CHAPITRE XXIII.
Départ de Redutkale.--Une attaque de choléra.--Anapka.--Le vaisseau suspect.--Kertch.--Le musée.--Tumuli.--Continuation de mon voyage.--Theodosia (Caffa).--Jalta.--Le château du prince Woronzoff.--La citadelle de Sébastopol.--Odessa.
Le 17 septembre (nouveau style), à neuf heures du matin, le navire arriva, et une heure plus tard j’étais déjà assise sur le pont: c’était _le Maladetz_, de la force de 140 chevaux; il avait pour capitaine le commandant Zorin.
La distance de Redutkale à Kertch est en ligne droite de 360 milles marins; mais pour nous, qui restâmes toujours le long de la côte, elle s’éleva jusqu’à 500.
Le Caucase, les collines et les parties avancées de la chaîne, une riche et splendide nature, nous demeurèrent fidèles pendant la première journée. Au fond d’une vallée charmante nous trouvâmes un petit endroit, _Gallansur_, notre première station, où nous ne nous arrêtâmes que peu de temps.
Vers les six heures du soir, nous atteignîmes la petite ville fortifiée de _Sahun_, qui est située en partie sur la côte, en partie sur une large colline. C’est ici que je vis pour la première fois des Cosaques en grand uniforme; tous ceux que j’avais vus jusqu’alors étaient très-mal habillés et n’avaient absolument rien de militaire; ils étaient affublés de pantalons de grosse toile et de longs et vilains habits qui leur tombaient jusque sur les talons: mais ceux-ci portaient des jaquettes collantes avec des gibernes disposées chacune pour huit cartouches, de larges pantalons à grands plis et des bonnets de drap bleu foncé garnis de fourrure. Ils nous amenèrent dans un bateau à rames un officier d’état-major de Sahun.
_18 septembre._ Nous restâmes tout le jour à Sahun. Les bateaux à charbon, par une inconcevable négligence, n’étaient nullement prêts: ils chargeaient encore quand nous étions déjà depuis longtemps à l’ancre, et ce ne fut que vers les six heures du soir que notre provision fut complétée. Nous gagnâmes aussitôt le large.
_19 septembre._ Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup de vent et de pluie. Je demandai la permission de me placer sur l’escalier de la cabine. On me l’accorda presque en secouant les épaules, mais quelques minutes après le commandant envoya l’ordre de me mettre à couvert. Je fus très-étonnée et très-réjouie de cette galanterie, mais je fus bientôt détrompée quand on me conduisit dans la cabine des matelots. Tous sentaient horriblement l’eau-de-vie, dont quelques-uns avaient bu avec excès. Je me hâtai de remonter sur le pont, où, malgré la furie des éléments déchaînés, je me sentais beaucoup mieux que parmi ces chrétiens orthodoxes si bien élevés!
Dans le cours de la journée nous nous arrêtâmes à _Bambour_, à _Pizunta_, à _Gagri_, à _Adlar_ et dans d’autres endroits. A Bambour, je remarquai d’admirables groupes de rochers.
_20 septembre._ La chaîne du Caucase avait disparu, et les forêts épaisses avaient fait place à d’immenses étendues vides. L’orage, le vent et la pluie ne nous quittaient toujours pas.
Le machiniste du navire, un Anglais, M. Platts, avait été par hasard informé de mes voyages (sans doute par mon passe-port, que j’avais dû remettre en entrant dans le vaisseau); il se présenta devant moi et m’offrit pendant le jour sa cabine; il s’entremit aussi pour moi auprès d’un des officiers, et réussit à m’obtenir une petite cabine, qui touchait, il est vrai, à la cabine des matelots, mais qui en était séparée par une porte. Je suis très-reconnaissante à ces deux messieurs de leur bonté, qui était d’autant plus grande, qu’on me donnait, quoique étrangère, la préférence sur les officiers russes, dont il y avait au moins une demi-douzaine campés sur le pont.
A _Sissassé_, nous fîmes une longue halte. C’est une des stations principales, une belle forteresse sur une colline. Tout autour il y a de belles maisons en bois.
