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CHAPITRE XXII.

Sophia.--Marand, en Perse.--Frontière russe.--Natschivan.--Voyage en caravane.--Nuit passée en prison.--Continuation de mon voyage.--Érivan.--Poste russe.--Les Tartares.--Arrivée et séjour à Tiflis.--Continuation de mon voyage.--Kutaïs.--Marand, en Géorgie.--Traversée sur le Ribon.--Redout-Kalé.

_11 août._ Les stations entre Tauris et Natschivan sont à des distances très-inégales; mais une des plus longues est la première, celle de Sophia, qui nous demanda six heures de marche.

Comme il était déjà trois heures quand nous arrivâmes à Sophia, on ne voulut pas me laisser aller plus loin ce jour-là. On me montra le soleil pour m’indiquer qu’il était trop tard, et on chercha à m’inspirer la crainte d’être attaquée, pillée et même assassinée par les brigands. Mais de pareilles insinuations ne m’effrayaient jamais, et après avoir découvert, non sans beaucoup de peine, qu’il ne fallait que quatre heures pour arriver à la station prochaine, je résolus de continuer mon voyage, et, au grand dépit de mon domestique, que j’avais loué jusqu’à Natschivan, j’ordonnai de seller d’autres chevaux.

Presque au sortir de Sophia, nous entrâmes dans des vallées rocheuses, étroites et désertes, que mon guide me dit être très-dangereuses, et où je n’aurais pas aimé à passer pendant la nuit. Mais en ce moment le soleil brillait de tout son éclat; aussi, en pressant le pas de mon cheval, je ne pouvais assez admirer les teintes de couleurs variées répandues sur les groupes pittoresques des masses de rochers. Les uns jetaient un reflet vert pâle, d’autres étaient comme enveloppés d’un voile à moitié transparent. Enfin plusieurs de ces rochers se terminaient en pointes dentelées et bizarres, et, vus de loin, ressemblaient à de beaux groupes d’arbres. Il y avait tant à voir, que je n’avais réellement pas le temps de songer à la peur.

A moitié route, nous rencontrâmes un joli petit village situé dans une vallée; puis nous gravîmes une montagne escarpée, sur la cime de laquelle je fus longtemps retenue par la vue surprenante d’une grande chaîne de montagnes.

Ce ne fut que vers les huit heures que nous arrivâmes à la station de _Marand_, mais sains et saufs et sans avoir perdu nos bagages.

Marand, riant et joli endroit qui s’étend dans une fertile vallée, fut la dernière ville persane par laquelle je passai. Les rues y sont larges et propres; les murs qui entourent les maisons et les jardins sont bien conservés, et on y trouve de petites places avec de belles fontaines bordées d’arbres.

Mais ce qui me plut moins que la ville, ce fut mon gîte de nuit. Il me fallut partager la cour avec les chevaux de poste. Mon souper se composa de quelques œufs frits, brûlés et trop salés.

_12 août._ Aujourd’hui, nous poussâmes jusqu’à _Arax_, étape frontière de la Russie. De Marand à Arax, il n’y a qu’une station, mais elle nous prit onze heures. Nous suivîmes le cours d’un petit ruisseau qui serpentait à travers des gorges et des vallées désertes. Nous ne rencontrâmes même pas le moindre hameau sur notre route, et, à l’exception de quelques petits moulins et des ruines d’une mosquée, je ne vis plus d’édifice dans l’empire persan. En général, la Perse est peu peuplée, ce qui tient au manque d’eau; car il n’y a pas de pays au monde qui ait plus de montagnes et moins de rivières. Aussi, l’air y est très-sec et très-chaud.

La vallée dans laquelle Arax est situé est grande et très-pittoresque, grâce à la forme étrange des rochers. Tout au fond de la vallée, on voit poindre une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles se distingue l’Ararat, qui a plus de 5000 mètres, et dans la vallée même s’élèvent des masses de rochers isolés et escarpés, semblables à des pans de mur et à des tours. Le rocher le plus considérable, ayant la forme d’un cône pointu d’au moins 3 ou 400 mètres de haut, est _Ilan-Nidag_ (mont du Serpent).

Non loin de la chaîne avancée des montagnes, coule le fleuve Arax ou Araxes. Il sépare l’Arménie de la Médie. Son cours est excessivement rapide et ses vagues s’élèvent à une grande hauteur. Il sert de limite entre le territoire persan et la Russie. Nous passâmes ce fleuve en bateau. Sur la rive opposée, il y a quelques maisonnettes où l’on arrête le voyageur et où il doit prouver qu’il n’est ni brigand, ni assassin, et surtout qu’il n’est pas de la classe dangereuse des révolutionnaires. En outre on vous soumet encore pour quelque temps à la quarantaine, si la peste ou le choléra exercent justement leurs ravages en Perse.

Une lettre du consul russe de Tauris au premier fonctionnaire d’Arax me valut une réception très-polie. Grâce à l’absence de peste et de choléra, je n’eus point de quarantaine à faire; mais à peine me trouvais-je sur le sol russe que l’on commença, de la manière la plus effrontée, à me demander des pourboires. Le fonctionnaire avait parmi ses gens un cosaque qui prétendait savoir l’allemand. On me le dépêcha pour s’informer de mes désirs, mais mon coquin savait autant l’allemand que moi le chinois, c’est-à-dire trois ou quatre mots. Je lui signifiai que je n’avais pas besoin de lui; cela ne l’empêcha pas de tendre aussitôt la main et de réclamer un pourboire.

_13 août._ De grand matin je quittai Arax, accompagnée d’un inspecteur de douane, et je fis à cheval trente-cinq verstes jusqu’à la petite ville de _Natschivan_, située dans une des grandes vallées qu’entoure la haute chaîne de l’Ararat. Cette vallée est fertile; mais, comme tout le pays d’alentour, elle n’est pas riche en arbres.

Nulle part je n’eus jamais autant de peine qu’ici à me loger. J’avais deux lettres, l’une pour un médecin allemand, l’autre pour le gouverneur. Je ne voulus pas me rendre chez ce dernier en costume de village (car j’étais maintenant parmi des hommes civilisés, qui ont l’habitude de juger leurs semblables d’après l’habit). Comme il n’y avait pas d’hôtel à Natschivan, je comptais demander l’hospitalité au docteur. Je donnai à lire l’adresse de la lettre, écrite dans la langue du pays, à beaucoup de gens, en les priant de m’indiquer la maison; mais tout le monde secouait la tête et me laissait poursuivre mon chemin. J’arrivai ainsi à la douane, où l’on s’empara aussitôt de mon bagage, tandis qu’on me conduisait chez l’inspecteur. Celui-ci parlait un peu l’allemand, mais il ne fit non plus aucune attention à ma demande. Il m’intima l’ordre de me rendre au bureau de la douane et d’ouvrir mon petit coffre.

La femme et la sœur de l’inspecteur m’accompagnèrent. Je fus très-étonnée de cette politesse; mais je reconnus bientôt qu’un autre motif avait fait agir ces dames: elles voulaient savoir ce que je portais avec moi. Elles se firent donner des chaises, prirent place devant mon petit coffre, et à peine l’eus-je ouvert, que six mains (celles des deux dames et d’un employé de la douane) se mirent à fouiller dans mes effets. Une douzaine de petits papiers qui renfermaient des monnaies, des feuilles séchées et autres objets recueillis à Babylone et à Ninive, furent aussitôt ouverts et jetés çà et là. On sortit jusqu’au moindre petit bonnet, et il était aisé de voir qu’il en coûtait beaucoup à la femme de M. l’inspecteur de lâcher les rubans qu’elle tenait dans ses mains. Je finissais par croire que ce n’était qu’à présent que j’étais tombée entre les mains de sauvages.

