CHAPITRE XXI.
Description de la ville de Tauris.--Le bazar.--Le temps de jeûne.--Behmen-Mirza.--Anecdotes sur le gouvernement persan.--Présentation au vice-roi et à sa femme.--Les femmes de Behmen-Mirza.--Visite chez une dame persane.--Le peuple.--Persécution des chrétiens et des juifs.--Départ.
_Tauris_ (ou _Tebris_) est la capitale de la province _Aderbeidschan_, et la résidence de l’héritier présomptif du trône de Perse, qui a le titre de vice-roi. Située dans une vallée privée d’arbres, près des fleuves Ratscha et Atschi, cette ville, plus belle que Téhéran et Ispahan, compte 160 000 habitants, renferme beaucoup de tisseranderies et de fabriques de soie, et est regardée comme une des principales échelles de l’Asie.
Les rues, assez larges, sont d’ordinaire tenues proprement. Dans chaque rue il y a des canaux souterrains où l’on a pratiqué partout des ouvertures pour puiser de l’eau.
Quant aux maisons, tout ce qu’on en voit, comme dans les autres villes de l’Orient, ce sont des murs élevés sans fenêtres et avec de basses entrées. La façade donne toujours sur la cour plantée de fleurs et de petits arbres, à laquelle se rattache d’ordinaire un joli jardin. Les salles de réception sont grandes et hautes, et munies de rangées de fenêtres qui forment de vraies cloisons vitrées. Les salons sont moins bien ornés; d’ordinaire on n’y voit que quelques tapis et on n’y rencontre que rarement des objets de luxe et des meubles d’Europe.
En fait de belles mosquées, de palais et de tombeaux anciens ou modernes, il n’y a que la mosquée du schah Ali, déjà à moitié dégradée, mais qui ne souffre aucune comparaison avec les mosquées de l’Inde.
Le nouveau bazar est très-beau. Ses galeries et ses passages, hauts, larges et couverts, me rappelèrent le bazar de Constantinople. Seulement il a l’air plus frais, plus riant, car il est de construction plus récente. Les boutiques des marchands y sont également un peu plus grandes, et les marchandises, quoique moins riches et moins somptueuses que ne le prétendent bien des voyageurs, mais étalées avec plus de goût, se voient mieux, surtout les tapis, les fruits et les légumes. Les cuisines des traiteurs étaient aussi fort séduisantes, et les mets semblaient si appétissants et répandaient une si bonne odeur, qu’on se serait mis avec plaisir à table pour y dîner. Mais ce qui n’offrait rien d’attrayant, c’était la partie consacrée aux cordonniers. On n’y avait exposé que la chaussure la plus simple, tandis que l’on voit à Constantinople, derrière des armoires vitrées, des pantoufles et des souliers d’un grand prix, richement brodés d’or, et même garnis de perles et de pierres précieuses.
J’étais arrivée à Tauris dans un temps peu favorable, dans le mois de jeûne. Pendant ce mois, on ne mange rien depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, personne ne sort de chez soi, il n’y a pas de soirées, on ne fait et on ne reçoit aucune visite; on est toujours en prière. Les Persans observent si strictement ces commandements de leur religion, que plus d’un malade en est la victime; car pendant ces jours-là ils ne veulent prendre ni médicaments, ni potions, ni la moindre nourriture. Une seule bouchée leur ferait perdre, à ce qu’ils croient, la félicité qu’ils attendent de l’observation du jeûne. Quelques personnes éclairées s’affranchissent de ces prescriptions en cas de maladie; mais il faut alors que le médecin envoie au prêtre une déclaration écrite dans laquelle il expose qu’il y a nécessité de prendre des médicaments, des potions, etc. Quand le prêtre appose son cachet à ce document, l’indulgence est accordée. J’ignore si les mahométans ont emprunté ces indulgences aux chrétiens, ou bien si les chrétiens les ont empruntées aux mahométans. Ce qui est certain, c’est que les jeunes filles sont tenues d’observer le jeûne dès l’âge de dix ans, tandis que les garçons ne commencent que dans la quinzième année.
Malgré la sévérité du jeûne, j’eus, grâce aux grandes relations et aux grandes complaisances du docteur Casolani, le bonheur d’être introduite dans plusieurs des premières familles persanes et même à la cour.
