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CHAPITRE VI.

Aspect de Valparaiso.--Édifices publics.--Quelques mots sur les coutumes et les usages du peuple.--La gargote de Polanka.--Le petit ange (_angelito_).--Le chemin de fer.--Mines d’or et d’argent.

L’aspect de Valparaiso est triste et uniforme. La ville s’étend en deux longues rues au pied de collines inhospitalières qui ressemblent à d’énormes monceaux de sable, mais qui ne sont réellement que des masses de rochers couvertes de minces couches de terre et de sable. Plusieurs de ces collines sont surmontées de maisons; sur une éminence est le cimetière, qui, joint aux clochers en bois construits dans le goût espagnol, pare au moins un peu cette vue aussi triste que monotone. Je ne fus pas moins désagréablement surprise de l’aspect désert du port que du misérable quai de débarquement: une haute jetée en bois, longue d’environ 30 mètres se prolonge jusque dans la mer. On y monte par des escaliers roides et étroits appuyés contre le mur. C’était toujours un triste spectacle que de voir une dame gravir ou descendre ces escaliers. Pour les personnes tant soit peu infirmes ou maladroites, il faut les descendre à l’aide d’une corde.

Les deux principales rues sont assez larges et animées de cavalcades continuelles. Les habitants du Chili naissent tous cavaliers, et ils ont de si beaux chevaux, que l’on s’arrête souvent pour les regarder et qu’on ne peut assez admirer leur noble et fière allure et les belles proportions de leur corps.

Les étriers ont une forme singulière: ils consistent en grands et lourds morceaux de bois, avec une échancrure dans laquelle le cavalier met la pointe du pied. Les molettes des éperons sont aussi d’une dimension surprenante et ont près de 10 centimètres de diamètre.

Les maisons sont bâties dans le style de l’Europe, avec des toits italiens tout plats. Les anciennes constructions n’ont qu’un rez-de-chaussée et sont petites et vilaines; mais la plupart des maisons modernes ont un premier étage et sont jolies et spacieuses. L’intérieur est ordinairement disposé avec beaucoup de goût. En montant au premier par de larges escaliers, on arrive à un vestibule haut et aéré, sur lequel donnent de grandes portes vitrées qui conduisent aux salles de réception et aux autres appartements. Ce ne sont pas seulement les Européens établis à Valparaiso, mais aussi les indigènes, qui se font honneur de leur salle de réception, dont la décoration coûte souvent des sommes considérables. Tout le parquet est couvert de tapis moelleux, les murs sont revêtus de riches tentures. On fait venir d’Europe les glaces et les meubles les plus précieux, et sur les tables on voit étalés de magnifiques albums renfermant des gravures d’un grand prix. Des cheminées élégantes me firent voir que les hivers de Valparaiso ne sont pas aussi doux que voulaient me le faire croire plusieurs de ses habitants.

Quant aux édifices publics, le Théâtre et la Bourse sont les plus beaux. La salle de spectacle est très-bien distribuée; elle renferme un parterre spacieux avec deux rangs de loges. Le théâtre est très-fréquenté des habitants de la ville, mais moins pour l’opéra italien que comme rendez-vous de la bonne société. Les dames y vont en grande toilette; on se fait réciproquement des visites dans les loges, qui sont toutes très-grandes et admirablement décorées de tapis, de glaces, de canapés et de fauteuils.

La Bourse a une assez grande salle fort gaie avec de jolies pièces à l’entour. De la salle on jouit d’une jolie vue sur une partie de la ville et sur la mer. La maison du _Cercle allemand_ renferme de beaux salons avec de grandes salles de jeu et de lecture.

Dans les églises je ne trouvai de bien que les clochers, composés de deux ou trois tours octogones superposées et supportées chacune par huit colonnes. Ces tours sont en bois ainsi que les autels et les colonnes de la nef. Ces édifices religieux ont généralement un air assez nu et assez pauvre, ce qui tient surtout à l’absence de siéges. Les hommes restent debout; les femmes apportent de petits tapis, les étalent devant elles et s’agenouillent ou s’assoient dessus; les dames riches font porter ces tapis par leurs servantes. La cathédrale s’appelle _la Matriza_.