Après qu’on eut examiné suffisamment le coffre, ce fut le tour d’une petite caisse qui renfermait mon plus grand trésor, une petite tête en relief de Ninive[133]. On prit un gros maillet de bois pour enlever le couvercle d’une caisse qui n’avait qu’un pied de long. Je trouvai cela un peu trop fort, et me jetant en travers de la caisse, je m’opposai à ce vandalisme. Heureusement il arriva encore une troisième dame, une Allemande[134]. Je m’empressai de lui dire ce qu’il y avait dans la caisse, en ajoutant que je ne me refusais pas à la laisser ouvrir; seulement je demandais qu’on y allât avec précaution et qu’on se servît d’une pince et de tenailles. Mais, le croira-t-on, on n’avait pas même ces instruments au bureau de la douane où il se présente tous les jours des cas semblables. Cependant j’obtins, non sans peine, que l’on brisât avec précaution le couvercle en trois morceaux. Quelque excitée que je fusse, je ne pus m’empêcher de rire des sottes figures que firent les deux dames de la maison et M. l’inspecteur de la douane, quand ils aperçurent les fragments de tuiles et la tête un peu endommagée. Ils ne pouvaient pas concevoir qu’on traînât avec soi de pareilles vétilles.

La dame allemande, Mme Henriette Alexandwer, m’engagea à prendre chez elle une tasse de café, et, quand elle apprit dans quel embarras j’étais pour me loger, elle m’assigna aussitôt une chambre dans sa maison.

Le lendemain je fis une visite au gouverneur, qui m’accueillit avec beaucoup de politesse et me combla de prévenances. Il me fallut aller demeurer immédiatement chez lui. Il me fit avoir un passe-port et tous les visas dont depuis mon entrée dans l’empire chrétien j’avais déjà eu besoin plus de six fois, et il négocia pour moi avec un Tartare dont la caravane allait à Tiflis. Avec la bonne dame Alexandwer je visitai la ville à moitié délabrée et le tombeau de Noé.

Natschivan, au dire des Persans, fut une des plus grandes et des plus belles villes d’Arménie; des écrivains arméniens prétendent même que Noé en a été le fondateur. La ville actuelle est tout à fait construite dans le style oriental; seulement un petit nombre de maisons modernes ont des fenêtres et des portes qui donnent sur la rue. La plupart du temps la façade est sur les petits jardins. Le costume du peuple ressemble encore passablement à celui des Persans; il n’y a que les fonctionnaires, les marchands et quelques particuliers qui soient habillés à l’européenne.

Du monument de Noé il ne reste plus qu’une pièce voûtée. Il n’existe plus de trace du dôme dont il semble avoir été recouvert autrefois, car les quelques ruines qui ont échappé à la destruction ne permettent de rien affirmer. Dans l’intérieur on ne voit ni sarcophage ni tombe; dans le milieu seulement se trouve un pilier en maçonnerie sur lequel repose le plafond. Tout le monument est entouré d’un mur peu élevé. Il est visité non-seulement par des pèlerins chrétiens, mais aussi par beaucoup de mahométans. Tous ces gens ont une singulière croyance: si la pierre qu’ils appuient contre le mur y reste collée, ils s’imaginent que la chose à laquelle ils ont pensé en le faisant est nécessairement vraie ou bien doit se réaliser, tandis que c’est l’inverse dans le cas contraire. Ce fait s’explique tout bonnement de la manière suivante: le ciment ou la chaux est toujours un peu humide; si l’on relève un peu la pierre plate en l’appuyant contre le ciment, elle s’y attache; mais si on l’appuie tout droit, elle tombe.

Non loin du tombeau de Noé, il y a un très-beau monument; malheureusement je ne pus savoir à quelle époque il appartenait et qui en était l’auteur. Il a la forme d’une haute tour dodécagone, dont les parois sont recouvertes de haut en bas des figures mathématiques les plus ingénieuses, triangles, hexagones, et à quelques endroits elles sont incrustées d’une argile bleue vernie. L’ensemble est entouré d’un mur qui forme une petite cour d’enceinte; à la porte d’entrée il y a de petites tours à moitié délabrées, qui ressemblent à des minarets.

_17 août._ Aujourd’hui je fus très-mal à mon aise, ce qui me causa d’autant plus de déplaisir que la caravane partait le soir. Il y avait déjà plusieurs jours que je ne pouvais rien prendre, et je ressentais un très-grand accablement. Cependant je quittai mon lit de repos et je montai sur un cheval de caravane, pensant que le changement d’air me guérirait plus promptement.

Par bonheur nous ne fîmes qu’un petit trajet, nous nous arrêtâmes non loin des portes de la ville, et nous y passâmes la nuit et toute la journée du lendemain.

Ce ne fut que le soir du 18 août que nous continuâmes notre route. La caravane ne transportait que des marchandises; les conducteurs étaient des Tartares. On fait d’ordinaire le voyage de Natschivan à Tiflis (500 verstes) en douze ou quinze jours; mais, à en juger par le commencement, je devais bien m’attendre à y mettre six semaines, car la première nuit nous fîmes à peine une lieue et la nuit d’ensuite nous ne fîmes guère plus de quatre lieues. A pied, j’aurais fait plus de chemin.

_19 août._ La position n’était vraiment pas supportable. Toute la journée nous restâmes étendus sur des champs de chaume déserts et exposés aux rayons du soleil le plus ardent. A neuf heures du soir seulement, nous montâmes à cheval, et quatre heures plus tard, à une heure après minuit, on fit halte de nouveau. La seule chose qui fût bonne dans notre caravane, c’était la nourriture. Les Tartares ne vivent pas d’une manière aussi frugale que les Arabes; tous les soirs on servait un excellent pilau fait avec de la bonne graisse et souvent même on y mettait du raisin sec ou des pruneaux. En outre on venait nous vendre des pastèques et des melons. Ces vendeurs, en grande partie des Tartares, choisissaient toujours un bon petit morceau qu’ils m’offraient sans jamais vouloir accepter d’argent.

Nous traversions toujours de grandes vallées fertiles autour du pied de l’Ararat. Aujourd’hui je vis cette majestueuse montagne d’assez près et dans toute sa magnificence. Je m’en étais déjà éloignée de quelques milles. Sa grandeur la fait paraître comme isolée et séparée de toutes les autres montagnes; mais elle se relie par de hautes collines à la chaîne du Taurus; sa plus haute cime est fendue, de sorte qu’il se forme une petite plaine entre les deux pointes, et c’est en ce lieu qu’après le déluge l’arche de Noé doit s’être engravée. Il y a des gens qui prétendent qu’on l’y trouverait encore, si l’on pouvait seulement déblayer la neige sous laquelle elle est ensevelie.

Dans les géographies modernes, la hauteur de l’Ararat est évaluée à près de 6000 mètres, tandis que dans les géographies anciennes on ne lui en donne pas même 4000. Les Persans et les Arméniens appellent le mont Ararat Macis. Les écrivains grecs le prennent pour une partie du Taurus. L’Ararat est tout à fait désert, et sa cime est couverte d’une neige qui ne fond jamais; au pied de cette montagne est le couvent _Arakilvank_, à l’endroit où Noé doit avoir établi sa première demeure.

Le _20 août_, nous campâmes près du petit village de Gadis. Beaucoup de commentateurs de l’Écriture sainte placent le paradis en Arménie. En tout cas, l’Arménie est le théâtre des événements les plus célèbres. Il n’a été livré nulle part autant de batailles que dans ce pays, puisque tous les grands conquérants de l’Asie réduisirent successivement cette contrée sous leur domination.

_21 août._ Nous restâmes toujours dans le voisinage de l’Ararat; nous passions de temps à autre près des colonies russes et allemandes. Dans ces dernières, les maisons ressemblaient tout à fait à celles des villages allemands des montagnes. Le chemin était toujours très-raboteux et très-pierreux, et je comprends à peine comment il est praticable pour la poste.

Aujourd’hui il m’arriva une aventure très-désagréable.

