CHAPITRE V.
Départ de Rio-de-Janeiro--Santos et Santo-Paulo.--Circumnavigation du cap Horn.--Arrivée à Valparaiso.
Quand j’arrêtai ma place sur le beau bateau anglais _John Renwick_, commandé par le capitaine Bell, au prix de 25 livres sterling, ce dernier me promit d’être prêt à s’embarquer au plus tard le 25 novembre, et de n’entrer dans aucun port intermédiaire, mais de faire directement voile pour Valparaiso. Je crus à la première assertion, parce qu’il m’avait assuré que chaque jour de retard lui coûtait sept guinées. J’ajoutai foi à la seconde promesse, parce que j’aime à croire tous les hommes, même les capitaines de vaisseau.
Je fus trompée sur les deux points; car ce ne fut que le 8 décembre que je fus prévenue de me rendre le soir à bord, et le capitaine m’apprit qu’il s’arrêterait à Santos pour se munir de vivres; car, disait-il, les provisions y étaient bien moins chères qu’à Rio-de-Janeiro. Il devait aussi, par la même occasion, débarquer une cargaison de charbon de terre et prendre du sucre en échange; mais il me cacha cette dernière circonstance jusqu’à son arrivée à Santos même. Il m’assura toutefois que tout cela ne lui prendrait pas plus de trois à quatre jours.
Je pris congé de mes amis, et je me rendis le soir à bord, où m’accompagnèrent le comte Berchthold et MM. Geiger et Rister.
Le 9 décembre de grand matin on leva l’ancre; mais le vent fut si peu favorable, qu’il nous fallut louvoyer toute la journée pour entrer en pleine mer.
Le 10 seulement nous perdîmes la terre de vue.
Indépendamment de moi, il y avait encore sur le vaisseau huit passagers: cinq Français, un Belge et deux Milanais. Je pouvais considérer ces deux derniers presque comme mes compatriotes; aussi nous nous liâmes bientôt.
Les deux Italiens doublaient le cap Horn pour la seconde fois de cette année. Leur premier trajet n’avait pas été heureux; ils étaient arrivés au cap pendant la saison d’hiver, qui dure, dans ces froides régions du Sud, depuis le mois d’avril jusque vers le mois de novembre[30]. Ils n’avaient pas pu doubler le cap; toujours repoussés par de violents coups de vent et par des tempêtes, pendant quinze jours d’une longueur mortelle, ils avaient lutté en vain sans avancer d’un pas. L’équipage perdit alors courage et prétendit qu’il valait mieux retourner et attendre des vents plus favorables; mais le capitaine ne partagea pas cette opinion, et sut enflammer le courage de ses gens à tel point, qu’ils tentèrent une nouvelle lutte contre les éléments: ce fut la dernière. La même nuit, une lame épouvantable passa par-dessus le vaisseau, détruisit tout ce qui se trouvait sur le pont, et entraîna le capitaine et six matelots au fond de la mer. L’eau pénétra par flots dans les cajutes et chassa tout le monde hors des lits. Il fallut couper le grand mât; le parapet du vaisseau, les chaloupes, la barre du gouvernail, tout fut entraîné par l’eau. Les pilotes virèrent de bord; et, après un long et pénible voyage, ils parvinrent à rentrer dans le port de Rio-de-Janeiro avec leur vaisseau à moitié désemparé.
Ce récit n’était pas pour nous de bon augure; mais la belle saison et la bonté de notre vaisseau nous ôtèrent toute crainte. En effet, notre navire était excellent sous tous les rapports; il avait de grandes et belles cabines, un capitaine extrêmement complaisant, et la nourriture aurait pu satisfaire l’homme du goût le plus délicat. Tous les jours on nous servait des poulets rôtis ou à la daube, des canards ou des oies, de la viande fraîche de mouton ou de porc, des mets aux œufs, des plumpuddings et des pâtés; outre cela, des hors-d’œuvre, du jambon, du riz, des pommes de terre, des légumes, et pour dessert des fruits secs, des noix, des amandes, du fromage, etc. On ne manqua pas non plus un seul jour de pain frais ni de bon vin. Nous reconnûmes tous que nous n’avions encore été traités aussi bien sur aucun voilier; aussi pouvions-nous, sous ce rapport, affronter gaiement le voyage.
