CHAPITRE XX.
Voyage en caravane à Ravandus.--Arrivée et séjour à Ravandus.--Une famille kourde.--Suite du voyage, Sanh-Bulak, Oromia.--Les missionnaires américains.--Kutschié.--Trois brigands magnanimes.--Les kans persans et les bongolos anglais.--Arrivée à Tauris.
Le 8 juillet 1848, sur le soir, le conducteur de la caravane vint me chercher. Il avait l’air si peu recommandable que je me serais à peine risquée à faire un mille en sa compagnie, si l’on ne m’avait pas assuré que c’était un homme très-connu sur la place. Il avait pour costume des haillons en lambeaux, et tout à fait la mine d’un brigand. Ali, tel était son nom, me dit que les gens et les bagages étaient partis en avant, et qu’ils campaient dans le kan à Nebi-Junus pour y passer la nuit. On devait se mettre en route avant le lever du soleil. Je trouvai trois hommes avec quelques bêtes de somme. Les hommes (des Kourdes) n’avaient pas meilleure mine qu’Ali, si bien que je ne pouvais pas me promettre grand’chose de bon de leur compagnie. Je m’établis pour la nuit dans une cour sale du kan, mais j’avais un peu peur, et je ne dormis pas beaucoup.
Le matin, je vis avec beaucoup d’étonnement qu’on ne faisait aucun préparatif de départ. J’en demandai la raison à Ali, et je reçus pour réponse que tous les voyageurs n’étaient pas réunis, qu’aussitôt qu’ils arriveraient on partirait immédiatement. Espérant que ce délai ne serait pas long, je n’osai pas quitter mon misérable gîte pour retourner à Mossoul, dont je n’étais éloignée que d’un mille. Mais tout le jour se passa à attendre, et les bonnes gens n’arrivèrent que le soir. Ils étaient cinq, parmi lesquels un qui semblait riche, car il avait avec lui deux domestiques et revenait d’un pèlerinage. Enfin, à dix heures du soir, on partit. Après une marche de quatre heures, nous traversâmes quelques chaînes de collines qui forment la ligne de démarcation entre la Mésopotamie et le Kourdistan, nous passâmes par plusieurs bourgades, et, le 10 juillet au matin, nous arrivâmes à _Secani_. Ali ne fit point halte dans le village même, qui est situé près de la jolie rivière de Kasir, mais de l’autre côté de la rivière, sur une colline, près de quelques huttes abandonnées et à moitié tombées en ruine. Je courus aussitôt à une des moins délabrées pour m’y assurer une bonne place, et j’en trouvai heureusement une où le soleil ne pénétrait pas par le toit, bien qu’il fût troué comme un crible. Le bon pèlerin, entré immédiatement après en boitant, voulut m’en disputer la possession; mais je jetai aussitôt mon manteau par terre et m’étendis dessus sans bouger de place, sachant fort bien que le musulman n’use jamais de violence envers une femme, pas même envers une chrétienne. En effet, ce que j’avais pensé arriva. Il abandonna la place et s’en alla en grommelant. Un des marchands en usa tout autrement à mon égard. S’étant aperçu que je n’avais pour toute nourriture que du pain sec, tandis que lui, il mangeait des concombres et des melons sucrés, il me donna un concombre et un melon, et ne voulut pas recevoir d’argent. Le pèlerin fit un repas aussi frugal que le marchand; cependant il n’aurait eu qu’à envoyer un des domestiques au village pour faire chercher de la volaille, des œufs, etc. La tempérance de ces gens est vraiment étonnante!
A six heures du soir, nous nous remîmes en route, et pendant les trois premières heures nous montâmes sans cesse. Le sol était stérile et couvert de pierres éboulées, qui, toutes pleines de trous, ressemblaient à une ancienne lave durcie.
Vers les onze heures du matin, nous entrâmes dans une grande et belle vallée, où la pleine lune reflétait sa brillante lumière. Nous voulûmes faire halte en cet endroit, et ne pas continuer de voyager la nuit, car notre caravane était peu nombreuse, et le Kourdistan est très-mal famé. Nous passions par des chaumes, tout près de tas de blé amoncelés les uns sur les autres. Tout à coup, une demi-douzaine d’hommes vigoureux, armés de gros bâtons, s’élancèrent de derrière ces tas de blé comme d’une embuscade. Ils saisirent nos chevaux par la bride, et, brandissant leurs bâtons, nous apostrophèrent d’une manière terrible. J’étais fermement convaincue que nous étions tombés entre les mains d’une bande de brigands, et je me félicitais de l’heureuse idée que j’avais eue de laisser à Mossoul les richesses que j’avais recueillies à Babylone et à Ninive. Mes autres effets pouvaient facilement se remplacer. Cependant un des nôtres venait de sauter de cheval, avait saisi un des hommes au collet, et, le mettant en joue avec un pistolet chargé, menaçait de faire feu. Cet acte de vigueur eut un excellent effet. Les brigands abandonnèrent aussitôt l’offensive, se mirent à causer avec nous d’une manière amicale, et nous indiquèrent même un bon campement; pour ce service, ils réclamèrent un petit _buksish_ (pourboire) qu’on ne leur refusa pas. On fit une collecte générale; mais, comme j’étais une femme, on me fit la galanterie de ne me rien demander.
Nous passâmes ici les heures de la nuit, mais non pas sans être sur nos gardes, car on ne se fiait pas à la paix jurée.
_11 juillet._ A quatre heures, nous nous remîmes en route et, après une course de six heures sur nos montures, nous arrivâmes au petit village de _Selik_. Nous traversâmes plusieurs villages d’un misérable aspect. Le plus léger coup de vent aurait suffi pour renverser les huttes, construites de jonc et de paille. Le costume du peuple se rapproche de celui de l’Orient; tous étaient bien pauvrement et salement vêtus, on peut même dire déguenillés.
Près de Selik, nous eûmes la surprise de voir quelques figuiers et un autre arbre d’une espèce plus grande. Dans ce pays, les arbres sont regardés comme des objets de curiosité. Les montagnes qui nous entouraient étaient nues et pelées, et, dans les vallées, on ne voyait pousser que quelques artichauts sauvages, ou des plantes acanthiacées et des immortelles.
Le noble pèlerin se permit de vouloir m’assigner ma place sous le grand arbre où campait le gros de la caravane. Je ne daignai pas lui faire de réponse, et j’allai m’établir sous un des figuiers. Ali, qui valait beaucoup mieux que sa figure, m’apporta un pot de petit-lait. Aussi ce jour mérite d’être rangé au nombre des meilleurs.