La caravane fit halte près de la station de Sidin, à environ cinquante pas de la route de la poste. Vers les huit heures du soir, j’allai me promener jusqu’à la grande route; au moment où je me disposais à revenir sur mes pas, j’entendis le son des clochettes des chevaux de poste, je m’arrêtai pour voir les voyageurs. Il y avait dans la charrette ouverte un monsieur, et à côté de lui un Cosaque armé. Quand la voiture fut passée, je me retournai tranquillement; mais à ma grande surprise elle s’arrêta, et presque au même instant je me sentis saisie fortement par le bras. C’était le Cosaque qui cherchait à m’entraîner vers la voiture. Je m’efforçai de me débarrasser de lui, et de la main dont je pouvais disposer je montrai la caravane en criant que j’en faisais partie. Il me ferma aussitôt la bouche de son autre main et me jeta sur la voiture, où le monsieur m’empoigna et me retint de force. Le Cosaque sauta rapidement sur la voiture et le cocher lança les chevaux à fond de train. Tout cela se fit avec une si grande rapidité que je ne sus réellement pas où j’en étais. Les hommes me retenaient par les bras, et on ne me rendit la liberté d’user de la parole que quand nous fûmes assez loin pour que mes cris ne fussent plus entendus.

Par bonheur je n’eus pas peur. Je me figurai aussitôt que ces deux aimables Russes devaient dans leur zèle m’avoir prise pour une personne très-dangereuse, et avoir cru faire une capture très-importante. Quand on me permit de parler, ce fut pour répondre aux questions judicieuses que l’on m’adressait sur mon nom et ma patrie. Je savais assez de russe pour pouvoir donner les renseignements demandés; mais, au lieu de se contenter de mes réponses, ils me demandèrent mon passe-port; je leur dis qu’ils n’avaient qu’à envoyer chercher mon coffre, et qu’alors j’éclaircirais parfaitement ma position.

Nous arrivâmes enfin à la station de poste, où l’on me conduisit dans une chambre. Le Cosaque se tint avec son arme près la porte ouverte pour me garder à vue, et le monsieur, que je prenais, à ses parements de velours vert foncé, pour un employé impérial, demeura quelque temps dans la chambre. Au bout d’une demi-heure, le maître de poste, ou je ne sais quel autre personnage, vint m’examiner et entendre le récit du grand exploit, que lui firent en riant mes deux bourreaux.

Souffrant faim et soif, surveillée sévèrement, il me fallut passer la nuit sur un banc de bois, sans avoir ni drap ni manteau pour me couvrir. On ne me donna ni un morceau de pain ni une couverture; et pour peu que je fisse mine de me lever de mon banc pour me promener en long et en large dans la chambre, le Cosaque arrivait aussitôt, me saisissait par le bras et me ramenait à mon banc en m’enjoignant expressément de me tenir tranquille.

Vers le matin on apporta mes effets, je montrai mes papiers, et on me rendit la liberté. Mais au lieu de me faire des excuses des procédés sauvages dont on avait usé à mon égard, on se moqua encore de moi, et, quand je descendis dans la cour, tout le monde me montra au doigt et partagea les rires de mes geôliers.

Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, pareille chose ne m’est pas arrivée chez vous! J’ai traversé paisiblement vos pays! Avec quelle indulgence ne me traita-t-on pas sur les frontières de la Perse, quand je feignais de ne pas comprendre qu’on me demandait mon passe-port! Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles et que j’essuierais tant d’avanies sur cette terre chrétienne?

Le _22 août_ je rejoignis la caravane, où l’on me reçut avec la plus vive cordialité.

_23 août._ La contrée reste à peu près toujours la même. D’une grande vallée on en découvre une autre. Ces vallées sont moins cultivées que celles de la Perse; cependant j’en vis une d’une assez belle culture, où les villageois avaient même planté des arbres devant leurs cabanes.

_24 août._ _Station d’Érivan._ Je fus heureuse d’être arrivée dans cette ville, car j’espérais y rencontrer quelques compatriotes et trouver par leur entremise une occasion pour arriver plus promptement à Tiflis. J’étais fermement résolue à quitter la caravane, car elle ne faisait pas plus de quatre lieues par jour.

J’avais deux lettres de recommandation, une pour le médecin de la ville, M. Müller, l’autre pour le gouverneur. Celui-ci était à la campagne. Mais le docteur Müller m’accueillit avec tant de bonté que j’eusse eu de la peine à trouver ailleurs une meilleure hospitalité.

_Érivan_[135], sur le Zengui, capitale de l’Arménie, compte environ 17 000 habitants. Située sur des coteaux dans une grande plaine, et bornée de tous côtés de montagnes, elle est entourée de quelques murs fortifiés. Quoique l’architecture commence déjà à dominer dans cette ville, elle ne brille ni par la beauté ni par la propreté. Ce qui m’amusa le plus, ce fut de me promener dans les bazars, non pas à cause des marchandises, qui n’offraient absolument rien de remarquable, mais à cause des costumes variés et en grande partie étrangers qui m’étaient inconnus.

J’y voyais des Tartares, des Cosaques, des Tcherkesses ou Circassiens, des Géorgiens, des Mingréliens, des Turcomans, des Arméniens, etc. C’étaient, pour la plupart, de beaux hommes forts, à la physionomie belle et expressive, surtout les Tartares et les Circassiens.

Leur costume ressemblait en partie à celui des Persans; le costume tartare ne se distinguait de celui des Persans du peuple que par les dentelles dont les bottes étaient garnies et par un bonnet beaucoup plus bas. La dentelle de la botte a souvent près de 10 centimètres de long, et elle est repliée en dedans à l’extrémité. Le bonnet est également pointu et en fourrure noire, mais de moitié plus bas.

Quant aux femmes de toutes ces diverses tribus, on n’en voit que peu dans les rues; elles sont toutes enveloppées depuis les pieds jusqu’à la tête, mais elles ne voilent pas leur figure.

Les Russes et les Cosaques ont les traits stupides des Calmouks; leur conduite répond parfaitement à leur physionomie. Je n’ai jamais vu de peuple plus cupide, plus grossier et en même temps plus servile. Quand je demandais quelque chose, ou bien l’on ne me répondait pas, ou bien on me faisait une réponse brutale, ou encore on me riait au nez et on me laissait là. Cette barbarie ne m’aurait peut-être pas tant frappée, si j’étais venue d’Europe.

Déjà à Natschivan j’avais eu l’idée de voyager par la poste; mais on m’en avait dissuadée, en m’assurant que, voyageant seule, je ne pourrais jamais me tirer d’affaire avec les aimables employés de la poste russe. Cependant, malgré tout, je résolus fermement à Érivan d’user de ce moyen de transport, et je priai M. le docteur Müller de m’aplanir les difficultés. Dans l’empire russe, pour avoir le droit de prendre des chevaux de poste, il faut se faire délivrer une permission (_padroschna_), acte politique important, que l’on ne peut obtenir que dans une ville, où se tiennent différentes administrations et divers bureaux; car pour se la procurer il ne faut pas faire moins de six courses: 1º chez le receveur de la cour des comptes; 2º à la police (naturellement avec son passe-port et son permis de séjour); 3º chez le commandant; 4º de nouveau à la police; 5º derechef chez le receveur, et 6º en dernier lieu, encore à la police. Dans la padroschna il faut indiquer exactement jusqu’où l’on veut aller; car le maître de poste ne pourrait pas vous laisser faire une verste au delà de la station indiquée. Ensuite il faut payer pour chaque cheval et par chaque verste un _demi-kopeck_ (environ deux centimes et demi). Cela ne semble pas beaucoup au premier abord, mais cette taxe ne laisse pas d’être considérable, quand on pense qu’il faut sept verstes pour un mille géographique, et que l’on ne voyage jamais avec moins de trois chevaux.

Le _26 août_ à quatre heures du matin, la voiture de poste devait être devant la maison, mais six heures sonnèrent et rien ne parut. Si M. Müller n’avait pas eu la bonté d’aller lui-même à la poste, je n’aurais eu ma voiture que le soir. Enfin je partis à sept heures. J’eus ainsi un avant-goût de la rapidité avec laquelle je devais espérer d’être menée. On voyageait, il est vrai, très-vite; mais celui qui n’a pas un corps de fer ou une voiture à ressort bien rembourrée ne sera pas trop charmé de cette rapidité: on aimerait certainement mieux aller plus lentement sur ces vilaines routes raboteuses.