Les promenades de Valparaiso ne sont pas très-agréables, car la plupart des routes de voitures et des chemins de piétons sont couverts de près d’un pied de sable, qui au moindre vent se soulève en tourbillons et en grands nuages de poussière. Souvent, à dix heures du matin, moment où se lève d’ordinaire la brise de la mer, toute la ville est enveloppée de ces nuages. Aussi beaucoup d’habitants, m’a-t-on dit, meurent de maladies de poitrine et de phthisie pulmonaire. Les endroits les plus fréquentés sont _Polanka_ et le _phare_. La vue que l’on a du phare est excessivement belle; par un temps tout à fait clair, on découvre les cimes couvertes de neige des chaînes avancées des Andes.

Les rues sont, comme je l’ai déjà dit, assez animées, et on y voit sans cesse se croiser dans tous les sens des omnibus (_tivola_) et des cabriolets (_berlogen_), dans lesquels on peut aller pour un réal[37] d’un bout de la ville à l’autre. On voit aussi beaucoup d’ânes, employés surtout à porter de l’eau ou des provisions.

Je trouvai le bas peuple d’une extrême laideur. Les indigènes ont le teint cuivré ou brun jaune, les cheveux noirs et épais, les traits extrêmement disgracieux et une physionomie si désavantageuse, que tout phrénologiste les déclarerait aussitôt brigands ou voleurs. Le capitaine Bell avait, il est vrai, parlé souvent de l’extrême honnêteté des gens de ce pays, et nous avait assuré, avec son exagération ordinaire, que l’on pouvait laisser une bourse pleine d’or dans la rue et que l’on serait sûr de la retrouver le lendemain à la même place. Malgré tout, j’avoue que j’aurais eu peur de rencontrer ces honnêtes gens en _plein jour_, dans des endroits isolés, avec de l’or _dans ma poche_.

Dans la suite, j’eus l’occasion de me convaincre de la fausseté de l’opinion du capitaine, en voyant dans beaucoup d’endroits des prisonniers enchaînés et employés aux constructions publiques, au balayage des rues, etc. Aussi les fenêtres et les portes sont munies de barreaux et de poutres comme on n’en rencontre dans presque aucune ville d’Europe. La nuit, il y a dans toutes les rues, sur toutes les collines habitées, des postes d’agents de police qui s’appellent sans cesse comme les avant-postes en temps de guerre. En outre, la police à cheval parcourt la ville dans tous les sens, et les personnes qui rentrent seules du théâtre ou d’une soirée se font souvent accompagner par ces gendarmes. Les vols avec effraction et à main armée sont punis de mort.

Toutes ces mesures ne me semblent pas trop parler en faveur de la grande honnêteté du peuple!

A cette occasion, je ne puis m’empêcher de mentionner une petite scène dont j’ai été témoin, puisqu’elle se passait sous mes fenêtres. Un petit garçon portait sur une planche plusieurs assiettes et plusieurs plats; par malheur, la planche lui échappa des mains, et la vaisselle se brisa à ses pieds. Dans le premier moment le pauvre garçon fut si interdit, qu’il resta comme une statue à contempler la vaisselle brisée; puis il se mit à pleurer amèrement. Les passants s’arrêtèrent et le regardèrent; mais personne ne prit part à son malheur: on se borna à rire, et chacun poursuivit son chemin. Dans d’autres endroits on aurait certainement fait aussitôt une collecte, ou du moins on aurait plaint ou consolé le pauvre enfant, et certes personne n’aurait songé à rire de son malheur. Ce n’est sans doute qu’un événement de peu d’importance, mais c’est justement dans ces bagatelles que l’on apprend à connaître le caractère des hommes.

Pendant mon séjour à Valparaiso, il se passa, du reste, une autre histoire d’un autre genre, vraiment épouvantable.

