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CHAPITRE IX.

Arrivée à Hong-Kong.--Le vapeur anglais.--Singapore.--Plantations.--Partie de chasse dans les jungles.--Funérailles chinoises.--Fête aux lanternes.--Température et climat.

Notre traversée de Canton à Hong-Kong fut heureuse, mais très-lente à cause des vents qui nous furent toujours contraires. La première nuit, nous fûmes réveillés par quelques coups de feu, qui sans doute n’étaient pas à notre adresse, car nous ne fûmes pas inquiétés davantage.

Les Chinois que j’avais pour compagnons de voyage se conduisirent encore cette fois envers moi d’une manière très-convenable et très-gracieuse; et si j’avais pu lire dans l’avenir, j’aurais volontiers renoncé au vapeur anglais et continué mon voyage dans une jonque. Malheureusement il n’en fut pas ainsi, et il fallut me résoudre à profiter du bateau à vapeur anglais _Péking_, de la force de quatre cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Fronson, qui va tous les mois à Calcutta.

Comme le prix des places est excessivement élevé[65], on me conseilla de prendre la troisième classe et de louer la cabine d’un machiniste ou d’un sous-officier. Enchantée de ce conseil, je m’empressai de le mettre à exécution. Qu’on se figure ma surprise quand on me refusa un billet de troisième classe. On me fit remarquer que la société y était trop mal composée, que la lune était très-fatale aux passagers de troisième classe, obligés de dormir sur le pont, etc. J’eus beau objecter que je savais bien ce que je faisais et ce que je voulais, tout fut inutile. Pour pouvoir partir, je me vis obligée de prendre la seconde classe. Cela me donna, comme on pense, une singulière idée du libre arbitre chez les Anglais.

Le 25 août, à une heure après midi, je me rendis à bord.

En arrivant au vaisseau, je ne trouvai pas de domestique pour les passagers de seconde classe, et je dus m’adresser à un matelot pour faire porter mes bagages dans la cajute. Celle-ci n’avait nullement l’air _confortable_. Les meubles y étaient de la dernière simplicité, la table pleine de taches et de saletés, et le désordre très-grand. Je regardai la cabine où il me faudrait coucher, et je ne trouvai qu’une seule pièce, commune aux hommes et aux femmes. Cependant on me dit de m’adresser à un des préposés, qui m’assignerait, sans nul doute, une autre place pour la nuit. Je ne manquai pas de le faire, et j’obtins, en effet, une jolie petite cabine.

Le _steward_[66] eut la complaisance de me proposer de prendre mes repas avec sa femme. Je n’acceptai point; je ne voulais pas, en payant si cher, tout avoir par grâce. D’ailleurs, c’était le premier vapeur anglais sur lequel je naviguais, et j’étais désireuse de voir comment les passagers de seconde classe étaient traités. Notre société à table ne se composait pas seulement des passagers, qui n’étaient que trois, sans me compter, mais aussi des cuisiniers et des domestiques des premières, du boucher, enfin de tous les gens du bateau qui voulaient bien se contenter de notre ordinaire. Avec cela, on ne regardait pas du tout à la toilette: l’un arrivait sans habit ou sans jaquette; le boucher oubliait d’ordinaire de mettre des souliers et des bas. Il fallait, certes, avoir un appétit robuste pour pouvoir manger en pareille compagnie.

La nourriture était digne, sans doute, des gens de l’équipage anglais et de leur costume, mais elle n’était nullement convenable pour les passagers, dont chacun payait 13 dollars par jour.

La nappe était remplie de taches, et, en guise de serviettes, chaque convive pouvait prendre son mouchoir de poche. Les manches des couteaux et des fourchettes étaient en corne blanche ou noire; les couteaux étaient ébréchés, les pointes des fourchettes cassées. Le premier jour, on ne nous donna pas du tout de cuillers; le second jour, il en parut une seule qui, pendant tout le temps que dura le voyage, ne fut accompagnée d’aucune autre. En fait de verres, il y en avait deux de l’espèce la plus commune qui passaient de bouche en bouche. Comme femme, j’eus, par une distinction spéciale, au lieu de verre une vieille tasse à thé dont l’anse était cassée.

Le cuisinier en chef, qui faisait les honneurs de la table, excusait le désordre en disant que, cette fois-ci, le garçon manquait. Mais cette excuse me sembla par trop naïve: car, quand je paye, je paye pour ce qu’on me donne en réalité, et non pas pour ce que je pourrais peut-être avoir une autre fois.

La nourriture était, comme je l’ai dit, très-mauvaise. On nous envoyait, à nous pauvres malheureux, les reliefs de la table des premières. Deux ou trois mets étaient souvent placés côte à côte sur le même plat, même quand il n’y avait pas entre eux le moindre rapport. On s’en inquiétait peu, et on ne se souciait pas davantage que les mets arrivassent chauds ou froids sur la table.