Plusieurs femmes du village vinrent me voir et me demandèrent de l’argent; mais je n’en donnai à aucune; car je savais par expérience qu’en donnant à l’une d’elles, on était assailli par toutes les autres. Un jour, j’eus le malheur de donner ma bague à une petite fille; aussitôt je me trouvai obsédée, non-seulement par toutes les petites filles, mais aussi par leurs mères et leurs aïeules. J’eus toutes les peines du monde à les empêcher de visiter mes poches de force. Depuis ce temps, je fus plus circonspecte. Une des femmes de Selik, ayant vu sa demande repoussée, donna à sa voix suppliante un son si menaçant, que je fus enchantée de ne pas me trouver seule avec elle.
A quatre heures de l’après-midi, nous quittâmes Selik. Le pèlerin se sépara de nous, et la caravane se trouva réduite à cinq hommes. Au bout d’une heure et demie, nous arrivâmes à une éminence d’où nous eûmes la vue d’une vaste campagne accidentée et bien cultivée. Le sol du Kourdistan est infiniment supérieur à celui de la Mésopotamie. Aussi, le pays est-il beaucoup plus peuplé, et on rencontre souvent des villages sur la route.
Bien avant la nuit tombante, nous arrivâmes à une vallée qui se distinguait par de fraîches rizières, de beaux buissons, du jonc et de verts roseaux. Un gai ruisseau coulait à côté de nous; la chaleur ayant fait place aux ombres du soir, il ne nous restait rien à désirer pour le moment. Mais notre joie ne dura pas longtemps. Un des marchands se sentit tout à coup saisi d’une si violente indisposition, qu’il fallut nous arrêter sur la route. Il tomba presque de sa mule, s’affaissa aussitôt sur lui-même et ne bougea plus. On le couvrit de tapis, mais on ne put rien faire de plus pour lui, car on n’avait ni médicaments ni quoi que ce fût pour le soulager. Heureusement, il s’assoupit et finit par s’endormir après une couple d’heures. Nous nous blottîmes par terre et nous suivîmes son exemple.
_12 juillet._ Notre malade avait recouvré la santé. Cela nous fut doublement agréable; car nous avions à traverser des routes excessivement montueuses et pierreuses. Il nous fallut, au lieu de suivre les vallées, les côtoyer en gravissant et descendant sans cesse des côtes escarpées, car le fond était entièrement occupé par un fleuve au cours irrégulier, le Badin, qui tournait comme un serpent, et formait de nombreuses sinuosités. Dans la vallée fleurissaient des grenadiers et des oléandres; des vignes sauvages grimpaient contre des arbres et des buissons, et des mélèzes croissaient sur les pentes des collines.
Après une course de six heures, fatigante et même périlleuse, nous parvînmes à un passage du fleuve Badin; mais notre rafft était si petit qu’il ne put transporter à la fois que deux personnes et peu de bagages. Aussi mîmes-nous quatre heures pour traverser le fleuve. Non loin de cet endroit, nous passâmes la nuit à _Vakani_.
_13 juillet._ Toute la journée, nous eûmes encore de mauvais chemins. Il nous fallut gravir un formidable col de montagnes. On ne voyait de tous côtés que pierres et rochers; mais, à ma grande surprise, je remarquai que dans beaucoup d’endroits les pierres avaient été enlevées, et que le moindre coin de terre avait été utilisé. Par-ci par-là il y avait aussi de petits chênes rabougris. Toute cette contrée me rappelait le sol montagneux de Trieste.
Quoiqu’il n’y eût pas de villages le long du chemin, le pays ne devait cependant pas en manquer; car sur beaucoup de hauteurs, surtout celles qui étaient ombragées de chênes, je trouvai de grands emplacements disposés pour des sépultures. Dans tout le Kourdistan, on établit les cimetières sur des points très-élevés.
Aujourd’hui, nous ne fîmes pas plus de sept heures de marche, et nous nous arrêtâmes dans une vallée excessivement pittoresque, appelée _Halifan_: elle est entourée de hautes et belles montagnes, qui, d’un côté, s’abaissent insensiblement, tandis que de l’autre elles s’élèvent d’une manière roide et escarpée. Tout était en fleurs dans la vallée; le chaume alternait avec des tapis de verdure, des plantations de riz et de tabac. Le village, adossé au pied d’une colline riante, était entouré de peupliers, et un torrent impétueux d’eau claire comme le cristal, après s’être frayé de force un passage dans un profond ravin, coulait paisiblement dans la délicieuse vallée. Vers le soir, on voyait rentrer de nombreux troupeaux de vaches, de brebis et de chèvres, qui le jour paissaient sur les coteaux et sur les pentes des montagnes.
Nous allâmes camper loin du village. Je ne pus rien trouver à manger avec mon pain sec, et je n’eus d’autre couche que la dure motte de terre sur le chaume. Cependant, cette soirée compte parmi les plus belles de ma vie; car le paysage qui m’entourait me dédommagea amplement de toutes mes privations.
_14 juillet._ Ali ne nous accorda que la moitié de la nuit. Dès les deux heures du matin, il nous fallut remonter à cheval. A quelques centaines de pas de notre dernier gîte, nous entrâmes dans un défilé de montagnes imposant. Les flancs élevés s’ouvraient pour livrer passage au torrent et à un sentier étroit. Heureusement, la lune brillait du plus vif éclat; autrement, il aurait été presque impossible aux bêtes les plus exercées de gravir ce chemin étroit et périlleux, entre les pierres roulées et les masses de rochers éboulés. Nos montures grimpèrent comme des chamois sur les rebords aigus des flancs escarpés, et, d’un pas sûr, nous firent passer près d’horribles abîmes, où le torrent se précipitait de rocher en rocher avec un fracas épouvantable. Cette scène au milieu de la nuit faisait frissonner et avait quelque chose de si saisissant, que mes grossiers compagnons de voyage se turent involontairement. Nous avançâmes sans proférer un seul mot, et ce silence de mort n’était interrompu que par les pas retentissants de nos bêtes, et le bruit de quelques pierres qui se détachaient sous leurs pieds et roulaient dans l’abîme.
Nous pouvions avoir marché ainsi plus d’une heure, quand tout à coup la lune se voila, de gros nuages de pluie s’amoncelèrent au-dessus de nos têtes, et bientôt nous fûmes enveloppés de ténèbres si épaisses, qu’à peine pouvions-nous voir à quelques pas devant nous. Le guide qui marchait à notre côté battait à tout instant le briquet, pour éclairer tant soit peu le sentier à l’aide des étincelles jaillissantes. Mais cela ne nous fut pas d’un grand secours. Les bêtes commencèrent à trébucher et à glisser. Obligés de nous arrêter, nous restâmes, l’un derrière l’autre, immobiles et comme transformés soudain en pierres par un coup de baguette.