Six mois encore avant mon arrivée en Perse, il n’y avait pas à Tauris de vice-roi, mais seulement un satrape ou gouverneur. A cette époque, le schah régnant, Nesr-I-Din[128], éleva la province Aderbeidschan en vice-royaume, et décréta que le fils aîné du souverain, l’héritier du trône, résiderait toujours à Tauris comme vice-roi, jusqu’à son élévation au trône.
Le dernier gouverneur de Tauris, Behmen Mirza[129], le frère du schah, était un homme très-sensé et très-juste. En peu d’années il mit la province Aderbeidschan dans un état florissant, et rétablit partout l’ordre et la sécurité. Ses succès excitèrent bientôt l’envie du premier ministre, Haggi-Mirza-Agassi, qui pressa le schah de destituer son frère, en lui faisant accroire que celui-ci entrait trop avant dans les bonnes grâces du peuple et pourrait bien, à la fin, se faire proclamer schah de Perse.
Le schah resta longtemps sourd à ces suggestions, car il aimait sincèrement son frère; mais le ministre n’eut pas de cesse qu’il n’eût fait prévaloir sa volonté. Behmen-Mirza, instruit de tout ce qui se passait à la cour, se rendit à Tauris pour se justifier devant le schah. Celui-ci l’assura de son appui et de sa satisfaction, et lui dit franchement qu’il pouvait rester à sa place si le ministre y consentait; il n’avait qu’à faire en sorte de lui plaire.
Mais Behmen Mirza apprit par ses amis que le ministre avait conçu contre lui une haine implacable; on lui disait qu’il courait le danger d’avoir les yeux crevés ou même d’être tué. On l’engagea à ne pas perdre de temps et à se soustraire par la fuite au cruel destin dont il était menacé. Il suivit ce conseil, se rendit en toute hâte à Tauris, et, après avoir réuni ses richesses, il se réfugia avec toute sa famille sur le territoire russe voisin. Quand il y fut arrivé, il s’adressa par écrit à l’empereur de Russie, et lui demanda sa protection, que celui-ci lui accorda de la manière la plus généreuse. Le czar écrivit au schah de Perse pour lui signifier que le prince n’était plus sujet persan, et que toute poursuite contre lui ou sa famille devait cesser; il lui fit assigner pour résidence un joli palais près de Tiflis, lui envoya des cadeaux précieux, et lui donna encore, à ce qu’on m’assura, une pension de 20 000 ducats par an.
Cette petite histoire prouve que le ministre Haggi-Mirza-Agassi domine entièrement le schah, qui a fini par le considérer comme un saint, l’adorer comme un prophète, et exécuter aveuglément tous ses ordres comme des oracles. Un jour le ministre, voulant faire passer une mesure très-importante, raconta au schah, en venant lui présenter ses hommages le matin, que la nuit il s’était éveillé et qu’il avait senti son corps s’élever en l’air. Enfin, en montant toujours, il était arrivé jusqu’au ciel, où il avait vu le père du roi, à qui il avait dû donner une idée du gouvernement de son fils. Heureux d’apprendre que la conduite du prince régnant était exemplaire, le feu roi lui faisait conseiller de continuer toujours de même; mais le schah, enchanté, car il avait beaucoup aimé son père, ne cessait de faire de nouvelles questions; et l’habile ministre finissait par lui déclarer que le défunt monarque désirait que l’on fît ou que l’on ne fît pas telle ou telle chose. Naturellement, le bon fils s’empressait d’accomplir les désirs de son père; car il ne doutait pas un instant de la véracité de son ministre.
On dit que le schah est un peu colère, et, quand ses accès le prennent, il ordonne l’exécution immédiate d’un coupable quelconque[130]. Mais le ministre a assez le sentiment de la justice pour chercher à empêcher la mort de ceux qu’il ne craint pas. Il a donc donné l’ordre, quand pareil cas se présente, de l’envoyer chercher aussitôt et de différer les apprêts de l’exécution jusqu’à son arrivée. Il paraît alors comme par hasard et demande ce qui se passe. Le schah, ne se possédant pas de fureur, raconte qu’il fait exécuter un criminel. Le ministre l’approuve sans réserve, et s’approche de la fenêtre comme pour consulter le ciel, les nuages et le soleil. Tout à coup, il s’écrie qu’il vaudrait mieux remettre l’exécution au lendemain; les nuages, le soleil ou le ciel étant en ce moment contraires, il pourrait facilement en résulter un malheur pour le prince. Cependant la colère du roi est à moitié passée, il agrée l’avis du ministre; le condamné est emmené, et d’ordinaire rendu à la liberté. Le lendemain, toute l’affaire est oubliée.