Dès le 12 décembre, nous vîmes les montagnes de Santos, et à neuf heures du soir nous arrivâmes à une baie que le capitaine prit pour celle de Santos. On alluma des torches à différentes reprises, et on les tint très-haut au-dessus du bord pour appeler un pilote côtier, mais il n’en parut aucun; nous nous vîmes forcés de jeter l’ancre à tout hasard à l’entrée de la baie.
Le 13 décembre, au matin, un pilote arriva à bord et nous surprit en nous déclarant que nous étions à l’ancre dans une fausse baie. Nous en sortîmes avec beaucoup de peine, pour entrer vers midi seulement dans la baie de Santos. Nous y aperçûmes tout d’abord un joli petit château que nous prîmes pour un des édifices avancés de la ville, et nous fûmes enchantés d’avoir atteint si tôt notre première destination. Mais en approchant, nous ne vîmes point de ville, et nous apprîmes que le château était un petit fort et que Santos était situé sur une seconde baie communiquant avec celle-ci par un étroit bras de mer. Malheureusement le vent était tombé; il nous fallut rester toute la journée à l’ancre, et le 14 décembre seulement, vers le milieu du jour, une légère brise nous permit de pénétrer dans le port de la ville.
Santos est dans une position ravissante, à l’entrée d’une grande vallée. De jolies collines ornées de chapelles et de maisons isolées s’élèvent des deux côtés, et d’assez grandes montagnes formant un vaste hémicycle autour de la vallée se rattachent à ces collines; au premier plan se trouve une île charmante.
A peine fûmes-nous arrivés à Santos que le capitaine nous annonça que nous y resterions au moins cinq jours. Les deux Milanais, un des Français et moi, nous résolûmes de profiter de ce délai pour faire une excursion à Santo Polo et pour voir cette ville continentale[31], la plus grande du Brésil, éloignée de 10 leguas de Santos. Nous louâmes le même soir des mulets à raison de 5 milreis chacun, et nous nous mîmes en route.
Le 15 décembre, de grand matin, nous nous armâmes de doubles pistolets chargés à balles, car on nous avait fait grand’peur des nègres marrons[32], dont une centaine environ, à ce qu’on nous disait, demeuraient dans les montagnes, et, ajoutait-on, leur audace était si grande, qu’ils étendaient leurs courses jusque dans le voisinage de Santos.
Les deux premières leguas conduisaient, à travers la vallée, vers la haute montagne que nous avions à franchir. La route était très-bonne et plus fréquentée que toutes celles que j’avais parcourues jusqu’alors dans le Brésil. On a jeté sur les rivières de _Vicente_ et de _Cubatao_ de jolis ponts de bois dont un est même couvert; aussi est-on forcé de payer un péage assez élevé.
Dans une des auberges ou _vendas_ placées au pied des montagnes, nous mangeâmes une bonne omelette; nous fîmes provision de cannes à sucre, dont le suc offre un excellent rafraîchissement dans la grande chaleur, et ensuite nous nous mîmes à gravir la Serra, haute de 1000 mètres environ. Le chemin était épouvantable, escarpé, rempli de fondrières, de crevasses et de bourbiers dans lesquels nos pauvres bêtes enfonçaient souvent jusqu’au-dessus des genoux. Il nous fallut longer des gorges et des précipices au fond desquels on entendait retentir le fracas des torrents, mais sans les apercevoir jamais, car ils étaient couverts d’épais buissons. Notre chemin nous conduisit aussi à travers des forêts primitives; mais elles étaient loin d’être aussi épaisses et aussi belles que celles que j’avais traversées dans mon voyage chez les pouris. Les palmiers y manquaient presque entièrement, et ceux que nous rencontrâmes, en petit nombre, rappelèrent à notre souvenir, par leur tige frêle et par leur maigre couronne, des régions plus froides.
Nous eûmes de la Serra une vue extraordinaire: toute la vallée avec ses bois et ses campagnes s’étalait devant nous jusqu’aux baies; les petites huttes disséminées çà et là disparaissaient à nos yeux; nous découvrions seulement, tout à fait dans le lointain, une partie de la ville et les mâts de quelques vaisseaux.