Avec l’aurore, nous revînmes à la vie, et nous pressâmes gaiement le pas de nos bêtes.
De toutes parts, dans un assez vaste rayon formant un superbe amphithéâtre, ce n’étaient que pics et collines d’une beauté ravissante. Des deux côtés de la route se dressaient, à de grandes hauteurs, les flancs de rochers escarpés; devant et derrière nous, des montagnes s’entassaient les unes au-dessus des autres, et au fond, la perspective de ce tableau pittoresque était formée par un colosse gigantesque tout couronné de neige. Ce défilé s’appelle _Ali-Bag_. Nous montâmes sans discontinuer pendant trois heures et demie.
En approchant du plateau, nous aperçûmes à plusieurs endroits de petites taches de sang; nous n’y fîmes d’abord que peu d’attention, car un cheval ou un mulet pouvait s’être blessé contre une pierre et avoir laissé ces traces. Mais bientôt nous arrivâmes à une place tout à fait couverte de grosses taches. A cette vue, saisis d’une grande terreur, nous cherchâmes à nous expliquer la cause de cette traînée de sang; en plongeant nos regards dans le fond, nous découvrîmes deux cadavres. L’un était accroché à cent pieds de la pente inclinée du pan de rocher; l’autre avait roulé plus bas, et était à moitié caché par une saillie du roc. Nous nous empressâmes de nous soustraire par la fuite à ce hideux spectacle, que je ne pus, de plusieurs jours, effacer de ma mémoire.
Sur le plateau, toutes les pierres étaient percées de trous, comme si d’autres pierres y étaient renfermées; mais en descendant, nous n’eûmes plus occasion d’observer ce phénomène.
Dans la vallée, de l’autre côté du plateau, il y avait des ceps de vigne, mais qui, faute d’appuis, ne s’élevaient pas beaucoup au-dessus de terre.
Notre route continuait toujours au milieu des montagnes. Nous descendions souvent dans des vallées, mais nous gravissions aussi plus d’une hauteur. Enfin nous arrivâmes à un petit plateau qui s’abaissait des deux côtés. Sur ce plateau était un petit village composé de huttes de feuillage, et on voyait des fortifications sur les cimes de deux montagnes voisines.
Mes compagnons de voyage restèrent dans cet endroit; mais Ali m’accompagna encore pendant une demi-heure jusqu’à la petite ville de _Ravandus_, qu’on n’aperçoit de ce côté que quand on y a déjà presque pénétré.
On est frappé de la vue de cette ville, qui, sans être plus belle que d’autres villes turques, se distingue par sa position toute particulière. Placée sur un cône à pic isolé, et entourée de montagnes, ses maisons sont construites en forme de terrasses les unes au-dessus des autres, et ont des toits plats recouverts de terre bien foulée, qui les font ressembler à des rues ou à des places étroites. Elles servent aussi en partie de rues aux rangées de maisons supérieures, et souvent on a de la peine à distinguer les rues des toits. Sur beaucoup de terrasses, on a pratiqué des cloisons de feuillage derrière lesquelles couchent les habitants. Le bas de la colline est entouré d’un mur d’enceinte fortifié.
Quand j’aperçus ce nid d’aigle, je n’éprouvai pas une grande satisfaction; je craignais que ce ne fût une mauvaise étape, et malheureusement chaque pas que je fis en avant ne me confirma que trop dans cette pensée. En effet, Ravandus était une des plus misérables villes que j’eusse jamais rencontrées. Ali me conduisit par un triste bazar dans une petite cour sale que je pris pour une écurie, mais qui n’était rien moins que le kan; et enfin, quand je fus descendue de cheval, il me mena dans un sombre taudis, où le marchand à qui j’étais recommandée était assis par terre. Ce marchand, nommé Mansar, le premier négociant de Ravandus, resta tout un quart d’heure à lire le billet de quelques lignes que je lui apportais, et finit par me saluer en répétant à plusieurs reprises: _Salem!_ ce qui veut dire: Sois le bienvenu!
Il pressentait sans doute, le digne homme, que je devais encore être à jeun, car il eut l’humanité de faire servir sans retard un déjeuner composé de pain, de mauvais fromage de lait de brebis et de melons. On mangeait toutes ces choses à la fois. Ma faim s’accommoda parfaitement de cette méthode. Aussi je mangeai sans désemparer; mais je fus loin de m’acquitter aussi bien de la conversation. Mon hôte ne savait aucune langue de l’Europe, et moi j’ignorais les langues de l’Asie. Réduite au langage des signes, je m’efforçai de lui expliquer de mon mieux que je désirais partir le plus tôt possible. Il me promit de faire tout ce qui était en son pouvoir, et m’assura que pendant mon séjour à Ravandus il prendrait soin de moi, que n’étant pas marié il ne pouvait me recevoir chez lui, mais qu’il me logerait dans la maison d’un de ses parents.
En effet, après le déjeuner il me conduisit dans une maison qui ressemblait à celle de l’Arabe de Kerkou, si ce n’est que la cour était très-petite et remplie d’immondices. Sous la porte cochère et sur de sales couvertures étaient accroupies quatre femmes dégoûtantes, couvertes à moitié de haillons et jouant avec de petits enfants. Je fus obligée de me blottir à côté d’elles, et, m’examinant des pieds jusqu’à la tête, elles me soumirent à des investigations d’une excessive curiosité. Je supportai tout cela pendant quelque temps; mais enfin, à bout de patience, je m’échappai de cette attrayante compagnie pour chercher un endroit de refuge, et pour réparer un peu le désordre de ma toilette. Il y avait déjà six jours que je n’avais quitté mes vêtements, et cela par une chaleur beaucoup plus étouffante que celle que j’avais endurée sous la ligne. Je découvris une pièce sale et sombre qui, indépendamment du dégoût qu’elle me causait, me faisait craindre d’y trouver des insectes et principalement des scorpions, que je redoutais par-dessus tout. J’avais lu dans plusieurs relations que leur nombre était infini dans ces régions brûlantes, et je m’étais d’abord figuré que partout il devait y en avoir. Peu à peu mes craintes diminuèrent, car je n’en rencontrai pas dans les endroits les plus sales, dans les ruines, dans les cours et les sardabs. En somme, je ne vis dans tout ce long voyage que deux scorpions; mais j’eus beaucoup à souffrir de la vermine, qu’on ne parvient à détruire qu’en brûlant les habits et le linge.
A peine eus-je pris possession de mon misérable réduit, que les femmes vinrent m’y pourchasser. Elles furent suivies d’une ribambelle d’enfants et de plusieurs voisines qui avaient entendu parler de l’arrivée d’une _Inglesi_[125]. Je me trouvai encore plus mal que sous la porte cochère.