Je l’ai déjà fait remarquer, l’usage ici, comme dans plusieurs pays d’Europe, est d’employer les malfaiteurs à des travaux publics. Un de ces malheureux chercha à gagner le gardien pour qu’il l’aidât à fuir; et le gardien s’engagea, moyennant une once (17 écus d’Espagne), à lui fournir l’occasion de se sauver. Comme les prisonniers sont visités chaque jour, matin et soir, par leurs parents et leurs amis, et qu’ils peuvent aussi en recevoir des provisions, sa femme lui apporta un jour l’once qu’il s’empressa de remettre au gardien. Celui-ci prit si bien ses mesures que, le lendemain, le malfaiteur ne fut pas, suivant l’habitude, accouplé à la même chaîne avec un autre compagnon. Il fut ainsi maître d’aller seul, et par conséquent il pouvait se sauver plus facilement, d’autant plus que l’endroit où il devait travailler était assez isolé.

Le plan avait été habilement conçu; mais, soit que le gardien se fût ravisé, soit préméditation de sa part, il tira sur le fugitif et l’étendit mort à ses pieds.

On ne trouve que très-rarement des descendants des indigènes[38] restés purs de tout mélange. Ils me parurent assez semblables aux pouris du Brésil, si ce n’est qu’ils n’avaient pas les yeux si petits ni si mal fendus. Il n’y a pas d’esclaves au Chili.

Le costume des chrétiens est tout à fait à l’européenne, surtout celui des femmes. Les hommes portent seulement, au lieu d’un habit, le _poncho_, composé de deux bandes de drap ou de mérinos, dont chacune a un mètre de large et deux mètres de long. On les coud ensemble, et on ne laisse au milieu qu’une ouverture pour passer la tête. Tout le vêtement descend jusqu’aux hanches, et a à peu près la forme d’un collet de manteau carré. On porte ces _ponchos_ de toutes les couleurs: verts, bleus, ponceau, etc. Ils font très-bien, surtout quand ils sont ornés (comme le sont ceux des gens riches) de broderies en soie.

Les femmes portent toujours, dans la rue, une grande écharpe, et à l’église elles la tirent sur leur tête.

J’étais venue au Chili avec l’intention d’y rester quelques semaines, pour pouvoir faire également une excursion à _Santiago_, la capitale, et ce n’est qu’ensuite que je voulais continuer mon voyage pour la Chine.

A Rio-de-Janeiro, on m’avait assuré qu’il partait tous les mois de Valparaiso des vaisseaux pour la Chine; mais malheureusement il n’en était pas ainsi. J’appris à Valparaiso que l’on y trouvait très-rarement des occasions pour passer en Chine, mais qu’il y avait précisément un vaisseau prêt à partir pour ce pays dans cinq ou six jours. Tout le monde me conseilla de ne pas laisser échapper cette bonne fortune, et de renoncer plutôt à la visite de Santiago. Après une longue réflexion, je m’y décidai à contre-cœur; et, pour couper court à de plus longues hésitations, j’allai sans retard chez le capitaine, qui, pour une somme de 200 écus d’Espagne, se déclara tout disposé à m’emmener. Je conclus le marché, et, n’ayant plus à disposer que de cinq jours, je me proposai de les employer à visiter avec soin Valparaiso et ses environs. Ce temps aurait bien suffi pour aller voir Santiago rapidement, car cette ville n’est éloignée que de 32 leguas de Valparaiso; mais cette excursion aurait entraîné de très-grandes dépenses, puisqu’il n’y a pas de voiture publique qui aille à Santiago, et qu’on est obligé de louer une voiture particulière. D’ailleurs, j’aurais regretté de n’avoir que des impressions fugitives de ces deux villes.

Je me contentai de Valparaiso. Je montai souvent sur les collines d’alentour; je visitai les huttes des basses classes, je fis exécuter devant moi les danses nationales, etc. Je voulus du moins tout voir dans cette ville.