Bientôt une courbure du chemin nous déroba ce tableau charmant. Nous quittâmes la Serra, et nous entrâmes dans un pays de collines boisées, coupé çà et là de vastes champs de verdure couverts de basses broussailles et de nombreuses taupinières hautes de deux pieds.
Entre Santos et Santo Paulo, à mi-route, se trouve _Rio-Grande_, dont les maisons sont tellement éloignées l’une de l’autre, comme c’est la mode au Brésil, qu’elles ne semblent pas faire partie du même endroit. C’est à Rio-Grande que demeure le propriétaire des mulets dont on se sert pour ce voyage, et c’est là qu’on le paye. Si l’on tient à continuer le voyage immédiatement, on échange les mulets fatigués contre d’autres tout frais. Mais si l’on préfère s’arrêter pour dîner ou pour passer la nuit, on trouve une bonne nourriture et des chambres fort propres pour lesquelles il n’y a rien à payer, car tout cela est compris dans les cinq milreis.
Nous nous fîmes servir promptement quelque chose à manger, et nous nous empressâmes de partir pour faire la seconde partie du chemin avant le coucher du soleil. Plus on approche de la ville, plus on voit la plaine s’élargir. La beauté du paysage diminue beaucoup, et je vis là pour la première fois depuis mon départ d’Europe des champs et des collines de sable. La ville elle-même, située sur une colline, se présente assez bien; elle compte environ 22 000 habitants; c’est une place importante pour le commerce intérieur du pays. Cependant elle n’a pas un hôtel ni même une simple auberge où les étrangers puissent trouver à se loger.
Quand nous demandâmes une auberge, on nous désigna, après beaucoup de questions, un Allemand et un Français, en nous faisant observer que tous les deux recevaient des étrangers par complaisance. Nous commençâmes par l’Allemand; mais celui-ci nous renvoya tout simplement en nous disant qu’il n’avait plus de place. De chez l’Allemand nous nous rendîmes chez le Français, qui nous adressa à un Portugais, et, quand nous arrivâmes chez le Portugais, il nous fit la même réponse que l’Allemand.
Nous nous trouvâmes alors dans le plus grand embarras; notre pénible voyage avait tellement fatigué le Français, qu’il ne pouvait presque plus se tenir en selle.
Dans cette situation critique, je me souvins de la lettre de recommandation que M. Geiger, de Rio-de-Janeiro, m’avait donnée pour un Allemand établi à Santo Paulo, M. Loskiel. J’avais eu d’abord l’intention de ne remettre la lettre que le lendemain; mais, comme nécessité ne connaît pas de loi, j’allai le trouver dans la soirée même.
Il eut la bonté de s’intéresser vivement à nous. Il me garda chez lui ainsi qu’un de mes compagnons d’infortune; quant aux deux autres, il les logea chez son voisin et il nous invita tous à dîner. Nous apprîmes alors que personne à Santo Paulo, pas même un aubergiste, ne recevrait un étranger sans une lettre de recommandation. Il est heureux pour les voyageurs que cette singulière coutume ne règne pas partout.
_16 décembre._ Après nous être reposés parfaitement de nos fatigues de la veille, nous résolûmes d’examiner les curiosités de la ville. Quand nous consultâmes à cet égard notre aimable hôte, il haussa les épaules et nous dit qu’il n’en connaissait aucune, à moins que nous ne voulussions considérer comme telle le jardin botanique.
Nous sortîmes donc après le déjeuner pour voir d’abord la ville, et nous y trouvâmes plus de jolies maisons bâties que n’en possède, comparativement à sa grandeur, Rio-de-Janeiro. Mais les constructions y manquaient également de goût et de style. Les rues sont assez larges, mais excessivement désertes, et le silence général qui règne dans toute la ville n’est interrompu que par le bruit incessant des charrettes de paysans. Ces charrettes reposent sur deux roues, ou pour mieux dire sur deux poulies de bois qui souvent ne sont pas même retenues par un cercle de fer. Les essieux, également en bois, ne sont jamais graissés, ce qui produit une musique infernale.
