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CHAPITRE XVII.

Départ de Bombay.--La petite vérole se déclare.--Mascate.--Bandr-Abas.--Les Persans.--Le détroit de Kishm.--Bushire.--Le Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus des Bédouins.--Ctésiphon et Séleucie.--Arrivée à Bagdad.

Le vapeur du nom de _S. Ch. Forbes_, de la force de quarante chevaux, commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant toute la traversée, me combla de soins et de prévenances.

Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde. L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes; car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds des passagers.

Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour tâcher de découvrir un asile auquel personne ne songe. Je trouvai ce que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les pieds, ou même sur la tête.

En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse. Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi), et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte constitution.

Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages. Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer, mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous apprîmes le danger dont nous étions entourés.

L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite planche chargée de quelques morceaux de charbon de bois ou de pierres, fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux.

J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la coutume.

Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et heureusement l’épidémie s’en tint là.

_30 avril._ Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie, et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que belle.

Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie.

Nous jetâmes l’ancre devant la ville de _Mascate_, située à l’extrémité de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges, également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans.

Les maisons de la ville sont en pierre; elles ont de petites fenêtres et des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik (gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se compose de galeries couvertes, sous lesquelles les marchands se tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables marchandises.

La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat leur étant mortel.

Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs des accidents très-fréquents.

De cette vallée[118] j’entrai dans une autre qui contient la plus grande curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses plantes et ses légumes, offre réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille; il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays.

Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes. Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves.

J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde.

On m’avait prévenue à différentes reprises et on m’avait assuré que les rayons ardents des pays chauds étaient très-nuisibles aux Européens qui n’y étaient pas habitués, qu’on y gagnait souvent des fièvres et des coups de soleil. Mais si j’avais écouté tous ces avis, j’aurais fini par ne rien voir. Je ne me laissai pas dérouter: je sortais par la pluie et par le soleil, comme cela se présentait; aussi je vis toujours plus de choses que mes compagnons de voyage.

Le 2 mai, de grand matin, nous mîmes de nouveau sous voile.

Le 3 mai nous entrâmes dans le golfe Persique, et nous longeâmes d’assez près l’île d’Ormus. Les montagnes de cette île se distinguent par leurs teintes miroitantes. Beaucoup d’endroits scintillaient comme s’ils avaient été couverts de neige. Les montagnes contiennent beaucoup de sel, et tous les ans il vient de nombreux bateaux d’Arabie et de Perse pour en emporter des cargaisons.

Le soir, nous arrivâmes à la petite ville de _Bandr-Abas_, où nous jetâmes l’ancre.

_4 mai._ Bandr-Abas est située près de basses collines de sables et de rochers, séparées de montagnes plus hautes par une plaine étroite. Ici encore tout est sec et stérile; dans la plaine seulement on voit quelques petits groupes de palmiers.

Je regardais d’un œil de convoitise la côte de la Perse, dont j’aurais tant aimé à fouler le sol. Mais le capitaine me dissuada de mon projet de pénétrer dans ce pays avec mes vêtements européens. Il me fit remarquer que les Persans n’étaient pas aussi bons que les Hindous, et que, dans ces contrées reculées, l’apparition d’une Européenne était un événement si extraordinaire qu’on pourrait me recevoir à coups de pierres.

Par bonheur il se trouva sur le bateau un jeune homme à moitié Anglais, à moitié Persan (son père, un Anglais, avait épousé une Arménienne de Téhéran), qui parlait également bien les deux langues. Je le priai de m’emmener avec lui à terre; ce qu’il s’empressa de faire avec la plus grande amabilité.

Il me conduisit au bazar et me fit traverser plusieurs petites rues: le peuple accourut, il est vrai, de tous côtés, me regarda tout ébahi, mais ne montra pas la moindre velléité de me maltraiter.