Voici encore une histoire intéressante. Le schah, ayant un jour conçu une grande haine contre un de ses gouverneurs, l’appelle à la cour pour le faire étrangler. Le ministre, qui était l’ami du gouverneur, s’y prit de la manière suivante pour lui sauver la vie. Il dit au schah: «Seigneur, je viens vous dire adieu, car je pars pour la Mecque.» Le schah, très-effrayé d’être privé si longtemps de son favori (le voyage de la Mecque dure au moins un an), lui demande, tout consterné, la cause de ce voyage. «Tu sais, Seigneur, que je n’ai pas d’enfants et que j’ai adopté le gouverneur que tu veux faire exécuter. Je perds mon fils et je veux aller en chercher un autre à la Mecque.» Aussitôt le schah lui répond qu’il n’en savait rien; mais que, puisqu’il en est ainsi, il ne veut pas faire exécuter le gouverneur, mais, au contraire, le laisser en place.
Le schah aime passionnément sa mère. Quand elle venait le voir, il se levait toujours et se tenait tout le temps debout pendant qu’elle était assise. Le ministre, très-irrité de ces grandes marques de respect, s’écria: «Tu es le roi, il faut que ta mère se tienne debout devant toi!» Enfin, à force d’insister, il l’emporta. Mais quand la mère vient dans un moment où le ministre n’est pas présent, le fils lui témoigne les mêmes marques de respect. Il ordonne alors sévèrement à ses gens de n’en rien dire au ministre.
Ces histoires, et plusieurs autres encore, me furent racontées par une personne digne de toute confiance. Elles peuvent servir à donner une faible idée du mode de gouvernement des Persans.
Ma présentation à la cour du vice-roi Vali-Ahd eut lieu quelques jours après mon arrivée. Je fus appelée une après-midi, avec le docteur Casolani, dans un des pavillons d’été du prince. La villa était située dans un petit jardin, lequel se trouvait dans un autre plus grand; ils étaient entourés tous deux de très-hautes murailles. A l’exception de prés, d’arbres fruitiers et de chemins poudreux, il n’y avait, dans le premier jardin, rien de remarquable que beaucoup de tentes remplies de soldats. Ceux-ci avaient le costume persan ordinaire, si ce n’est que l’officier de service avait ceint un glaive, et que le soldat de faction portait un fusil sur ses épaules. Ils ne se montrent en uniforme que dans très-peu d’occasions, et alors ils ressemblent un peu aux militaires européens.
A l’entrée du jardin, nous fûmes reçus par plusieurs eunuques. Ils nous conduisirent à une maison d’un étage, de peu d’apparence, située à l’extrémité de parterres de fleurs. Je n’aurais jamais cherché dans cette maison la résidence d’un héritier présomptif du trône de Perse, et cependant, c’était bien là qu’il habitait. A l’entrée étroite de la petite maison il y avait deux escaliers, dont l’un conduisait à la salle de réception du vice-roi, et l’autre à celle de sa femme. Le docteur fut introduit dans la première salle; quelques femmes esclaves me menèrent auprès de la vice-reine. Arrivée en haut de l’escalier, je quittai mes souliers et j’entrai dans une petite pièce fort gaie dont les parois étaient presque entièrement formées de hautes croisées. La vice-reine, âgée de quinze ans, était assise sur un simple fauteuil; non loin d’elle se tenait debout une matrone, la duègne du harem, et on m’avait préparé un fauteuil en face de la princesse.
J’eus le bonheur d’être reçue avec la plus grande distinction, car le docteur Casolani m’avait fait passer pour auteur, et avait ajouté que je publierais les aventures de mon voyage. Comme la princesse avait demandé si je ferais mention d’elle, et qu’on lui avait répondu que oui, elle résolut de se montrer dans sa plus belle toilette, pour me donner une idée du riche et superbe costume de son pays.