Le climat de Santo Paulo est très-chaud, et une mode assez étrange s’est établie dans le pays. Tous les hommes, à l’exception des esclaves, portent de grands manteaux de drap qu’ils rejettent par-dessus l’épaule; je vis même beaucoup de femmes enveloppées de larges collets de drap.
Santo Paulo possède une université; mais les étudiants qui viennent de la campagne ou des villages ont le désagrément de ne trouver personne qui veuille les recevoir. Ils sont forcés de louer des logements, de les meubler et d’avoir un ménage à eux.
Nous visitâmes encore quelques églises qui n’ont rien de curieux, ni à l’intérieur ni au dehors. Nous terminâmes par le jardin botanique, qui, à l’exception d’une plantation de thé, n’offrait également rien d’intéressant.
Tout cela ne nous demanda que peu d’heures, et nous aurions pu facilement reprendre le lendemain le chemin de Santos. Mais le Français, que sa trop grande fatigue avait empêché de nous accompagner dans notre promenade, nous pria de retarder notre départ d’une demi-journée, et de vouloir bien passer la nuit à _Rio-Grande_. Nous nous rendîmes volontiers à son désir, et nous nous mîmes en route dans l’après-midi du 17 décembre, après avoir remercié cordialement M. Loskiel de l’aimable hospitalité qu’il avait bien voulu nous accorder.
A Rio-Grande, nous trouvâmes un excellent souper, des chambres très-commodes, et le lendemain matin un bon déjeuner.
Le 18 décembre, nous arrivâmes heureusement à midi à Santos, et le Français nous avoua alors que le voyage (de 10 leguas) de Santo Paulo l’avait tellement épuisé, qu’il craignait d’en faire une maladie. Cependant il reprit ses forces au bout de quelques jours; mais il nous assura qu’il ne ferait pas de sitôt une excursion dans notre société.
Notre première question au capitaine fut: «Quand mettra-t-on à la voile?» Il nous répondit très-poliment qu’il partirait aussitôt qu’il aurait déchargé deux cents tonnes de charbon de terre, et embarqué une cargaison de six mille sacs de sucre. C’est ainsi que nous restâmes à Santos trois semaines qui me parurent une éternité.
La seule distraction des hommes, pendant ce temps, fut la chasse; pour moi, je n’en eus pas d’autre que de me promener et de prendre des insectes.
Nous fêtâmes encore à Santos le jour de l’an de 1847. Enfin le 2 janvier nous fûmes assez heureux pour dire adieu à la ville. Mais nous n’allâmes pas loin, car dès la première baie le vent nous abandonna et ne se leva plus qu’après minuit. C’était justement un dimanche, et, comme ce jour-là un véritable Anglais ne met pas à la voile, nous restâmes toute la journée du 3 janvier à l’ancre, et nous suivîmes avec des regards douloureux deux vaisseaux, dont les capitaines, malgré la sainteté du jour, profitèrent d’une légère brise et passèrent gaiement devant nous.
Le même soir, il entra dans la baie un vaisseau que notre capitaine déclara être un négrier. Ce vaisseau se tint aussi éloigné que possible du fort et jeta l’ancre à l’extrémité de la baie. Comme il faisait un très-beau clair de lune, nous nous promenâmes encore fort tard sur le pont, et nous vîmes, en effet, de petits canots chargés de nègres approcher de la côte. Un officier du fort alla, il est vrai, visiter le vaisseau suspect; mais les explications du capitaine lui parurent sans doute satisfaisantes, car il quitta bientôt après le négrier, et le débarquement des esclaves continua très-tranquillement toute la nuit sans que rien vînt y mettre obstacle.
Quand nous passâmes, le 4 janvier au matin, près de ce vaisseau, nous vîmes encore beaucoup de ces malheureux sur le pont. Notre capitaine demanda au négrier combien d’esclaves il avait eus à bord, et nous apprîmes avec surprise que le nombre s’était élevé à six cent soixante-dix.
On a déjà assez parlé et assez écrit sur cette traite affreuse. Tout le monde l’abhorre comme une tache honteuse pour le genre humain; cependant elle continue toujours d’exister.
Cette journée se présenta en général à nous sous de fort tristes auspices; car à peine avions-nous perdu de vue le négrier, que nous faillîmes avoir à notre bord un suicide.