Un jour que nous prenions le thé, le cuisinier en chef, dans un accès de bonne humeur, nous dit: «Je me donne toutes les peines du monde pour vous bien nourrir; j’espère que vous ne manquez de rien.» Deux des convives, qui étaient Anglais, répondirent: _O yes, that’s true_ (Oh oui, c’est vrai). Le troisième, un Portugais, n’avait pas compris le discours pathétique du cuisinier: moi, Allemande, je n’avais point de patriotisme anglais, et j’aurais répondu différemment si je n’avais pas été femme et si cela avait pu améliorer quelque chose.

L’éclairage se composait d’une petite chandelle, qui souvent était usée dès huit heures. On était alors forcé ou de rester dans l’obscurité ou d’aller se coucher.

Le matin, la cajute servait encore de boutique de barbier; l’après-midi, de chambre à coucher, où les cuisiniers et les serviteurs, épuisés de fatigue, venaient s’étendre sur les bancs.

Pour compléter ce confort, un des officiers du vaisseau mit encore dans notre cajute deux jeunes chiens qui hurlaient toujours; il n’avait pas osé les mettre dans celle des matelots, sachant bien qu’on les aurait jetés sans façon à la porte.

On croira peut-être mon récit exagéré, d’autant plus que l’on s’imagine trouver toujours chez les Anglais un ordre et une commodité admirables; mais j’affirme que je n’ai dit que la plus exacte vérité: j’ajouterai même que, bien que j’aie déjà beaucoup voyagé en bateau à vapeur, et que j’aie toujours pris des places de seconde classe, je n’ai jamais payé un prix si exorbitant et n’ai été traitée nulle part d’une manière aussi misérable et aussi révoltante. Jamais de la vie on ne m’a escroqué mon argent avec tant d’impudeur. La seule chose qui me fit plaisir fut la conduite des officiers, qui étaient tous très-polis et très-complaisants.

Ce que je ne pouvais me lasser d’admirer, c’était la patience inouïe avec laquelle mes compagnons de voyage supportaient tout. Je voudrais bien savoir ce que diraient les Anglais, qui ont toujours à la bouche les mots de _confort et de confortable_, si on les traitait ainsi sur un bateau appartenant à une autre nation!

* * * * *

Les premiers jours de notre traversée, nous naviguâmes toujours en pleine mer; ce ne fut que le 28 août, au soir, que nous aperçûmes la côte montagneuse de la Cochinchine. Nous la longeâmes pendant toute la journée du 29. Mais, à l’exception de chaînes de montagnes richement boisées, nous ne vîmes rien, ni habitants ni habitations; le soir seulement, quelques feux, qu’on aurait pu prendre pour des phares, nous montrèrent que la contrée n’était pas tout à fait déserte.

Pendant tout le cours du jour suivant, nous n’aperçûmes qu’un seul grand rocher isolé, appelé le _Soulier_. Il me fit l’effet de ressembler parfaitement à la tête d’un chien de berger.

Le 2 septembre, nous approchâmes de Malacca. On aperçoit le long de la côte des montagnes boisées, assez hautes, qui renferment, à ce qu’on dit, beaucoup de tigres, et qui rendent les voyages dans cette presqu’île très-dangereux.

Le 3 septembre, nous atteignîmes le port de Singapore, mais si tard dans la nuit, qu’il ne nous fut pas possible de débarquer.

Le lendemain, je me rendis à la maison de commerce de Behn-Mayer, pour laquelle j’avais des lettres. Depuis mon départ de Hambourg, Mme Behn était la première dame allemande que je rencontrais. Je ne saurais peindre la joie que j’éprouvai de trouver enfin, après une si longue privation, à qui parler tout à mon aise dans ma langue natale. Mme Behn ne me permit pas de descendre dans un hôtel; il me fallut aller demeurer chez cette aimable famille.

Je me proposais de ne rester que peu de temps à Singapore, et de m’embarquer ensuite pour Calcutta sur un voilier, ayant pris un trop profond dégoût pour les vapeurs anglais. On m’avait assuré qu’il ne se passait presque pas de semaine sans qu’il se présentât une bonne occasion. Mais j’attendis en vain d’une semaine à l’autre; et je fus enfin forcée de recourir encore à un de ces confortables vapeurs[67].

Les Européens mènent à Singapore à peu près la même vie qu’à Canton, à cette différence près, que la résidence de la famille est à la campagne, et que le mari seul va tous les jours à la ville. Il faut dans chaque famille beaucoup de domestiques, et la maîtresse de la maison ne peut guère avoir la haute main sur les affaires du ménage, parce qu’elles sont d’ordinaire abandonnées entièrement au premier serviteur.

Les domestiques sont Chinois, à l’exception des _seis_ (cochers ou palefreniers), qui sont du Bengale. Tous les printemps il arrive des cargaisons entières d’enfants chinois, âgés de dix à quinze ans, qui viennent chercher du service. D’ordinaire ils sont si pauvres, qu’ils ne peuvent payer la traversée; dans ce cas le capitaine les emmène pour son compte, et reçoit en échange le salaire de la première année de service, qui lui est payé d’avance par le maître. Ces garçons vivent très-économiquement, et, quand ils ont gagné quelque argent, ils retournent dans leur patrie. Quelques-uns cependant s’établissent pour toujours comme artisans à Singapore.