Sur quelques-unes des collines, particulièrement sur la _Serra-Allegri_, il y a des villas très-élégantes au milieu de jardins bien dessinés, avec de belles petites fenêtres donnant sur la mer. L’aspect du pays est moins attrayant, car il s’élève derrière ces collines des chaînes de montagnes laides et nues, qui masquent toute autre vue.

Les huttes des pauvres gens sont horriblement mal construites; la plupart, faites avec de la terre glaise et du bois, menacent ruine.

C’est à peine si j’osais y pénétrer; je me figurais que l’intérieur devait répondre à l’extérieur, et je ne fus pas peu surprise de trouver non-seulement des lits, des tables et des chaises en bon état, mais aussi de jolis autels domestiques ornés de fleurs. Les habitants non plus n’étaient pas trop mal habillés, et le linge suspendu devant plusieurs de ces baraques me parut plus beau que celui que j’avais vu devant les fenêtres de maisons élégantes, dans les rues les plus vivantes des villes de Sicile.

On peut aussi apprendre à bien connaître la vie et les mœurs du peuple quand on parcourt les environs de _Polanka_ les dimanches et les jours de fête, et qu’on y visite les guinguettes.

Je veux introduire mes lecteurs dans une de ces guinguettes. Dans un coin on voit briller un bon feu entouré de beaucoup de pots, parmi lesquels on aperçoit un grand nombre de broches garnies de bœuf et de porc. Tout bout, cuit et rôtit, et promet un bon repas. Des tréteaux de bois, sur lesquels est posée une planche longue et large, se trouvent au milieu de la pièce, et sont couverts d’un drap dont il serait, je crois, difficile de dire la couleur primitive.

C’est autour de cette table que se rangent les convives. Pendant le repas, on voit régner les anciennes coutumes patriarcales, à cette distinction près que non-seulement _tous les convives_ mangent à la même gamelle, mais que _tous les mets_ sont servis dans le même plat. Les fèves et le riz, les pommes de terre et le rôti de bœuf, _les pommes de paradis_[39] et les oignons, se trouvent paisiblement côte à côte, et sont mangés de grand appétit et dans le plus profond silence.

A la fin du repas, le broc fait le tour de la table et passe de main en main; quelquefois il est rempli de vin, et souvent d’eau.

Le soir on danse aussi beaucoup dans ces endroits au son de la guitare; mais par malheur on était en carême, époque où tous les divertissements publics sont interdits. Cependant ces bonnes gens ne sont pas si scrupuleux, et pour quelques réaux ils furent bien vite prêts à me donner, dans une pièce de derrière, une représentation de leurs danses nationales, la _Samaquecca_ et la _Refolosa_; mais j’en eus bientôt assez: les mouvements et les gestes des danseurs dépassaient toutes les bornes de l’indécence, et je plaignais seulement la jeunesse, dont la délicatesse naturelle est étouffée en naissant par la vue de ces danses.

Ce qui ne me déplut pas moins, ce fut la singulière coutume en vertu de laquelle la mort d’un petit enfant est célébrée par les parents comme une fête de joie. Ils appellent l’enfant décédé un _angelito_ (petit ange), et le parent de toutes les manières.

On ne lui ferme pas les yeux, mais on les lui ouvre, au contraire, le plus possible; on lui teint les joues en rouge, on le revêt de ses plus beaux habits, en le couvrant de fleurs, et on le place sur un petit siége, dans une espèce de niche également ornée de fleurs. Les autres parents et voisins viennent ensuite féliciter le père et la mère d’avoir un tel petit ange. La première nuit, les parents et les amis exécutent les danses les plus désordonnées devant l’_angelito_, et on se livre aux festins les plus joyeux.

Dans les campagnes il arrive souvent, dit-on, que le père et la mère portent le petit cercueil au cimetière, tandis que les parents, une bouteille d’eau-de-vie à la main, suivent en poussant des cris d’allégresse.