Le _steward_ (maître d’hôtel) du vaisseau, jeune mulâtre, avait la mauvaise habitude de faire un trop grand usage de boissons fortes. Le capitaine l’avait menacé plusieurs fois, mais sans résultat, des châtiments les plus sévères. Ce matin, il était tellement ivre, que les matelots furent forcés de le porter dans un coin de l’avant du vaisseau, pour qu’il se dégrisât au grand air. Mais tout à coup le malheureux se leva, grimpa sur le beaupré et se précipita dans la mer. Heureusement il y avait presque calme plat; la mer était tout à fait paisible et on pouvait espérer le sauver. Il reparut bientôt contre les haubans du vaisseau, et aussitôt on lui jeta des cordages de tous côtés. L’amour de la vie se réveilla en lui et lui fit saisir involontairement les cordes; mais il n’eut pas assez de force pour s’y cramponner; il se laissa retomber. Ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts que les braves matelots parvinrent à le soustraire à la mort. A peine revenu à lui-même, il voulut de nouveau se jeter à la mer, en criant qu’il était las de vivre. Comme il se démenait en véritable forcené et qu’on ne pouvait pas venir à bout de lui, le capitaine lui fit lier les mains et les pieds et le fit enchaîner au mât. Le lendemain il fut destitué de sa charge et adjoint comme aide au nouveau maître d’hôtel nommé à sa place.
_5 janvier._ Calme presque constant. Notre cuisinier prit un poisson long d’un mètre et remarquable par ses couleurs changeantes. En sortant de l’eau il est jaune comme de l’or, couleur qui lui vaut son nom de _dorade_. Mais au bout d’une ou deux minutes, le jaune éclatant se change en un bleu azur, et, après qu’il est mort, son ventre reprend une nuance jaune clair et son dos une teinte brun vert. On le range parmi les poissons de la meilleure espèce, mais je trouvai sa chair un peu sèche.
Le 9 janvier, nous nous trouvâmes au milieu du fleuve de _Rio-Grande_. Le soir, nous nous attendions à une violente tempête. Le capitaine courait à chaque instant au baromètre et faisait prendre toutes les mesures de précaution. Bientôt des nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus de nous, et le vent augmenta tellement, que le capitaine fit fermer avec soin toutes les écoutilles et ordonna à l’équipage de se tenir prêt à carguer les voiles au premier commandement. A huit heures la tempête éclata. Des éclairs sillonnaient sans cesse l’horizon dans tous les sens et éclairaient la manœuvre des matelots. Les roulements du tonnerre étouffaient la voix du capitaine, et les flots écumants se précipitaient avec une extrême violence par-dessus le pont, comme s’ils voulaient tout emporter et tout engloutir. Si l’on n’avait pas tendu le long du pont supérieur des cordages auxquels les matelots pouvaient se tenir, ils auraient été indubitablement entraînés par ces masses d’eau.
C’est vraiment une chose unique qu’une pareille tempête. On se trouve seul sur l’immensité de l’Océan, loin de tout secours humain, et on sent plus que jamais qu’on est tout entier dans la main de Dieu. Si, dans un moment aussi redoutable et aussi sublime, on ne croit pas à Dieu, c’est qu’on a l’esprit frappé à jamais d’aveuglement. Une sérénité calme remplissait mon âme à la vue de ces grands phénomènes de la nature; je me faisais souvent attacher près du gouvernail, je laissais passer les terribles vagues par-dessus moi pour bien me repaître de ce spectacle, et je n’éprouvais aucune crainte, mais j’étais pleine de confiance et de résignation.
Au bout de quatre heures, la tempête avait cessé de sévir et elle fit place à un calme complet.
Le 10 janvier nous aperçûmes quelques grandes tortues de mer et une baleine. Cette dernière était encore jeune et avait environ 12 mètres de long.
_11 janvier._ Nous étions au milieu du _Rio-Plato_[33], et nous trouvâmes la température déjà assez rafraîchie.
Jusqu’ici nous n’avions pas encore rencontré de varech ni de mollusques. Cette nuit seulement, nous vîmes pour la première fois, au fond de la mer, des mollusques qui brillaient comme des étoiles.