L’île de Singapore a une population de 55 000 habitants, parmi lesquels on compte 40 000 Chinois, 10 000 Malais, c’est-à-dire indigènes, et 150 Européens. Le nombre des femmes est, dit-on, très-restreint, car il n’arrive de la Chine et de l’Inde que des hommes et des enfants.

La ville de Singapore, en y comprenant ses environs, renferme plus de 20 000 âmes. Les rues sont larges et aérées, mais les maisons ne sont guère belles, elles n’ont qu’un étage, et les toits posent presque sur les fenêtres, ce qui donne à la construction un air tout écrasé. A cause de la température toujours très-chaude, il n’y a point de vitres aux fenêtres, mais seulement des jalousies.

Ici, comme à Canton, chaque article de commerce a sinon toute une rue, au moins sa partie de rue à lui. La halle à la viande et aux légumes est très-belle et haute comme un temple.

Comme il y a dans l’île de Singapore tant de nations diverses, on voit aussi différents temples, mais il n’y a guère que celui des Chinois qui mérite d’être visité. Il a la forme d’une maison ordinaire, mais le toit est orné à la manière chinoise: seulement il est trop surchargé. On y voit des flèches et des créneaux, des roues et des arcs sans nombre, formés de tuiles, de briques ou de porcelaine de couleur, et ornés à profusion de fleurs, d’arabesques, de dragons et d’autres monstres. Au-dessus de l’entrée principale, on a taillé de petits bas-reliefs en pierre, et les sculptures en bois, richement dorées, ne manquent non plus ni dans l’intérieur ni à l’extérieur du temple.

On avait placé sur l’autel de la déesse de la Miséricorde quelques rafraîchissements composés de fruits et de pâtisseries de toute espèce, avec une toute petite portion de riz cuit. Ces mets sont renouvelés tous les soirs. Ce que laisse la déesse échoit aux bonzes. Sur le même autel il y a deux petits morceaux de bois sculpté, de forme ovale et élégante. Les Chinois les jettent en l’air, et, quand ils tombent sur le côté intérieur, c’est signe de malheur, tandis que dans le cas contraire c’est un présage de bonheur. Mais les bonnes gens les jettent d’ordinaire jusqu’à ce qu’ils tombent conformément à leurs désirs.

Une autre manière de consulter le sort est de mettre plusieurs bâtons fort minces dans une coupe et de la secouer jusqu’à ce qu’il en tombe un. Chacun de ces bâtons porte un chiffre qui désigne un passage d’un des livres de morale. Le peuple visitait bien plus ce temple que celui de Canton. Les petits morceaux de bois et les petits bâtons semblent être l’objet même du culte; car ce n’était guère qu’autour de ces bâtons qu’on voyait se presser la foule.

Dans l’intérieur de la ville, il n’y a rien autre chose à voir; mais l’aspect des environs, ou pour mieux dire de toute la petite île, est ravissant. La situation de Singapore n’offre, il est vrai, rien de grandiose ni d’imposant, parce qu’elle est privée de belles montagnes, qui sont le principal ornement d’un site (le point le plus élevé, sur lequel se trouvent la maison du gouverneur et le télégraphe maritime, n’a pas 70 mètres); mais la fraîche et luxuriante verdure, les maisons riantes des Européens, situées dans de beaux jardins, les grandes plantations des épices les plus précieuses, les jolis palmiers arecs dont les tiges excessivement minces s’élèvent à une hauteur de plus de 30 mètres, et se terminent en une couronne épaisse et frangée qui se distingue de toutes les autres espèces de palmiers par l’éclat de son feuillage, enfin les jungles (bois vierges), forment dans le fond le paysage le plus gracieux, et l’on en apprécie encore bien plus le charme quand on vient comme moi de cette prison de Canton, ou bien des alentours déserts de la ville de Victoria.

Toute l’île est coupée par de belles grandes routes, dont les plus fréquentées serpentent le long de la côte. On y voit de jolis équipages, des chevaux de la Nouvelle-Hollande, de Java et même d’Angleterre[68]. Indépendamment des belles voitures d’Europe, on s’y sert aussi de palanquins fabriqués à Singapore, qui sont entièrement couverts et fermés de tous côtés par des jalousies. Ordinairement on n’y attelle qu’un seul cheval, et le cocher, ainsi que le serviteur, courent à côté de la voiture. Je ne pus dissimuler le déplaisir que me causait cette coutume barbare. On me dit qu’on avait voulu l’abolir, mais que les serviteurs avaient demandé eux-mêmes à courir à côté de la voiture plutôt que d’y être assis ou debout. Ils se pendent au cheval ou à la voiture, et se laissent traîner.

Il se passait rarement un jour sans que nous fissions une promenade en voiture. Deux fois par semaine, nous entendions sur l’esplanade, tout près de la mer, une superbe musique militaire[69]. C’était là que venait se réunir le beau monde, à pied, à cheval ou en voiture. On voyait des files de carrosses, et tout autour une foule de jeunes gens à cheval et à pied. On se serait presque cru transporté au milieu de l’Europe. Mais je trouvais beaucoup plus de plaisir à visiter des plantations ou autres établissements de ce genre, qu’à revoir ici la vie de l’Europe.