Les maisons sont petites et construites dans le goût oriental. On y voit peu de fenêtres, elles sont très-petites et ont des terrasses au lieu de toits. Les rues sont étroites, sales et comme mortes; il n’y avait que le bazar qui fût animé. Les boulangers cuisaient ici le pain de la manière la plus simple, en présence même des chalands: ils pétrissent un peu de farine avec de l’eau dans une écuelle de bois; ensuite ils divisent la pâte en petits morceaux, qu’ils pressent et allongent de manière à les rendre minces et plats; puis ils passent dessus de l’eau salée et les collent dans l’intérieur d’un tuyau rond. Ce tuyau est en terre cuite; il a environ 45 centimètres de diamètre et 50 de long; il est enfoncé à moitié dans la terre, et on a pratiqué dans le bas un courant d’air. Des charbons de bois brûlent dans l’intérieur du tuyau, à l’extrémité inférieure. Ces morceaux de pâte sont cuits en même temps des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes qui, mangées chaudes, ont assez bon goût.

On peut facilement distinguer les Persans et les Arabes, que l’on voit encore en grand nombre; ils sont plus grands et plus forts, ils ont la peau plus blanche, les traits grossiers et assez expressifs, et un air très-sauvage et très-féroce. Leur costume ressemble à celui des mahométans. Beaucoup portent des turbans, d’autres des bonnets coniques en peau d’astracan noire, de 50 à 75 centimètres de haut.

On m’a raconté un si beau trait de reconnaissance de M. William Heborth, qui m’accompagna jusqu’à Bandr-Abas, que je ne puis m’empêcher de le redire à mes lectrices. Arrivé de Perse à Bombay, à l’âge de seize ans, il fut parfaitement accueilli par un ami de son père, qui non-seulement l’assista de son mieux, mais, grâce à son crédit, lui fit obtenir une bonne place. Marié et père de quatre enfants, ce généreux protecteur eut le malheur de faire un jour une chute de cheval, dont les suites funestes lui coûtèrent la vie. N’écoutant alors que la voix de son noble cœur pour s’acquitter envers son ancien bienfaiteur, il épousa la veuve, qui, beaucoup plus âgée que lui et sans fortune, était chargée de quatre enfants.

A Bandr-Abas, nous prîmes un pilote côtier pour passer le détroit de _Kishm_. A midi, nous nous embarquâmes.

Le passage du détroit de Kishm est sans danger pour les vapeurs, mais les navires à voiles l’évitent; car l’espace entre la terre ferme et l’île de Kishm étant souvent très-étroit, ils pourraient facilement être jetés sur la côte par des vents contraires.

L’île forme une vaste plaine, partout garnie de petits bosquets maigres et rabougris. Beaucoup de personnes de la côte voisine viennent y chercher du bois.

Le capitaine m’avait fait des récits pompeux de la beauté de cette traversée, de la fertilité de l’île, des passages si étroits que les cimes des palmiers de l’île et de la côte se touchaient.

Il faut croire que depuis le dernier voyage du bon capitaine, un phénomène bien étrange avait eu lieu. Ces superbes palmiers élancés étaient transformés en méchants arbustes peu feuillus, et, aux endroits les plus resserrés, la terre ferme et l’île étaient au moins à un demi-mille de distance l’une de l’autre. Ce qui est étrange, c’est que M. Ross raconta plus tard la même chose; il ajouta plus de foi au récit du capitaine qu’à ses propres yeux.

A un des endroits les plus resserrés du détroit se trouve le beau fort de _Lufth_. C’est là qu’était encore, il y a quinze ans, le siége principal des pirates persans. A la suite d’un combat naval entre les Anglais et les pirates, plus de 800 de ces derniers furent tués, un grand nombre fut fait prisonnier, et toute la bande détruite. Depuis ce temps, la sûreté du pays n’a plus été troublée.

Le 5 mai, nous sortîmes du détroit, et, trois jours après, nous jetâmes l’ancre à Bushire.

Dans le golfe Persique, nous rencontrâmes passablement d’algues et de mollusques. Ces derniers, d’un blanc laiteux, avaient beaucoup de filaments et la forme d’agarics; d’autres, d’une couleur rose, étaient marqués de petites taches jaunes. On trouvait aussi bon nombre de serpents marins.