Dans ces régions, la constellation de la Croix du Sud jette un éclat de plus en plus brillant, mais pas aussi merveilleux que l’ont dit bien des voyageurs dans leurs descriptions. Les étoiles, au nombre de quatre, et qui ont à peu près cette forme _{*}^* _{*}^*, sont, il est vrai, grandes et brillantes; mais elles ne nous inspirèrent pas plus d’enthousiasme que les autres constellations. En général, beaucoup de voyageurs mettent une grande exagération dans leurs récits; ils dépeignent des choses qu’ils n’ont pas vues eux-mêmes et qu’ils ne connaissent que par ouï-dire, ou bien, s’ils les ont vues, ils les décrivent avec trop d’imagination.
_16 janvier._ Sous le 37^{e} degré de latitude, nous arrivâmes à un courant rapide qui allait du sud au nord, et qu’une ligne jaune traversait par le milieu. Le capitaine pensa que cette ligne jaune provenait d’une bande de petits poissons. Je me fis monter de l’eau dans une tonne, et j’y trouvai en effet une grande quantité de petites bêtes vivantes, mais qui, à mon avis, appartenaient à l’espèce des mollusques, et non pas à celle des poissons. Tous ces êtres avaient environ 7 ou 8 centimètres de long et étaient transparents comme les bulles d’eau les plus fines; sur le devant, ils avaient des points blancs et jaune clair, et en dessous quelques tentacules.
Dans la nuit du 20 au 21 janvier, nous fûmes assaillis par une très-forte tempête; notre grand mât en fut tellement endommagé, que le capitaine prit la résolution d’entrer le plus tôt possible dans un port afin de le remplacer. Pour le moment, il se contenta de le maintenir avec des cordages, des chaînes et des crampons de fer.
Sous le 43^{e} degré de latitude, nous rencontrâmes les premiers varechs. La chaleur commençait à diminuer sensiblement; nous avions souvent à peine de 12 à 14 degrés.
_23 janvier._ La Patagonie est si près de nous, que nous distinguons facilement les contours du pays.
_26 janvier._ Nous longeons constamment la côte. Sous le 50^{e} degré de latitude, nous voyons les montagnes de craie de la Patagonie. Nous passons près des îles Falkland, qui s’étendent du 51^{e} au 52^{e} degré, mais sans les apercevoir, car nous nous tenions le plus près possible du continent, pour ne pas dépasser le détroit de Magellan.
Le capitaine étudiait depuis plusieurs jours un livre anglais qui, selon lui, prouvait clairement que la traversée par le détroit de Magellan était moins dangereuse et beaucoup plus courte que la circumnavigation du cap Horn. Je lui demandai comment il se faisait que les autres navigateurs n’eussent aucune connaissance de ce livre important, et pourquoi tous les vaisseaux allant à l’ouest de l’Amérique tournaient le cap Horn. Il ne sut rien me répondre, si ce n’est que ce livre était trop cher, et que c’était pour cela que personne ne l’achetait[34].
J’accueillis avec plaisir cette pensée hardie du capitaine. Je voyais déjà des Patagons de six pieds de haut naviguer vers nous dans leurs barques, j’échangeais déjà des rubans et des mouchoirs de couleur pour des coquillages, des plantes, des parures et des armes. Ce qui mettait le comble à ma joie, on devait aborder à _Famine_ (port de Patagonie) pour réparer la partie supérieure de notre grand mât. Combien je rendais secrètement grâce à la tempête d’avoir mis notre vaisseau en ce triste état!
Mais je ne fus que trop tôt arrachée à ces beaux rêves et à ces belles espérances. Le 27 janvier, on prit la longitude et la latitude, et on trouva que le détroit de Magellan était déjà à vingt-sept minutes ou vingt-sept milles marins derrière nous. Cependant, comme il faisait un calme plat, le capitaine promit, s’il se levait un vent favorable, d’essayer de rentrer dans le détroit.
Je ne crus plus à la réalisation de ce projet, et j’eus raison. Une brise à peine sensible s’éleva vers midi, et le capitaine, rayonnant de joie, la déclara très-favorable pour tourner le cap Horn. S’il avait sérieusement voulu traverser le détroit de Magellan, il n’aurait eu qu’à croiser quelques heures, car bientôt après le vent changea et souffla justement du côté du canal.