J’allai fréquemment respirer les parfums des plantations de noix de muscade et de clous de girofle. Le muscadier est couvert d’un feuillage épais du haut en bas, et a la grosseur d’un bel abricotier. Sa feuille est luisante, on la dirait vernie. Le fruit ressemble tout à fait à un brugnon de grosseur moyenne. Quand il est mûr, il s’ouvre de lui-même, et l’on voit une graine ronde de la grosseur d’une noix enveloppée d’une membrane à jour d’un beau rouge foncé; cette membrane est ce qu’on nomme la _fleur de muscade_ ou le _macis_. On la sépare avec soin de la noix et on la fait sécher à l’ombre, en ayant soin de l’arroser plusieurs fois avec de l’eau de mer; autrement sa couleur rouge, au lieu de se changer en jaune, deviendrait noire. On fait sécher également la noix, puis on la fume et on la plonge à différentes reprises dans de l’eau de mer mêlée à une légère dissolution de chaux, pour l’empêcher de rancir.

On trouve aussi à Singapore des muscadiers sauvages qui viennent sans culture.

Un picoul de muscades cultivées coûte 60 dollars.

Un picoul de fleurs de muscade 200

Un picoul de muscades sauvages 6

Le giroflier est un peu plus petit que le muscadier, et il n’a pas le feuillage aussi vert, ni les feuilles aussi grasses. Les clous de girofle sont les boutons des fleurs non encore ouvertes. On les cueille dans cet état, on les dessèche d’abord à la fumée, et puis on les met quelque temps au soleil.

Une autre épice est la noix d’arec, qui vient sous la couronne du palmier du même nom, en grappes de dix à vingt baies. Le fruit est un peu plus gros que la noix de muscade. Son enveloppe extérieure est d’un jaune d’or si luisant, qu’elle a l’air des noix dorées que l’on attache aux arbres de Noël. Son amande ressemble, pour la couleur, à la muscade; seulement elle n’est pas enveloppée d’une arille. On la sèche à l’ombre.

C’est cette noix, jointe à la feuille de bétel et à de la chaux de coquillages brûlés, que mâchent les Chinois et les indigènes. Ils enduisent une feuille de bétel d’un peu de chaux, y ajoutent un petit morceau de noix d’arec, et en forment un petit paquet qu’ils se mettent dans la bouche. En y joignant des feuilles de tabac, cela rend la salive rouge de sang, et cela donne une telle couleur à la bouche qu’on croit voir un petit enfer, surtout quand, suivant un usage assez ordinaire chez les Chinois, les dents sont limées et teintes en noir. La première fois que ce spectacle me fut offert, je fus très-effrayée, car je me figurais que le pauvre homme s’était blessé et qu’il avait la bouche pleine de sang.

Un autre jour, j’allai visiter une fabrique de sagou. Le sagou non préparé vient de l’île voisine de Boromée: c’est la moelle d’une espèce de palmier court et à gros tronc. Pour la retirer, on abat l’arbre dans sa septième année; on fend le tronc dans toute la longueur; on recueille la moelle qui s’y trouve en grande abondance, et, après en avoir ôté les filaments, on la passe dans des formes et on la sèche au soleil ou au feu. En sortant des formes, cette moelle a encore une teinte un peu jaunâtre. Dans les fabriques, on la réduit en fécule de la manière suivante: on laisse la moelle ou la farine tremper dans l’eau pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’elle devienne d’un beau blanc; puis on la sèche encore une fois à l’air ou au feu, on l’écrase au moyen d’un morceau de bois rond, et on la fait passer par un tamis. Cette farine fine et blanchâtre est mise dans un linge qui a été humecté d’abord d’une manière toute particulière: l’ouvrier prend de l’eau dans sa bouche et la répand en pluie fine sur le linge. Cependant la farine ainsi mouillée est secouée fortement par deux ouvriers, jusqu’à ce qu’elle prenne la forme de grumeaux qu’on sèche lentement sur le feu dans de grands chaudrons plats, en remuant sans cesse. Enfin, on la fait encore une fois passer par un tamis un peu plus large, où s’arrêtent les plus gros grains.

L’édifice dans lequel on faisait ce travail était un grand hangar sans murs, dont le toit reposait sur des troncs d’arbres.

Grâce à la complaisance de M. Behn-Mayer, je trouvai l’occasion de faire une partie très-intéressante dans les jungles. Ces messieurs, au nombre de quatre, étaient munis de fusils à balles, car ils se proposaient de suivre la piste d’un tigre. On devait, en outre, s’attendre à rencontrer des ours, des sangliers ou de gros serpents. Nous allâmes en voiture jusqu’au fleuve _Gallon_, où deux barques avaient été disposées pour nous; avant d’y monter, nous visitâmes encore une raffinerie de sucre, située sur le fleuve.