La voiture de poste, pour laquelle on paye dix kopecks par station, n’est autre chose qu’une très-courte charrette de bois découverte à quatre roues. Au lieu d’un siége on y met un peu de foin, et il reste juste assez de place pour un petit coffre sur lequel s’assied le postillon. Ces charrettes vous secouent d’une manière épouvantable; notez qu’il ne s’y trouve aucun appui, de sorte qu’il faut bien faire attention de ne pas être lancé dehors. L’attelage est composé de trois chevaux placés à côté l’un de l’autre; au-dessus de celui du milieu passe un arc-boutant en bois, auquel sont attachées deux ou trois clochettes qui font toujours un vacarme infernal. Qu’on joigne à cela le craquement de la voiture, les cris du cocher sans cesse occupé à exciter et à fouetter ses pauvres bêtes, et on comprendra facilement que l’équipage arrive souvent à la station sans le voyageur. Les gémissements de ce malheureux ne frappent point l’oreille du cocher. La répartition des stations est très-inégale, elles varient de quatorze à trente verstes.

Entre la deuxième et la troisième station, je traversai un terrain peu étendu où je trouvai une espèce de lave qui ressemblait parfaitement à la belle lave luisante et vitreuse d’Islande (agate noire appelé aussi _obsidian_), et que l’on prétend ne devoir se trouver que dans ce pays. La troisième station se trouve dans un village nouvellement établi qui s’étend le long du lac Liman.

_27 août._ Aujourd’hui, j’éprouvai de nouveau combien il est agréable de voyager par la poste russe. La veille au soir j’avais tout commandé et réglé d’avance; cependant, le lendemain, il me fallut éveiller moi-même l’employé de la poste, me mettre à la recherche du postillon, et être toujours sur les talons de l’un et de l’autre pour pouvoir partir. A la troisième station, on me fit attendre quatre heures les chevaux; à la quatrième, on ne m’en donna pas du tout; il fallut forcément y passer la nuit, quoique je n’eusse fait que quarante-cinq verstes dans toute la journée.

A partir de Delischan, la contrée change de caractère: les vallées se resserrent de manière à former des gorges étroites, et parfois les montagnes ne s’écartent que juste pour faire place à de petits villages et à quelques propriétés. Les masses de rochers aussi disparaissent peu à peu, et des bois touffus couvrent les hauteurs.

Près de Pipis, la dernière station de ma journée, s’élevaient tout contre la route des masses et des débris superbes de roches, dont quelques-unes avaient presque la forme de magnifiques colonnes.

_28 août._ J’eus des tracasseries continuelles avec les gens de la poste. Il n’est rien que je déteste autant que les querelles et les mauvais traitements; mais je crois que j’aurais été assez tentée de bâtonner ces gens pour leur faire entendre raison; car on ne peut pas se faire une idée de leur apathie, de leur flegme et de leur barbarie. On trouve les employés et les valets presque à toute heure du jour ou ivres ou couchés. Dans cet état, ils font ce qu’ils veulent, ne bougent pas de place et se moquent encore du pauvre voyageur. Ce n’est qu’à force de cris et de tapage qu’on finit par en décider un à sortir la charrette, un autre à la graisser, un troisième à donner à manger aux chevaux, qu’il faut souvent encore ferrer. Ensuite les rênes, le harnais, ne sont pas en ordre; il faut les attacher, les raccommoder: il en est ainsi d’une foule d’autres choses, qui se font toutes avec la plus grande lenteur. Si plus tard, dans les villes, je me plaignais de ces misérables stations de poste, on me répondait que ces pays ne se trouvaient que depuis trop peu de temps sous la domination russe, que la ville impériale était trop éloignée, et qu’une femme voyageant seule devait s’estimer heureuse de s’en tirer encore si bien.

A ces beaux raisonnements, je ne pouvais rien opposer, si ce n’est que dans les plus nouvelles possessions transmarines des Anglais, encore bien plus éloignées de la métropole, tout était parfaitement disposé et organisé, et qu’on expédiait aussi vite une femme sans domestique qu’un gentleman; car on trouve l’argent et les droits de la plus simple voyageuse aussi concluants que ceux d’un grand seigneur.

Il en est tout autrement dans une station de poste russe. Quand arrive un fonctionnaire ou un officier, tous courent, s’empressent à l’envi et font force courbettes, car on craint les coups et les châtiments. Les officiers et les employés appartiennent, en Russie, à la classe privilégiée, et se permettent une foule d’actes arbitraires. Quand ils ne voyagent pas pour affaires de service, ils ne devraient pas, si l’on suivait l’ordonnance, avoir plus de droits que tout autre particulier. Mais, au lieu de prêcher d’exemple et de montrer à la multitude que tout le monde est soumis aux lois et aux règlements, ce sont eux justement qui les foulent aux pieds. Ils envoient en avant un domestique ou prient un de leurs amis qui voyage d’annoncer aux stations qu’ils arriveront tel ou tel jour, et qu’il leur faudra huit ou douze chevaux. Si dans l’intervalle il survient quelque empêchement, une invitation à une chasse ou à un dîner, ou bien s’il prend à madame une migraine ou des vapeurs, monsieur remet simplement son voyage d’un ou de deux jours. Les chevaux sont toujours tenus prêts, et le maître de poste n’ose pas en disposer en faveur de simples particuliers[136].

Il peut donc arriver qu’on vous retienne un ou deux jours à la même station, et qu’avec la poste russe, qui vous conduit si vite, on n’avance pas plus qu’avec une caravane. Je mis bien des fois toute une journée à faire une station. Aussi je frissonnais toujours à la vue d’un uniforme, car je devais m’attendre à ce qu’on ne me donnât pas de chevaux.

A chaque relais de poste, il y a une ou deux salles pour les voyageurs et un Cosaque marié qui avec sa femme sert les étrangers et leur fait la cuisine. On ne paye rien pour la chambre, elle appartient de droit au premier arrivant. Le personnel chargé du service est aussi complaisant que les hommes préposés à l’écurie, et on a souvent de la peine à se procurer, à force d’argent, la moindre chose, soit quelques œufs, soit un peu de lait.

Si dans mon voyage en Perse j’avais couru de vrais périls, mon trajet à travers la Russie asiatique m’avait révoltée à tel point que je préfère, sans contredit, le premier.

A partir de _Pipis_, la beauté du paysage diminue à vue d’œil, les vallées s’élargissent, les montagnes s’abaissent, et les unes et les autres sont souvent nues et dépouillées d’arbres.

Je rencontrai aujourd’hui plusieurs troupes nomades de Tartares. Ces gens étaient assis sur des bœufs et sur des chevaux qui portaient en outre leurs tentes et leurs ustensiles. Venaient ensuite des troupeaux de vaches et de brebis. Les femmes tartares sont vêtues d’une manière à la fois très-riche et très-déguenillée.

Leur costume se compose presque toujours d’étoffe de soie ponceau brodée souvent de fils d’or. Elles portent de larges pantalons, un cafetan long et un autre cafetan plus court par-dessus; sur la tête elles ont une espèce de ruche faite d’écorce d’arbre, avec un tissu rouge, chargée de morceaux de fer-blanc, de coraux et de petites monnaies. Depuis la poitrine jusqu’à la ceinture, leurs robes sont également garnies de boutons, de clochettes, d’anneaux et autres objets semblables; de l’épaule descend un cordon auquel est attachée une amulette; elles ont de petits anneaux passés dans les narines. Elles s’enveloppent, il est vrai, de grands châles, mais elles laissent leur figure découverte.

Leur mobilier se compose de tentes, de jolis tapis, de chaudrons en fer et de cuvettes en cuir, etc. Les Tartares suivent pour la plupart la religion mahométane.

