CHAPITRE XI.
Départ de Ceylan.--Madras et Calcutta.--Vie des Européens.--Les Hindous.--Curiosités de la ville.--Visite à un nabab.--Fêtes religieuses des Hindous.--Maisons mortuaires; emplacements où l’on brûle les cadavres.--Noces mahométanes et européennes.
Le 27 octobre, à midi, je me rendis à bord du vapeur _Bentink_, de la force de 500 chevaux. On ne leva les ancres que vers le soir.
Il y avait parmi les passagers un prince indien, nommé Shadathan, qui avait été fait prisonnier par les Anglais pour avoir rompu la paix conclue avec eux. Il était traité conformément à son rang; on lui avait laissé ses deux suivants, son secrétaire (_mundschi_), ainsi que six de ses serviteurs. Tous étaient vêtus à l’orientale; mais, au lieu de turbans, ils portaient des bonnets hauts et ronds en carton roide, recouverts d’une étoffe d’or ou d’argent. Ils avaient d’abondantes boucles de cheveux noirs et de la barbe.
Les suivants du prince mangeaient avec les domestiques. On étalait un tapis sur le pont et on y mettait deux grands plats: sur l’un, il y avait des poulets cuits; sur l’autre, du _pilau_. Ils mangeaient avec les mains.
_28 octobre._ Nous eûmes toujours en vue une belle ligne foncée de la chaîne de montagnes de Ceylan, et par moments nous aperçûmes quelques rochers gigantesques qui sortaient du sein de la mer.
Le 29 octobre, nous ne vîmes pas la terre; quelques baleines trahirent leur présence en faisant jaillir autour d’elles une pluie de rosée. Le bruit de notre vapeur fit aussi lever de fortes bandes de poissons volants.
Le 30 octobre, au matin, nous fûmes surpris par la vue du continent de l’Inde. Bientôt nous approchâmes tellement de la côte, que nous pûmes distinguer les bords, qui n’étaient pas des plus ravissants: ils étaient plats et couverts en partie de sable jaune; de basses chaînes de collines se montraient au fond.
A une heure de l’après-midi, nous jetâmes l’ancre à une distance de cinq milles marins de la ville de Madras, dont l’ancrage est extrêmement dangereux. La mer y est si violente, qu’à aucune époque de l’année on ne peut en approcher avec un grand navire. Il se passe souvent des semaines avant que les barques mêmes puissent y aborder. Aussi les navires ne s’arrêtent que peu de temps à Madras; et on n’en voit guère plus de cinq ou six à l’ancre. De grands bateaux, armés de dix ou douze rameurs, viennent en toute hâte prendre les passagers, les lettres et les marchandises.
Le bateau à vapeur s’arrête à Madras huit heures, pendant lesquelles on peut visiter la ville. Cependant, comme les vents changent souvent à l’improviste, on court quelquefois risque de ne pas pouvoir retourner au bateau. Me fiant à la bonne étoile qui m’avait toujours favorisée dans mes voyages, je me joignis aux passagers qui débarquèrent. Mais à peine à moitié route, ma curiosité se trouva punie. Il survint une pluie épouvantable et nous fûmes trempés jusqu’aux os avant d’avoir pu mettre pied à terre. Nous nous réfugiâmes dans le premier café que nous rencontrâmes sur le rivage. La pluie devint tropicale, et il nous fut impossible de quitter notre retraite. A peine l’averse eut-elle cessé, qu’il fallut retourner au bateau, car on ne savait pas, nous disait-on, ce qui pouvait encore arriver.
Un confiseur de Madras, en habile spéculateur, était venu avec le premier bateau à bord de notre vapeur, et il vendit avec de grands bénéfices toutes les glaces et pâtisseries qu’il avait apportées.
Enfin le ciel irrité eut pitié de nous; il s’éclaircit par un beau soleil couchant, et nous vîmes le long du rivage les habitations des Européens qui ressemblaient à de véritables palais. D’un style moitié grec, moitié italien, elles sont ou dans la ville ou près du golfe, au milieu de superbes jardins.
Au moment où nous allions lever l’ancre, plusieurs indigènes, montés sur de petits canots, vinrent nous offrir des fruits, des poissons et autres petites choses. Leurs esquifs se composaient de quatre petits troncs d’arbres, attachés entre eux avec de légers cordons faits de fibres de coco. Un long morceau de bois leur servait de rame. Les vagues passaient avec tant de force par-dessus ces frêles embarcations, qu’on croyait à tout instant voir s’engloutir le bateau et ceux qui le montaient.
Ces bonnes gens se montraient presque dans l’état de nature; la tête seule était l’objet de tous leurs soins: ils la couvraient de toute espèce de chiffons, de turbans, de petits bonnets de drap ou de paille, ou bien de chapeaux très-hauts et pointus. Les plus aisés parmi eux, tels que les bateliers qui amenaient les passagers et apportaient les lettres, étaient quelquefois mis avec assez de goût; ils portaient de jolies jaquettes blanches et avaient autour du corps de grands mouchoirs blancs, bordés, comme les jaquettes, de lisérés bleus. Ils avaient la tête couverte de coiffes blanches bien serrées, dont un bout descendait jusqu’à l’épaule. Cette coiffe était aussi garnie de lisérés bleus.
La couleur des indigènes est bronze foncé ou brun de café.
Assez tard dans la soirée il vint encore à bord une femme indigène avec deux enfants. Elle avait payé une place de seconde classe, et on lui assigna une sombre petite cabine non loin des premières; par malheur, le plus jeune de ses enfants toussait très-fort, ce qui troubla le sommeil d’une riche Anglaise qui avait également un petit garçon avec elle. La tendresse exagérée que cette dame portait à son fils lui fit sans doute croire que cette toux pouvait être contagieuse. Aussi le lendemain n’eut-elle rien de plus pressé que de prier le commandant de reléguer sur le pont la pauvre mère avec ses enfants. Cet homme généreux et compatissant n’hésita pas un instant à lui donner cette satisfaction. Ni la dame ni le capitaine ne s’inquiétèrent de savoir si cette malheureuse avait une chaude couverture pour garantir son enfant malade contre la pluie qui tombait souvent avec beaucoup d’intensité.
Si l’enfant de l’Anglaise était tombé malade et qu’elle eût été jetée elle-même dehors au milieu de la nuit et des brouillards, elle eût pu se rendre compte de la douceur de ce traitement! C’est presque à rougir de faire partie d’une classe d’hommes qui est surpassée en humanité et en bonté naturelle par des malheureux qu’on appelle sauvages et païens. Jamais un sauvage n’aurait chassé une mère avec un enfant malade; il aurait, au contraire, pris soin de tous les deux. Il n’y a que les Européens, élevés dans la religion chrétienne, qui s’arrogent le droit de disposer des hommes de couleur selon leur caprice et leur bon plaisir.