Les cannes étaient rangées en tas devant la raffinerie; mais on n’en avait taillé que juste ce qu’on pouvait en raffiner dans une journée, car la grande chaleur fait aigrir très-promptement le suc. On passe la canne entre des cylindres en métal; la pression extrait tout le suc, qui coule dans de grands chaudrons où on le cuit et le clarifie. Pour le sécher entièrement, on le met dans des vases de terre. Les bâtiments de cette raffinerie ressemblaient à ceux de la fabrique de sagou.

Après cette visite, nous prîmes place dans les bateaux et nous naviguâmes en remontant le fleuve. Bientôt nous approchâmes des jungles, et le trajet devint plus pénible à chaque coup de rame: il y avait dans l’eau ou au-dessus de l’eau beaucoup de troncs d’arbres renversés. Il nous fallut souvent quitter nos bateaux et les pousser par-dessus ces troncs, souvent nous coucher à plat ventre dans le bateau pour passer au-dessous des troncs qui, comme des ponts, s’inclinaient sur le fleuve. Des buissons et des ronces avec leurs épines et leurs aiguillons se penchaient de tous côtés au-dessus de nous; quelquefois même d’énormes feuilles essayaient de nous barrer le passage. Ces feuilles appartiennent à une espèce de palmier appelé _mungkuang_; elles ont douze centimètres de large près de la tige, et plus de trois mètres et demi de long: comme le fleuve n’avait guère que trois mètres de large, elles allaient jusqu’à la rive opposée. Cependant au milieu de toutes les beautés de la nature on ne sentait pas trop ces inconvénients, qui ne faisaient que relever le charme de l’ensemble. La forêt était épaisse et riche en bois taillis, en plantes grimpantes, en palmiers, en fougères arborescentes, dont quelques-unes avaient près de cinq mètres de haut et offraient contre les rayons ardents du soleil autant d’ombrage que les palmiers et les autres arbres.

Ma joie augmenta quand je vis dans les cimes les plus élevées des arbres sauter quelques singes de branche en branche, et que j’en entendis plusieurs crier tout près de moi. J’aperçus pour la première fois ces animaux dans l’état de nature, et je fus enchantée qu’aucun de nos chasseurs ne réussît à atteindre un de ces petits fripons; mais en échange on tua quelques écureuils et quelques superbes _loris_, espèce de petits perroquets dont le plumage brille des plus belles couleurs. Mais bientôt un objet plus intéressant fixa notre attention: nous aperçûmes entre les branches d’un arbre un long corps noir, et en regardant de plus près nous reconnûmes un grand serpent. Enroulé sur lui-même comme une grosse pelote, il guettait sans doute sa proie. Nous osâmes avancer assez près de lui, il demeura immobile, nous regardant fixement avec ses yeux flamboyants, sans se douter combien sa mort était imminente. On tira sur lui et on le blessa au côté. Furieux, et avec la rapidité d’un trait, il s’élança du haut de l’arbre, mais en restant pendu à la branche avec sa queue; il s’allongeait et cherchait à nous atteindre de sa langue. Mais sa rage fut impuissante, car nous eûmes soin de nous tenir à une distance convenable. Plusieurs coups de feu ayant achevé de le tuer, nous nous arrêtâmes sous la branche à laquelle il était pendu. Un de nos bateliers, Malais de nation, fit un petit lacet d’herbe forte et tenace, l’attacha à un bâton, le jeta autour du cou du serpent, et l’attira ainsi dans le bateau. Il nous dit encore que nous trouverions certainement dans le voisinage un autre serpent, parce que ces reptiles se tiennent toujours par couples non loin l’un de l’autre. En effet, les messieurs du second bateau avaient également trouvé et tué un autre serpent sur les branches d’un gros arbre. Ces serpents étaient d’un vert foncé, avec de belles taches jaunes, et avaient plus de trois mètres et demi de long; on me dit qu’ils appartenaient à l’espèce des boas.

Après avoir mis quatre heures à faire 8 milles, nous quittâmes les bateaux et nous prîmes un sentier étroit qui nous conduisit bientôt à quelques endroits défrichés, couverts de jolies plantations de poivre et de gambir.

Le poivrier est un arbrisseau dont la tige, mince et articulée, rampe à terre, mais qui avec des appuis s’élève à cinq ou six mètres de hauteur.

Les fruits sont disposés en grappe. Ils sont d’abord rouges, puis verts, et enfin d’un brun noir. Cet arbrisseau commence à produire dès la seconde année.

Le poivre blanc n’est point un produit de la nature, mais une création de l’art. On plonge le poivre noir plusieurs fois dans l’eau de mer. Cela lui fait perdre sa couleur et le blanchit. Le picoul de poivre blanc coûte 6 dollars, tandis que le poivre noir ne coûte que 3 dollars le picoul.

Le gambir, arbuste grimpant, atteint tout au plus 2 mètres et demi. On ne se sert que des feuilles, qu’on détache et qu’on fait cuire dans de grands chaudrons. Il en sort une gomme épaisse qu’on fait couler dans de larges vases en bois; elle est ensuite séchée au soleil, puis coupée en morceaux de 7 ou 8 centimètres de long et emballée. Le gambir est assez utile pour les tanneurs; aussi en importe-t-on souvent en Europe. Les plants de gambir et de poivre sont toujours placés à côté l’un de l’autre, car on fume les poivriers avec les feuilles cuites du gambir.