_8 mai._ La ville de Bushire est dans une plaine, à 6 milles de la chaîne de montagnes, dont la cime la plus élevée, appelée _Hormutsch_ par les Persans, et _Halalu_ par les Anglais, a plus de 1700 mètres.

La ville compte 15 000 habitants; son port est le meilleur de la Perse, mais il a l’air très-sale.

Les maisons sont si serrées et si rapprochées, qu’on peut facilement passer de l’une à l’autre en enjambant, et qu’il ne faut pas beaucoup d’adresse pour s’enfuir par-dessus les toits. En effet, les terrasses sont bordées par des murs qui n’ont pas plus de 30 à 70 centimètres. Sur plusieurs maisons, on voit des tuyaux de cheminée carrés de plus de 5 à 6 mètres, que l’on peut ouvrir en haut et sur les côtés; ils servent à intercepter le vent et à répandre la fraîcheur dans les appartements.

Les femmes se voilent tellement le visage, que je ne sais pas comment elles font pour trouver leur chemin; les plus petites filles imitent déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux; dans la rue, ils sont en outre munis de pistolets.

Nous restâmes deux jours à Bushire, où je fus parfaitement bien traitée chez le résident, le colonel Hennelt.

J’aurais bien voulu quitter le bateau à Bushire pour aller visiter les ruines de _Persépolis_ et pour continuer mon voyage par terre jusqu’à _Schiras_, _Ispahan_, _Téhéran_, etc.; mais de grands troubles avaient éclaté dans ces districts, infestés en outre par de nombreuses hordes de brigands. Je fus forcée de changer mon plan et de me rendre provisoirement à _Bagdad_.

Le 10 mai, dans l’après-midi, nous quittâmes Bushire. Le 11, j’eus le bonheur de voir un des plus célèbres fleuves du monde, le _Schatel Arab_, le fleuve des Arabes, formé de la jonction de l’Euphrate, du Tigre et du Kaurun, et dont l’embouchure ressemble à un bras de mer. Le Schatel Arab conserve son nom jusqu’au delta du Tigre et de l’Euphrate.

_12 mai._ En quittant la mer, nous dîmes aussi adieu aux montagnes; des deux côtés du fleuve, nous avions devant nous des plaines immenses couvertes de bois de dattiers.

A vingt milles au-dessous de Bassora, nous entrâmes dans le Kaurun pour déposer quelques passagers près de la petite ville de _Mahamlbah_, située tout à l’entrée du fleuve. Nous revînmes aussitôt sur nos pas, et le capitaine déploya beaucoup d’habileté pour faire tourner le bateau dans un espace très-restreint. Dans notre inexpérience de l’art nautique, cette manœuvre nous inspira quelques craintes. A chaque instant, nous croyions que l’avant ou l’arrière allait donner contre la côte; mais la manœuvre réussit au delà de nos espérances. Toute la population de Mahambrah était assemblée sur le rivage; elle n’avait pas encore vu de vapeur, et prit le plus grand intérêt à cette audacieuse entreprise.

La ville de Mahambrah a essuyé, il y a six ans, une terrible catastrophe.

Placée alors sous la souveraineté turque, elle fut attaquée et pillée par les Persans. Presque tous les habitants, au nombre de cinq mille, périrent à cette occasion. Depuis ce temps, Mahambrah appartient aux Persans.

Vers midi, nous arrivâmes devant Bassora[119].

On ne découvre, depuis le fleuve, que quelques fortifications et de grands bois de dattiers. La ville est placée derrière ces bois, à un mille et demi dans l’intérieur du pays.

La traversée de Bombay à Bassora, à cause des moussons défavorables, avait duré dix-huit jours, et avait été un des plus pénibles voyages que j’eusse faits jusqu’alors. Toujours sur le pont et au milieu d’une foule compacte de passagers, par une chaleur qui à midi, même à l’ombre de la tente, s’élevait jusqu’à trente degrés, je ne pus changer qu’une seule fois, à Bushire, de linge et de vêtements. Cet état est d’autant plus affreux qu’on ne peut pas se débarrasser de la vermine dont on est gratifié par ses voisins. Aussi il me tardait de retremper mes forces épuisées dans un bain de propreté.