_21 septembre._ La nuit fut terrible; un des matelots, qui le 20 encore était plein de vie et de santé, et mangeait de fort bon appétit, fut tout à coup atteint du choléra; les cris de douleur du malheureux me déchiraient le cœur, et je m’enfuis sur le pont, mais la pluie et le froid n’étaient pas moins terribles. Je n’avais rien que mon manteau, qui fut bientôt traversé; mes dents claquaient, je frissonnais de tout mon corps, et je n’eus d’autre ressource que de redescendre dans la cabine, de me boucher les oreilles et de rester dans le voisinage du moribond. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, au bout de huit heures le malheureux n’était plus qu’un cadavre. Le matin, à la première station, à Bschada, on débarqua le corps. On l’enveloppa dans un paquet de toile à voile, et on cacha cet événement aux passagers. La cabine fut lavée soigneusement avec du vinaigre, et aucun nouveau cas ne se présenta.
Je ne fus nullement étonnée qu’il se déclarât des maladies à bord; seulement je me serais figuré que les pauvres soldats devaient en être atteints, étant jour et nuit sur le pont, n’ayant pour nourriture que du pain noir tout sec. Combien en ai-je vu, à moitié transis de froid et trempés jusqu’aux os, grignoter un petit morceau de pain! Et combien cette misère est plus grande encore pendant la mauvaise saison, sans manteaux et sans couvertures! Le voyage de Redutkale à Kertch exige souvent une vingtaine de jours, car la mer est si agitée que l’on ne peut approcher des stations et qu’on reste quelquefois des journées entières avant d’y toucher. Si un pauvre soldat est forcé de faire toute la traversée en hiver, on peut regarder comme un miracle qu’il arrive vivant au lieu de sa destination. Mais, d’après le système russe, la vie d’un simple soldat n’entre pas en ligne de compte! Les matelots sont traités un peu mieux, mais pas encore trop bien. On leur donne du pain et de l’eau-de-vie, une très-petite portion de viande, et deux fois par jour une soupe à la choucroute, nommée _bartsch_.
Sur le pont, le nombre des officiers, de leurs femmes et des soldats, augmenta à chaque nouvelle station; en échange, on ne débarquait que peu de monde.
Bientôt le pont se trouva tellement encombré de caisses, de coffres, de boîtes et de meubles de toute espèce, qu’on avait toutes les peines du monde à trouver une toute petite place au milieu de tous ces effets amoncelés. Jamais je ne vis une telle cargaison sur un vaisseau.
Par le beau temps, ce mouvement et cette agitation continue offrent beaucoup de distractions; il y avait toujours quelque nouveau spectacle; tout le monde était gai et content, et semblait ne former qu’une seule famille. Mais quand par malheur il arrivait tout à coup une forte ondée ou qu’une vague indiscrète venait visiter le pont, c’étaient alors des cris et des gémissements de toutes parts! Aussitôt on savait ce que renfermait chaque caisse, chaque coffre. L’un criait: «Comment garantir mes pains de sucre?» Un autre disait: «Ah! ma farine, elle ne vaudra plus rien!» Une pauvre femme se plaignait de ce que ses chapeaux étaient pleins de taches; une autre se lamentait de ce que l’uniforme de son mari allait être gâté, etc.
A quelques petites stations nous avions pris des soldats malades pour les transporter à l’hôpital de Kertch. On me dit que c’était plutôt par mesure de sûreté que pour leur donner des soins, car ces soins ils les auraient trouvés dans les diverses stations; mais tous les petits endroits, depuis Redutkale jusqu’à Anapka, sont encore souvent infestés par des Tartares circassiens, qui sortent inopinément des montagnes pour se livrer au pillage et au meurtre. Il n’y a pas longtemps, dit-on, qu’ils ont même tiré des coups de canon sur un vapeur de la couronne. Les Circassiens[142] aiment les Russes comme les Chinois aiment les Anglais.
Les pauvres malades furent aussi installés sur le pont; on ne prit pas d’autre soin d’eux que d’étendre une toile à voiles pour les garantir du vent de deux côtés. Mais, quand il pleuvait fort, l’eau pénétrait par-dessous de toutes parts, et les malheureux se trouvaient à moitié trempés.
_22 septembre._ Aujourd’hui nous vîmes la ville et la forteresse _Nova-Russiska_ qui renferme quelques jolies maisons particulières, des hôpitaux, des casernes et une belle église. La ville et la forteresse sont situées sur des collines, et n’ont été fondées que depuis dix ans.
Le soir, nous arrivâmes à _Anapka_, place enlevée aux Turcs en 1829. Ici finissent les jolies montagnes et les collines boisées; elles sont remplacées par les steppes assez tristes de la Crimée.