Quoique la culture des plantations, comme en général tous les travaux, soit confiée, à Singapore, à des hommes libres, on m’assura cependant que cela revenait moins cher qu’en employant des esclaves. La main-d’œuvre est à très-bas prix; on donne à un ouvrier ordinaire 3 dollars par mois, sans le nourrir ni l’habiller; ce faible salaire suffit à ces gens pour entretenir leur famille. Ils demeurent dans des cabanes de feuillage qu’ils se construisent eux-mêmes; leur nourriture consiste en petits poissons, en tubercules et en légumes. Leur habillement ne leur coûte pas non plus grand’chose; car ils sont loin de la ville, et, dans les plantations, les enfants vont tout à fait nus, et les hommes ne portent d’autre vêtement qu’un petit tablier large comme la main, qu’ils se passent entre les jambes. Il n’y a que les femmes qui soient vêtues complétement.

Ces plantations, où nous arrivâmes vers dix heures, étaient cultivées par des Chinois. A côté de leurs cabanes de feuillage ils avaient élevé un petit temple de bois. C’est là qu’ils nous reçurent. Aussitôt l’autel fut proprement garni de quelques provisions que nous devions à la sollicitude prévenante de la bonne ménagère, Mme Behn; mais au lieu de les offrir comme les Chinois à leurs dieux, nous, pauvres pécheurs, nous nous jetâmes dessus et nous les mangeâmes avec avidité.

Après que notre appétit fut assouvi, on dépouilla le serpent et on fit cadeau de la chair aux Chinois. Ils donnèrent à entendre qu’ils ne toucheraient pas à ce reptile, ce dont je fus très-étonnée, car les Chinois mangent tout. Mais je ne fus pas longtemps à me convaincre qu’ils avaient voulu nous donner le change: au retour de notre partie de chasse, au bout de quelques heures, je visitai les cabanes des Chinois et je les trouvai réunis dans une d’entre elles, et assis autour d’un grand plat de morceaux de chair rôtie qui avaient tout à fait la forme ronde du serpent. Nos hommes voulurent le dérober aussitôt à mes regards, mais je ne leur en laissai pas le temps; je leur donnai quelque argent, et je les priai de me laisser goûter de ce mets. Je trouvai la chair exquise, très-tendre et même plus délicate que du poulet.

Mais cet intermède m’a fait oublier de parler de notre partie de chasse. J’y reviens. Nous avions demandé aux ouvriers s’ils ne pourraient pas nous mettre sur la piste d’un tigre. Ils nous dépeignirent un endroit de la forêt où il y avait peu de jours qu’un hôte semblable devait s’être établi.

Nous nous mîmes aussitôt en route. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que nous nous frayâmes un chemin dans la forêt: il fallut grimper constamment par-dessus des troncs d’arbres renversés, nous glisser au milieu des buissons et des ronces, et traverser des marécages; mais au moins nous avancions, tandis que, dans les forêts vierges du Brésil, on n’aurait pas même pu concevoir l’idée d’une telle entreprise. Sans doute il y avait ici également des plantes grimpantes et des orchidées, mais elles n’y étaient pas en si grande quantité qu’au Brésil, et les arbres n’y étaient pas non plus si serrés les uns contre les autres. Nous en rencontrâmes de magnifiques, qui avaient plus de 30 mètres de haut. Ce qui m’intéressa le plus, ce furent les ébéniers et les arbres de _colim_. Le bois des premiers est d’une double espèce. On distingue la partie extérieure (l’_aubier_), qui est d’un jaune brunâtre, et la partie intérieure, qui est beaucoup plus dure et qui a une couleur noire. C’est elle qui fournit le véritable bois d’ébène.

L’arbre de _colim_ répand une odeur alliacée excessivement forte, par laquelle il se fait reconnaître à quelque distance. Le fruit a également un goût d’ail; les indigènes le mangent, mais l’Européen ne peut en supporter ni le goût ni l’odeur. Je ne fis que toucher à un morceau d’écorce fraîche, et le lendemain ma main en conservait encore l’odeur.

Nous battîmes plusieurs heures la forêt sans rencontrer le tigre que nous cherchions. On crut un moment avoir découvert son repaire, mais on reconnut bientôt qu’on s’était trompé. Un de nos chasseurs prétendit aussi avoir entendu le cri d’un ours; mais il faut croire que ce cri ne fut pas bien fort, car personne autre de la société ne l’entendit, quoique nous fussions toujours ensemble.

Nous rentrâmes sans gibier, mais enchantés de notre superbe excursion.

Quoique Singapore soit une petite île, et malgré tous les efforts faits et tous les encouragements donnés pour la destruction des tigres, on n’est pas encore parvenu à les exterminer. Le gouvernement donne pour chaque tigre tué une récompense de 50 dollars, et la société des négociants de Singapore en donne autant. La belle peau reste, en outre, à l’heureux chasseur, et la chair même lui produit un bénéfice, puisque les Chinois l’achètent pour la manger. Mais les tigres viennent, à la nage, de l’île voisine de Malacca, qui n’est séparée de Singapore que par un canal très-étroit; aussi ne pourra-t-on jamais les exterminer entièrement.