Les Tartares qui ne mènent pas une vie nomade ont de singulières habitations que l’on pourrait appeler de grandes taupières. Leurs villages sont en grande partie bâtis sur des coteaux et des collines, où ils creusent des trous de la grandeur de chambres spacieuses. La lumière n’y pénètre que par l’entrée ou la sortie. Celle-ci, plus large que haute, est garantie par un grand appentis de planches qui repose sur des poutres ou des troncs d’arbres. Rien n’est plus bizarre à voir qu’un pareil village, composé seulement d’appentis et n’ayant ni fenêtres ni portes, ni murs ni parois.

Les Tartares domiciliés dans les plaines y élèvent de grands tertres, construisent leur hutte en pierres ou en bois et la comblent de terre qu’ils affermissent de manière à ce qu’on ne découvre pas la moindre trace de leur demeure. Il n’y a que peu d’années encore qu’on voyait, dit-on, à Tiflis plusieurs de ces demeures souterraines.

_29 août._ J’avais encore une station de vingt-quatre verstes à faire pour arriver à Tiflis. Le chemin était comme partout, plein de trous, d’ornières et de pierres, et j’étais obligée de bien me serrer le front avec un mouchoir pour pouvoir supporter les cahots, ce qui ne m’empêcha pas d’avoir chaque jour de grands maux de tête. Mais ce ne fut qu’aujourd’hui que j’appris à bien connaître les désagréments de ma voiture. Non-seulement il avait plu toute la nuit, mais il continua toujours à pleuvoir. Les roues jetèrent tant de boue sur la charrette que je me trouvai bientôt enfoncée comme dans un bourbier; j’en avais la tête couverte, et ma figure même ne fut pas épargnée. De petites planches placées au-dessus des roues auraient suffi pour remédier à ce mal; mais qui s’occupe dans ce pays de la commodité du voyageur?

On ne découvre Tiflis qu’à la deuxième moitié de la station. L’aspect de cette ville me surprit beaucoup; elle est, sauf quelques clochers, bâtie dans le style européen, et depuis Valparaiso je n’avais pas vu une ville semblable aux villes d’Europe. Tiflis compte 50 000 habitants, elle est la capitale de la Géorgie[137], et n’est pas située bien loin des montagnes.

Beaucoup de maisons sont construites sur des collines, sur des rochers hauts et escarpés, ou bien adossées à des pans de rocher. De quelques-unes des collines, on a une vue magnifique sur la ville et sur la vallée. Cette dernière, au moment où j’y arrivai, ne paraissait pas très-jolie, parce que la rentrée de la moisson lui avait enlevé tout l’ornement des couleurs: elle ne brille pas non plus par l’abondance des jardins et des bosquets; en revanche, le Kour (appelé plus souvent Cyrus) coupe par ses beaux circuits la vallée et la ville, et, dans le lointain, brillent les sommets neigeux du Caucase. Une forte citadelle, _Naraklea_, est assise sur des rochers escarpés, juste devant la ville.

Les maisons sont grandes, pleines de goût, ornées de façades et de colonnes, et couvertes de tôle ou de tuiles. La place Erivanski est très-belle. Entre les édifices publics, on distingue surtout le palais du gouverneur, le séminaire grec et arménien et plusieurs casernes. Le grand théâtre, au milieu de la place Erivanski, n’était pas encore terminé. On voit que la vieille ville doit céder la place à la nouvelle. Partout des maisons sont démolies et on en construit de nouvelles; bientôt on ne connaîtra plus que par tradition les rues étroites, et il ne reste déjà de l’ancienne construction orientale que les maisons grecques et arméniennes. Les églises sont, pour le luxe et la grandeur, bien inférieures aux autres édifices; les tours sont basses, rondes et, la plupart du temps, couvertes de plaques vertes d’argile vernies. La plus ancienne église catholique s’élève sur un haut rocher dans la citadelle; elle sert uniquement de prison.

Les bazars et les kans n’offrent rien de remarquable; d’ailleurs, il y a ici, comme dans les villes d’Europe, des boutiques et des magasins. Plusieurs ponts larges sont jetés sur le Kour. La ville possède beaucoup de sources sulfureuses chaudes d’où elle tire son nom: _Tiflis_ ou _Tbilissi_ signifie ville chaude. Malheureusement la plupart des bains sont en mauvais état. De petites coupoles avec fenêtres couvrent les bâtiments où jaillissent les eaux. Le réservoir, les planchers et les murs sont revêtus en partie de grandes dalles de pierre; quant au marbre, l’on n’en voit pas beaucoup. Il y a des bains particuliers et des bains publics; l’accès des édifices où s’assemblent les femmes est interdit aux hommes. Cependant l’on est loin d’être aussi sévère ici qu’en Orient. Le monsieur qui eut la bonté de m’accompagner dans un de ces bains put sans obstacle parcourir les antichambres, qui n’étaient cependant séparées des bains que par une simple cloison de planches.

Non loin des bains se trouve le jardin botanique, qui a été établi à grands frais sur la pente d’une montagne. Les terrasses devraient être coupées artistement, soutenues par de la maçonnerie et comblées avec de la terre. Pourquoi avait-on choisi une place si défavorable? je pouvais si peu me l’expliquer, que je remarquai peu de plantes rares et ne vis partout que des ceps de vigne. Je croyais me promener dans un vignoble. La plus grande curiosité de ce jardin, ce sont deux ceps de vigne dont les troncs ont chacun un pied de diamètre. Ils sont tellement prolongés en berceaux et en allées, qu’on peut faire à leur ombre de jolies promenades. On tire de ces deux ceps plus de mille bouteilles de vin par an.

Sur une des terrasses les plus élevées, on a pratiqué dans le rocher une vaste et haute grotte dont toute la partie de devant est ouverte et forme une grande galerie voûtée. Dans les belles soirées d’été, on y donne des concerts, on y danse, on y joue la comédie.

Les dimanches et les jours de fête, le joli jardin du gouverneur est ouvert au public. On y trouve des balançoires, des jeux de bagues et deux orchestres. La musique militaire, exécutée par des soldats russes, ne valait pas celle que j’avais entendu exécuter à Rio-de-Janeiro par les noirs.

Quand je visitai l’église arménienne, le corps d’un jeune homme y était justement exposé. Il se trouvait dans un riche cercueil ouvert, revêtu de velours rouge et bordé de franges d’or. On avait jeté des fleurs sur le cadavre, qui était orné d’une espèce de guirlande et recouvert d’une fine gaze blanche. Les prêtres, dans leur superbe costume, accomplissaient les cérémonies funèbres, qui ressemblaient beaucoup à celles du culte catholique. La pauvre mère, à côté de laquelle le hasard m’avait fait agenouiller, se mit à sangloter tout haut, lorsqu’on se disposa à emporter les dépouilles mortelles de son fils bien-aimé. Moi aussi je ne pus me défendre de verser des larmes; je ne pleurai pas la mort du jeune homme, mais la profonde douleur de la mère accablée.

Je quittai cette scène de deuil pour visiter quelques familles grousiniennes et arméniennes. On me reçut dans des pièces spacieuses, mais dont la disposition intérieure était des plus simples. Le long des murs, il y avait des bahuts de bois couverts de peintures et ornés en partie de tapis. C’est sur ces bahuts que s’asseyent, mangent et boivent ces bonnes gens. Les femmes portent aussi un simple costume grec.

Dans les rues, on voit si souvent des costumes européens et asiatiques à côté l’un de l’autre, que la vue des uns ne frappe pas plus que celle des autres. Le costume le plus nouveau pour moi fut celui des Circassiens. Il se compose d’un large pantalon, d’une robe courte et plissée, avec une écharpe étroite et des poches de côté pouvant contenir de six à dix cartouches, de bottines bien justes à pointe recourbée et d’un petit bonnet fourré et serré. Les robes des gens aisés sont en drap bleu foncé très-fin et les bords garnis de franges d’or ou d’argent.