Le 1^{er} et le 2 novembre, nous vîmes de temps en temps la terre ferme ou de petits îlots plats et sablonneux, sans le moindre caractère. Dix ou douze vaisseaux, parmi lesquels se trouvaient les plus grands voiliers des Indes, naviguaient en droite ligne vers l’opulente Calcutta.
Le 3 novembre au matin, la mer avait déjà perdu sa belle couleur et pris celle des eaux jaunes et sales du Gange. Vers le soir, nous approchâmes des embouchures de ce fleuve gigantesque. Quelques milles avant d’y entrer, l’eau a déjà un goût douceâtre. Je remplis un verre des flots sacrés du Gange, et je le vidai à la santé de tous ceux que j’aimais et que j’avais laissés dans ma patrie.
A cinq heures du soir, nous jetâmes l’ancre à _Kadscheri_, à l’entrée du Gange. Il était trop tard pour aller jusqu’à Calcutta, encore éloignée de 60 milles marins. A l’endroit où nous nous trouvions, le fleuve avait plusieurs milles de largeur, de sorte qu’on ne voyait que d’un seul côté la bordure sombre du rivage.
Le 4 novembre au matin, nous entrâmes dans l’_Hugly_, une des sept bouches du Gange. Des plaines immenses s’étendaient à perte de vue sur les deux rives du fleuve. Des champs de riz alternaient avec des plantations de sucre. Partout on voyait des palmiers, des bambous et des massifs d’arbres. Jusque sur les bords du fleuve, la végétation était d’une grande richesse; il manquait seulement des hommes et des villages. Ce n’est qu’à une distance de 25 milles de Calcutta que nous aperçûmes de loin en loin quelques misérables villages et que nous vîmes remuer des hommes à moitié nus. Les cabanes étaient faites avec de la terre glaise, des bambous ou des branches de palmier, et couvertes de tuiles, de paille de riz ou de feuilles de palmier. Les grands bateaux des indigènes me parurent assez curieux et tout à fait différents de ceux que j’avais vus à Madras. La proue, presque plate au bout, ne s’élevait guère au-dessus de l’eau que de 12 à 15 centimètres, tandis que la poupe avait plus de 2 mètres de haut.
A 15 milles de Calcutta se présenta le premier édifice ayant l’apparence d’un palais: c’était une filature de coton, à laquelle était attenante une riante habitation! Dès lors nous découvrîmes des deux côtés de l’Hugly beaucoup de palais, tous construits en style gréco-italien et ornés de colonnes, de portiques et de terrasses. Mais malheureusement nous voguions trop vite et nous ne pûmes que saisir rapidement l’ensemble du tableau.
Beaucoup de grands vaisseaux passèrent devant nous ou naviguèrent à nos côtés. Des vapeurs montaient et descendaient en remorquant des navires. Le mouvement devenait toujours plus sensible, tout prenait de plus en plus un cachet étranger, et l’on devinait sans peine que l’on approchait d’une riche capitale de l’Asie.
Nous jetâmes l’ancre près de Gardenrich, à 4 milles de Calcutta.
Rien ne me fut plus difficile que de trouver à me caser dans ce port, parce qu’il ne m’était pas toujours possible de faire comprendre par signes aux indigènes où ils devaient me conduire. Un des mécaniciens de notre vaisseau eut la complaisance de me transporter au rivage, d’y louer pour moi un palanquin et de désigner aux porteurs l’endroit où ils auraient à me déposer.
Un sentiment très-désagréable s’empara de moi quand je me trouvai pour la première fois en palanquin; car il me semblait par trop déshonorant pour les hommes de les employer comme des animaux.
Les palanquins ont près de 2 mètres de long et 1 mètre de haut, et sont munis de portes à coulisses et de jalousies, de matelas et de coussins, de sorte qu’on y est couché comme dans un lit. Quatre porteurs suffisent pour la ville, huit pour les excursions plus longues. Ils se relayent sans cesse, et courent si vite, qu’ils font quatre milles en une heure et même en trois quarts d’heure. Comme tous ces palanquins sont peints extérieurement en noir, il me semblait voir porter des mourants à l’hôpital ou des morts au cimetière.
Ce qui me frappa surtout sur la route de la ville, ce furent, le long de l’Hugly, les superbes colonnades (_gauths_) avec de larges escaliers descendant jusqu’au fleuve. Près de ces gauths, il y a beaucoup de barques dont on se sert pour passer le fleuve ou pour faire des parties de plaisir.
Les plus beaux palais de la ville sont situés dans de grands jardins, et bientôt mes porteurs se dirigèrent aussi vers un joli jardin, et me déposèrent sous un beau portail. C’est là que demeurait la famille Heilgers, pour laquelle j’avais des lettres de recommandation. L’aimable jeune dame me salua comme une demi-compatriote (elle était du nord, moi du sud de l’Allemagne), et m’accueillit de la manière la plus cordiale. Avec une véritable munificence indienne, on me donna pour logement un salon de réception, une chambre à coucher, une salle de bain et un cabinet de toilette.
Mon arrivée à Calcutta coïncida avec une des époques les plus funestes pour cette ville. Trois années de stérilité venaient de désoler presque toute l’Europe, et avaient amené une crise commerciale qui menaçait de ruiner Calcutta. Tous les vaisseaux apportaient d’Europe des nouvelles de grandes faillites qui entraînaient la chute des plus riches maisons de la ville. Aucun négociant n’osait plus dire: «Je possède quelque chose.» Le premier paquebot pouvait le réduire à la mendicité. La plus vive inquiétude s’était emparée de toutes les familles.
Les pertes faites en Angleterre et à Calcutta montaient déjà à 30 millions de livres sterling, et le désastre était encore loin de toucher à son terme.
Ces catastrophes frappent bien plus les hommes habitués, comme on l’est dans ce pays, à une aisance extraordinaire et au luxe le plus effréné. Chez nous on ne se fait pas d’idée du train de maison d’un Européen aux Indes. Chaque famille habite à elle seule un palais dont la location se paye, par mois, 200 roupies[73], et même davantage. Elle occupe, en outre, de vingt à trente domestiques, savoir: deux cuisiniers, un marmiton, deux porteurs d’eau, quatre domestiques pour la table, quatre hommes de peine chargés de nettoyer les appartements, un lampiste et une demi-douzaine de _seis_ (garçons d’écurie). On entretient au moins six chevaux (il faut un homme pour chaque cheval), deux cochers, deux jardiniers, une bonne et un domestique pour chaque enfant, une femme de chambre pour la dame de la maison, une fille pour servir les bonnes, deux tailleurs pour le service de la maison, deux hommes pour tirer les _punkas_, et un concierge. Les gages s’élèvent de 4 à 11 roupies par mois. On ne nourrit pas les domestiques, dont un petit nombre seulement couche à la maison: la nourriture et le logement sont compris dans les gages. La plupart des domestiques sont mariés et vont chez eux prendre leurs repas et coucher. En fait de vêtements, on leur donne tout au plus les turbans et les ceintures. Ils sont tenus de se fournir eux-mêmes le reste et de se blanchir.