Bassora, une des grandes villes de la Mésopotamie, n’a parmi ses habitants qu’un seul Européen. J’avais une lettre pour l’agent anglais, M. Barseige, Arménien de naissance, dont, faute d’hôtel, je fus forcée de réclamer l’hospitalité pour quelques jours. Le capitaine Lichtfield lui présenta ma lettre et lui fit part de ma requête, que l’aimable Arménien eut la politesse de refuser tout net. Le bon capitaine mit alors son bateau à ma disposition, ce qui m’assura au moins un asile pour les premiers moments.

Je trouvai beaucoup d’amusement à voir débarquer les femmes persanes: elles auraient été des beautés de premier ordre, des princesses du harem du Sultan, qu’on n’aurait pas pu prendre plus de précautions pour les soustraire aux regards indiscrets des passagers et des hommes de l’équipage.

Grâce à mon sexe, on ne me traita pas avec la même rigueur, et je pus voir furtivement les dix-huit femmes renfermées dans la cabine; mais j’affirme qu’il n’y en avait pas une seule que l’on pût appeler belle. Les maris se placèrent sur deux rangs, depuis l’escalier de la cabine jusqu’à celui du bateau, et, déployant en l’air de grands mouchoirs, ils formèrent des murs mobiles et nullement transparents. Les femmes sortirent peu à peu de la cabine; elles étaient tellement couvertes de mouchoirs, qu’il fallut les guider comme des aveugles. Elles se blottirent entre les mouchoirs tendus et attendirent qu’elles fussent toutes réunies: alors toute la troupe, c’est-à-dire le mur avec les belles qu’il protégeait, se mit en mouvement et avança pas à pas. C’était vraiment pitié de voir ces malheureuses descendre l’escalier étroit pour entrer dans le bateau bien couvert qui les attendait. A chaque instant l’une ou l’autre trébuchait et manquait de tomber. Leur débarquement prit une grande heure.

_13 mai._ Le capitaine vint me prévenir qu’un missionnaire allemand se trouvait par hasard à Bassora, et qu’ayant plusieurs chambres, il pourrait peut-être m’en céder une. Je me rendis aussitôt chez ce missionnaire, qui, en effet, eut la complaisance de m’accorder une chambre où il y avait même un foyer. Je ne pus me défendre d’une certaine émotion en prenant congé du bon capitaine, dont je n’oublierai jamais l’amabilité et la complaisance. C’était réellement un excellent homme, et cependant les pauvres matelots, la plupart hindous et nègres, étaient traités sur son bateau plus mal que partout ailleurs. C’était le fait des deux pilotes, qui accompagnaient presque chaque parole de coups de poing et de bourrades. A Mascate, trois de ces malheureux matelots s’enfuirent.

L’Européen chrétien est au-dessus de l’Hindou païen et du musulman pour les connaissances et les lumières; mais que ne lui ressemble-t-il un peu pour la bonté et la bienveillance!

On attendait à Bassora sous peu de jours un petit vapeur de guerre anglais qui, pendant neuf mois de l’année, fait le service des lettres et des paquets entre Bassora et Bagdad, et dont le capitaine est assez bon pour emmener les passagers européens qui, par extraordinaire, s’égarent dans ce pays[120].

Le peu de jours que je passai à Bassora, je les employai à visiter les restes de son ancienne splendeur.

La ville de Bassora, appelée aussi Bassra, fut fondée en 656, sous le calife Omar. Après avoir passé alternativement de la domination des Turcs sous celle des Persans, elle a fini par rester au pouvoir des Turcs.