On trouve à Singapore une grande variété de fruits. Un des meilleurs est la _mangouste_, que l’on ne rencontre qu’ici et à Java. Elle a la grosseur d’une pomme moyenne; sa peau a plus d’une ligne d’épaisseur, elle est d’un brun foncé au dehors, et en dedans d’un rouge éclatant; elle renferme un fruit blanc qui se divise en quatre ou cinq tranches; elle fond presque dans la bouche et a un goût excessivement délicat.

L’_ananas_ est ici beaucoup plus juteux, plus doux et plus grand qu’à Canton; j’en vis plusieurs qui pouvaient bien peser près de 2 kilogrammes. Il y a des champs entiers qui en sont plantés. Au moment de leur maturité, on en a trois ou quatre cents pour un dollar. On les mange souvent avec du sel.

Un autre fruit nommé _sauersop_, et qui pèse aussi plusieurs livres, est vert en dehors et renferme une chair blanchâtre ou d’un jaune très-pâle, qui a le goût de la fraise et qu’on mange également avec du sucre et du vin.

Le _gumaloh_ est un fruit à côtes; il a la couleur d’une orange d’un jaune pâle, mais le goût moins doux, et il n’est pas si juteux. Cependant il y a beaucoup de personnes qui le préfèrent à l’orange; il est au moins cinq fois aussi gros.

Mais le fruit qui, du moins à mon avis[70], mérite la palme, est le _custod apple_; il est vert et couvert de petites écailles. La chair, dans laquelle se trouvent des pepins noirs, est très-blanche, molle comme du beurre et d’un goût incomparable. On mange ce fruit avec de petites cuillers.

Quelques jours avant mon départ de Singapore, j’eus l’occasion d’assister aux funérailles d’un Chinois aisé. Le cortége passa devant notre maison, et, malgré une chaleur de 36 degrés, je m’y joignis et je l’accompagnai jusqu’au lieu de la sépulture, qui était à une lieue de distance. Auprès de la tombe, la cérémonie dura deux heures, mais je ne quittai pas la place: j’étais trop vivement intéressée.

La marche était ouverte par un prêtre à côté duquel s’avançait un Chinois avec une lanterne de 2 pieds de haut, couverte de cambrésine blanche. Venaient ensuite deux musiciens, dont l’un exécutait de temps à autre des roulements sur un tambour; le second frappait sur des cymbales. Ensuite paraissait le cercueil: au-dessus de la partie supérieure, à l’endroit où était la tête du mort, un esclave tenait un grand parasol ouvert. A côté marchait le fils aîné ou le descendant mâle le plus proche, les cheveux dénoués, et portant un petit drapeau blanc. Les parents étaient en grand deuil, c’est-à-dire tout habillés de blanc; les hommes portaient même des bonnets blancs sur la tête, et les femmes étaient tellement couvertes de mouchoirs blancs, qu’on ne voyait pas leur visage. Les autres personnes qui suivaient le cercueil en différents groupes portaient toutes une bandelette blanche de cambrésine autour de la tête, du corps ou du bras. Lorsqu’on s’aperçut que j’accompagnais le cortége, un homme qui était muni de beaucoup de ces bandelettes s’approcha de moi et m’en tendit une: je la mis autour de mon bras.

Le cercueil, formé d’un tronc d’arbre massif, était couvert d’un drap foncé; quelques guirlandes de fleurs y étaient attachées, et du riz, placé dans un mouchoir, était posé dessus. Vingt-quatre hommes portaient ce pesant fardeau sur des perches énormes. On changeait souvent les porteurs avec beaucoup de bruit: tantôt ils riaient, tantôt ils se disputaient. Dans le reste du public il ne régnait ni tristesse ni recueillement. On causait, on fumait, on mangeait, et quelques hommes portaient dans des seaux du thé froid pour rafraîchir ceux qui avaient soif. Le fils seul s’abstenait de toute distraction et ne prenait part à rien: il marchait, selon la coutume, à côté du cercueil, dans une affliction profonde.

Lorsque le convoi arriva à la rue qui conduisait au lieu de repos, le fils se jeta à terre, se couvrit le visage et poussa de violents gémissements. Quelque temps après, il se releva et marcha en chancelant derrière le cercueil: deux hommes furent obligés de le conduire; il semblait profondément affecté et très-souffrant. Plus tard, à la vérité, j’appris que cette tenue est la plupart du temps feinte, parce que la coutume exige que celui qui conduit le deuil soit brisé et malade de douleur, ou du moins paraisse l’être.