Un marchand de Valparaiso me raconta que deux de ses amis, employés depuis peu du gouvernement, avaient eu à juger une singulière plainte. Un fossoyeur, chargé de porter un _angelito_ au cimetière, entra, chemin faisant, dans un cabaret, pour y prendre à la hâte un petit verre; le cabaretier lui demanda ce qu’il portait sous son poncho, et ayant appris que c’était un angelito, il pria le fossoyeur de le lui céder pour deux réaux; celui-ci y ayant consenti, le cabaretier dressa aussitôt, dans la salle des buveurs, une petite niche de fleurs, y mit le petit ange acheté, et prévint ses voisins. Tous accoururent, regardèrent le cher angelito, et burent et festinèrent en son honneur; mais les parents en furent bientôt informés: ils coururent aussitôt au cabaret, enlevèrent leur enfant, et allèrent porter plainte contre le cabaretier auprès du juge. Celui-ci, en les entendant, put à peine s’empêcher de rire, et arrangea l’affaire à l’amiable, le code n’ayant pas prévu un délit de ce genre.

La manière dont les malades sont portés à l’hôpital est encore des plus étranges. On les place sur des chaises à bras en bois très-simples, avec une corde par devant pour les empêcher de tomber, et une autre en dessous sur laquelle ils posent les pieds. C’est affreux à voir, surtout quand le malade est déjà trop faible pour pouvoir se tenir assis droit.

Je ne fus pas peu surprise d’entendre parler à Valparaiso (où il n’y a ni directeur de poste, ni communications régulières) de l’établissement d’un chemin de fer qui doit être continué jusqu’à Santiago. Une compagnie anglaise s’est chargée de cette entreprise, et les plans ont déjà été levés. Comme le pays est très-montueux, il faudrait faire de longs détours pour gagner les plaines; cela entraînerait de très-grands frais qui ne se trouvent nullement en rapport avec l’état actuel du commerce et le nombre restreint des voyageurs. Il y a aujourd’hui à peine quelques voitures en circulation, et quand il vient par hasard dix ou quinze voyageurs de Santiago à Valparaiso, toute la ville en parle comme d’une chose extraordinaire. Aussi croit-on que les entrepreneurs du chemin de fer n’ont vu dans la construction projetée qu’un prétexte pour pouvoir aller chercher, sans opposition, de l’or et de l’argent de tous côtés.

Celui qui découvre une mine jouit d’une très-grande protection; on lui accorde un droit de propriété absolue, et il n’a d’autre formalité à remplir que de déclarer sa prise de possession au gouvernement. Cela va si loin, que si quelqu’un prétend d’une manière plus ou moins plausible qu’on pourrait trouver une mine ici ou là, fût-ce sous une maison ou sous une église, on l’autorise à faire abattre l’une ou l’autre, pourvu qu’il soit en état d’indemniser.

Il y a environ quinze ans, un ânier découvrit une mine d’argent par le plus grand des hasards. Il conduisait plusieurs ânes au delà de la montagne; un d’entre eux se sauva un beau matin. L’ânier ayant voulu ramasser une pierre pour la jeter après la bête, il trébucha et tomba par terre. La pierre lui échappa des mains et roula en bas de la montagne. Il arracha brusquement une autre pierre de la terre, et il allait la lancer, lorsqu’elle le frappa par son aspect extraordinaire; il la regarda d’un peu plus près, et il y découvrit de riches veines d’argent pur. Il garda précieusement la pierre, marqua l’endroit pour pouvoir le retrouver, retourna chez lui avec ses ânes, et communiqua aussitôt l’importante découverte à un mineur de ses amis. Tous deux se rendirent sans retard à l’endroit marqué; le mineur l’examina avec soin, et il y reconnut une mine d’argent très-productive. Pour l’exploiter, il ne leur manquait plus qu’un capital; mais ils le trouvèrent en s’associant le maître du mineur, et, au bout de quelques années, tous les trois étaient devenus très-riches.