La jeune princesse avait un pantalon en étoffe de soie épaisse tellement plissé qu’il était roide et empesé comme nos anciennes jupes à paniers. Ces pantalons ont de vingt à vingt-cinq aunes de large et descendent jusqu’aux chevilles. Le buste, jusqu’aux hanches, était revêtu d’un corsage, mais qui n’était pas serré au corps, et auquel tenaient encore des rabats ou des basques de 15 centimètres de long. Les manches, longues, étroites et couvrant le bras, étaient bordées de garnitures larges comme la main, et pouvaient se croiser. Cet ajustement ressemblait aux corsages du temps des paniers. Le corset était d’une étoffe de soie épaisse et brodée artistement et avec beaucoup de goût en soie de couleur tout autour des bordures; on voyait une chemisette courte en soie blanche. La princesse avait roulé autour de sa tête un mouchoir de crêpe blanc à trois angles, qui faisait le tour du visage et était attaché sous le menton; par derrière, il descendait jusqu’aux épaules. Ce mouchoir était également très-bien brodé en or et en soie de couleur. Elle était parée de pierres fines et de perles d’une pureté et d’une grosseur rares, mais qui faisaient peu d’effet, car elles n’étaient pas montées en or, mais simplement traversées d’un fil d’or. Ce fil était attaché au haut du mouchoir de tête et se prolongeait jusque sous le menton.
Elle avait des gants de soie noire à jour par-dessus lesquels elle portait plusieurs bagues; autour des poignets, de riches bracelets de perles et de pierres fines. Elle était chaussée de bas de soie blancs.
La princesse n’était pas précisément une beauté de premier ordre; ses pommettes étaient trop prononcées et trop saillantes; mais, à tout prendre, c’était une bien aimable personne; elle avait de grands beaux yeux pleins d’intelligence, une jolie figure et quinze ans.
Son visage était très-délicat et peint en blanc et en rouge. Ses paupières et ses cils étaient bordés de raies bleues, qui, selon moi, la défiguraient plutôt qu’elles ne l’embellissaient. Sur le devant, au sommet de la tête, on découvrait une partie de sa brillante chevelure noire.
Notre conversation consistait en signes. Le docteur Casolani, qui parle très-bien le persan, ne pouvait pas, ce jour-là, passer le seuil sacré, car la princesse m’avait reçue en grande toilette, et par conséquent sans voile. Pendant cette muette conversation, j’eus le loisir d’examiner la vue qu’on avait des croisées et d’admirer la situation de la ville. Je m’aperçus alors de la grandeur et de l’étendue de Tauris et de la quantité de ses jardins. Mais ces derniers font tout son ornement, car elle ne brille pas par la beauté de ses constructions, et la grande vallée dans laquelle elle est située est aussi nue que les montagnes qui l’entourent, et n’offre aucun charme. La princesse parut enchantée de la surprise que je témoignai en voyant la grandeur de la ville et tant de délicieux jardins.
Vers la fin de l’audience, on apporta beaucoup de fruits et de sucreries sur de grandes assiettes. Je fus la seule à en manger, car les autres étaient forcés de jeûner.
De l’appartement de la princesse on me conduisit à celui de son époux, le vice-roi; le jeune prince me reçut assis sur un fauteuil au balcon d’une fenêtre. Grâce au titre d’auteur dont on m’avait gratifiée bénévolement, on avait aussi disposé pour moi un fauteuil. Les murs de la grande salle étaient lambrissés de boiseries et ornés de glaces, de dorures, de têtes et de fleurs peintes à l’huile. Au milieu se trouvaient deux grandes couchettes vides.
Le prince était habillé à l’européenne; il portait un pantalon blanc de drap fin, bordé de larges tresses d’or, un habit bleu foncé, dont le collet, les parements et les rebords étaient richement brodés d’or; des gants et des bas de soie blancs. Il avait sur la tête un bonnet fourré de près d’un mètre de haut. Cependant, ce n’est pas là le costume qu’il porte habituellement. En fait de modes, il change, dit-on, plus souvent que sa femme, et, selon son caprice, tantôt il revêt le costume persan, tantôt il s’enveloppe de châles de cachemire.