Malgré le nombreux domestique, le linge des maîtres n’est point lavé à la maison. On paye, pour cent pièces à blanchir, 3 roupies. Il est extraordinaire de voir combien on change de linge. Tout se porte blanc, et on change d’ordinaire deux fois par jour d’habillement.
La nourriture n’est pas chère; mais ce qui coûte beaucoup, ce sont les chevaux, les voitures, les meubles et les habits. Les trois derniers articles viennent d’Europe; les chevaux sont amenés d’Europe, de la Nouvelle-Hollande, ou de Java.
J’ai visité des maisons européennes où l’on avait de soixante à soixante-dix domestiques, et où l’on entretenait de quinze à vingt chevaux.
A mon avis, les Européens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes des dépenses exorbitantes qu’entraîne ce luxe de domestiques. Ayant vu les rajahs et les riches du pays entourés d’une multitude de fainéants, ils n’ont voulu le céder en rien aux Asiatiques. Peu à peu le luxe est devenu une habitude, et aujourd’hui il serait difficile de changer les abus introduits.
On me disait en outre qu’il ne pourrait pas en être autrement tant que les Hindous seront divisés en castes.
L’Indien qui fait les chambres ne servirait à aucun prix à table; la bonne d’enfant regarde comme bien au-dessous d’elle de nettoyer elle-même la baignoire du petit. Il peut y avoir beaucoup de vrai dans tout cela, mais chaque famille n’est pas en état d’entretenir vingt, trente domestiques et plus! Déjà, en Chine et à Singapore, j’avais été frappée de la quantité des serviteurs, dont le nombre est ici au moins double ou triple.
Les Hindous sont, comme on sait, divisés en quatre castes: brahmanes, katris, bhises ou banians et soudras. Ils proviennent tous du dieu Brahma: la première caste est sortie de sa bouche; la deuxième, de ses épaules; la troisième, de son corps et de ses cuisses; la quatrième, de ses pieds. C’est dans la première caste que l’on choisit les hauts fonctionnaires, les prêtres et les instituteurs du peuple. Eux seuls ont le droit de lire les livres sacrés, et ils jouissent de la plus haute considération. Quand ils commettent un crime, ils sont moins sévèrement punis que ceux des autres castes. La seconde caste fournit les fonctionnaires inférieurs et les guerriers; la troisième, les commerçants, les artisans et les paysans; enfin, la quatrième, les serviteurs des trois premières castes. Cependant les Hindous de toutes les castes servent quand la pauvreté leur en fait une nécessité; seulement, il y a dans leur service des lignes de démarcation rigoureuses, car les castes supérieures ne peuvent se livrer qu’aux fonctions les plus nobles.
Il est impossible de passer d’une caste dans une autre, ou de contracter mariage dans une caste autre que la sienne. Quand un Hindou s’éloigne de sa patrie, ou accepte la moindre nourriture d’un paria, il est rejeté de sa caste comme indigne, jusqu’à ce qu’il se soit réhabilité à grands frais.
Indépendamment des quatre castes, il y a encore une classe composée des _parias_. Ce sont les plus malheureux des hommes, car ils sont tellement méprisés et abhorrés de toutes les castes que personne n’entretient avec eux le moindre commerce. Quand un Hindou touche involontairement, en passant, un paria, il se croit souillé, et doit aussitôt se baigner pour se purifier. Il est défendu aux parias de visiter les temples, et tout le monde fuit leur contact. Pauvres au delà de toute expression, ils demeurent dans les plus misérables huttes, se nourrissent de toute espèce d’immondices, et même de bêtes mortes; ils vont presque nus, ou tout au plus couverts de quelques haillons. Ils sont condamnés aux travaux les plus durs et les plus rebutants.
Les quatre castes se subdivisent en une quantité de sectes, dont soixante-dix peuvent manger de la viande, mais dont dix-huit doivent s’en abstenir. La religion défend expressément aux Hindous de verser le sang, et de manger de la viande; mais ces soixante-dix sectes sont exceptées de cette loi, et dans quelques fêtes religieuses on sacrifie aussi des animaux; mais il est absolument défendu d’immoler une vache. La principale nourriture des Hindous consiste en riz, fruits, poissons et légumes. Ils sont extrêmement sobres, ne font que deux repas très-simples par jour, l’un le matin, l’autre le soir. Leur boisson ordinaire est de l’eau ou du lait; quelquefois ils prennent du vin de coco.
Les Hindous sont d’une taille moyenne, élancée, et d’une complexion délicate. Leur physionomie est agréable et porte le cachet de la bonté. Ils ont la figure ovale, le nez éminent et fin; leurs lèvres ne sont pas grosses; leurs yeux sont beaux et doux, leurs cheveux lisses et noirs. Leur teint varie selon les pays, du brun foncé au brun clair: dans les hautes classes, on trouve même des individus presque blancs, surtout parmi les femmes.
Il y a dans l’Inde beaucoup de mahométans qui, étant très-habiles et très-actifs, ont entre les mains une grande partie du commerce et presque tous les métiers. Ils aiment aussi beaucoup à entrer au service des Européens.
Les hommes se livrent également aux travaux que nous sommes habitués à voir exécuter par les femmes. Ils font de la broderie en laine blanche, en soie de couleur et en or, et des coiffures de dames; ils lavent et repassent; ils raccommodent le linge et font même le service de bonnes d’enfants. On trouve aussi dans le Bengale quelques Chinois, qui exercent presque tous le métier de cordonniers.
Calcutta, capitale du Bengale, est située sur l’Hugly, si large et si profond en cet endroit, que les plus grands vaisseaux de guerre et les grands paquebots des Indes peuvent jeter l’ancre devant la ville. La population est de près de 600 000 habitants, parmi lesquels, en exceptant toutefois les troupes anglaises, ne figurent guère plus de 2000 Européens et Américains. La ville est divisée en plusieurs parties: la ville commerçante, la ville noire, et le quartier européen. La ville commerçante et la ville noire sont laides; les rues sont étroites et tortueuses, surchargées de vilaines maisons et de misérables huttes, entre lesquelles se trouvent les magasins, les comptoirs de commerce, et quelquefois des palais isolés. De petits canaux en maçonnerie traversent toutes les rues, car il faut beaucoup d’eau aux Hindous pour leurs fréquentes ablutions de chaque jour. Dans la ville commerçante et dans la ville noire, les rues sont tellement encombrées de monde que, quand un équipage y passe, les domestiques descendent de voiture, courent devant, et crient aux masses amoncelées de faire place, ou bien les dispersent de force.
