentation, on nous offrit des bonbons, des fruits et des sorbets. Quand la danse fut achevée, le prince me fit demander si je désirais voir son jardin, éloigné d’un mille du palais. Je fus assez indiscrète pour accepter encore cette proposition.

Accompagnés du jeune prince, nous nous rendîmes devant la grande place du palais, où des éléphants bien parés nous attendaient. La monture favorite du prince aîné, d’une grosseur et d’une beauté rares, était préparée pour moi et pour M. Lau. Une housse écarlate avec houppes, franges et bordures d’or, couvrait presque toute la bête. Sur le large dos de l’éléphant on avait dressé un siége commode, que je comparerais à un phaéton sans roues. L’éléphant se coucha par terre; on appuya contre lui une large échelle, et M. Lau et moi nous nous assîmes sur cette masse énorme.

Derrière nous était placé un serviteur chargé de tenir au-dessus de nos têtes un grand parasol. Le cornac était assis sur le cou de l’éléphant, et le piquait de temps en temps entre les oreilles avec une baguette de fer pointue.

Le jeune prince, les hommes de sa suite et ses serviteurs, prirent place sur les autres éléphants. Quelques officiers à cheval se tenaient à nos côtés; deux soldats, le sabre nu, ouvraient la tête du cortége pour faire faire place, et plus d’une demi-douzaine de soldats, également le sabre nu, nous entouraient; quelques cavaliers fermaient la marche.

Quoique le pas de l’éléphant produise des secousses aussi peu agréables que celui du chameau, cette partie vraiment indienne me causa cependant un plaisir infini.

Arrivés au terme de notre course, le regard orgueilleux du prince parut nous demander si nous n’étions pas enchantés de la magnificence du jardin. Mais, hélas! notre enchantement ne fut que simulé, car le jardin était par trop simple pour mériter beaucoup d’éloges. Au fond se trouvait un palais d’été royal qui commençait à tomber en ruines.

Au moment où nous allions quitter cette résidence, les jardiniers nous apportèrent de beaux bouquets de fleurs et des fruits délicieux, suivant la coutume établie dans toute l’Inde.

En dehors du jardin, il y a un très-grand bassin d’eau revêtu de belles pierres de taille; de larges escaliers conduisent à l’étang, et aux coins sont de superbes kiosques avec des bas-reliefs assez bien sculptés.

Le rajah de Bénarès reçoit du gouvernement anglais une pension annuelle d’un lac, c’est-à-dire de 100 000 roupies[90]. Il retire pareille somme de ses terres, ce qui ne l’empêche pas d’être criblé de dettes. Les causes en sont: le grand luxe de toilette et de parures, le nombre des femmes, la quantité de domestiques, de chevaux, de chameaux, d’éléphants, etc. On me raconta que ce prince avait quarante femmes, environ mille serviteurs et soldats, cent chevaux, cinquante chameaux et vingt éléphants.

Le lendemain, le rajah fit demander comment je m’étais trouvée de ma promenade, et m’envoya par la même occasion de la pâtisserie, des bonbons et les fruits les plus exquis, parmi lesquels il y avait du raisin et des pommes de grenade qui, dans cette saison, comptent parmi les raretés. On les fait venir de Caboul, éloigné de Bénarès d’environ 700 milles.

Pour terminer le récit de cette visite, j’ajouterai que depuis bien des années il n’est mort personne dans le palais habité par le rajah. Voici la raison qu’on en donne. Un des maîtres de ce palais demanda un jour à un brahmane ce que deviendrait l’âme de celui qui mourrait dans le palais. Le brahmane répondit qu’elle irait au ciel. Le rajah, ayant répété quatre-vingt-dix-neuf fois la même question, reçut toujours la même réponse. Mais à la centième fois, le brahmane perdit patience, et répondit qu’elle entrerait dans un âne. A partir de ce moment, chacun, depuis le prince jusqu’au dernier serviteur, fuit le palais dès qu’il se sent indisposé. Personne ne veut continuer après sa mort le rôle dans lequel il a peut-être débuté en maître pendant sa vie.

J’eus à Bénarès deux occasions de voir parmi les faquirs (sorte de prêtres indiens) de prétendus martyrs, qui s’imposent les tourments les plus variés: ils se font enfoncer un crochet de fer dans la chair et hisser jusqu’à une hauteur de six à sept mètres; ils restent plusieurs heures en équilibre sur un seul pied, en tenant en même temps les bras tendus, ou bien ils portent de pesants fardeaux dans différentes postures, tournent sur eux-mêmes pendant des heures, se déchirent le corps, etc. Souvent ils se soumettent à des tourments si affreux, qu’ils succombent au bout de peu de temps. Ces martyrs sont encore assez vénérés par le peuple; cependant on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui. Un des deux que j’aperçus tenait au-dessus de sa tête une houe pesante, et avait adopté la posture courbée d’un ouvrier qui fend du bois. Je l’observai pendant plus d’un quart d’heure; il demeura dans la même attitude, aussi immobile que s’il eût été transformé en une statue de pierre. Il y avait probablement des années qu’il se livrait à cette occupation utile. L’autre tenait la pointe de son pied contre son nez.

Une autre sorte de faquirs s’impose la pénitence de ne prendre que très-peu de nourriture, et seulement la plus dégoûtante: de la chair de bêtes mortes, des légumes à moitié pourris, des immondices de tout genre, même de la vase et de la terre; ils disent que ce qu’on introduit dans son estomac est chose indifférente.