J’eus ce jour-là occasion d’admirer la vigilance et la pénétration de notre commandant. Un voilier était tranquillement à l’ancre dans une petite baie. Dès que le commandant l’aperçut, il fit aussitôt suspendre la marche et mettre un bateau à la mer. Il dépêcha un officier vers le voilier pour voir ce qu’il faisait là. Jusqu’ici tout cela était assez naturel; car, en Russie, où l’on voudrait pouvoir envoyer _une mouche étrangère_ au delà des frontières, il était tout simple qu’on désirât savoir ce que voulait un vaisseau. Mais voici le plaisant de l’affaire. L’officier approcha du voilier, mais il n’y monta pas et ne se fit montrer aucun des papiers; il se contenta de demander de loin au capitaine ce qu’il faisait là. Le capitaine répondit que des vents contraires l’avaient forcé de jeter l’ancre en cet endroit, et qu’il n’attendait qu’un bon vent pour aller à telle ou telle station. Cette réponse satisfit complétement l’officier et le commandant. Cela me semblait absolument la même chose que de demander à quelqu’un s’il est un honnête homme ou un fripon, et de croire à son honnêteté dès qu’il lui plaît de l’affirmer.
_23 septembre._ Nous eûmes encore une vilaine nuit à passer. Rien que de la pluie et des ouragans! Que je plaignais ces pauvres malades, et même ceux qui se portaient bien, d’être exposés à ce temps affreux!
Vers midi, nous arrivâmes à Kertch. De la mer on domine très-bien la ville, qui s’étend en demi-cercle sur le rivage et s’élève un peu sur le monticule de Mithridate, auquel elle est adossée. En haut de la colline est le musée, construit dans le goût d’un temple grec et entouré tout autour de colonnes. La cime de la montagne est formée par de beaux groupes de rochers, entre lesquels se trouvent quelques petits obélisques et des monuments appartenant à l’ancien cimetière. Les alentours présentent l’aspect d’une steppe avec des buttes artificielles couvertes de tombeaux qui datent des temps les plus reculés. A l’exception du Mithridate, on ne voit aucune autre colline ou montagne.
La ville de _Kertch_ est située en partie à l’endroit où se trouvait l’ancien _Panticapée_[143]. Aujourd’hui elle fait partie de la province de Tauride; elle est fortifiée, elle a un bon port et fait un commerce assez considérable. La population est d’environ 12 000 âmes. La ville renferme beaucoup de belles maisons toutes modernes, les rues sont larges et pourvues de trottoirs. Sur les deux places, l’ancienne et la nouvelle, il y a beaucoup d’animation les dimanches et les jours de fête. Il s’y tient un marché de tous les articles imaginables, mais surtout de vivres. Ce qui me surprit, ce fut la rudesse et la brutalité extraordinaires du bas peuple. Je n’entendais de toutes parts que crier, pester et jurer. Je fus aussi très-étonnée de voir des dromadaires attelés à plusieurs charrettes.
De superbes marches de pierre et des chemins sinueux conduisent au Mithridate, seule promenade des habitants de la ville. Ce monticule doit avoir servi autrefois de sépulture; car, partout où l’eau a emporté la terre, on trouve de tout petits sarcophages étroits, composés de quatre dalles de pierre. La vue d’en haut[144], il est vrai, n’est masquée par rien, mais elle est sans attrait; de trois côtés une steppe dépouillée d’arbres et de verdure, dont la monotonie n’est interrompue que par d’innombrables _tumuli_. Du quatrième côté on aperçoit la mer. Cette vue est partout très-belle, d’autant plus que la mer se marie à la mer, et que l’on découvre deux grandes nappes d’eau, la mer Noire et la mer d’Azow. On voit dans la rade un assez grand nombre de vaisseaux, mais pas les quatre ou six cents que j’avais espéré y trouver d’après les rapports des journaux.
En revenant, je visitai le musée, composé d’une seule salle. Il renferme bien quelques curiosités extraites des monuments tumulaires, mais les plus belles choses trouvées dans les fouilles ont été transportées à Saint-Pétersbourg. Les restes de sculptures, de bas-reliefs, de sarcophages et d’épitaphes, sont très-endommagés. Tout ce qui existe encore, en fait de statues, dénote un grand art. La pièce la plus curieuse de ce musée est un sarcophage en marbre blanc. Quoique détérioré, il offre encore de magnifiques reliefs, surtout la figure d’un ange tenant réunies au-dessus de sa tête deux guirlandes de fruits et de feuilles. Sur le couvercle du sarcophage reposent deux figures couchées. Les têtes manquent; mais tout le reste, les corps, leur position, la draperie des robes de dessus, est exécuté avec la plus rare perfection.