Mais, aussi laids sont les deux quartiers dont nous venons de parler, aussi beau est le quartier européen, que l’on appelle souvent aussi la _ville des palais_, nom mérité en grande partie. Seulement il faut savoir qu’ici, comme à Venise, toute maison un peu plus grande que les autres est appelée palais. La plupart de ces palais sont placés dans des jardins entourés de hautes murailles. Il est rare que plusieurs édifices se touchent; aussi y a-t-il peu de places imposantes et peu de belles rues.
Si l’on excepte celui du gouverneur, aucun de ces palais ne peut rivaliser avec les grands palais de Rome, de Florence et de Venise, pour le style d’architecture, pour l’éclat et pour la magnificence.
La plupart ne se distinguent des maisons ordinaires que par un joli portail avec des colonnes, et par des toits en terrasse.
A l’intérieur, les pièces sont très-grandes et très-hautes; les escaliers, dont la cage est très-simple, sont en marbre gris ou en bois. On ne voit nulle part de belles statues ni de sculptures dans l’intérieur ou au dehors des palais.
Le palais du gouverneur, comme nous l’avons déjà dit, a, intérieurement, l’air d’un superbe édifice, qui ferait l’ornement de la plus grande ville. Il est construit en forme de fer à cheval, et au milieu s’élève un dôme magnifique. Le portail, comme les ailes, repose sur un grand nombre de colonnes. L’intérieur est disposé de la manière la plus maladroite: ainsi il faut monter un escalier pour aller de la salle de danse à la salle à manger. Dans ces deux salles, il y a sur les côtés deux rangées de colonnes. Le parquet de la salle à manger est en marbre d’Agra. Les colonnes et les murs sont revêtus d’un ciment blanc, qui a l’éclat du marbre. Les appartements ne valent pas la peine d’être vus; ils offrent tout au plus l’occasion d’admirer l’incapacité de l’architecte, qui, avec tant d’espace, a produit si peu de chose.
D’autres constructions curieuses sont: le _Townhall_, l’_hôpital_, le _musée_, le _monument d’Ochterlony_, la _monnaie_, la _cathédrale anglaise_, etc.
Le _Townhall_ est une œuvre grande, haute et belle, et qui renferme quelques monuments en marbre blanc, consacrés à la mémoire d’hommes distingués des temps modernes. Il s’y fait des réunions de toute espèce; on y traite les grandes affaires et les grandes entreprises, et on y donne des concerts, des bals et des banquets.
L’_hôpital_, composé de plusieurs petites maisons entourées de prés, est ceint de murs. Les malades sont partagés de manière que les hommes habitent une maison, les femmes et les enfants une autre, et les fous une troisième. Je trouvai les salles spacieuses, aérées et très-bien tenues; cet hôpital n’est affecté qu’aux chrétiens.
L’hôpital pour les indigènes est construit sur le même plan; seulement il est beaucoup plus petit. Les malades sont reçus gratuitement, et on fournit encore des médicaments à beaucoup de malades du dehors.
Le _musée_, quoique sa fondation ne remonte qu’à 1836, est assez riche, surtout en quadrupèdes et en squelettes. Quant aux insectes, il n’y en a qu’un petit nombre, et la plupart sont en mauvais état. Dans une des salles, on voit un superbe modèle en ivoire du célèbre Tatsch, d’Agra. Tout autour, on remarque plusieurs sculptures et plusieurs bas-reliefs. Les figures me parurent très-massives. L’architecture est infiniment supérieure. Le musée est ouvert tous les jours. J’y allai plusieurs fois, et j’y vis toujours avec surprise des indigènes qui contemplaient tout avec beaucoup de soin et d’attention.
Le _monument d’Ochterlony_ est une simple colonne en maçonnerie de plus de cinquante mètres de haut, placée, au milieu d’une vaste prairie vide, comme un point d’exclamation. Elle a été élevée en mémoire du général Ochterlony, qui s’est acquis une grande réputation comme capitaine et comme homme d’État. Celui qui ne craint pas de monter deux cent vingt-deux marches est récompensé par une vue étendue sur la ville, le fleuve et les environs; mais, malheureusement, ces derniers sont très-monotones, et ne se composent que d’une immense plaine bornée par l’horizon.
Non loin de cette colonne est une charmante mosquée dont les tourelles et les coupoles innombrables sont ornées de boules de métal doré qui brillent et étincellent comme les étoiles du firmament.
La mosquée est précédée d’un joli péristyle. Pour pénétrer dans la mosquée, on est obligé de quitter sa chaussure. Je me conformai à cette loi, mais je ne fus pas dédommagée de ma soumission, car je ne vis rien qu’une petite salle vide, dont le plafond reposait sur quelques colonnes en maçonnerie. Des lampes de verre étaient suspendues au plafond et attachées aux murs, et le parquet était incrusté de marbre gris d’Agra. Ce marbre est très-commun à Calcutta, car il y est transporté d’Agra par le Gange.
La _monnaie_ se présente très-bien. Elle est en pur style grec, sauf qu’elle n’est pas entourée de colonnes de tous côtés. La disposition des ateliers est, dit-on, remarquable, et on prétend que l’Europe n’a rien de comparable en ce genre. Je ne puis pas porter de jugement à cet égard; je me permettrai seulement de faire observer que tout ce que je vis me parut extrêmement ingénieux et parfaitement bien disposé. Le métal amolli par la chaleur est laminé au moyen de cylindres, puis les lames sont coupées en bandes et monnayées. Les salles où se font ces travaux sont grandes, hautes et aérées. Presque tout est mis en mouvement par la vapeur.
Parmi les églises chrétiennes, la _cathédrale anglaise_ est la plus belle. Elle est en style gothique, et sa grande tour domine une demi-douzaine de tourelles. Indépendamment de cette église, il y en a encore quelques autres qui ont aussi des tours gothiques. Toutes les églises sont très-simples à l’intérieur, à l’exception de la basilique arménienne, dans laquelle le dessus de l’autel est surchargé de tableaux à cadres d’or.
Le fameux _trou noir_, dans lequel le rajah Suraja Dowla, lors de la prise de Calcutta en 1756, fit jeter et mourir de faim cent cinquante des principaux prisonniers, est aujourd’hui transformé en magasin. A l’entrée est un obélisque d’environ vingt mètres de haut, sur lequel on a inscrit les noms des victimes.
Le _jardin botanique_ est situé à 5 milles de la ville. Il fut fondé en 1743, sous la direction de lord Kyd, mais il ressemble plutôt à un parc naturel, car il ne contient que peu de fleurs et de plantes, et, au contraire, beaucoup d’arbres et de massifs épars dans un charmant désordre sur d’immenses pelouses. Un joli monument, surmonté du buste du fondateur, perpétue sa mémoire. Ce qu’il y a de plus curieux dans ce jardin, ce sont deux bananiers. Ils appartiennent à l’espèce des figuiers, et atteignent une hauteur de plus de 12 mètres. Les fruits sont tout petits, ronds et d’un rouge foncé; on les brûle et ils fournissent de l’huile. Quand le tronc est arrivé à peu près à une hauteur de 5 mètres, beaucoup de ses branches s’étendent de tous côtés dans une direction horizontale, et au bas de ces branches poussent des racines ou réseaux filandreux qui tombent perpendiculairement à terre et finissent par pénétrer dans le sol. Quand ces nouvelles tiges sont devenues fortes, elles poussent des rameaux comme le tronc principal, et cela continue toujours ainsi. On conçoit facilement qu’un seul tronc forme à la fin tout un bois, où des milliers d’hommes trouvent de frais ombrages. Ces arbres sont sacrés pour les Hindous. Ils élèvent sous leurs branches des autels au dieu Rama, et le Bramine y réunit ses disciples pour recevoir ses leçons. Le plus âgé des deux décrit déjà, avec sa famille, un cercle de plus de 200 mètres; le principal tronc a plus de 16 mètres de circonférence.