Enfin, une des femmes eut l’heureuse idée de m’offrir un bain, proposition que j’acceptai avec une grande joie. On prépara de l’eau chaude et on me fit signe de venir. J’entrai dans l’étable aux brebis, qui n’avait pas été nettoyée depuis des années, ou peut-être même depuis qu’elle avait été faite. On mit à côté l’une de l’autre deux pierres sur lesquelles je devais me placer, pour être inondée d’eau en présence de toute la compagnie, qui me suivait comme mon ombre. Je signifiai à tout ce monde de sortir, en déclarant que je saurais bien me rendre ce service à moi-même. Enfin, les voilà partis; mais par malheur l’étable n’avait pas de porte, et je restai exposée aux regards de cette foule indiscrète. Aussi me fallut-il renoncer au plaisir que je m’étais promis de me nettoyer et de me rafraîchir: car, comme on pense, je ne pus me résigner à me baigner en public.
Je passai quatre jours parmi ces gens, les jours dans un trou sombre, les soirées et les nuits sur la terrasse. Je fus contrainte, comme mon hôtesse, de rester toujours blottie par terre; quand j’avais quelque chose à écrire, mes genoux me servaient de table. Tous les jours on disait: «Il partira demain une caravane.» Hélas! ce n’était que pour me faire prendre patience; on voyait combien j’étais ennuyée et tourmentée. Les femmes rôdaient toute la journée autour de moi; quand elles cessaient de dormir ou de bavarder, elles se disputaient avec les enfants. Elles aimaient mieux courir en haillons sales que de raccommoder et de laver leurs effets. Les enfants tyrannisaient singulièrement leurs parents, que pourtant ils ne battaient pas; mais quand ils voulaient quelque chose et qu’on ne le leur donnait pas, ils se roulaient par terre, frappaient autour d’eux des mains et des pieds, criaient et hurlaient jusqu’à ce qu’on les eût contentés.
On ne faisait pas de repas réguliers pendant le jour; mais, en échange, les femmes et les enfants étaient sans cesse à grignoter, à se bourrer de pain, de concombres, de melons et de petit-lait. Le soir on se baignait; tout le monde se lavait les mains, la figure et les pieds, cérémonie qu’on répétait trois ou quatre fois avant la prière. Mais on manquait de dévotion réelle; au milieu de la prière on jasait à droite et à gauche! A parler vrai, n’en est-il pas de même chez nous?
Quelque grossiers que fussent les défauts de ces malheureux, je les trouvai cependant très-bons et très-débonnaires. Ils ne se fâchaient pas lorsqu’on les reprenait, ils sentaient leurs défauts et me donnaient toujours raison quand je leur disais et leur expliquais quelque chose. Ainsi la petite Ascha, enfant de sept ans, était très-mal élevée. Quand on lui refusait ce qu’elle demandait, elle se jetait aussitôt par terre, criait d’une manière affreuse, se roulait dans la boue et dans l’ordure, et touchait de ses mains sales le pain, le melon et tout ce qui lui tombait sous la main. J’essayai de lui faire comprendre combien une pareille conduite était choquante, et j’y réussis au delà de mon attente. Pour la corriger de ses méchancetés, je me mis à gesticuler comme elle. L’enfant me regarda avec la plus grande surprise. Je lui demandai si cela lui semblait beau. Elle comprit ce qu’il y avait de vilain dans cette manière d’agir, et de ce moment je n’eus plus guère besoin de la singer. Je l’habituai également à la propreté. Quand elle s’était lavée avec beaucoup de soin, elle accourait gaiement me montrer sa figure et ses petites mains. Aussi s’attacha-t-elle tellement à moi dans ces quelques jours, qu’elle ne me quittait presque plus et qu’elle cherchait par tous les moyens à m’être agréable.
J’eus autant de succès auprès des femmes. Après leur avoir montré leurs robes déchirées, j’allai chercher une aiguille et du fil, et je leur appris à les raccommoder. Elles goûtèrent ma leçon, et bientôt il y eut une petite école de couture organisée autour de moi.
Que de bien on pourrait faire dans ce pays si on en savait la langue, et si on avait la ferme volonté de répandre l’instruction parmi ces infortunés! Il ne faudrait pas seulement s’occuper des enfants, mais aussi des parents! Quel beau champ s’ouvrirait aux missionnaires s’ils pouvaient se résoudre à vivre parmi ces hommes et à tenter de triompher de leurs défauts par la charité et la patience! Mais, au lieu de pénétrer eux-mêmes dans l’intérieur des familles de ce malheureux peuple, ils lui consacrent tout au plus quelques heures de la journée et font venir leurs disciples chez eux.
Les femmes et les filles, dans les pays de l’Asie, ne reçoivent pas d’instruction; celles qui habitent les villes s’occupent peu ou pas du tout, et sont presque toute la journée abandonnées à elles-mêmes. Les hommes vont, avec le lever du soleil, au bazar où ils ont leurs boutiques ou leurs ateliers; quant aux garçons déjà grands, ils vont à l’école ou bien ils accompagnent leurs pères, et ce n’est qu’au coucher du soleil que tout le monde rentre. A ce moment, il faut que le mari trouve les tapis étendus sur la terrasse, le repas préparé, le narguileh allumé. Il joue alors un peu avec les enfants, qui doivent s’éloigner avec leurs mères pendant le repas. Les femmes ont plus de liberté et de distractions dans les villages, où elles prennent d’ordinaire une part active aux affaires de la maison. On dit, dans ce pays comme chez nous, que le peuple des campagnes a plus de moralité que celui des villes.
Le costume des Kourdes riches est celui des Orientaux; mais celui des gens du peuple en diffère un peu. Les hommes portent de larges pantalons de toile, et par-dessus, une chemise qui descend jusqu’aux hanches, et qu’une ceinture retient au milieu. Souvent ils passent encore par-dessus la chemise une veste sans manches, faite d’une étoffe de coton brun grossier, coupée en bandes larges comme la main, et réunies entre elles par de larges coutures. D’autres portent, au lieu de pantalons blancs, un pantalon bleu d’une extrême laideur, qui n’est proprement qu’un vaste sac informe avec deux trous pour passer les pieds. La chaussure se compose, ou de très-grands souliers d’une laine blanche et grossière ornée de trois houppes, ou de bottes courtes très-larges, en cuir rouge ou jaune, qui ne montent pas plus haut que la cheville et qui sont garnies de grands fers d’un pouce de hauteur. Pour coiffure ils ont un turban.