* * * * *

Les six jours étant passés, le capitaine me fit dire que le lendemain je devais venir à bord avec mes effets, car il comptait mettre à la voile dans la soirée. Mais le même jour, au matin, mon mauvais génie amena un vaisseau de guerre français en destination d’_Otahiti_. Je ne songeais aucunement que ce vaisseau pût déranger en rien mes projets, et je me rendis tranquillement au lieu de l’embarquement. Mais le capitaine vint au-devant de moi et me raconta une longue histoire où il était question de sa demi-cargaison, du capitaine français, de la commission qu’il avait de pourvoir de vivres la garnison française à Otahiti, etc. Bref, la fin de tout cela fut un retard de cinq jours.

Dans mon dépit, j’allai voir le consul de Sardaigne, M. Bayerbach, et je lui fis part de mes contrariétés. Ce bon monsieur me consola de son mieux, et, apprenant que je demeurais déjà à bord, il me pressa de venir occuper une chambre de sa villa dans la _Serra-Allegri_. En outre, il m’introduisit dans plusieurs maisons où je passai des moments bien agréables, et où j’eus occasion de voir quelques belles collections d’insectes et de coquillages.

Au bout des cinq jours, le départ se trouva encore remis; et, quoique j’aie passé ainsi réellement quinze jours au Chili, je n’ai pourtant rien vu que Valparaiso et ses plus proches environs. Comme Valparaiso est au sud de la ligne et que les saisons de l’hémisphère méridional, comme on sait, sont opposées à celles de l’hémisphère septentrional, nous étions ici en automne. Je trouvai (au 34^{e} degré de latitude) presque les mêmes espèces de fruits et de légumes qu’en Allemagne, particulièrement des raisins et des melons. Les pommes et les poires étaient moins bonnes; mais c’étaient les mêmes espèces que chez nous.

Pour finir, je joindrai à ces détails le prix de quelques objets.

Une chambre tant soit peu convenable, dans une maison particulière, coûte 4 ou 5 réaux par jour; la table d’hôte se paye une piastre (5 francs 9 centimes); une bouteille de vin d’Espagne revient également à une piastre. Mais l’article le plus dispendieux, c’est le linge (ce qui provient du grand manque d’eau). Pour chaque pièce grande ou petite, on exige un réal. Pour le passe-port, on paye 8 écus d’Espagne.

NOTICE STATISTIQUE SUR LE CHILI.

La république du Chili a une superficie de 6000 lieues carrées, et une population d’environ 1 500 000 habitants, dont 125 000 créoles, autant de métis et de mulâtres, quelques milliers de nègres; le reste se compose d’Indiens indigènes et des descendants des Espagnols émigrés.

Avant de proclamer son indépendance et de se constituer en république, le Chili était une _capitainerie_ générale d’Espagne. La langue dominante est l’espagnol; la religion de la plus grande partie des habitants est la religion catholique. La capitale du pays, _Santiago_, a 66 000 habitants et renferme beaucoup d’édifices et d’établissements publics. _Valparaiso_, avec ses 50 000 habitants, offre le plus grand port et la place de commerce la plus importante du Chili; elle est aussi l’une des plus considérables de l’océan Pacifique. Le Chili produit une très-grande quantité de bœufs, parmi lesquels il y en a beaucoup de sauvages; d’excellents chevaux, du vin, du tabac, des olives, du lin, du froment et tous les fruits de la zone tempérée; de plus, du cuivre, de l’or, de l’argent, du fer, du plomb et d’autres métaux.

_Monnaies et mesures milliaires._

Les monnaies d’or sont les onces, les demi-onces et les quarts d’once.

Les monnaies d’argent sont: les _piastres_, nommées _pesos_ ou _gros écus_; les _réaux_, les _medios_ et les _quadrillos_.

Les monnaies de cuivre sont les _centavos_.

Une once contient 17 piastres; une piastre, 8 réaux, 1 réal, 2 medios ou 4 _quadrillos_, et 1 _quadrillo_, 4 _centavos_.

Une piastre vaut 2 florins et 5 kreutzers d’Autriche[40].

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18 _leguas_ font 15 milles allemands ou 111 kilomètres de France[41].