Un autre sarcophage de bois atteste un grand talent dans l’art de tourner et de ciseler.
Une collection de pots de terre, de cruches et de petites lampes, me rappela beaucoup celle du musée de Naples.
Les pots sont cuits et peints en brun; ils ont absolument la forme de ceux qu’on a déterrés à Herculanum et à Pompéi. Les cruches ont deux anses et sont si pointues par le bas qu’elles ne se tiennent debout que quand elles sont appuyées. Cette forme de vases est encore aujourd’hui usitée en Perse. En fait de verrerie, je ne vis, à part quelques objets insignifiants, que de petits flacons formés uniquement d’un long cou. Il y avait aussi des bracelets en or, des bagues et des colliers un peu massifs. Les objets les plus délicats étaient de petites feuilles carrées soigneusement ciselées, que l’on attachait à la tête ou à la poitrine, et enfin des couronnes composées de guirlandes de feuilles de laurier. En objets de cuivre, je vis des chaudrons et des chaînes; en plâtre, on avait de vilaines figures grotesques et différents ornements que l’on appliquait sans doute à l’extérieur des maisons.
Parmi les monnaies, j’en trouvai quelques-unes d’un coin extrêmement remarquable.
Il ne me restait plus qu’à visiter les _tumuli_. Je cherchai longtemps en vain un guide; mais, comme il ne vient que rarement des étrangers dans ce pays, on n’y rencontre pas de cicérone régulier. Dans mon embarras, je crus ne pouvoir mieux faire que de m’adresser au vice-consul d’Autriche, M. Nicolaï. Non-seulement il se montra tout disposé à contenter mon désir, mais il eut même la complaisance de m’accompagner.
Les temples sont des monuments d’une espèce toute particulière: ils se composent d’une galerie d’environ 20 mètres de long, 5 de large et 8 de haut, et d’une toute petite chambre placée au bout de la galerie. Les murs du monument s’élèvent obliquement comme le toit d’une maison, et se touchent tellement en haut qu’il reste à peine un pied d’intervalle. Ils sont construits en dalles de pierre, longues et très-épaisses, et superposées les unes sur les autres, de manière que la rangée de dessus dépasse toujours celle de dessous de six à sept pouces. A l’ouverture supérieure, large d’un pied, il y a également des dalles de pierres massives. Quand on regarde de loin l’entrée, les murs semblent couchés. Le cabinet est un carré oblong au-dessus duquel s’étend un petit plafond voûté; il est construit absolument comme le corridor. Une fois le sarcophage déposé dans la chambre du fond, tout le monument était comblé de terre.
Le beau sarcophage de marbre placé au musée a été extrait d’un tombeau qui se trouve près des bâtiments de la Quarantaine; on dit que c’est celui du roi Bentik.
La plupart des monuments avaient déjà été ouverts par les Turcs; ceux qui restent encore sont ouverts par le gouvernement russe. On a trouvé beaucoup de corps couverts de bijoux et de couronnes de feuilles d’or comme on en voit au musée. On trouve souvent aussi des monnaies.
Le 26 septembre était un jour de grande fête pour les Russes: ils célébraient la découverte de la croix de Jésus-Christ. Le peuple apporta à l’église, comme offrandes, du pain, de la pâtisserie, des fruits, etc. Toutes ces offrandes furent entassées dans un coin de l’église. A la fin du service religieux, le prêtre les bénit, en donna quelques faibles parcelles aux mendiants qui l’assiégeaient, et fit mettre le reste dans des paniers qu’on transporta dans sa demeure. Dans l’après-midi, la population se rendit presque tout entière au cimetière. Les gens du peuple y portèrent aussi des provisions de bouche; mais, après avoir été également bénies par le prêtre, elles furent mangées avec beaucoup de satisfaction par chacun de ceux à qui elles appartenaient.
Je ne vis que peu de monde habillé à la russe. Le véritable costume du peuple se compose de longs cafetans de drap bleu; les hommes portent des chapeaux bas de feutre avec de larges rebords, et leurs cheveux sont taillés tout ronds; quant aux femmes, elles se mettent de petits mouchoirs de soie autour de la tête.