Les femmes portent de longs et larges pantalons blancs, des chemises bleues qui descendent souvent à cinquante centimètres sur les jambes, et que l’on retrousse au moyen d’une ceinture. Par derrière, un grand châle bleu les couvre depuis la nuque jusqu’aux mollets. Elles portent, comme les hommes, des bottes garnies de fers. Elles roulent autour de leur tête des mouchoirs noirs en forme de turbans, ou bien elles portent des turbans rouges dont le fond très-large est couvert d’un cercle de monnaies d’argent. Autour de ce turban, elles roulent un petit mouchoir de soie de couleur, et par-dessus, elles mettent une guirlande de courtes franges de soie noire. Cette guirlande ressemble à une belle et riche fourrure, et elle est posée de manière à former un riche diadème et à laisser le front dégagé. Les cheveux tombent par-dessus les épaules en beaucoup de minces tresses, et du turban descend par derrière une grosse chaîne d’argent. Il est difficile de trouver une coiffure qui aille mieux.
Les femmes et les filles vont la figure découverte, et j’ai vu à Ravandus plusieurs belles jeunes filles d’une noble physionomie. Leur teint est un peu brun, les cils et les sourcils sont teints avec de l’orpin en noir et les cheveux en brun rouge. Parmi le bas peuple, on voit encore par-ci par-là de petits anneaux passés dans les narines.
M. Mansur me fit donner une très-bonne nourriture. Le matin, on me servait du petit-lait, du pain et des concombres, quelquefois même des dattes rôties au beurre, que je ne trouvais pas très-bonnes au goût. Le soir, on me donnait du mouton au riz ou bien une macédoine de riz, d’orge, de maïs, de concombres, d’oignons et de hachis. Comme je me portais bien et que j’avais bon appétit, tout cela me parut excellent. L’eau et le petit-lait se prennent très-froids, car on y jette toujours un morceau de glace. La glace ne se trouve pas seulement en grande quantité dans les villes, mais aussi dans le plus petit village. Elle vient de la montagne voisine. Les habitants en mangent souvent de gros morceaux avec délice.
Tout en reconnaissant la peine que se donnaient M. Mansur et ses parents pour me rendre mon séjour à Ravandus, sinon très-agréable (comme ils le croyaient), du moins supportable, je n’en fus pas moins agréablement surprise quand Ali vint un matin m’apprendre qu’il avait trouvé à faire un petit transport pour _Sauh-Bulak_ (à 70 milles), endroit qui se trouvait sur ma route. Le même soir je me rendis dans le caravansérai, et le lendemain, 18 juillet, avant le coucher du soleil, on se mit en route.
M. Mansur fut jusqu’à la fin très-hospitalier avec moi; non-seulement il me donna une lettre pour un Persan établi à Sauh-Bulak, mais il me pourvut aussi pour le voyage de pain, de quelques melons et concombres, et d’un sac de lait aigre. Ce lait me fit beaucoup de bien, et je le recommanderai à tout voyageur comme très-rafraîchissant.
On met du lait aigre dans un petit sac de toile épaisse; la partie aqueuse passe à travers; quant à la substance caillée, on peut la sortir avec une cuiller et la délayer à volonté. Pendant les chaleurs le lait se transforme en fromage le quatrième ou cinquième jour, mais il ne cesse pas d’être bon à manger, et, dans un intervalle de quatre ou cinq jours, on passe d’ordinaire dans des endroits où l’on peut renouveler ses provisions.
Le premier jour, nous suivîmes continuellement d’étroites vallées entre de hautes montagnes. Les chemins étaient très-mauvais, et il nous fallut souvent gravir des sommets assez élevés pour passer d’une vallée dans l’autre. Le terrain, bien que pierreux, était cultivé autant que possible. Nous nous arrêtâmes à Tschomarichen.
_19 juillet._ Nous eûmes le même chemin et le même paysage que la veille; seulement les montées étaient encore plus rudes. Nous arrivâmes presque à la hauteur de la première région de neige. Vers le soir nous entrâmes à Reid, misérable trou avec une citadelle moitié tombée en ruine. A peine eut-on dressé notre camp que nous vîmes paraître une demi-douzaine de soldats bien armés, sous la conduite d’un officier. Ils parlèrent quelque temps à Ali; enfin l’officier se présenta devant moi, prit place à mes côtés, et me montrant un papier écrit me fit plusieurs signes. Je compris bientôt que j’étais sur le sol persan et qu’on voulait voir mon passe-port; mais, comme je ne voulais pas le sortir de mon petit coffre en présence de toute la commune assemblée autour de moi, je me servis également du langage des signes pour déclarer que je ne comprenais pas. Je m’en tins là, ce que voyant l’officier il n’insista plus et se contenta de dire à Ali: «Que puis-je faire d’elle? elle ne me comprend pas; qu’elle continue sa route[126].» Je voudrais bien savoir dans quel État de l’Europe on m’aurait traitée avec tant de douceur.
Presque dans chaque village j’étais immédiatement entourée d’une grande partie du peuple. Aussi on peut se figurer quelle foule cette scène avait attirée. Ce fut, je l’avoue, un des plus grands ennuis de mon voyage, d’être constamment le point de mire de la multitude. Quelquefois je finissais par perdre patience quand, obsédée par les femmes et les enfants, je ne savais comment les empêcher de me toucher la tête et les vêtements; quoique je fusse tout à fait seule avec eux, je n’en prenais pas moins ma cravache, et je leur distribuais de petits coups; cela me réussissait toujours. Les bonnes gens se retiraient tout à fait, ou du moins à une distance respectueuse. Ici seulement, un garçon de seize ans parut vouloir se venger de mon audace. J’étais allée, comme j’avais toujours l’habitude de le faire, à la rivière pour remplir ma gourde en cuir, pour me laver la figure et les mains et pour prendre un bain de pieds; le garçon se glissa après moi, ramassa une pierre et fit mine de me la jeter. Je devais bien me garder de montrer la moindre crainte; aussi je descendis tranquillement dans l’eau; la pierre fut lancée, mais, à la manière dont elle le fut, je reconnus facilement que c’était plutôt pour m’effrayer que pour m’atteindre; elle tomba à terre assez loin de moi. Après deux essais aussi inoffensifs, mon agresseur abandonna la partie, sans doute parce qu’il s’aperçut que je ne me laissais point intimider.
_20 juillet._ A peine fûmes-nous sortis de Reid, qu’il nous fallut encore gravir une assez haute montagne par des chemins mauvais et dangereux; puis nous continuâmes la route sur de vastes plateaux. Les hautes montagnes se reculaient davantage; sur le devant, les collines étaient couvertes d’herbes minces et menues, mais les arbres y étaient très-rares. Nous rencontrâmes beaucoup de chèvres et de brebis; les dernières étaient très-grosses, avaient de fortes queues, et une laine épaisse qu’on dit excessivement bonne et fine.