Quand on fut arrivé près de la tombe, creusée à plus de 2 mètres de profondeur sur la pente d’une colline, les porteurs ôtèrent le drap, les fleurs et le riz, jetèrent beaucoup de papier d’or et d’argent dans la tombe, et y descendirent le cercueil qui, je le remarquai alors, était bien façonné, verni et fermé hermétiquement. Tout cela demanda bien une demi-heure. Les parents se prosternèrent d’abord à terre, puis s’enveloppèrent la figure et poussèrent d’horribles lamentations. Mais comme cette cérémonie leur parut par trop longue, ils s’assirent en cercle autour de la tombe, se firent donner leurs petits paniers remplis de bétel, de chaux et de noix d’arec, et se mirent à mâcher tranquillement.

Quand le cercueil eut été descendu, un des Chinois se plaça au haut de la tombe, ouvrit le petit paquet de riz et mit dessus une espèce de boussole. On lui donna une corde qu’il fit passer par-dessus le milieu de la boussole et qu’il tira à droite et à gauche jusqu’à ce qu’elle fût arrivée sur la même ligne que l’aiguille. Une autre corde, à laquelle était attaché un plomb, fut rapprochée de la première et descendue dans la tombe. Suivant la position de cette corde, on poussa le cercueil de côté et d’autre, jusqu’à ce que le milieu se trouvât dans la même direction que l’aiguille. Ce travail demanda au moins un quart d’heure.

Le cercueil fut ensuite recouvert de plusieurs grandes feuilles de papier blanc, et le Chinois qui avait pris les dimensions prononça un petit discours, pendant lequel les enfants du mort se prosternèrent devant la tombe. Après ce discours, l’orateur jeta quelques poignées de grains de riz sur le cercueil, et en lança jusqu’à la place où se tenaient les enfants. Ceux-ci relevèrent les coins de leurs robes pour attraper autant de grains que possible; mais comme ils n’en recevaient que très-peu, l’orateur leur en donna encore deux ou trois pincées. Ils les nouèrent avec soin dans les coins de leurs robes, et les emportèrent.

La tombe fut enfin recouverte de terre, pendant que les parents poussaient d’affreux gémissements; mais, autant que je pus le remarquer, tous les yeux restèrent secs.

Après cette cérémonie, on mit en deux rangées sur la tombe des poulets, des canards cuits, du porc, des fruits, de la pâtisserie et une douzaine de tasses remplies de thé, avec la théière. On alluma six cierges peints et on les enfonça dans la terre à côté des mets; puis on fit brûler une grande quantité de papier d’or et d’argent.

Le fils aîné s’approcha de nouveau de la tombe, se prosterna plusieurs fois en touchant la terre de son front. On lui présenta, tout allumés, six petits cierges de papier parfumé. Après les avoir élevés en l’air à plusieurs reprises, il les rendit. On les planta également en terre. Les parents firent à leur tour la même cérémonie.

Pendant tout ce temps, le prêtre s’était tenu, sans se mêler de rien, loin de la tombe, assis à l’ombre d’un énorme parasol. Il approcha en ce moment, fit une courte prière, sonna plusieurs fois avec une clochette, et son service se trouva achevé. On enleva les mets, on versa le thé sur la tombe, et le cortége rentra gaiement au son de la musique, qui avait aussi joué plusieurs fois près de la tombe. Les mets furent, me dit-on, distribués aux pauvres.

Le lendemain, je vis la célèbre fête chinoise des lanternes. A toutes les maisons, aux coins des toits, à des pieux élevés, on avait attaché des lanternes de gaze et de papier de couleur, ornées de la manière la plus élégante, et peintes de figures de dieux, de guerriers et d’animaux. Dans les cours et dans les jardins des maisons, ou, à leur défaut, dans les rues devant les maisons, on avait étalé sur de grandes tables des pyramides de mets et de fruits au milieu de fleurs, de lumières et de lampes. Le peuple circula jusqu’à minuit dans les rues, les cours et les jardins. Ce n’est qu’à ce moment que les pyramides de provisions furent attaquées par les propriétaires et par leurs parents.

Cette fête me plut assez, et je n’admirai rien tant que la réserve et la modération du peuple. Il examina toutes les provisions avec des yeux de connaisseur, mais personne ne toucha la moindre chose.

Singapore est à cinquante-huit minutes (milles marins) au nord de la ligne, sur le 104^{e} degré de longitude est. Comparativement à d’autres régions situées plus au sud, le climat est très-agréable. Pendant mon séjour, du 3 septembre au 8 octobre, la chaleur dépassa rarement dans les appartements 23 degrés, et au soleil 38; elle fut d’autant plus supportable, que tous les matins il y avait d’agréables brises de mer. La température change peu dans le cours de l’année, ce qui tient au voisinage de la ligne. Le lever et le coucher du soleil ont toujours lieu à six heures; et immédiatement il fait grand jour ou nuit profonde. Le crépuscule dure à peine dix minutes.

En terminant, je dois faire observer que Singapore sera bientôt le point central de l’Inde pour les bateaux à vapeur. Les vaisseaux de Hong-Kong, de Ceylan, de Madras, de Calcutta, y arrivent régulièrement tous les mois; il vient également un vapeur de guerre hollandais de Batavia, et prochainement des vapeurs allant à _Manille_ et à _Sydney_ toucheront à Singapore.