Avant de quitter Kertch, il me faut encore rappeler qu’il y a dans le voisinage des sources de naphte que je ne visitai pas, parce que, d’après la description que l’on m’en fit, elles ressemblent tout à fait à celles de Tiflis.
Le point le plus rapproché pour continuer mon voyage était Odessa. J’avais le choix entre deux routes, celle de terre et celle de mer. La première offre, dit-on, des parties très-belles et très-intéressantes; mais je préférai sans hésiter la dernière, car je n’avais pas le moindre goût pour la poste russe, et je désirais en outre sortir le plus tôt possible de l’empire de Russie.
Le 27 septembre, à huit heures du matin, j’allai à bord du vapeur russe _Dargo_, de la force de 100 chevaux. La distance d’Odessa à Constantinople est de 360 milles marins. Le bateau était beau, propre, et extrêmement bien tenu. Les prix étaient excessivement modérés (je payais pour une place de secondes 13 roubles d’argent, environ 52 francs). La seule chose qui ne me plut pas dans les bateaux russes, c’est la trop grande faveur accordée à l’économe, qui, à ce qu’on me disait, avait à payer une remise à qui de droit. Tous les voyageurs, sans exception, sont forcés de prendre chez lui leur nourriture; cela est souvent très-dur pour les pauvres passagers du pont, qui, pour le payer, se trouvent réduits à tirer de leur poche les derniers kopecks qui leur restent.
Nous arrivâmes de bonne heure dans l’après-dînée à _Feodosia_ (_Caffa_), autrefois la ville la plus grande et la plus importante de la Crimée: on l’appelait une seconde Constantinople. Elle était arrivée au plus haut degré de splendeur à la fin du XV^{e} siècle, sous la domination des Génois. Sa population dépassait alors 200 000 âmes. Aujourd’hui, réduite au rang d’une petite ville de cercle, elle n’a plus que 5000 habitants.
Il reste encore du temps des Génois des murs de citadelle et des tours à moitié délabrées, ainsi qu’une belle mosquée que les Russes ont transformée en une église chrétienne.
Feodosia est située près d’un grand golfe de la mer Noire, sur la pente de collines toutes nues. On ne découvre, en fait de verdure, que quelques jolis jardins.
_28 septembre._ Ce matin, nous fîmes une halte près de Jalta, un tout petit endroit de 500 âmes, qui possède une église extrêmement jolie, fondée par le prince Woronzoff. Construite en style vraiment gothique, cette église est placée en dehors du village, sur un coteau riant.
Le paysage est charmant, et de belles montagnes et des collines, partie couvertes de jolis bois, partie s’élevant en superbes masses de rocher, s’étendent jusqu’au bord de la mer.
Le bateau à vapeur s’arrêta vingt-quatre heures à Jalta. Je profitai de cette relâche pour faire une excursion à _Alupka_, un des domaines du prince Woronzoff, célèbre par un château que l’on regarde comme une des curiosités de la Crimée. Pour y aller on traverse de basses collines tout contre la mer, puis un parc ravissant, créé par la nature, mais que la main ingénieuse de l’homme s’est plu à embellir. Entre les bosquets et les bois, entre les vignes et les jardins, sur des places découvertes, sur des collines et des coteaux, on aperçoit les châteaux et les villas les plus jolis de la noblesse russe. L’ensemble offre un aspect si riant et si attrayant que l’on s’imagine qu’ici doivent nécessairement habiter la joie, la concorde et le bonheur.
La première villa qui attire les regards est celle du comte Léon Potocki. La maison est construite avec beaucoup de goût; dans le jardin on a déployé beaucoup d’art et de luxe; la situation est superbe et offre une vaste perspective sur la mer et les environs. Il y a non loin du bord de la mer un autre édifice grandiose, mais qui frappe plus par ses vastes dimensions que par sa beauté. Il ressemble à une maison carrée ordinaire à plusieurs étages; c’est une maison de campagne de l’impératrice, une résidence pour la saison des bains, mais jusqu’ici elle n’est pas encore venue à ce château, nommé _Oriander_. La charmante villa du prince Mirzewsky offre un aspect bien plus beau que ce palais. Elle est située sur une colline, au milieu d’un superbe parc, d’où l’on a une vue magnifique des montagnes et de la mer. La principale façade de l’édifice est de style gothique.