Au jardin botanique se rattache le _collège épiscopal_, où l’on élève des indigènes pour en faire des missionnaires. Après le palais du gouverneur, c’est le plus bel édifice de Calcutta. Il se compose de deux grands corps de logis et de trois ailes latérales en style gothique. Une chapelle extrêmement jolie se trouve dans un des corps de logis du milieu. La bibliothèque, placée dans un salon magnifique, renferme les œuvres des meilleurs auteurs; elle est à la disposition de la jeunesse studieuse, dont le zèle ne semble pas répondre à la généreuse intention des fondateurs: car, quand je tirai d’un des rayons un gros in-folio, je le laissai immédiatement échapper de mes mains et je m’enfuis de l’autre côté de la salle, un essaim d’abeilles s’étant précipité sur moi du fond du rayon.
Les salles à manger, les appartements, sont décorés avec tant d’élégance et de richesse qu’on croirait cet établissement destiné aux fils des familles anglaises les plus opulentes, habitués au confort dès leur plus tendre jeunesse, et chargés de le répandre dans toutes les parties du monde, et non pas _aux ouvriers de la vigne du Seigneur_.
Je regardai ce magnifique établissement avec une affliction d’autant plus grande, qu’il était fondé pour des indigènes. Ceux-ci sont obligés de désapprendre d’abord leur vie simple pour s’habituer à tant d’aises et d’abondance; puis ils doivent s’aventurer dans les déserts et les forêts pour chercher à convertir des païens et des barbares.
Parmi les curiosités de Calcutta, il faut aussi compter le jardin du grand juge, M. Laurent Peel. Il est également intéressant pour le botaniste et pour l’ami de la nature, et bien plus riche en fleurs, plantes et arbustes rares, que le jardin botanique.
Le parc, dessiné sur un plan grandiose et avec beaucoup de goût, les beaux gazons émaillés et bordés de fleurs et de plantes, les étangs clairs comme du cristal, les allées touffues avec des bosquets et des arbres gigantesques, forment un véritable paradis au milieu duquel s’élève le superbe palais de l’heureux propriétaire.
En face de ce parc, dans le grand village d’_Alifaughur_, se trouve une bien modeste maisonnette, séjour de la bienfaisance. Elle est habitée par un indigène qui a étudié la médecine, et elle renferme une petite pharmacie. Le médecin et la pharmacie sont gratuitement à la disposition des habitants du village. Cette belle fondation est due à lady Julie Cameron, femme du membre du conseil législatif des Indes, Charles Henry Cameron.
J’eus le plaisir de faire la connaissance de cette dame, et je la trouvai sous tous les rapports une des personnes les plus distinguées de son sexe. Partout où il s’agit d’une bonne œuvre, on la voit toujours en avant. Dans les années 1846 et 1847, elle fit des collectes pour l’Irlande, désolée par une grande disette. Elle écrivit à cet effet dans les provinces les plus reculées de l’Inde, engagea tout Anglais à apporter son obole, et réunit la somme considérable de 80 000 roupies.
Lady Cameron s’est fait aussi un nom dans les lettres: elle a traduit avec beaucoup de goût la célèbre ballade de Bürger, _Lenore_.
En outre, elle est l’épouse et la mère la plus tendre; elle ne vit que dans sa famille et s’occupe peu du monde, ce qui fait que les gens qui ne la connaissent pas la traitent d’originale. Il serait à désirer qu’il y eût beaucoup de femmes originales comme elle!
Je n’avais pas de lettre pour cette aimable dame; mais ayant entendu parler par hasard de mes voyages, elle fut la première à me rechercher. En général, je trouvai dans ce pays une franche hospitalité; je fus accueillie dans les meilleurs cercles avec prévenance et cordialité, et chacun s’empressait de me rendre service.
Cela me rappelle involontairement le ministre autrichien à Rio-de-Janeiro, comte Rehberg, qui croyait me faire beaucoup d’honneur en m’invitant à un simple dîner dans sa villa. Il me fallait acheter cette faveur insigne par une course à pied d’une heure, exposée à un soleil brûlant, ou bien payer six milreis pour une voiture[74]. A Calcutta, on me faisait toujours prendre en voiture. Je pourrais encore raconter bien des choses sur ce comte Rehberg, dont toutes les manières me donnaient à entendre qu’il était fort maladroit de ma part de ne pas être issue d’une famille opulente et aristocratique. Il en fut tout autrement du ministre M. Cameron, et du ministre de justice, M. Peel, qui m’honorèrent pour moi-même, sans s’inquiéter de mes ancêtres.
Chez M. Peel, il y eut pendant mon séjour à Calcutta une grande fête à l’occasion de son jour de naissance. J’y fus également invitée; mais, faute de toilette de bal, je déclinai l’honneur qu’on me faisait. On n’admit pas mes excuses, et, avec ma simple robe de mousseline de couleur, je me trouvai à côté de lady Cameron, dans une société où toutes les dames étaient vêtues de satin et de velours, et surchargées de dentelles et de parures. Cependant personne ne rougit de moi; au contraire, c’était à qui me parlerait et me témoignerait la plus haute estime.
Une promenade extrêmement intéressante pour l’étranger est celle de la _Grève_, appelée aussi _Maytown_. Cette promenade est bornée d’un côté par l’_Hugly_, de l’autre par de beaux prés, à l’extrémité desquels se trouve la superbe rue de _Chaudrini_. Les palais y succèdent à des palais; aussi cette rue est-elle regardée comme la plus belle de Calcutta. On a en outre de là la vue du palais du gouverneur, de la cathédrale, du monument d’Ochterlony, des beaux réservoirs d’eau établis sur les prés, du fort William, qui forme un superbe pentagone et est entouré d’ouvrages extérieurs considérables, etc.