Je lui aurais donné au moins vingt-deux ans. Il a le teint d’un jaune pâle; il n’a l’air ni bon ni spirituel, il ne regarde personne en face, et son œil méchant évite toujours celui de son interlocuteur. Je plaignais au fond du cœur tout ce qui est soumis à son pouvoir. Pour mon compte, j’aimerais mieux être la femme d’un pauvre paysan que d’avoir le titre de sa première épouse.
Le prince m’adressa beaucoup de questions, que me traduisit le docteur Casolani, placé à quelques pas de nous. Ses demandes n’avaient rien de distingué et étaient des lieux communs sur mes voyages.
Le prince sait lire et écrire dans sa langue, et a aussi, dit-on, quelques notions d’histoire et de géographie. Il reçoit quelques journaux et écrits périodiques européens, dont l’interprète est chargé de faire quelques extraits. On prétend qu’au sujet des dernières grandes révolutions d’Europe[131], il dit que les souverains de l’Occident devaient être très-bons, mais aussi très-niais, pour se laisser chasser si facilement du trône. Il pense que les choses auraient marché tout autrement, si les monarques d’Europe avaient eu recours à des moyens efficaces, et s’ils avaient fait étrangler ou décapiter les rebelles. Il surpasse de beaucoup son père en cruauté, et malheureusement il n’a pas de ministre pour borner le cours de ses vengeances. Sa conduite est celle d’un enfant. A peine a-t-il donné un ordre qu’il le révoque un instant après. Et, au fait, que peut-on attendre d’un tout jeune homme qui n’a presque pas reçu d’éducation, et qui, marié à quinze ans, se trouve à dix-sept ans maître absolu d’une grande province avec un revenu d’un million de _tomans_[132], et dispose de tous les moyens pour satisfaire ses goûts sensuels?
Le prince n’a jusqu’ici qu’une seule femme légitime; mais il pourrait en avoir jusqu’à quatre; cependant il ne manque pas de belles amies, car telle est la coutume en Perse que, si le roi ou l’héritier présomptif apprend qu’un de ses sujets a une fille, une sœur ou une cousine d’une grande beauté, il l’envoie chercher. Les parents sont enchantés de cet honneur insigne; car, si la jeune fille est réellement belle, elle est certaine, quoi qu’il arrive, d’être bien établie. Si, au bout de quelque temps, elle ne plaît plus au roi ou au prince, il la marie à un ministre ou à quelque autre grand personnage. Quand elle a un enfant, elle est considérée comme femme légitime et reste toujours à la cour. Mais une famille est bien humiliée et bien affligée quand la jeune fille déplaît au souverain à la première vue. Elle est aussitôt renvoyée à ses parents; sa réputation de beauté est perdue, et elle ne peut pas de sitôt prétendre à un bon parti.
La vice-reine est déjà mère, mais malheureusement d’une fille; jusqu’ici elle est toujours la première épouse du prince, parce qu’il n’a pas encore de garçon d’aucune autre femme; mais celle qui a le bonheur de lui donner le premier garçon prend de droit la place de la première épouse et est respectée comme la mère de l’héritier présomptif. Grâce à cette coutume, les pauvres enfants se trouvent souvent exposés à être empoisonnés ou assassinés; car la femme qui a un enfant excite l’envie de toutes celles qui n’en ont pas, et cette envie s’accroît naturellement quand cet enfant est un garçon. Lorsque la princesse suivit son mari à Tauris, elle laissa sa fille sous la protection du grand-père, le schah de Perse, pour la préserver des persécutions de ses rivales.
Quand le vice-roi sort à cheval, quelques centaines de soldats ouvrent la marche; ces soldats sont suivis de domestiques armés de grosses cannes, qui crient au peuple de s’incliner devant le puissant souverain. Des employés, des soldats et des domestiques entourent le prince, et le cortége est encore fermé par des soldats. Le prince seul est à cheval, tous les autres sont à pied.
Les femmes du prince peuvent aussi parfois sortir à cheval, mais il faut qu’elles soient bien voilées et entourées d’eunuques, dont plusieurs courent en avant pour annoncer au peuple que les femmes du prince approchent. Aussitôt tout le monde doit s’éloigner du chemin où elles vont passer, et chacun se réfugie dans les maisons et les petites rues voisines.