La villa du prince Gallitzin est tout à fait gothique. Les fenêtres, qui montent en pointe, et deux tours dont une est même ornée d’une croix, lui donnent l’air d’une église, et on cherche involontairement la ville dont doit dépendre cette belle résidence.
Elle est située pour ainsi dire au terme de la belle et riche nature de ce pays. Peu à peu les arbres se transforment en arbustes rabougris et en buissons, le beau tapis de verdure se change en un sol pierreux; au fond s’élèvent des rochers escarpés au pied desquels sont amoncelés des débris détachés de leurs flancs.
On voit bien encore quelques jolies propriétés; mais, créées par l’art, elles manquent complétement du charme de la nature.
Après avoir fait environ treize verstes, le chemin tourne autour d’une des collines pierreuses, et l’on découvre le château du prince Woronzoff dans toute son étendue. Ce palais offre un aspect bien moins imposant que je ne me l’étais figuré. Il est bâti en pierres de taille qui ont la même couleur que les rochers et les montagnes dont il est entouré. Si quelque jour un grand parc vient l’envelopper, le palais ressortira davantage et on saisira mieux le caractère grandiose de son architecture. On y trouve bien déjà une belle plantation, mais encore trop jeune et peu étendue. Le jardinier en chef, un Allemand, M. Kebach, est dans sa partie un maître et un artiste consommé; il a su dompter la nature stérile et déserte, au point qu’elle ne produit pas seulement des fleurs et des arbres ordinaires, mais qu’elle se pare même des plus belles plantes exotiques.
Le château est bâti en style gothique mauresque, avec des tours et des tourelles, des flèches et des aiguilles, des murs crénelés, comme on en trouve dans les anciennes constructions du même genre qui se sont bien conservées. La principale façade est tournée du côté de la mer. Deux lions en marbre de Carrare, dans l’attitude du repos, que l’on doit au ciseau d’un excellent artiste, sont placés en haut des vastes degrés qui conduisent du château jusqu’au rivage de la mer.
La disposition intérieure du palais rappelle les contes des _Mille et une Nuits_. On y voit réunis les étoffes les plus précieuses, les bois les plus recherchés, les chefs-d’œuvre et les merveilles de l’art de toutes les parties du monde. On y admire des appartements somptueux en style oriental, dans le goût chinois, persan et européen, et surtout un pavillon unique dans son genre renfermant non-seulement les fleurs les plus belles et les plus rares, mais aussi les arbres les plus élevés, entre autres des palmiers avec leurs riches cimes touffues. Des touffes de feuillage entrelacées couvrent les murs, et des fleurs poussent de toute part. Les plus doux parfums embaument l’air; des divans moelleux se trouvent à moitié cachés sous les festons de verdure. Tout, en un mot, est combiné de manière à produire l’effet le plus magique sur les sens.
Le propriétaire de ce palais féerique, le prince Woronzoff, était malheureusement absent; il assistait à une fête donnée dans un château voisin. J’avais des lettres pour lui, et j’aurais bien voulu faire sa connaissance, car je l’avais entendu citer par tout le monde, riches et pauvres, comme l’homme le plus charitable, le plus juste et le plus généreux. On m’engagea même à rester jusqu’à son retour, mais il m’aurait fallu attendre huit jours l’arrivée du prochain vapeur, et mon temps était trop limité.
Non loin du château est un village tartare comme il s’en trouve beaucoup dans la Crimée. Ils se distinguent par leurs toits en terrasse toute plate où les habitants se tiennent plus volontiers que dans l’intérieur de leurs cabanes. Comme le climat est doux et beau, ils travaillent toute la journée sur le toit, et ils y couchent la nuit. Les hommes ne se distinguent pas beaucoup du paysan russe pour le costume; les femmes s’habillent en quelque sorte à l’orientale, mais ne se couvrent pas la figure.
Nulle part ailleurs je ne vis des vignobles aussi bien plantés et aussi bien tenus. Le raisin est très-doux et savoureux, le vin est bon et léger, et souvent on en fait du champagne, imitation à laquelle il se prête sans trop de peine. Dans les vignobles du prince Woronzoff, il y a, dit-on, plus de cent espèces différentes de plants de vignes.