Tous les soirs, avant le coucher du soleil, le beau monde de Calcutta afflue sur la Grève. L’Européen fier de son argent, l’orgueilleux nabab, le rajah déchu, s’y promènent dans de magnifiques voitures européennes[75], traînant à leur suite beaucoup de domestiques habillés à l’orientale, placés derrière la voiture ou courant à côté. Les rajahs et les nababs sont vêtus d’habits de soie brodés en or, sur lesquels ils jettent les châles les plus précieux de l’Inde. Dans les prés on voit galoper des dames et des messieurs montés sur de beaux coursiers anglais, et à côté d’eux marchent des légions d’indigènes qui rentrent de leur travail en riant et en plaisantant. Sur l’Hugly on voit aussi beaucoup de mouvement; les plus grands navires des Indes sont là à l’ancre; les uns déchargent leur cargaison, les autres appareillent, et beaucoup de bateaux vont et viennent sans cesse.
On m’avait dit que le peuple souffrait beaucoup de l’éléphantiasis, et qu’on rencontrait un grand nombre de ces malheureux avec des pieds horriblement enflés; mais il n’en est pas ainsi: je n’en vis pas à Calcutta, en cinq semaines, autant que j’en avais vu en un seul jour à Rio-de-Janeiro.
Un jour, je visitai un riche nabab. On estimait la fortune de la famille, composée de trois frères, à 150 000 livres sterling.
Le maître du logis me reçut à la porte de la maison et me conduisit dans la salle de réception. Il était enveloppé d’un grand morceau de mousseline bien blanche, sur laquelle il avait jeté un superbe châle des Indes qui, venant en aide à la mousseline transparente, couvrait décemment le corps depuis les hanches jusqu’aux pieds. Une partie du châle était drapée d’une manière très-pittoresque sur une des épaules.
La salle de réception était arrangée à l’européenne. Un grand et bel orgue était placé dans un des coins; dans un autre; on voyait une bibliothèque remplie des ouvrages des principaux poëtes et philosophes anglais. Mais je crus remarquer que ces livres étaient là plutôt pour les yeux que pour être lus; car les volumes de Byron étaient placés à l’envers, et les _Nuits de Young_ y étaient fourrées pêle-mêle. Quelques gravures et quelques tableaux qui, dans la pensée du bon nabab, devaient orner les murs, valaient moins que les cadres qui les entouraient.
Le nabab fit venir ses fils et me présenta deux jolis garçons, dont l’un avait sept ans et l’autre quatre. Quoique ce fût contraire à l’usage, je demandai des nouvelles de sa femme et de ses filles. Selon l’opinion des Hindous, notre pauvre sexe occupe une si humble place dans la société, que c’est presque leur faire insulte de s’informer des femmes. Cependant le nabab, en considération de ce que j’étais Européenne, ne prit pas trop mal ma question, et fit venir aussitôt ses filles. La plus jeune, une charmante enfant de six mois, avait la peau presque blanche, et de grands beaux yeux dont l’éclat était encore rehaussé par des cercles d’un bleu noir peints tout autour. La figure de l’aînée, âgée de neuf ans, était commune et grossière. Le père[76] me la présenta comme fiancée et m’invita à la noce, qui devait avoir lieu dans six semaines.
Je fus tellement étonnée de ce mariage précoce, que je m’écriai qu’il parlait sans doute des _fiançailles_ et non pas des _noces_; mais il m’assura que la jeune fille allait s’unir pour tout de bon à son mari, et être remise entre ses mains.
Comme je lui demandais si la jeune fille aimait son fiancé, il me répondit que les jeunes gens ne se voyaient pour la première fois qu’à la célébration des noces.
Le nabab me raconta en outre que chez son peuple chaque père se met le plus tôt possible en quête d’un gendre; car, disait-il, il faut que toutes les filles se marient, et plus elles se marient jeunes, plus c’est honorable pour elles. Une fille non mariée est un déshonneur pour son père, et semble lui reprocher son manque d’affection. Quand il a trouvé un gendre à son goût, il dépeint à sa femme les qualités physiques et intellectuelles du prétendant, l’état de sa fortune, etc. Il faut que la femme se contente de cette description; car elle ne voit son gendre ni comme fiancé, ni comme mari de sa fille. Le gendre n’est jamais considéré comme membre de la famille de la fiancée, qui, une fois mariée, passe tout à fait dans celle de son mari.
La jeune femme a le droit de voir les parents mâles de son mari et de leur parler; elle peut même se montrer sans voile aux domestiques de sa maison; mais, quand elle veut visiter sa mère, il faut qu’elle se fasse porter dans un palanquin hermétiquement fermé.
Je vis aussi la femme du nabab et une de ses belles-sœurs.
La première avait vingt-cinq ans et était très-corpulente; la dernière, âgée de quinze ans, était élancée et jolie de figure. On m’en expliqua bientôt la cause. Les filles hindoues, quoique mariées excessivement jeunes, ne deviennent guère mères avant l’âge de quatorze ans, et gardent ordinairement jusque-là leur taille de demoiselle. Après leurs premières couches, elles restent enfermées dans leur chambre de six semaines à deux mois, ne prennent aucun exercice et se nourrissent abondamment des mets les plus succulents et de toute espèce de friandises. En général cette nourriture leur profite. Il faut savoir que les Indiens, comme les mahométans, n’aiment que les femmes corpulentes. Dans le bas peuple, je ne trouvai pas de pareilles beautés.
Les deux femmes n’étaient pas précisément vêtues de la manière la plus décente. De grands morceaux de mousseline bleue et blanche, brodée d’or et bordée de tresses d’or larges comme la main, leur enveloppaient tout le corps, y compris la tête. Mais ce mince tissu[77] était trop transparent, et il dessinait par trop les contours du corps. Quand elles remuaient les bras, la mousseline s’ouvrait si bien, que non-seulement le bras était mis à nu, mais aussi une partie de la gorge et le reste du corps. Elles apportent plus de soin à se couvrir les cheveux; elles cherchaient toujours à ramener la mousseline par-dessus leur tête. Tant qu’elles sont filles, elles peuvent aller sans coiffure.
Elles portaient sur elles tant d’or, de perles et de pierres précieuses, qu’elles en avaient véritablement leur charge. De grosses perles, mêlées à des pierres fines perforées, leur couvraient le cou et la poitrine; toutes ces parures étaient entremêlées de lourdes chaînes d’or et de monnaies d’or enchâssées. L’oreille, entièrement percée (je comptai au bout de l’oreille et dans le lobule douze trous), était si chargée de ces ornements, qu’on la découvrait à peine. On ne voyait que de l’or, des perles et des pierres précieuses. A chaque bras elles portaient huit ou dix lourds bracelets, dont le principal joyau, enchâssé d’or massif, avait dix centimètres de large et était entouré de six rangées de petits brillants. On me le mit entre les mains; il pesait bien une demi-livre. De lourdes chaînes d’or faisaient trois fois le tour de leurs cuisses. Elles avaient aussi aux chevilles des pieds des anneaux et des chaînes d’or, et les pieds eux-mêmes étaient peints d’orpiment d’un brun rouge.