Le docteur Casolani ayant appris aux femmes du prince Behmen, exilé, que je comptais aller à Tiflis, elles me firent prier de venir les visiter, afin que je pusse dire au prince que je les avais vues et que je les avais laissées bien portantes. Il fut permis au docteur de m’accompagner jusque dans la salle de réception. Comme ami et comme médecin du prince, qui n’était pas trop fanatique, l’accès auprès de ces dames lui fut accordé.
Cette visite n’offrit rien de très-remarquable. La maison était simple comme le jardin; les femmes s’étaient enveloppées dans de grands châles à cause de la présence du docteur. Plusieurs d’entre elles, en lui parlant, se cachaient même une partie du visage. Par le fait elles étaient jeunes, mais toutes paraissaient plus vieilles qu’elles ne l’étaient réellement. J’aurais donné au moins trente ans à la plus jeune, qui n’en avait que vingt-deux. On me présenta aussi une beauté brune, un peu massive, de seize ans, qui, achetée depuis peu à Constantinople, était venue grossir le harem du prince. Les femmes paraissaient traiter leur rivale avec bonté, et elles me dirent d’un ton bien cordial qu’elles se donnaient beaucoup de peine pour lui apprendre le persan.
Il y avait parmi les enfants une petite fille de six ans d’une extrême beauté, dont le charmant visage n’était pas encore défiguré par du rouge et du blanc, ni par des sourcils peints, comme ceux de tous les autres enfants; elle était vêtue tout à fait comme les femmes, et je vis que le costume persan était réellement, comme on me l’avait dit, un peu indécent. A chaque mouvement un peu vif, le corset s’ouvrait, et la chemisette de soie ou de gaze qui couvrait à peine la poitrine montait tellement qu’on voyait à peu près tout le corps jusqu’aux hanches. Je remarquai la même chose chez les servantes occupées à préparer le thé ou livrées à d’autres soins de ménage.
Une visite beaucoup plus intéressante fut celle que je rendis à Haggi-Chefa-Hanoum, une des femmes les plus distinguées et les plus éclairées de Tauris. Dès qu’on entrait dans la cour et dans le vestibule de la maison, on s’apercevait bien qu’il y régnait un grand esprit d’ordre. Nulle part, en Orient, je n’avais trouvé tant de propreté et tant de goût. J’aurais pris la cour pour le jardin, si je n’avais pas vu plus tard le véritable jardin depuis les fenêtres de la salle de réception. Les jardins de ce pays sont sans doute bien inférieurs aux nôtres, mais ils sont magnifiques comparativement à ceux de Bagdad. On y voit des fleurs, des allées de vigne et des berceaux; entre les arbres fruitiers on aperçoit des bassins riants et de superbes gazons.
La salle de réception était très-grande et très-haute; le devant et le fond (dont l’un donnait sur la cour, l’autre sur le jardin) étaient composés de fenêtres dont les carreaux, divisés en tout petits hexagones ou octogones, étaient enfermés dans de petits cadres de bois dorés. Il y avait aussi quelques dorures aux montants de la porte. Le parquet était couvert de tapis à la place où était assise la dame de la maison. Un autre tapis précieux était étendu sur le premier. En Perse on n’a pas de divans, mais seulement de gros coussins ronds contre lesquels on s’appuie.
Ma visite ayant été annoncée, je trouvai une grande réunion de dames et de jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité de voir une Européenne. Leur costume était d’un grand prix, comme celui de la princesse; seulement la parure était moins distinguée. Il y avait parmi elles plusieurs beautés, mais elles aussi avaient des fronts trop larges et des pommettes saillantes. Ce que les Persanes ont de plus beau, ce sont les yeux, qui brillent autant par la grandeur que par la beauté de la forme et la vivacité de l’expression. On pense bien que la peau et les cils de ces dames ne manquaient pas d’être peints.
Ce cercle de dames était le plus agréable et le plus poli que j’eusse eu occasion de voir dans les maisons orientales; je pus causer en français avec la maîtresse de la maison par l’intermédiaire de son fils, âgé de dix-huit ans, qui avait reçu une excellente éducation à Constantinople. Non-seulement ce jeune homme, mais aussi sa mère et les autres dames étaient instruites et avaient beaucoup lu. Aussi le docteur Casolani m’assura que les jeunes filles des familles riches savent presque toutes lire et écrire. Elles l’emportent à cet égard de beaucoup sur les femmes turques. La maîtresse de la maison, son fils et moi, nous étions assis sur des chaises; les autres se tenaient accroupis autour de nous sur les tapis. Une table, la première que je voyais dans une maison persane, fut couverte d’une belle étoffe et chargée des fruits, des friandises et des sorbets les plus exquis. Ces derniers, ainsi que les sucreries, avaient été préparés par la maîtresse elle-même; il y avait là des amandes sucrées, des fruits confits, qui n’étaient pas seulement très-appétissants à l’œil, mais excellents au goût.