La crainte que m’avait inspirée ce voyage n’était pas tout à fait sans fondement, car il ne se passa guère de jour qui fût exempt d’inquiétudes. Aujourd’hui il arriva encore un événement dont je fus passablement effrayée. Notre caravane était composée de six hommes et de quarante bêtes de somme. Nous avancions tranquillement, quand nous vîmes arriver une douzaine de cavaliers au galop, dont sept, armés jusqu’aux dents, avaient des lances, des sabres, des poignards, des couteaux, des pistolets et de petits boucliers. Tous étaient habillés comme les gens du peuple, à l’exception des turbans, autour desquels ils avaient enroulé de simples châles persans. Je les pris pour des brigands; ils nous arrêtèrent, nous enveloppèrent de tous côtés, ils nous demandèrent d’où nous venions, où nous allions et quelles marchandises nous portions. Quand nous leur eûmes donné tous ces renseignements, ils nous laissèrent tranquillement passer. Je ne pus d’abord pas m’expliquer ce que cela voulait dire; mais comme nous fûmes encore arrêtés plusieurs fois de la même manière, dans le cours de la journée, j’en conclus que ce devaient être des militaires chargés de ce service. Nous passâmes la nuit à _Coromaduda_.
_21 juillet._ Mêmes routes et mêmes paysages que la veille. Aujourd’hui encore nous fûmes arrêtés par une troupe de soldats: mais cette fois-ci l’affaire parut prendre une tournure assez critique. Il faut croire qu’Ali avait faussé la vérité dans ses indications. On s’empara de ses deux bêtes de somme, et, après avoir jeté leur charge à terre, le chef des soldats les fit emmener.
Le pauvre Ali, désespéré, fit les plus grandes supplications, et, me désignant comme propriétaire de tous les objets, il conjura le chef d’avoir pitié d’une pauvre femme inoffensive. Le chef s’adressa alors à moi et me demanda si Ali avait dit vrai. Je ne jugeai pas à propos d’assumer une telle responsabilité, et, faisant encore semblant de ne rien comprendre, je feignis beaucoup de consternation et de tristesse. Ali se mit même à pleurer; en effet, notre position aurait été des plus affreuses: car, sans mules, qu’aurions-nous fait des marchandises, dans ces contrées désertes? Enfin le chef se laissa fléchir, envoya chercher les bêtes et nous les rendit.
Nous arrivâmes tard dans la soirée à la petite ville de _Sauh-Bulak_. Comme elle n’était pas fortifiée, nous pûmes encore y pénétrer; mais déjà tous les kans et les bazars étaient fermés, et ce n’est qu’avec beaucoup de peine qu’on put décider l’hôte d’un kan à nous ouvrir et à nous recevoir. Le kan était très-joli et très-spacieux. Il y avait au milieu un bassin d’eau; tout autour se trouvaient de petites boutiques et quelques niches pour y coucher. La plupart des étrangers, tous hommes, dormaient déjà; il n’y en avait plus que quelques-uns de levés, et ils étaient occupés à faire leurs prières. Aussi peut-on se figurer leur étonnement, quand ils virent arriver une femme seule avec un guide. Il était trop tard pour pouvoir remettre ma lettre le jour même. Me résignant à mon sort, je m’installai à côté de mon modeste bagage, persuadée qu’il me faudrait passer la nuit ainsi; mais un Persan s’approcha de moi, m’assigna une niche pour m’y coucher, y porta mon bagage et vint même, au bout de quelque temps, m’offrir de l’eau et un peu de pain. L’humanité de cet homme paraîtra doublement grande, si l’on songe combien les mahométans haïssent les chrétiens. Que Dieu l’en récompense, car j’avais réellement besoin de me restaurer et de me reposer.
_22 juillet._ Quand j’eus remis ma lettre au marchand persan à qui elle était adressée, il s’empressa de me conduire chez une famille chrétienne, et promit de veiller à ce que je pusse continuer mon voyage sans retard. Notre conversation se fit également plus par signes que par paroles.
Dans cette petite ville, il y a près de vingt familles chrétiennes, placées sous la sauvegarde d’un missionnaire français, et qui possèdent une assez jolie petite église. Je me croyais déjà sauvée, et je me faisais une fête de pouvoir enfin parler avec le missionnaire une langue qui m’était familière, quand j’appris, à mon grand déplaisir, que le bon prêtre était absent. Je me trouvai de cette manière aussi mal qu’à Ravandus, car les personnes chez qui je demeurais ne parlaient que le persan.
Mon hôte, charpentier de son état, avait une femme, six enfants et un apprenti. Tous demeuraient dans la même pièce; ils m’abandonnèrent avec plaisir un petit coin. Toute la famille eut pour moi les plus grandes bontés; ils partageaient avec moi fidèlement la nourriture qu’ils avaient à leur disposition; et, quand j’achetais des fruits, des œufs, ou quelque chose de semblable, et que je leur en offrais, ils en acceptaient toujours avec la plus grande discrétion. Ce n’était pas avec moi seule qu’ils en agissaient ainsi; ils ne laissaient jamais passer un pauvre devant leur porte sans lui donner quelque chose. Cependant la vie, chez cette famille, fut pour moi une véritable vie d’enfer; car la mère, femme sotte et acariâtre, criait toute la journée, et battait sans cesse ses enfants, âgés de quatre à seize ans. Il ne se passait pas dix minutes qu’elle ne les tirât par les cheveux, et qu’elle ne leur distribuât des coups de poing ou de pied. Les enfants ne craignaient pas de les lui rendre avec usure et se chamaillaient encore entre eux; de sorte que je n’avais pas un instant de repos dans mon petit coin, et que souvent même je courais risque d’avoir ma part de ces horions; car ils se crachaient à la figure et se jetaient de gros morceaux de bois à la tête. Quelquefois le fils aîné serrait le cou de sa mère au point de lui ôter la respiration, et manquait de l’étrangler. J’essayais bien de rétablir la paix, mais je n’y réussissais que très-rarement; car je ne possédais malheureusement pas assez leur langue pour leur faire comprendre l’horreur de leur conduite.
L’ordre et la paix renaissaient seulement le soir, au retour du père; car il ne souffrait pas qu’on se querellât, et bien moins encore qu’on se battît en sa présence.
Jamais, dans aucun coin de la terre, parmi les classes les plus pauvres et les plus infimes des peuples appelés païens ou infidèles, je n’avais vu une chose aussi monstrueuse, que des enfants levant la main sur leurs parents. Aussi, en quittant Sauh-Bulak, je laissai un billet pour le missionnaire, par lequel je lui fis connaître les défauts de cette famille, et l’engageai à la moraliser par de sages instructions. Car certes, prier et jeûner, lire la Bible et fréquenter l’église, ce n’est pas là seulement ce qui fait la religion.