Les Circassiens se distinguent entre tous les peuples du Caucase par leur beauté. Les hommes, grands de taille, ont une physionomie très-régulière et beaucoup de souplesse dans leurs mouvements. Les femmes ont des formes délicates, la peau blanche, les cheveux foncés, les traits réguliers, la taille élancée et beaucoup de gorge. Dans les harems turcs, elles passent pour les plus grandes beautés. Je dois avouer que dans ceux de la Perse j’ai vu parmi les femmes persanes beaucoup plus de beautés que dans les harems turcs, lors même qu’ils étaient peuplés de Circassiennes.

Les femmes asiatiques qu’on rencontre ici dans les rues s’enveloppent de grands châles blancs; quelques-unes se cachent la bouche; peu d’entre elles se couvrent tout le visage.

Je ne puis pas dire grand’chose de la vie domestique des employés et des officiers russes. Cependant j’avais des lettres pour le directeur de la chancellerie, M. de Lille, et pour le gouverneur, M. de Yermaloff. Mais je n’eus guère le don de plaire à ces deux messieurs; sans doute ils furent formalisés de la manière franche et libre dont j’exprimai mon opinion sur le mauvais système de poste et sur les routes détestables du pays.

Je leur avais raconté mon arrestation avec quelques commentaires, et, pour mettre le comble à leur indignation, j’avais eu le malheur d’ajouter que ce court voyage sur le territoire russe m’avait complétement dégoûtée de mon ancien projet d’aller par le Caucase à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et que je désirais prendre le chemin le plus court pour passer le plus tôt possible la frontière russe.

Si j’avais été un homme, ce langage hardi aurait bien pu me valoir un séjour plus ou moins long en Sibérie.

M. de Lille me recevait néanmoins toujours avec politesse, quand je venais le voir au sujet de mon passe-port; mais le gouverneur ne me montra même pas assez d’égards pour prendre le temps de le signer.

Après m’avoir remise d’un jour à l’autre, il plut à ce haut dignitaire d’aller passer deux jours à la campagne. Le jour de son retour se trouvant être un dimanche, on ne put songer à lui imposer un si grand travail; de sorte que je n’eus mon passe-port que le sixième jour.

Si, munie de lettres pour de hauts personnages, j’étais traitée ainsi, à quoi ne devaient pas être exposés de pauvres malheureux privés de tout appui!... Aussi j’appris qu’on les faisait souvent attendre deux ou trois semaines.

Le gouverneur général, le prince Woronzoff, n’était malheureusement pas à Tiflis. Je regrettais d’autant plus son absence qu’on me l’avait généralement dépeint comme un homme très-éclairé, plein de justice et d’humanité.

Ce qui m’amusa bien plus que mes courses chez le gouverneur russe, ce fut ma visite chez le prince persan Behmen-Mirza, à qui j’apportais des lettres et des nouvelles de sa famille restée à Tebris. Quoique le prince fût malade, il ne m’en reçut pas moins. On m’introduisit dans une grande salle, véritable hôpital, car il y avait là sur des tapis et des coussins huit malades, le prince, quatre de ses enfants et trois femmes. Tous avaient la fièvre. Le prince est un homme de trente-cinq ans, d’une extrême beauté. Il a l’air fort, sa figure ouverte exprime l’esprit et la bonté. Il parlait de sa patrie avec un profond chagrin; un sourire affectueux et douloureux se peignait sur ses traits quand je faisais mention de ses beaux enfants[138] et que je racontais avec quelle facilité et quelle sûreté j’avais parcouru les provinces placées naguère encore sous sa domination.

La connaissance la plus intéressante et en même temps la plus utile pour moi fut celle d’un Allemand, M. Salzmann, qui joint à une science approfondie de l’économie politique et de l’horticulture une extrême bonté de cœur. Il s’intéresse à tous les hommes, et particulièrement à ses compatriotes; aussi, partout où je prononçais son nom, on me parlait de lui avec la plus haute estime. Il a même été décoré par le gouvernement russe, quoiqu’il ne soit pas à son service.

M. Salzmann a construit une très-belle maison pourvue de toutes les commodités pour recevoir chez lui des voyageurs; il possède en outre, à dix verstes de la ville, un grand verger près duquel se trouvent des sources de naphte[139]. Quand il apprit que je désirais les voir, il m’invita aussitôt à y faire une partie avec lui. Ces sources sont situées tout près de Kour. On y a creusé des fosses carrées d’environ 25 toises de profondeur, et on y puise le naphte dans de grands baquets de bois. Cependant ce naphte est de l’espèce la plus commune, il est d’un brun foncé et plus épais que de l’huile. On en fait de l’asphalte, de la graisse pour les voitures, etc. Le fin naphte blanc, dont on peut se servir en guise de lumière et de feu, se trouve près de la mer Caspienne.

Il vaut encore la peine de faire une promenade à la chapelle de David, située sur une colline aux portes de la ville. On y voit, indépendamment des environs, qui sont superbes, un beau monument, élevé à la mémoire de l’ambassadeur russe Gribojetof, assassiné en Perse à l’occasion d’une insurrection. Au pied d’une croix artistement fondue en métal, est prosternée l’épouse éplorée qui la tient étroitement embrassée.

Lundi, 5 septembre, à onze heures du matin, je reçus mon passe-port. Une heure après je commandai ma voiture. M. Salzmann me conseilla d’aller encore visiter quelques colons allemands établis dans un rayon de 10 à 20 verstes autour de Tiflis; il s’offrit gracieusement de m’accompagner dans cette excursion; mais je n’en eus pas grande envie, d’autant plus que j’avais entendu dire qu’en général ces colons étaient déjà très-dégénérés, et que la paresse, la tromperie, la saleté, l’ivresse, ne régnaient pas moins chez eux que dans les colonies russes.

A trois heures de l’après-midi, je quittai Tiflis. Il y a tout près de la ville, sur la route, une croix en métal avec l’œil de Dieu, sur un piédestal en granit taillé, et entouré d’une balustrade de fer. Une inscription annonce que le 12 octobre 1837 Sa Majesté Impériale a versé en ce lieu, mais qu’elle a eu l’insigne bonheur de ne se faire aucun mal. «Élevé par les sujets reconnaissants.» Cet accident semble donc avoir été un des événements les plus importants de la vie du grand monarque, puisqu’on a voulu en perpétuer le souvenir par un monument. Il est certain que ce monument n’a pas été élevé sans l’assentiment de l’empereur. Je ne saurais dire encore qui mérite plus d’admiration ou du peuple qui l’a élevé, ou du monarque qui l’a permis.

Mon trajet pour ce jour-là se réduisit à une seule station; mais elle fut si longue que je n’y arrivai que le soir. Je ne pouvais songer à continuer mon voyage, car les routes, non-seulement ici, mais dans presque toutes les provinces, sont si peu sûres qu’on ne peut voyager le soir ou la nuit sans une escorte de Cosaques dont on trouve à chaque station une petite escouade affectée à ce service.

Les environs offraient assez de variété; de jolies collines enfermaient de riantes vallées, et sur les cimes de plusieurs montagnes on voyait des ruines de forts et de citadelles. Dans ces contrées, comme dans l’ancien empire allemand, il fut aussi un temps où les seigneurs se faisaient la guerre l’un à l’autre et où personne n’était sûr ni de ses biens ni de sa vie. Les seigneurs demeuraient dans des châteaux fortifiés placés sur des collines ou des montagnes, portaient des armes et des cuirasses, et, quand l’ennemi faisait des invasions dans le pays, les sujets se réfugiaient dans les châteaux forts. Il y a encore aujourd’hui à ce qu’on prétend, des gens qui portent des cottes de mailles de fer ou de fil de laiton, et des casques en guise de bonnets. Cependant je ne vis rien de tout cela.

Le fleuve Kour ne nous abandonna pas. Non loin de la station on passe sur un beau pont assez long, mais si mal placé qu’on fait pour y arriver un détour de toute une verste.