Pendant mon séjour à Tauris, les melons et les pêches se trouvaient en pleine maturité. Ces fruits étaient si parfaits, qu’on voyait bien que la Perse est leur véritable patrie. Les melons ont souvent une chair plutôt blanche ou verte que jaune; on peut la manger jusqu’à l’extrémité de la fine écorce, et, si quelque chose pouvait surpasser la douceur du sucre, ce seraient ces melons. Les pêches aussi sont excessivement juteuses, douces et parfumées.
Avant de quitter Tauris, il faut encore que je dise quelques mots du peuple. Le teint de l’homme du peuple est peut-être un peu plus que basané; dans la classe supérieure, chez les deux sexes, le teint blanc prédomine. Tous ont les yeux et les cheveux noirs; forts et hauts de stature, ils ont les traits, et surtout le nez, très-prononcés, et quelque chose de sauvage dans le regard. Les femmes des basses classes ne sortent jamais sans être scrupuleusement voilées. Les hommes un peu élégants portent en ville un surtout très-long en drap foncé, avec des manches tailladées qui descendent jusqu’à terre. Au milieu du corps ils ont une ceinture ou un châle; leur tête est couverte d’un bonnet fourré de peau de mouton noir et pointu. Les femmes de la classe ouvrière ne semblent pas très-malheureuses; dans mes voyages, je n’en vis que peu travailler aux champs, et je remarquai aussi à la ville que tous les travaux pénibles étaient faits par les hommes.
A Tauris, comme du reste dans toute la Perse, les juifs, les Turcs et les chrétiens sont détestés. Il y a environ trois mois, les juifs et les chrétiens se trouvèrent exposés aux plus grands dangers. Des bandes de populace ameutée, s’étant mises à parcourir les quartiers qu’ils habitaient, avaient commencé à piller, à détruire les maisons, à menacer de mort les pauvres habitants, et même à exécuter contre quelques-uns leurs menaces. Mais heureusement le gouverneur de la ville fut prévenu aussitôt de ces scènes d’horreur. En homme brave et résolu, il ne se donna pas même le temps de mettre un cafetan, mais, vêtu comme il était chez lui, il se précipita au milieu de la multitude égarée et parvint à la disperser par l’énergie de ses paroles.
Déjà, dès mon arrivée à Tauris, j’avais témoigné le désir de continuer mon voyage par _Natschivan_ et _Érivan_ jusqu’à _Tiflis_. Au commencement, on me donna peu d’espoir; car, me disait-on, depuis les derniers événements politiques de l’Europe, le gouvernement russe défendait aussi sévèrement que la Chine l’entrée de son empire à tout étranger. Mais M. Stevens me promit d’user en ma faveur de toute son influence sur le consul russe M. Anitschkow. En effet, grâce à sa puissante intercession, grâce aussi à mon sexe et à mon âge, on daigna faire une exception pour moi. Le consul russe ne m’accorda pas seulement la permission si ardemment désirée: il me donna en outre plusieurs bonnes recommandations pour Natschivan, Érivan et Tiflis.
On me conseilla de faire la route de Tauris à Natschivan (155 verstes, dont sept font un mille géographique) sur des bidets de poste, et d’emmener avec moi un domestique. Je suivis ce conseil, et je partis le 11 août, à neuf heures du matin. Plusieurs messieurs, dont j’avais fait la connaissance à Tauris, m’accompagnèrent jusqu’à quelques verstes hors de la ville, et, sur les bords d’une belle petite rivière, nous prîmes ensemble un déjeuner froid avant de nous séparer. Puis je continuai ma route, seule, il est vrai, mais pleine de confiance. N’allais-je pas dans des pays chrétiens, placés sous le sceptre d’un monarque qui savait faire régner l’ordre et la justice dans son empire?
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