A mon retour à Jalta, il me fallut rester encore plus de deux heures à l’hôtel, parce que les messieurs avec qui je devais aller à bord n’avaient pas encore fini de boire. Enfin, quand on se disposa à partir, un officier du vapeur était si ivre qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. Deux messieurs, aidés de l’hôtelier, le traînèrent jusqu’au rivage. Nous y trouvâmes bien la yole du vapeur; mais les matelots refusèrent de nous passer, car ils attendaient le capitaine. On loua donc un bateau pour lequel il y avait 20 kopecks d’argent à payer. Ces messieurs savaient que je ne parlais pas le russe; mais ils ignoraient que je le comprenais un peu. J’entendis parfaitement que l’un dit à demi-voix à l’autre: «Je n’ai pas de monnaie sur moi, laissons payer cette femme.» Ensuite, il s’adressa à moi et me dit en français: «La part que vous avez à payer est de 20 kopecks d’argent.» Cependant c’étaient des messieurs qui prétendaient être instruits et bien élevés.
_29 septembre._ Nous nous arrêtâmes près de la belle forteresse de Sébastopol. Les fortifications sont en partie à l’entrée du port, en partie dans le port même. Construites en pierres massives et abondamment pourvues de tours et de forts extérieurs, elles défendent l’entrée du port sur plusieurs points. Le port, entouré presque de tous côtés de collines, est un des plus sûrs et des plus commodes du monde entier[145]. Il peut recevoir la flotte la plus considérable, et il est si profond que les plus grands vaisseaux de guerre peuvent jeter l’ancre le long des quais. Des écluses, des docks d’un caractère vraiment grandiose, y ont été disposés avec une magnificence dont rien n’approche. Pendant mon séjour, on y travaillait encore et on employait des milliers de bras pour achever ces œuvres gigantesques. On me montra parmi les ouvriers beaucoup de gentilshommes polonais qui, faits prisonniers lors de la dernière tentative d’affranchissement en 1831, avaient été envoyés à Sébastopol.
Les fortifications et les casernes sont si grandes qu’elles peuvent contenir près de 30 000 hommes.
La ville, fondée depuis peu, est située sur une chaîne de collines nue et déserte. Parmi les édifices publics, l’église grecque est celui qui frappe le plus l’attention, car elle est tout isolée sur une colline et construite dans le style d’un temple grec. La bibliothèque est placée à l’endroit le plus élevé. (Ce serait une bonne allégorie, si, en la construisant, c’est à dessein qu’on l’a placée si haut.) Il faut encore signaler un beau portique près de l’édifice du _Club_, auprès duquel on a construit un escalier en pierre qui conduit au rivage de la mer, et qui permet, quand on débarque, de monter facilement à la ville. Un monument gothique, élevé à la mémoire du capitaine Cozar qui se couvrit de gloire à la bataille de Navarin et y trouva la mort, n’excite pas moins la curiosité de l’étranger. Ce monument est, comme l’église, isolé sur une colline.
Les rues, comme dans toutes les villes russes nouvellement bâties, sont larges et propres.
_30 septembre._ Nous arrivâmes à Odessa de grand matin. La ville se présente bien du côté de la mer. Comme elle est placée sur un point élevé, on embrasse d’un seul coup d’œil beaucoup d’édifices vraiment remarquables. De ce nombre sont surtout le palais du prince Woronzoff, la Bourse, les édifices du gouvernement, de la Quarantaine, plusieurs grandes casernes et beaucoup de superbes maisons particulières. Quoique les environs soient plats et déserts, une foule de jardins et d’allées donnent à la ville un air riant. Dans le port, je vis une véritable forêt de mâts, et encore ce n’est pas là que se trouve la plus grande partie des vaisseaux. Ils sont plutôt à l’ancre dans le port de la Quarantaine. La plupart viennent du côté de la Turquie, et pour les pays turcs il y a toujours une quarantaine de quinze jours, qu’il y ait ou non une maladie épidémique.
Odessa, capitale du gouvernement de Cherson, est, par sa position sur la mer Noire et aux embouchures du Dniestre et du Dniepre, une des places de commerce les plus importantes de la Russie méridionale. La ville, qui compte 80 000 habitants, fut fondée en 1794 et déclarée port franc en 1817. Une belle citadelle domine tout le port.
Le développement rapide et l’état florissant d’Odessa sont dus en grande partie au duc de Richelieu, qui, après avoir comme émigré français pris part à plusieurs campagnes contre son pays, alla en Russie et fut nommé en 1803 gouverneur général de la province de Cherson. Il garda ce poste jusqu’en 1814; dans ce laps de temps, il éleva la ville, qui à son arrivée comptait à peine 3000 âmes, au rang qu’elle occupe aujourd’hui. Une des plus belles rues porte son nom, et, en son honneur, on a donné à quelques places les noms de plusieurs places de Paris.