On ne découvre plus aucune trace des belles mosquées et des caravansérais d’autrefois. Les murs de la forteresse sont peu solides et à moitié délabrés; les maisons sont petites et d’un aspect mesquin, les rues tortueuses, étroites et sales; le bazar se compose de galeries couvertes, et, chose étonnante, on n’y voit que de misérables boutiques et pas un seul beau magasin: cependant Bassora est la principale place de commerce et l’entrepôt des marchandises de l’Inde destinées pour la Turquie.

Dans le bazar il y a beaucoup de cafés et quelques caravansérais passables.

Une grande place, qui ne se distingue pas précisément par la propreté, sert pendant le jour comme marché au blé, et le soir on trouve devant un grand café plusieurs centaines d’étrangers qui prennent du café et qui fument leur narguileh.

Bassora présente beaucoup de ruines modernes qui datent de 1832, époque à laquelle la peste enleva presque la moitié de ses habitants. On traverse bien des rues, bien des places où l’on ne rencontre que des maisons abandonnées ou à moitié écroulées. Dans tous les lieux où, il y a à peine vingt ans, l’homme actif déployait son industrie, on ne voit aujourd’hui que décombres et ruines, et des buissons et des palmiers poussent entre les murs renversés.

La situation de Bassora ne passe pas pour être saine; la plaine d’alentour est d’un côté coupée par des fossés innombrables qui, remplis à moitié de vase et d’immondices, répandent des émanations pestilentielles, et occupée de l’autre côté par des bois de dattiers qui empêchent tout courant d’air. La chaleur y est si grande, que dans presque toutes les maisons on trouve un appartement pratiqué un ou deux mètres plus bas que la rue, et n’ayant de petites fenêtres que dans le haut des cintres. C’est dans ces appartements qu’on se tient pendant la journée.

La plus grande partie de la population se compose d’Arabes; le reste consiste en Persans, en Turcs et en Arméniens.

Les Européens, comme nous l’avons dit, manquent complétement. On me conseilla, pour mes excursions, de m’envelopper dans un grand mouchoir et de mettre un voile. Je me conformai au premier avis, mais je ne pus endurer le voile dans cette grande chaleur. J’allai la figure découverte, et quant au mouchoir (_isar_), je le portais si maladroitement, que mes habits européens se laissaient voir par tous les bouts. Cependant personne ne m’insulta.

Le 16 mai arriva le vapeur _Nitocris_. Il était petit, de la force de 40 chevaux, mais très-propre et très-gentil. Le capitaine, M. Johns, se déclara tout disposé à m’emmener, et le premier officier, M. Holland, m’abandonna même sa cabine. On ne me fit rien payer pour la traversée ni pour la nourriture.

Sans cette bonne fortune, le voyage de Bassora à Bagdad aurait été des plus pénibles et des plus désagréables. En bateau, la traversée dure de quarante à cinquante jours, la distance étant de 500 milles, et le bateau étant presque toujours traîné par des hommes. Par terre, la distance n’est que de 390 milles; mais la route traverse des déserts infestés par des hordes de brigands et des tribus de Bédouins nomades, dont il faut acheter chèrement la protection.

_17 mai._ A onze heures du matin nous levâmes l’ancre et nous profitâmes de la marée, qui se fait sentir depuis l’embouchure jusqu’à 120 milles en amont du fleuve.

Dans l’après-midi nous arrivâmes à l’extrémité de _Korne_, appelé aussi le Delta (45 milles de Bassora). C’est ici que l’Euphrate et le Tigre mêlent leurs eaux. Les deux fleuves sont également grands, également rapides; et, comme on ne sut probablement pas auquel des deux on laisserait son nom, on l’enleva à chacun des deux, et on les appela Schatel.

Ce qui donne à cet endroit plus d’importance encore, ce sont les assertions de beaucoup d’écrivains qui prétendent démontrer, par des preuves irrécusables, que le paradis terrestre était là. S’il en est ainsi, notre bon père Adam, après avoir été chassé de ce lieu de délices, a fait une fameuse course pour arriver sur le pic qui porte son nom, à Ceylan.