Les faquirs vont presque tout à fait nus, se couvrent tout le corps, sans en excepter le visage, de fiente de vache, et mettent ensuite de la cendre par-dessus. Ils peignent sur leur poitrine et sur leur front les emblèmes de Chiva et de Vichnou; ils teignent en brun rouge foncé leur chevelure hérissée. On ne peut guère rien voir de plus hideux et de plus dégoûtant que les membres de cette secte. Ils courent par toutes les rues, et prêchent sans cesse ce qui leur passe par la tête; mais ils sont bien loin de jouir de la même considération que les martyrs.

* * * * *

Un des messieurs dont j’avais fait la connaissance à Bénarès eut la bonté de me communiquer quelques observations sur les rapports du paysan avec le gouvernement. Le paysan n’a pas la propriété du sol; il n’est que fermier. Le sol appartient au gouvernement anglais, à la compagnie des Indes orientales, ou bien aux princes indigènes. Les terres sont affermées en gros; les principaux fermiers les démembrent en petites portions qu’ils cèdent au paysan. Le sort de ce dernier dépend tout à fait de la bonté ou de la dureté du fermier principal. C’est lui qui fixe le prix du fermage; il en réclame souvent le loyer dans un temps où la récolte n’est pas encore faite et où le paysan n’est pas en état de payer. Le pauvre homme se trouve alors forcé de vendre sa récolte sur pied et à moitié prix avant qu’elle soit mûre, et, d’ordinaire, le fermier s’arrange pour en devenir acquéreur au moyen d’un prête-nom. Le malheureux paysan garde à peine de quoi soutenir sa vie et celle de sa famille.

Il y a bien des lois et des juges dans le pays, et, comme je l’entendais dire de toutes parts, les lois sont bonnes et les juges sont justes; mais la question est de savoir si le pauvre arrive toujours jusqu’au juge. Les districts sont grands; le paysan ne peut pas entreprendre un voyage de 70 à 80 milles, et quelquefois davantage. Lors même qu’il demeure dans le voisinage, il ne parvient pas toujours jusqu’au siége du juge. Les affaires sont si nombreuses, que le juge lui-même ne peut pas entrer dans tous les détails; d’ordinaire, il est le seul Européen qui fasse partie du tribunal. Ses assesseurs se composent d’Hindous ou de mahométans, dont le caractère (c’est triste à dire) s’avilit chaque jour de plus en plus dans le commerce des Européens. Aussi, quand le paysan approche du tribunal sans apporter un cadeau, il est ordinairement repoussé; sa requête ou sa plainte n’est pas admise ni même entendue. Et où le malheureux dépouillé par le fermier prendrait-il ce cadeau? Le paysan requiert donc rarement l’assistance du juge.

Un Anglais (dont j’ai malheureusement oublié le nom), qui a visité l’Inde en savant observateur, a démontré qu’aujourd’hui les paysans sont soumis à de plus lourdes charges qu’autrefois sous leurs princes indigènes.

J’arrivai à l’affligeante conviction que, sous le gouvernement libéral des Anglais, la position de l’esclave au Brésil est préférable à celle du paysan libre de l’Inde. L’esclave brésilien n’a point à s’occuper de ses besoins matériels, et on ne l’écrase jamais de travail; c’est l’intérêt du maître qui en souffrirait le plus, car l’esclave coûte 7 ou 800 florins (750 à 2000 fr.). Aussi le propriétaire trouve-t-il son avantage à le bien traiter pour le conserver le plus longtemps possible. Certainement, il arrive aussi que quelques maîtres usent de tyrannie envers leurs esclaves, mais ces cas sont excessivement rares.

Les environs de Bénarès sont le séjour de plusieurs missionnaires allemands et anglais qui viennent souvent à la ville pour y prêcher. Un de leurs établissements renferme même un petit village chrétien qui compte quelque vingt familles indiennes. Cependant la religion chrétienne ne se propage pas beaucoup dans ce pays[91]. Je m’informai avec empressement auprès de chaque missionnaire du nombre des Hindous ou mahométans qu’il avait baptisés dans le cours de sa mission. La réponse ordinaire était: _Pas un_, ou, tout au plus: _Un seul_. Les quelques familles qui se sont fait baptiser datent de l’an 1831, époque où toute l’Inde était ravagée par le choléra, la fièvre typhoïde et la famine. La mortalité était effrayante, et beaucoup d’enfants restés orphelins erraient sans asile. Les missionnaires recueillirent ces malheureux et les élevèrent dans la religion chrétienne. On leur apprit divers métiers, on leur donna des demeures, on les maria, et on s’occupe encore aujourd’hui de leur entretien. Les descendants de ces familles sont constamment instruits et surveillés de près par les missionnaires. Mais malheureusement le nombre de ces néophytes n’augmente pas.

J’assistai à quelques épreuves.

Les garçons et les filles savaient assez bien lire, écrire, calculer, avaient des notions de géographie, d’histoire et de religion. Les filles faisaient de belles broderies; elles tricotaient et cousaient bien. Les garçons et les hommes confectionnaient des tapis, faisaient des travaux de menuiserie, reliaient, imprimaient, etc. Le directeur et le professeur de ce bel établissement est le missionnaire M. Luitpold. Sa femme a la direction des filles; tout est organisé et conduit avec beaucoup de sens et d’une manière très-ingénieuse. M. et Mme Luitpold s’intéressent à leurs élèves avec une véritable charité chrétienne. Mais que sont quelques gouttes d’eau dans l’immensité de l’Océan!

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