_29 janvier._ Nous restâmes toujours si près de la Terre de feu, qu’à l’œil nu nous distinguions chaque buisson. Au bout d’une heure nous aurions pu aborder, et cela n’aurait en rien retardé notre voyage, puisqu’à chaque instant le vent tombait et nous forçait de nous arrêter; mais le capitaine ne le permit pas, car d’un moment à l’autre le vent pouvait se lever.
Les bords paraissaient assez escarpés, mais peu élevés: sur le devant, de maigres prés alternaient avec des plaines de sable; dans le fond, on voyait des chaînes de collines boisées, et au delà, des montagnes couvertes de neige. En somme, le pays me parut beaucoup plus habitable que l’Islande, que j’avais visitée dix-huit mois auparavant. La chaleur doit aussi y être plus forte, puisque le thermomètre marquait de dix à douze degrés en pleine mer.
Je vis trois espèces de varech ou goëmon, mais je ne pus m’en procurer qu’un seul échantillon. Il ressemblait assez à celui que j’avais vu sous le 44^{e} degré de latitude. La seconde espèce en différait aussi fort peu; la troisième seule avait des feuilles en pointe qui, réunies toujours plusieurs ensemble, formaient des éventails de quelques pieds de hauteur et de largeur.
Le 30 janvier, nous approchâmes tout contre les îles Staatenland. Elles sont situées entre le 56^{e} et le 57^{e} degrés de latitude, se composent de hautes montagnes toutes nues, et sont séparées de la Terre de feu par un détroit large de sept milles et à peu près aussi long, nommé _le Maire_.
Le capitaine nous raconta, à la manière des marins, qu’un jour, en passant par ce détroit, son vaisseau, entraîné par un fort courant, s’était mis à danser et avait bien tourné mille fois, je dis _mille_ fois, sur lui-même. Les récits du capitaine avaient, il est vrai, perdu beaucoup de leur créance à mes yeux; cependant je ne détournai pas les yeux d’un brick de Hambourg qui passait par hasard à côté de nous: je voulais absolument le voir danser; mais ni lui ni notre vaisseau ne me fit ce plaisir. Aucun des deux bâtiments ne daigna tourner une seule fois, et la seule chose curieuse, ce fut de voir le détroit agité et écumant tandis qu’à ses deux extrémités, la mer s’étendait devant nous dans une paisible majesté. En une heure nous eûmes franchi le détroit, et je pris la liberté de demander au capitaine pourquoi notre vaisseau n’avait pas dansé. Il me répondit que cela tenait à ce que le vent et le courant nous avaient favorisés. Peut-être, s’il en avait été autrement, aurait-il tourné quelques fois sur lui-même, mais certainement il n’aurait pas fait mille tours.
Du reste, c’était là le nombre favori de notre bon capitaine. C’est ainsi qu’un monsieur de notre société lui demandant quels étaient les premiers hôtels de Londres, il répondit aussitôt qu’il était impossible d’en savoir les noms, puisqu’il y avait plus de mille hôtels de premier ordre.
De l’avis des navigateurs, c’est au détroit le Maire que commence le trajet dangereux autour du cap Horn, et il ne finit que sur la côte occidentale d’Amérique, à la hauteur du détroit de Magellan. Nous fûmes accueillis immédiatement à l’entrée par deux coups de vent excessivement violents, dont chacun dura environ une demi-heure, et qui venaient des gorges de glace de la Terre de feu; ils nous déchirèrent deux voiles et brisèrent la grande vergue de misaine, et cependant les matelots étaient lestes et nombreux. On ne compte que soixante milles depuis la sortie du détroit le Maire jusqu’à l’extrémité du cap, et nous mîmes trois jours à faire ce trajet.