Les femmes apportèrent leurs écrins et me montrèrent encore beaucoup d’autres objets précieux. Il faut que l’Hindou dépense énormément d’argent pour la parure, pour la mousseline de Daïca brodée en or et en argent; car les femmes riches rivalisent entre elles de luxe.
Les deux femmes étaient en grande toilette; comme elles avaient compté sur ma visite, elles voulaient se montrer à moi dans tous les atours de leur pays.
Le nabab me conduisit aussi dans les appartements intérieurs, dont les fenêtres donnaient sur la cour. Dans quelques pièces on avait étendu par terre des tapis et des coussins, car en général l’Hindou n’aime pas les siéges et les lits; dans d’autres, il y avait quelques meubles européens, tels que tables, chaises, armoires, et même des lits.
On me montra, avec une joie toute particulière, une boîte vitrée qui renfermait des poupées, des voitures, de petits chevaux, et autres jouets qui amusaient singulièrement les enfants et les femmes: cependant ces dernières jouent aux cartes avec plus de passion.
Aucune femme ne peut entrer dans les chambres qui donnent sur la rue, car elle pourrait être aperçue par un homme des croisées vis-à-vis. La jeune fiancée mettait encore sa liberté à profit: elle sauta rapidement devant nous à la fenêtre ouverte, pour jeter un regard sur les rues animées.
Les femmes des Hindous riches ou des castes supérieures sont aussi enchaînées à leurs demeures que les Chinoises. Le seul plaisir que l’époux rigide accorde de temps en temps à son épouse est de se faire porter dans un palanquin bien fermé chez une amie ou une parente. Ce n’est que pendant le peu de temps qu’elles sont filles que les femmes jouissent d’un peu plus de liberté.
Un Hindou peut prendre plusieurs femmes, mais il use très-rarement de ce droit.
Les parents du mari habitent, autant que possible, dans la même maison que lui. Chaque famille a cependant son ménage particulier. Les garçons déjà assez grands peuvent manger avec leur père; il est défendu aux femmes, aux filles et aux petits enfants d’assister aux repas des hommes.
Hommes et femmes aiment beaucoup le tabac; ils le fument dans un jonc appelé _huka_.
Vers la fin de la visite on m’offrit beaucoup de bonbons, de fruits, de raisins secs, etc. Les bonbons se composaient en grande partie de sucre, d’amandes et de graisse, mais ils n’avaient pas trop bon goût, parce que la graisse y dominait.
Avant de quitter la maison, j’examinai encore au rez-de-chaussée la salle dans laquelle on célèbre tous les ans la cérémonie religieuse connue sous le nom de _natsch_. Cette fête, la plus grande chez les Hindous, tombe au commencement du mois d’octobre et dure quinze jours. Pendant ce temps, ni le riche ni le pauvre ne se livrent à aucun travail. Le maître ferme sa boutique et son magasin, le serviteur fournit des remplaçants qu’il trouve d’ordinaire parmi les mahométans; puis le temps se passe, sinon à jeûner et à prier, du moins à ne rien faire.
Le nabab me raconta que pour cette fête son salon était richement orné et qu’on y plaçait la déesse _Durga_, aux dix bras. Elle est faite en argile ou en bois, peinte des couleurs les plus brillantes et surchargée d’oripeaux en or ou en argent, de fleurs et de rubans, souvent même de riches parures. Dans le salon, dans la cour, à l’extérieur de la maison, brillent, entre des vases et des guirlandes de fleurs, des milliers de lumières et de lampes. On sacrifie à Durga de nombreuses victimes; toutefois on ne les tue pas en sa présence, mais dans quelque coin de la maison. Des prêtres servent la déesse, et des danseuses déploient leur talent devant elle au son d’une musique bruyante (_tam-tam_). Les prêtres et les danseuses se payent très-cher. En fait de danseuses, l’Inde a comme l’Europe ses Essler et ses Taglioni, qui reçoivent comme leurs émules des sommes considérables. Pendant mon séjour à Calcutta, une célèbre danseuse persane ne voulait danser dans aucune soirée à moins de cinq cents roupies. Des masses de visiteurs, parmi lesquels se trouvent aussi beaucoup d’Européens, vont de temple en temple. Aux hôtes les plus distingués on offre des sucreries et des fruits.
Le dernier jour de la fête, la déesse est portée à l’Hugly en grande pompe et au son de la musique. On la dépose dans un bateau, on la conduit au milieu du fleuve et on la précipite dans l’eau, pendant que retentissent les cris d’allégresse du peuple, qui se tient sur le rivage. A une époque plus reculée, la parure était livrée aux flots avec la déesse, mais les prêtres ne manquaient pas de la repêcher la nuit.
Aujourd’hui on remplace, le dernier jour de la fête, la vraie parure par de faux diamants, ou bien l’amphitryon s’arrange pour la mettre de côté pendant la traversée; mais il faut que cela se fasse avec beaucoup d’adresse, afin que le peuple ne s’en aperçoive pas.
Un _natsch_ revient souvent à plusieurs milliers de roupies: c’est une des plus fortes dépenses des gens riches.
Les noces coûtent aussi, dit-on, des sommes considérables. Les prêtres de Brahma, ou brahmanes, font des observations astrologiques, pour calculer le jour le plus heureux et même l’heure la plus propice. Ordinairement la noce est encore remise, au dernier moment, de quelques heures, parce que le prêtre, après de nouveaux calculs, a trouvé une heure plus favorable. Naturellement une telle découverte se paye de nouveau au poids de l’or.
Des fêtes en l’honneur de Kally, la déesse aux quatre bras, ont lieu plusieurs fois dans l’année, et particulièrement dans le village de _Kallighat_, près de Calcutta.
Pendant mon séjour dans cette dernière ville, il y eut deux de ces fêtes. On vit alors presque devant chaque hutte une quantité de petites idoles d’argile peintes de la manière la plus baroque et qui représentaient les figures les plus horribles; elles étaient destinées à être vendues. La déesse Kally, de grandeur naturelle, tirait la langue de toute sa longueur hors de sa bouche béante; elle était devant les cabanes ou à l’intérieur, richement couronnée de guirlandes de fleurs. Le temple de la déesse Kally est un misérable édifice, ou, pour mieux dire, un sombre trou dont le petit toit en forme de coupole est surmonté de quelques tourelles. La statue qui se trouvait dans ce temple se distinguait surtout par une tête énorme et par une langue excessivement longue. Sa figure était peinte en rouge cramoisi, en jaune et en bleu de ciel. Il ne me fut pas permis d’entrer dans ce trou divin, car les femmes ne sont pas jugées dignes de pénétrer dans un sanctuaire aussi auguste que le temple de Kally. Je regardai à la porte avec les femmes hindoues, ce qui me suffit complétement.