Le séjour de Sauh-Bulak me devint beaucoup plus insupportable que celui de Ravandus. Aussi je tourmentais continuellement le marchand persan pour qu’il me fît partir sans retard, quand même j’aurais quelques dangers à courir dans mon voyage. Il secoua la tête et me déclara qu’il ne partait pas de caravane, et que si je voulais m’en aller seule, je pouvais m’attendre à être fusillée, ou à avoir la tête tranchée.
Je patientai cinq jours; mais ne pouvant pas y tenir plus longtemps, je priai le marchand de me louer un cheval et un guide, fermement décidée que j’étais d’aller, coûte que coûte, à mes risques et périls, au moins jusqu’à _Oromia_ (50 milles). Là, j’étais sûre de trouver des missionnaires américains, et je n’avais plus à m’inquiéter de la continuation de mon voyage.
Le lendemain, le marchand vint me présenter comme guide un homme d’un extérieur farouche. A cause du danger qu’il y avait à voyager sans caravane, il me fallut payer un prix quatre fois plus élevé. Mais mon désir invincible de quitter ma triste résidence me fit accéder à tout. Les conventions furent arrêtées, et ce guide s’engagea à partir le jour suivant, et à me conduire à Oromia en trois journées. Je payai d’avance la moitié du prix convenu; l’autre moitié devait être soldée seulement à Oromia, afin qu’il me fût possible d’en retenir une partie, si mon guide ne tenait pas ses promesses.
Quand l’affaire fut terminée, j’en éprouvai à la fois de la joie et de la crainte. Pour me distraire un peu de mes appréhensions, je visitai les bazars, et j’allai me promener en dehors de la ville.
Sauh-Bulak est située dans une petite vallée dépourvue d’arbres, près d’une chaîne de montagnes. On me laissa circuler partout, quoique je n’eusse jeté autour de moi que mon _isar_. Ici, les bazars sont moins mesquins que ceux de Ravandus. Le kan est gai et grand; mais en échange, le bas peuple avait quelque chose de repoussant. Grands et d’une forte complexion, avec des traits accentués que défigure une certaine expression de férocité et de cruauté, tous me semblaient des brigands et des assassins.
Le soir, j’armai mes pistolets, toute décidée à défendre chèrement ma vie.
_28 juillet._ Au lieu de quitter Sauh-Bulak avec le lever du soleil, nous ne partîmes guère que vers midi. J’avançais avec mon guide par des routes désertes, entre des collines privées de feuillage; toutes les fois que nous faisions quelque rencontre, je m’effrayais involontairement. Mais, grâce au ciel, il ne nous arriva pas la moindre aventure. Nous eûmes à combattre, mais seulement contre d’énormes essaims de sauterelles qui, en différents endroits, s’élevaient dans les airs comme de grosses nuées. Longues de deux ou trois pouces, elles avaient de grandes ailes rouges ou bleues. Aussi toutes les plantes et toutes les herbes de cette contrée en étaient rongées. On prétend que les indigènes prennent ces sauterelles, les sèchent et les mangent; mais je n’ai pas eu occasion de m’en assurer.
Après une course à cheval de sept heures, nous arrivâmes à une grande vallée fertile et habitée. Cette journée parut se terminer heureusement; car nous étions dans le voisinage d’hommes, et nous passions de temps en temps près de villages. Dans les champs, je voyais travailler par-ci par-là des paysans, dont l’aspect me divertit beaucoup; ils étaient affublés de hauts bonnets qui contrastaient de la manière la plus plaisante avec le reste de leur misérable costume.
Nous passâmes la nuit dans cette vallée, près du petit village de _Mohamer-Jur_. Si je n’avais pas été trop paresseuse, j’aurais pu me préparer un excellent repas de tortues. J’en vis un grand nombre le long de la route, près de petits ruisseaux, et même dans les champs. Il ne tenait qu’à moi de les ramasser; mais ensuite chercher du bois, faire du feu, et puis les cuire.... Non, je préférai manger tranquillement et sans fatigue un petit morceau de pain assaisonné de concombre.
_29 juillet._ Ce matin, nous allâmes en trois heures au village de _Mohamed Schar_. Je ne fus pas peu surprise de voir mon guide se disposer à faire une halte. Je le pressai de continuer le voyage; mais il me déclara qu’il ne pourrait pas aller plus loin sans s’adjoindre à une caravane, parce que nous avions à passer l’endroit le plus dangereux de toute la route. En même temps, il me montra une vingtaine de chevaux qui broutaient dans le chemin, et chercha à me faire comprendre qu’une caravane arriverait de ce même côté. Toute la journée se passa sans que cette caravane parût. Je pris mon guide pour un fourbe, et j’étais exaspérée au dernier point quand, le soir, il m’arrangea mon manteau pour dormir. C’était le moment de rassembler toute ma force morale, et de montrer à cet homme que je ne me laisserais pas traiter comme une enfant, et que je ne resterais pas tant qu’il lui plairait à l’étape qu’il avait choisie. Malheureusement, je ne connaissais pas assez la langue pour le gronder sérieusement. Je ramassai mon manteau, et le lui jetant devant les pieds, je déclarai que je ne lui payerais pas le reste de ce que je lui devais, s’il ne me conduisait pas à Oromia le lendemain, troisième jour de notre voyage. Puis, lui tournant le dos, ce qui est une des plus grandes injures qu’on puisse faire à un Persan, je m’assis par terre, la tête appuyée dans mes mains, et je me laissai aller à une grande tristesse.
Qu’allais-je devenir si mon guide m’abandonnait, ou bien s’il s’avisait d’attendre que le hasard amenât une caravane de ce côté?
Pendant mon altercation avec lui, quelques femmes du village étaient survenues. Elles venaient m’offrir du lait et un mets chaud. Elles s’assirent à côté de moi et me demandèrent pourquoi j’étais si en colère. Je leur expliquai l’affaire de mon mieux; elles entrèrent dans mes idées et me donnèrent raison. Elles accablèrent de reproches mon guide, leur compatriote, et cherchèrent à me consoler, moi qui n’étais qu’une étrangère pour elles. Elles ne s’éloignèrent pas de mes côtés, et me pressèrent avec tant d’instances de ne pas dédaigner la nourriture qu’elles m’apportaient, que je me fis violence pour en manger un peu. C’était une soupe faite avec de l’eau, du beurre et des œufs. Malgré la contrariété que j’avais éprouvée, je la trouvai très-bonne. Je voulais faire accepter une bagatelle à ces âmes compatissantes, mais elles refusèrent, et parurent enchantées de me voir un peu plus tranquillisée et plus consolée.