Nous entrâmes dans le Tigre; pendant trois milles, nous jouîmes du spectacle des beaux bois de dattiers que nous n’avions jamais perdus de vue depuis l’embouchure du Schatel Arab jusqu’à Korne. Voilà qu’ils disparurent tout à coup; mais, des deux côtés, on apercevait une belle et riche verdure, et de superbes champs de blé alternaient avec de larges pelouses couvertes en partie de buissons ou d’arbustes touffus. Mais cette fertilité ne règne pas à plus de quelques milles dans l’intérieur du pays. Si l’on s’éloigne du fleuve, on ne trouve qu’un désert.

Dans plusieurs endroits, nous vîmes de grandes tribus de Bédouins qui avaient dressé leurs tentes sur de longues files, d’ordinaire tout au bord du rivage. Quelques-unes de ces hordes avaient des tentes assez grandes, tout à fait couvertes; d’autres, au contraire, n’avaient étendu sur quelques pieux qu’une natte de paille, un drap ou quelques peaux qui préservaient à peine les têtes de ces malheureux contre les rayons ardents du soleil. En hiver, où le froid est souvent assez intense pour qu’il gèle, ils ont les mêmes demeures et les mêmes vêtements qu’en été. C’est aussi dans ce temps que la mortalité est la plus grande chez eux. Ces hommes ont l’air de vrais sauvages, et ne sont vêtus que de couvertures d’un brun foncé. Les hommes en tiennent un morceau entre les jambes, et en roulent un autre autour du corps. Les femmes s’en enveloppent entièrement; les enfants vont souvent tout nus jusqu’à l’âge de douze ans. Leur teint est d’un brun très-foncé, leur figure un peu tatouée; hommes et femmes tressent leurs cheveux en quatre nattes qui descendent jusqu’aux tempes, puis vont retomber par derrière. Les armes des hommes se composent de gros gourdins; les femmes aiment beaucoup à se parer de perles de verre, de coquillages et de lambeaux de couleur; de grands anneaux leur traversent les narines.

Ces Arabes sont tous divisés en tribus, et placés sous la suzeraineté de la Porte, à laquelle ils payent une redevance. Mais ils n’obéissent qu’aux scheiks (juges ou chefs) de leur choix; plusieurs de ces chefs réunissent jusqu’à quarante ou cinquante mille tentes sous leur sceptre. Les tribus agricoles ne quittent pas l’établissement où elles se sont fixées; quant à celles qui élèvent des troupeaux, elles mènent une vie nomade.

A moitié route de Bassora à Bagdad, on aperçoit la grande et haute chaîne de montagnes de _Louran_; quand le ciel est pur, on voit, dit-on, leurs pics de plus de trois mille mètres, couverts d’une neige éternelle.

On approche du vaste théâtre des exploits de Cambyse, de Cyrus, d’Alexandre et d’autres conquérants. Chaque place de ce sol est riche en souvenirs historiques. Les contrées sont toujours les mêmes; mais que sont devenues leurs cités et leurs puissants empires? Des monceaux de terre qui recouvrent des décombres, des murs délabrés sont les restes des cités les plus superbes, et là où il y avait autrefois de grands États florissants, on voit aujourd’hui des déserts et des steppes que traversent des hordes rapaces.

Les Arabes agriculteurs sont eux-mêmes exposés aux agressions de leurs compatriotes, surtout à l’époque de la moisson. Pour se préserver autant que possible de ces rapines, ils transportent leur récolte dans de petits endroits fortifiés, dont je vis un grand nombre entre Bassora et Bagdad.

Pendant notre voyage, nous prîmes plusieurs fois du bois, et nous pûmes alors approcher sans crainte des habitants, tenus en respect par notre équipage imposant et bien armé. M’étant un jour laissé entraîner dans le fond d’un taillis par de beaux insectes, je me trouvai aussitôt entourée par une bande de femmes et d’enfants; je jugeai plus sage de retourner près de l’équipage, non pas que j’eusse peur de ces braves gens, mais ils me prenaient les mains, touchaient mes habits, voulaient mettre mon chapeau de paille, et ces familiarités ne m’étaient pas précisément agréables, à cause de leur extrême saleté. Les enfants avaient l’air excessivement mal tenus: plusieurs étaient couverts de boutons et de petits ulcères; tous, grands et petits, avaient toujours les mains fourrées dans leurs cheveux.