Ce n’est que le 3 février que nous fûmes assez heureux pour atteindre la pointe méridionale de l’Amérique, si redoutée par tous les marins. Des montagnes nues et pointues, dont une ressemble à un cratère éteint, terminent cette chaîne imposante, et un superbe groupe de roches noires et colossales (peut-être en basalte), aux formes et aux figures les plus diverses, s’élève devant ces montagnes et n’en est séparé que par un bras de mer très-étroit. La pointe culminante du cap Horn a 180 mètres de haut. C’est à cet endroit que, suivant la géographie, l’océan Atlantique change de nom et prend celui d’_océan Pacifique_. Mais les marins ne lui donnent ce nom qu’à la hauteur du détroit de Magellan, parce que jusqu’à cet endroit la mer est toujours houleuse. Nous en fîmes nous aussi l’expérience. De violentes tempêtes nous poussèrent jusqu’au 60^{e} degré de latitude et brisèrent le mât de perroquet, qu’il avait fallu hisser malgré la mer agitée; le roulis du vaisseau fut si fort, que souvent il nous fut impossible de dîner à table; nous étions forcés de nous accroupir par terre et de maintenir notre assiette avec la main. Par une de ces belles journées, le garçon tomba sur moi avec sa cafetière et m’arrosa du contenu, qui était bouillant; par bonheur il n’y en eut qu’une faible partie répandue sur mes mains, et le mal ne fut pas bien grand.
Enfin, après avoir lutté pendant quinze jours contre les flots et les tempêtes, contre la pluie et le froid[35], nous arrivâmes à la hauteur du détroit de Magellan, sur la côte occidentale, laissant ainsi derrière nous la partie la plus dangereuse du voyage.
Pendant ces quinze jours nous ne vîmes que très-rarement des baleines et des _albatros_[36]; quant aux montagnes de glace flottante, nous n’en aperçûmes pas du tout.
Sur la foi de son nom, nous comptions naviguer paisiblement sur l’océan Pacifique. En effet, tout alla bien pendant trois jours; mais, dans la nuit du 19 au 20 février, nous fûmes assaillis par une tempête tout à fait digne de la mer Atlantique. Elle dura près de vingt-quatre heures et nous enleva quatre voiles. Le plus grand mal provint de vagues terribles, qui passèrent avec tant de violence par-dessus le vaisseau, qu’elles arrachèrent une planche du pont supérieur, et que l’eau pénétra dans la cargaison de sucre. Le pont fut en quelque sorte changé en lac; il fallut ouvrir les grandes écoutilles sur les côtés, pour faire écouler l’eau plus vite; le vaisseau lui-même faisait par heure près de deux pouces d’eau. On ne put pas allumer de feu; aussi nous trouvâmes-nous réduits au pain, au fromage et au jambon cru, aliments que nous portions à notre bouche avec beaucoup de peine, en nous tenant accroupis sur le plancher.
Le dernier petit baril d’huile à brûler devint aussi la proie de cette tempête. Il fut arraché par le vent et mis en pièces. Le capitaine craignant de manquer d’huile pour éclairer la boussole jusqu’à Valparaiso, toutes les lampes du vaisseau furent remplacées par des bougies, et le petit reste d’huile fut réservé exclusivement pour la boussole. Malgré tous ces désagréments, nous ne perdîmes pas courage, et même, pendant la tempête, nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant les postures comiques de ceux qui essayaient de se lever. Le reste de la traversée jusqu’à Valparaiso se passa tranquillement, mais d’une manière peu agréable. Notre capitaine tenait à faire une entrée brillante à Valparaiso, pour persuader aux bonnes gens de l’endroit que les flots et la tempête étaient impuissants contre son beau navire. Aussi le fit-il peindre à l’huile de haut en bas, sans en excepter les portes étroites des cabines. Le charpentier ne bouleversa pas seulement tout au-dessus de nos têtes, mais pour notre malheur il força même nos cabines et remplit tous nos effets de copeaux et de poussière. Il n’y eut plus pour les pauvres passagers sur tout le vaisseau une seule petite place sèche et tranquille. Quelque poli qu’eût été le capitaine Bell pendant toute la traversée, ses procédés des cinq ou six derniers jours ne laissèrent pas de nous indisposer beaucoup. Mais il n’y avait rien à dire ni à faire; car un capitaine est maître absolu sur son vaisseau; il ne reconnaît aucune constitution et n’admet aucun tempérament à son pouvoir despotique.
Nous entrâmes dans le port de Valparaiso le 2 mars 1847, à six heures du matin.