Je ne restai que deux jours à Odessa; le troisième, je me rendis à Constantinople sur le bateau à vapeur. J’eus le temps de parcourir Odessa et ses environs dans tous les sens. La plus belle partie est située du côté de la mer; le boulevard surtout, avec ses superbes allées, offre une charmante promenade. La statue de bronze et en pied du duc de Richelieu est un de ses plus beaux ornements. De larges escaliers en pierre conduisent du boulevard jusqu’au bord de la mer, et dans le fond on voit se grouper de magnifiques palais et de vastes édifices. Les plus remarquables sont le palais du gouvernement, l’hôtel de Saint-Pétersbourg et le palais du prince Woronzoff, qui est construit dans le style italien et auquel vient se joindre un petit jardin. Du côté opposé du boulevard est la Bourse, également de style italien, et entourée d’un jardin. Non loin de là se trouve l’Académie des beaux-arts, édifice assez médiocre, d’un seul étage. Le théâtre, orné d’un beau portique, promet beaucoup au dehors, mais produit bien peu d’effet à l’intérieur. Il est attenant au Palais-Royal, composé d’un joli jardin, autour duquel sont placés de grands et beaux magasins, où l’on trouve les plus riches marchandises. Les étalages sont très-surchargés, mais disposés avec beaucoup moins de goût qu’à Vienne ou à Hambourg.
Parmi les églises, la cathédrale russe est celle qui se distingue le plus. Elle a une nef surmontée d’une voûte très-élevée et d’une belle coupole. La nef repose sur de fortes colonnes revêtues d’un plâtre blanc et brillant qui ressemble à du marbre. L’église est ornée de tableaux, de lustres et de flambeaux qui sont riches, mais sans goût. Ce fut la première église où je trouvai des poêles, et vraiment on aurait été presque tenté de s’en servir, tant la différence de température, malgré le peu de distance, se faisait sentir entre Odessa et Jalta.
Une autre église russe se trouve sur le nouveau bazar. Elle a une grande coupole entourée de quatre autres plus petites, et paraît très-belle au dehors; mais au dedans elle est petite et extrêmement simple.
L’église catholique, qui n’était pas encore entièrement achevée, peut, pour l’architecture, entrer hardiment en parallèle avec la cathédrale russe.
Toutes les rues sont larges, belles et régulières. Aussi n’a-t-on pas beaucoup de peine à s’orienter. On remarque de grandes et belles maisons dans toutes les rues et même dans les parties les plus reculées de la ville.
Dans l’intérieur de la ville est le jardin dit _de la Couronne_, qui, sans être des plus grands et des plus beaux, offre cependant quelques distractions; tous les dimanches et les jours de fête, les promeneurs y affluent. Un excellent orchestre y joue, en été, sous une tente, et en hiver dans un simple pavillon.
Le jardin botanique, situé à trois verstes de la ville, est pauvre en plantes exotiques et très-négligé. Chaque pas qu’on y fait donne du regret. L’automne, que je retrouvais pour la première fois après quelques années, fit sur moi une impression vraiment affligeante. J’aurais presque envié ceux qui habitent les pays chauds, quoique la chaleur fasse aussi beaucoup souffrir.
A Odessa, on se tire assez bien d’affaire quand on parle l’allemand; presque tout le monde le comprend, à l’exception du bas peuple.
Pour ce qui est du passe-port, on rencontre autant de difficultés pour sortir de l’empire russe que pour y entrer. Il faut changer celui que l’on a pris en arrivant et payer chaque fois deux roubles d’argent. En outre, le nom du voyageur est inséré trois fois dans la _Gazette_, afin que, s’il a contracté des dettes, les créanciers soient prévenus de son départ. Ces insertions font perdre au moins huit jours et souvent quinze jours ou trois semaines; mais quand quelqu’un répond du voyageur, il n’a pas besoin d’attendre les insertions.
Le consul autrichien, M. Gutcutbal, voulut bien répondre de moi, ce qui me permit, dès le 2 octobre, de dire adieu à l’empire russe. Je ne crois pas avoir besoin d’affirmer à mes lecteurs que cet adieu ne me coûta pas beaucoup.
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