Aux endroits où nous relâchions, on nous apportait d’ordinaire des moutons et du _gi_ (beurre), qu’on vendait très-bon marché. Un mouton coûtait tout au plus cinq krans[121]. Ces moutons étaient très-gros et très-gras, avaient une laine longue et épaisse, et une grosse queue d’environ 35 centimètres de long et 20 de large. Je n’avais jamais vu sur aucun bateau une nourriture comparable à celle de notre équipage. Ce qui me plut encore davantage, ce furent les bons procédés du capitaine envers les indigènes, assimilés en tout aux matelots anglais. Je ne trouvai nulle part ailleurs plus d’ordre et plus de propreté, ce qui prouve qu’on n’a pas toujours besoin de recourir aux coups et aux bourrades, comme on me l’avait assuré si souvent.

Dans les endroits couverts d’herbes et de buissons, nous vîmes plusieurs bandes de sangliers. Il n’y manque pas non plus de lions, qui descendent surtout des montagnes pendant les grands froids, et qui enlèvent des vaches et des moutons. Il est très-rare qu’ils s’attaquent à l’homme. Je fus assez heureuse pour voir deux lions, mais à une si grande distance, que je n’ose affirmer qu’ils surpassent en grandeur et en beauté ceux des ménageries d’Europe. Parmi les oiseaux, les pélicans furent assez aimables pour venir nous faire leur cour par troupes.

_21 mai._ Ce jour-là, nous vîmes les ruines du palais Khuszew Anushirwan à Ctésiphon.

_Ctésiphon_, d’abord capitale de l’empire parthe, puis du nouvel empire perse, fut détruite au VII^{e} siècle par les Arabes. Presque en face d’elle, sur la rive droite du Tigre, était _Séleucie_, une des plus célèbres villes de la Babylonie, qui, du temps de sa splendeur, avait 600 000 habitants, la plupart Grecs, et une constitution libre et indépendante.

On aperçoit d’abord les ruines de Ctésiphon de face, puis par derrière, car le fleuve décrit une grande courbe, et se replie sur lui-même de plusieurs milles. Comme j’ai fait depuis une excursion de Bagdad à Ctésiphon, j’aurai l’occasion plus tard d’en donner une description.

L’ancienne ville des califes apparaît de loin, merveilleusement grande et belle; mais malheureusement elle perd beaucoup de son importance quand on la voit de près. Les minarets et les coupoles, revêtus de briques de couleur, jettent un vif éclat aux rayons du soleil. Les palais, les portes de la ville, les fortifications, bordent à perte de vue les rives du Tigre aux teintes jaunes, et des jardins plantés de dattiers et d’autres arbres fruitiers couvrent l’immense plaine.

A peine avions-nous jeté l’ancre, qu’une masse d’indigènes vinrent entourer le bateau. Ils se servent de singuliers bâtiments, qui ressemblent à des corbeilles rondes tressées de fortes feuilles de palmiers, et revêtues d’asphalte. On les appelle _guffers_; leur diamètre est de deux mètres, et leur hauteur d’un mètre. On y est en toute sûreté, ils ne chavirent jamais et ils n’ont pas besoin de beaucoup d’eau. Leur invention remonte à des temps très-reculés.

J’avais une lettre pour le résident anglais, M. Rawlinson; mais M. Holland, le premier officier du vaisseau, m’ayant offert sa maison, je la préférai, parce que M. Holland était marié, tandis que M. Rawlinson ne l’était pas. Je trouvai dans Mme Holland, née à Bagdad, une femme très-jolie et très-aimable qui, âgée de vingt-trois ans, avait quatre enfants dont l’aîné avait huit ans.

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