_6 septembre._ La route devient toujours plus romantique. Des bosquets et des bois couvrent les collines et les vallées, et dans les campagnes le blé turc à haute tige déploie sa riche végétation. Il ne manque pas non plus de vieux forts et de châteaux. Vers le soir, après avoir fait avec beaucoup de peine quatre stations, j’arrivai à la petite ville de _Gory_, dont la situation est des plus ravissantes. Entourée au loin, comme d’un amphithéâtre, de montagnes boisées, elle se trouve cernée de près par de jolis groupes de coteaux. Presque du sein de la masse des maisons, s’élève une colline dont la cime est couronnée d’une belle citadelle. La ville possède quelques jolies églises, quelques édifices particuliers, des casernes et un bel hôpital. Ici les villes et les bourgs perdent déjà tout à fait leur caractère oriental.

Quand il fait clair, on voit constamment le Caucase, dont les trois chaînes, entre la mer Caspienne et la mer Noire, forment les frontières naturelles de l’Asie et de l’Europe. Ses plus hautes cimes sont l’Elberous et le Karbeck, qui, suivant une géographie moderne, ont 5600 et 4800 mètres d’élévation. Ces montagnes étaient toutes couvertes de neige.

_7 septembre._ Aujourd’hui j’allai en une seule étape jusqu’à _Suram_; on ne put pas m’expédier au delà, car douze chevaux avaient été commandés pour un officier revenant des eaux avec sa femme, une dame de compagnie et leur suite.

Suram est située dans une vallée fertile, au milieu de laquelle s’élève un beau rocher avec les ruines d’un vieux château.

Pour chasser ma mauvaise humeur, je fis une promenade à ce vieux château. Quoiqu’il fût déjà passablement délabré, on voyait cependant par les grandes voûtes, les pans de murs imposants échappés à la destruction, que les nobles chevaliers devaient avoir eu là une superbe résidence.

En revenant par des prés et des champs, rien ne m’étonna plus que le riche attelage des charrues. La terre était friable et sans pierres, et douze ou quatorze bœufs traînaient la charrue dans une plaine magnifique.

_8 septembre._ Les montagnes se resserrent, la nature devient toujours plus belle; des plantes grimpantes, du houblon et des vignes sauvages, montent jusqu’au faîte des arbres, et au-dessous les buissons sont si forts et si épais, que cette végétation me rappela un peu celle du Brésil.

La troisième station conduisait en grande partie le long du fleuve Mirabka par une vallée resserrée. La route entre le fleuve et les pans de rocher était si étroite, que dans beaucoup d’endroits il n’y avait de la place que pour une voiture. Souvent il nous fallut nous arrêter pendant dix et même vingt minutes pour laisser passer des charrettes chargées de bois, dont nous rencontrâmes une grande quantité. Et voilà ce qu’on appelle une route de poste!

La Géorgie est déjà rangée depuis près de cinquante ans sous la domination russe, et il n’y a que peu de temps qu’on y construit par-ci par-là quelques chaussées. Si l’on revenait une cinquantaine d’années plus tard dans le pays, on les trouverait peut-être ou achevées ou abandonnées. On n’y manque pas seulement de routes, mais aussi de ponts. On passe dans de misérables bacs les rivières profondes, telles que la Mirabka. Celles qui ont moins de profondeur, on les passe en voiture. Pendant les grandes pluies, la fonte des neiges dans les montagnes, les rivières grossissent à tel point, que le voyageur est obligé d’attendre des journées entières ou d’exposer sa vie. Quelle énorme différence entre les colonies de la Russie et celles de l’Angleterre!

Le soir j’arrivai tard, toute trempée et couverte de boue, à la station qui se trouve à deux verstes de _Kutaïs_. Il est assez singulier que les maisons de poste soient d’ordinaire à une ou deux verstes des bourgs ou des villes; on se trouve ainsi dans la nécessité de chercher une occasion de transport particulier quand on a des commissions pour ces endroits.

_9 septembre._ Kutaïs, avec ses dix mille habitants, est situé dans un vrai parc naturel; tout le tour de la ville est verdoyant et présente une riche végétation. Parmi les maisons riches et élégantes, les clochers et les casernes, peints en vert, font assez bon effet. La rivière assez considérable de Ribon[140] sépare la ville de la grande citadelle, assise d’une manière très-pittoresque sur une colline très-riante.

Le costume du peuple est aussi varié qu’à Tiflis. La coiffure du paysan mingrélien est vraiment des plus comiques: il porte une plaque ronde de feutre noir en forme d’assiette, qu’il attache avec un cordon sous le menton. Les femmes portent souvent une coiffe tartare, appelée _shauba_, par-dessus laquelle elles mettent un voile, mais elles le rejettent en arrière de manière à ce que toute la figure reste découverte. Les hommes se couvrent le matin, et quand il pleut, de grands collets noirs de mouton ou de feutre (_burki_), qui leur descendent jusqu’aux genoux.

Je ferai remarquer, à cette occasion, qu’il ne faut pas chercher les célèbres beautés géorgiennes parmi le bas peuple, qu’en somme je ne trouvai pas très-attrayant.

Ce qui est curieux, ce sont les voitures dont se servent les paysans: le devant repose sur des barres ou des claies, le derrière sur deux poulies de bois massives.

Faute de chevaux, il me fallut m’arrêter à Kutaïs; je ne pus continuer mon voyage qu’à deux heures de l’après-midi. J’avais deux stations à faire pour arriver au petit endroit qu’on appelle _Marand_, situé près de la rivière Ribon. On y décharge la charrette de poste contre un bateau pour se rendre à _Redutkale_, au bord de la mer Noire.

La première station passe en grande partie par de belles contrées boisées; la deuxième offre de vastes perspectives sur les champs et les prés. Les maisons et les buttes sont entièrement cachées par les bosquets et les arbres. Nous rencontrâmes beaucoup de paysans qui, quand ils n’allaient vendre à la ville que des poulets, des œufs ou des fruits, étaient toujours à cheval. Comme ils ne manquent pas d’herbe ni de pâturages, ils ont naturellement beaucoup de chevaux et un grand nombre de bêtes à cornes.

Faute d’un hôtel à Marand, je descendis chez un Cosaque. Ces gens, qui vivent ici en même temps comme colons, ont de jolies petites maisons de deux ou trois chambres, et une pièce de terre qui leur tient lieu à la fois de champ et de jardin.

Quelques-uns d’entre eux logent des voyageurs et savent fort bien se faire payer le peu de choses mauvaises qu’ils leur fournissent. Pour un méchant petit cabinet tout sale et sans lit, je payais 20 kopoks argent (environ vingt sous). On me demanda autant pour un tout petit poulet; je n’obtins rien de plus, car les Cosaques sont trop paresseux pour faire une course hors de la maison. Quand j’avais besoin de pain, de lait ou de quelque autre chose qui ne se trouvait pas au logis, il me fallait aller le chercher; c’était tout au plus s’ils se dérangeaient pour un employé ou un officier.

J’avais quitté Tiflis le 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, et je n’arrivai à Marand que le 9 septembre au soir; j’avais donc mis cinq jours pour faire 274 verstes (39 milles allemands ou 78 lieues de France). Voilà ce qu’on peut appeler une fameuse poste!