Les maisons mortuaires et les bûchers où l’on brûle les morts offrent des tableaux émouvants et épouvantables. Les maisons mortuaires sont placées sur les bords de l’Hugly, près de la ville. En face se trouve le marché au bois. Celle que je visitai était petite et ne renfermait qu’une salle avec quatre couchettes nues. Les mourants sont portés en ce lieu par leurs parents et déposés sur une de ces couchettes; quand elles sont occupées, on les met par terre ou, en cas de besoin, on les expose devant la maison aux rayons d’un soleil brûlant. Je trouvai cinq mourants dans la maison et deux en dehors. Ces derniers étaient tout à fait enveloppés dans des paillasses ou des couvertures de laine; je croyais qu’ils étaient déjà morts; mais quand j’en fis la remarque on écarta les couvertures, et je reconnus que les malheureux remuaient encore. Je m’imagine qu’ils doivent étouffer là-dessous. Dans la maison mortuaire il y avait une vieille femme toute cassée, étendue par terre dans le râle de la mort. Les quatre couchettes étaient toutes occupées. Je ne remarquai point qu’on eût mis de la vase du Gange dans la bouche et dans le nez des mourants; c’est peut-être la coutume dans d’autres contrées. Les parents étaient assis autour des moribonds; ils attendaient en silence et tranquillement qu’ils rendissent le dernier soupir. Comme je demandai si on ne leur donnait rien, on me répondit que, s’ils ne mouraient pas tout de suite, on leur donnait de temps en temps une gorgée d’eau du Gange, mais toujours moins et à de plus longs intervalles, puisque une fois apportés à la maison mortuaire ils devaient absolument mourir.
Dès qu’ils sont morts, souvent quand ils ont eu à peine le temps de refroidir, on les porte aux bûchers, qui ne sont séparés de la grand’route que par un mur.
Je vis là un mort et un mourant étendus par terre, et sur six bûchers six cadavres; les flammes qui les consumaient montaient en hautes colonnes. Des oiseaux plus gros que des dindons, appelés ici _philosophes_[78], de petits vautours et des corbeaux, étaient perchés en grande quantité autour des bûchers, sur les toits et les arbres voisins, et attendaient avidement pour se repaître des cadavres à moitié brûlés. Je frissonnai; j’avais hâte de m’éloigner, et je fus longtemps sans pouvoir effacer de ma mémoire l’impression de cet affreux spectacle.
Ces funérailles coûtent souvent aux gens riches plus de mille roupies; car on emploie les espèces de bois les plus chères, telles que les bois de sandal, le bois de rose, etc. En outre, il faut encore pour les cérémonies funèbres un brahmane, des pleureuses et de la musique.
Après que le corps a été brûlé, on recueille les ossements qu’on met dans un vase et qu’on enterre, ou bien qu’on plonge dans le Gange ou dans quelque autre fleuve sacré.
Pour les pauvres gens on ne fait pas toutes ces cérémonies. On brûle leurs corps tout simplement sur du bois ou de la fiente de vache, et s’ils sont trop pauvres pour pouvoir acheter du combustible, on attache une pierre au cadavre et on le jette dans le fleuve.
J’ajouterai ici une petite anecdote que j’ai entendue raconter par une personne digne de foi. Elle fera voir à quelles cruautés peuvent souvent conduire de fausses idées religieuses.
M. N*** était un jour en voyage non loin du Gange, il avait avec lui quelques serviteurs et un chien. Tout à coup ce chien disparut. Après l’avoir appelé en vain et pendant longtemps, on le trouva enfin sur le bord du Gange près d’un corps humain qu’il léchait constamment. M. N*** approcha et trouva un homme exposé pour mourir et qui avait encore quelque souffle de vie. Il appela ses gens, fit enlever la vase et la boue de la figure de ce malheureux, ordonna de l’envelopper d’une couverture de laine et lui prodigua tous les soins possibles. Au bout de peu de jours le pauvre homme fut entièrement rétabli. Quand M. N*** voulut le congédier, cet infortuné le pria instamment de n’en rien faire, parce qu’il avait perdu sa caste, qu’aucun de ses parents ne le reconnaîtrait plus, en un mot qu’il était rayé du nombre des vivants. M. N*** le garda à son service et cet homme jouit encore de la meilleure santé, quoique cette aventure remonte déjà à plusieurs années.
Les Hindous eux-mêmes avouent que par la manière dont on agit avec les mourants il se commet plus d’un homicide; mais leur religion dit qu’une fois que le médecin a déclaré qu’il n’y a plus d’espoir, il faut que le malade meure.
Quant aux coutumes et aux usages des Hindous, je n’ai pas été à même d’en connaître d’autres que ceux que j’ai déjà décrits; mais j’eus occasion de voir quelques cérémonies relatives aux noces des mahométans. Le jour des noces le lit nuptial bien paré est porté au son de la musique à la demeure du fiancé. Assez tard dans la soirée la fiancée y arrive aussi dans un palanquin bien fermé, accompagnée de musiciens, de torches et d’une grande suite. Plusieurs parents portent des pyramides, et le superbe feu connu sous le nom de feu de Bengale ne saurait manquer en cette occasion.
Quand le cortége arrive à la maison du marié, les deux époux y entrent seuls; la suite reste devant la porte, fait de la musique, crie et chante quelquefois jusqu’au lendemain.
J’ai souvent entendu dire aux Européens qu’ils trouvaient cette cérémonie du lit nuptial très-indécente; mais comme dit le proverbe: Nous voyons un fétu dans l’œil de notre prochain, nous ne voyons pas la poutre dans le nôtre. De même je trouvai que les mariages entre les Européens établis dans le Bengale se font d’une manière bien plus inconvenante. Chez les Anglais, le jour de la bénédiction nuptiale, qui n’a lieu que vers le soir, le fiancé ne peut voir la fiancée qu’à l’autel. Manquer à cette loi serait une grave infraction aux convenances. Dans le cas où les deux fiancées auraient quelque chose à se dire, il faut qu’ils aient recours à la plume. Mais à peine la bénédiction du prêtre est-elle prononcée, que les nouveaux mariés sont emballés dans une voiture et envoyés pendant huit jours dans un hôtel aux alentours de la ville. On choisit d’ordinaire pour cela l’hôtel de _Barrakpore_ ou quelque maison à _Gardenrich_. Quand toutes les places de ces maisons sont louées, ce qui arrive assez souvent puisque presque tous les mariages se font dans les mois de novembre ou de décembre, on loue des bateaux avec une ou deux petites cabines, et les nouveaux mariés sont condamnés à passer les premiers huit jours tout à fait éloignés de leurs familles.
Il est également défendu aux parents d’approcher pendant ce temps de leurs enfants.
Je crois que la délicatesse d’une jeune fille doit souffrir cruellement de ces mœurs grossières. Combien la pauvre créature doit rougir quand elle entre dans les endroits destinés à cet emprisonnement, et combien doit-elle être blessée de chaque regard, de chaque sourire des aubergistes, des garçons ou des bateliers!
Les bons Allemands, qui trouvent malheureusement beau tout ce qui ne vient pas de chez eux, imitent très-consciencieusement cette coutume étrange.
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