Le 11 septembre au matin, un bateau partit enfin pour _Redutkale_ (80 verstes). Il faisait mauvais temps, et la nuit, ou par un vent fort, le Ribon, qui d’ailleurs est un beau fleuve, n’est pas praticable à cause des pieux ou des troncs d’arbres qui se trouvent à fleur d’eau. Le paysage est toujours plantureux et ravissant. Le fleuve coule entre des contrées boisées et des champs de maïs et de millet, et l’œil, se promenant par-dessus les collines et les montagnes, poursuit au loin les têtes gigantesques du Caucase. On découvre ses formes fantastiques, ses pics, ses cimes, ses plateaux enfoncés, ses coupoles fendues, tantôt à droite, tantôt devant, tantôt derrière, suivant les sinuosités toujours changeantes du cours d’eau. Souvent nous faisions une halte et nous débarquions; mais tous couraient à l’envi aux arbres; c’était à qui cueillerait le raisin et les figues, qu’on trouvait partout en grande quantité. Mais le raisin était sûr comme du vinaigre, les figues étaient petites et dures. J’en trouvai une seule mûre; mais je la jetai après l’avoir goûtée. Les figuiers étaient plus gros que tous ceux que j’avais vus en Italie et en Sicile; je crois que tout le suc reste dans le bois et dans les feuilles. Il se peut que la grande hauteur des ceps de vigne soit cause que les raisins se trouvent petits et de mauvais goût. On pourrait sans doute remédier à cela avec un peu de culture.

_Le 12 septembre_, nous n’allâmes pas loin; il s’était élevé une petite brise, et, comme nous étions déjà à l’entrée de la mer Noire, il nous fallut rester à l’ancre.

_13 septembre._ Le vent étant tombé, nous pûmes sans crainte nous confier à la mer, sur laquelle nous fûmes ballottés pendant quelques heures pour passer du principal bras du Ribon dans le bras secondaire auprès duquel est situé _Redutkale_. Il y a bien un canal qui conduit de l’un à l’autre; mais, comme il est fort ensablé, il n’est navigable que lors des hautes marées.

A Redutkale, je logeai également chez un Cosaque qui, en bon spéculateur, avait trois petits cabinets qu’il louait aux étrangers.

D’après le calendrier russe, nous étions au 31 août. On attendait le 1^{er} septembre le bateau à vapeur, qui repart après deux heures de relâche. Je courus donc aussitôt chez le commandant de la ville pour faire viser mon passe-port et pour demander une place sur le bateau. Deux fois par mois, le 1^{er} et le 15, des vapeurs de la couronne vont de Redutkale par Kertch jusqu’à Odessa (des occasions sur des voiliers sont extrêmement rares); ils longent toujours la côte; touchent à dix-huit stations (forts et places de guerre), font les transports militaires de tout genre, et prennent gratuitement tous les voyageurs. Le passager ne paye rien ni pour lui ni pour son bagage, mais il est obligé de se contenter d’une place sur le pont. Il n’y a que peu de cabines affectées au personnel de l’équipage et à des officiers supérieurs qui vont souvent d’une station à l’autre. Il n’y a pas de places payantes.

Le commandant expédia aussitôt mon passe-port et ma carte de passage. A cette occasion, je ne puis m’empêcher de faire observer que le gouvernement russe est encore bien plus paperassier que le gouvernement autrichien, qui jusqu’ici m’avait semblé ne pas avoir son pareil. Au lieu d’un simple visa, on remplit toute une pancarte dont on prit ensuite copie sur copie, ce qui demanda plus d’une demi-heure.

Le bateau n’arriva que le 5 septembre (du calendrier russe). Rien n’est plus ennuyeux que d’attendre une occasion d’une heure à l’autre, surtout lorsqu’il faut être aussitôt prêt à partir. Tous les matins j’empaquetais mes effets; je n’osais pas faire cuire un morceau de viande ou un poulet, car je craignais que l’on ne vînt m’appeler d’un moment à l’autre. Ce n’était que vers le soir que je n’avais plus rien à craindre et que je pouvais aller me promener un peu.

A en juger d’après ce que j’ai vu des environs de Redutkale, et en général de la Mingrélie, le pays est parsemé de collines et de montagnes, et entrecoupé de grandes vallées et de vastes plaines. Comme les forêts abondent, l’air est très-humide et malsain, et il pleut très-souvent au lever du soleil; il monte des vapeurs si épaisses qu’elles planent comme des brouillards impénétrables à plus d’un mètre et demi au-dessus de la terre. Ces vapeurs engendrent beaucoup de maladies, surtout des fièvres et des hydropisies. Notez qu’au lieu de construire leurs habitations et leurs huttes sur de grandes places aérées et éclairées par le soleil, ces bonnes gens ont soin de les planter dans les bosquets et sous le feuillage des gros arbres. On passe souvent près de villages, et on n’aperçoit que rarement par-ci, par-là, une maisonnette. Les indigènes, d’une indolence et d’une paresse sans nom, ont le teint jaune pâle, ils sont maigres, et bien peu arrivent à l’âge de soixante ans. Le climat est encore plus pernicieux pour les étrangers.

Cependant, je crois que des colons laborieux et des agronomes habiles pourraient faire d’excellentes affaires dans la Mingrélie. On n’y manque certes pas de sol et de terrain; car plus des trois quarts des terres restent incultes. En éclaircissant les forêts, en desséchant les marécages, on rendrait le climat plus doux et moins funeste à ses habitants. Sans être cultivé, le sol est déjà d’une fertilité extraordinaire. Combien n’augmenterait-elle pas encore si on savait s’y prendre! Partout on voit une herbe grasse mêlée aux meilleures plantes et au trèfle sauvage. Les fruits viennent sans culture; les vignes grimpent jusqu’aux cimes les plus élevées des arbres. Du temps des pluies, la terre est si trempée que l’on ne se sert que de charrues, de houes et de pioches de bois. Ce que l’on cultive le plus, c’est le blé de Turquie, et une espèce de millet appelé _gom_. Quant au vin, les habitants le font par un procédé extrêmement simple. Ils creusent le tronc d’un arbre, y foulent le raisin avec les pieds, et versent le jus dans des terrines qu’ils enfouissent dans la terre.

Le caractère des Mingréliens passe généralement pour mauvais, et on les considère comme des voleurs et des brigands, chez lesquels les meurtres ne sont pas rares. Ils s’enlèvent les femmes les uns aux autres et sont très-adonnés à la boisson. Le père habitue les enfants au vol, et les mères à l’impudicité.

La Colchide ou Mingrélie est située à l’extrémité de la mer Noire, et au nord, près du mont Caucase. Les peuples voisins étaient jadis connus sous le nom de _Huns_ et d’_Alanes_. On place l’ancien pays des Amazones entre le Caucase et la mer Caspienne.

Redutkale peut bien avoir 1500 habitants. Ils sont si paresseux et si ennemis de la moindre peine, que, dans les cinq jours que je passai dans cette ville, je ne pus, ni avec de l’argent ni avec de bonnes paroles, me procurer du raisin et des figues. J’allai tous les jours au bazar et jamais je n’en trouvai à acheter. Le peuple est trop fainéant pour aller en chercher dans le bois voisin. Il ne travaille que quand il y est poussé par la plus grande nécessité, et alors il se fait payer d’une manière exorbitante. Des œufs, du lait et du pain me coûtèrent autant qu’à Vienne, sinon plus cher. C’est ici qu’on peut dire que tout en vivant au milieu de l’abondance on meurt presque de faim.

Ce qui me déplut singulièrement dans ce peuple, ce furent ses pratiques religieuses[141] auxquelles il se livre d’une façon toute machinale. A toute occasion il fait le signe de la croix, qu’il mette un morceau dans sa bouche, qu’il boive, qu’il passe d’une chambre à l’autre ou qu’il s’habille. La main n’est occupée qu’à cela. Mais cela devient intolérable quand ces bonnes gens passent devant une église. Alors ils s’arrêtent, font une demi-douzaine de génuflexions et des signes de croix sans fin. Quand ils sont en voiture, ils arrêtent pour se livrer tranquillement à toutes leurs simagrées. Comme je me trouvais à Redutkale, un vaisseau était sur le point de mettre à la voile. On alla chercher un prêtre qui appela la bénédiction céleste sur tout le navire en général et sur chaque petit coin en particulier. Il pénétra dans chaque cabine, dans tous les coins et recoins, et termina en bénissant les matelots, qui en échange se moquèrent de lui.

Cela me confirma dans mon opinion, que la véritable religion se trouve le moins là où on en fait un vain et fastueux étalage!

[Illustration]