_30 juillet._ Enfin, à une heure du matin, mon guide se décida à partir. Il mit mes bagages sur mon cheval et m’engagea à monter dessus. Ce fut à mon tour d’être ébahie, car on ne découvrait nulle part la moindre trace de caravane. Mon guide songeait-il à prendre sa revanche et voulait-il se venger de moi? Pourquoi traversait-il par la nuit et les brouillards une contrée qu’il avait évitée en plein jour? Je savais trop peu le persan pour pouvoir tirer cette question tout à fait à clair, et, si je ne voulais pas moi-même donner lieu à des récriminations et autoriser en quelque sorte de nouvelles défaites, il fallait partir; aussi je partis.
Pleine d’anxiété, je grimpai sur ma monture et j’ordonnai à mon guide, qui voulait se tenir derrière moi, de passer devant; car je n’avais aucune envie d’être attaquée par derrière. Ferme sur mes arçons, ma main reposait toujours sur le pistolet. Je prêtai l’oreille au moindre bruit, j’observai tous les mouvements de mon guide; quelquefois même l’ombre de mon cheval me fit peur: cependant je ne revins pas sur mes pas.
Après avoir couru à franc étrier pendant à peu près une demi-heure, nous joignîmes effectivement une grande caravane, défendue en outre par une douzaine de paysans bien armés. Ainsi, l’endroit était vraiment considéré comme très-dangereux, et mon guide semblait avoir été informé du passage de la caravane. Rien ne m’étonna plus dans cette circonstance que la routine de ces gens. Habitués qu’ils sont à voyager la nuit pendant les chaleurs, ils passent aussi de nuit dans les endroits les plus périlleux, tandis que le jour on courrait bien moins de risques.
Après quelques heures de marche, nous arrivâmes au lac Oromia qui, depuis, demeura toujours à notre droite. A gauche, nous eûmes, pendant plusieurs milles, des collines, des gorges et des montagnes désertes. C’était là l’endroit dangereux. Au jour, nous entrâmes dans une belle vallée fertile, remplie d’hommes et de villages, dont la vue m’inspira le courage de quitter la caravane et de prendre les devants pour aller plus vite.
Le lac, qui donne son nom à la ville, a plus de soixante milles de long, et, dans quelques endroits, plus de trente milles de large. On dirait qu’il s’étend jusqu’au pied de hautes montagnes; mais il en est encore réellement séparé par de vastes plaines. Son eau renferme tant de sel que ni les poissons, ni les coquillages ne peuvent y demeurer. C’est une autre mer Morte. L’homme, dit-on, n’y va pas au fond.
Sur le rivage, de grandes étendues de terrain sont couvertes d’épaisses croûtes de sel blanc, de sorte qu’on n’a d’autre peine que de le ramasser.
Quelle que soit la beauté du lac et de ses environs, il n’offre pas un spectacle bien attrayant, car aucun bateau ne vient animer cette vaste surface.
Depuis que j’avais quitté les déserts sablonneux de Bagdad, je n’avais plus rencontré de chameaux; aussi je croyais que je n’en verrais plus, car mon chemin me conduisait vers le nord. Je ne fus donc pas peu surprise d’en rencontrer plusieurs troupeaux. Plus tard j’appris que ces animaux servaient, aux Kourdes comme aux Arabes, à porter des fardeaux. Cela prouve que les chameaux peuvent supporter un climat plus froid, car en hiver les vallées se couvrent d’une couche de neige de plusieurs pieds d’épaisseur. Dans ces contrées, ils sont d’une structure plus forte qu’ailleurs; leurs pieds sont plus gros, leurs poils un peu plus épais et plus longs; ils ont le cou plus court et moins élancé, et leur couleur est bien plus foncée. Je ne vis nulle part des chameaux brun clair.
Indépendamment des bêtes de somme, les Kourdes se servent encore, pour rentrer les moissons, de voitures très-simples, mais grossières et pesantes. Le train et les panneaux de la voiture sont faits de troncs d’arbres longs et minces, serrés les uns contre les autres; des troncs plus courts tiennent lieu d’essieus, et des disques de planches épaisses forment les roues. Chaque voiture n’en a ordinairement que deux; ces véhicules sont attelés de quatre bœufs; chaque couple a un conducteur qui, assis d’une manière très-curieuse sur le timon entre son attelage, lui tourne le dos.
A une heure avancée du soir, après une course de plus de seize heures à cheval, j’arrivai heureusement à Oromia. Je n’avais de lettre de recommandation pour aucun des missionnaires; d’ailleurs, à l’exception de M. Wright, ils étaient tous absents. Ils demeuraient avec femmes et enfants à la campagne, à quelques milles de la ville. Mais M. Wright m’accueillit avec une véritable affection chrétienne, et, après beaucoup de jours de peine et de tristesse, je goûtai doublement le calme et le plaisir que je trouvai dans sa famille.
Dès la première soirée, je ris de tout cœur quand M. Wright me raconta de quelle manière le domestique m’avait annoncée. Dans mon ignorance de la langue persane, je me contentai de lui indiquer de la main l’escalier. Il comprit ce signe, alla trouver son maître, et lui dit qu’il y avait en bas une femme qui ne parlait aucune langue. Cependant, dans l’intervalle, j’avais demandé un verre d’eau en anglais à un autre domestique. Celui-ci monta l’escalier en toute hâte, non pas, comme je pensais, pour remplir mon désir, mais pour dire à son maître que je parlais anglais.
M. Wright ayant prévenu les missionnaires de mon arrivée, ils eurent la complaisance de venir tous de la campagne à la ville pour me faire visite. Ils m’invitèrent aussi à passer quelques jours dans leur société à la campagne; mais je n’acceptai leur aimable invitation que pour un jour, parce que j’avais déjà perdu beaucoup de temps en route. Ces messieurs, tout en me dissuadant de continuer seule ma route, convinrent que j’avais fait la partie la plus dangereuse du voyage, et me recommandèrent seulement d’emmener quelques paysans armés pour traverser les montagnes près de _Kutschié_.
M. Wright eût la bonté de me procurer un guide aussi brave que sûr. Je payai le double du prix pour aller à Tauris en quatre jours au lieu de six. Pour faire accroire au guide que j’étais une pauvre pèlerine, je donnai à M. Wright la moitié du prix stipulé, et je le priai de payer à ma place et de dire au guide que l’autre moitié lui serait remise par le consul anglais, M. Stevens.
Je profitai autant que possible de la journée que je passai à Oromia. Le matin, je visitai la ville, et plus tard, j’allai avec Mme Wright chez quelques familles riches et pauvres, pour les voir dans leur intérieur.
Oromia compte près de 22 000 habitants; elle est entourée de remparts, mais n’est pas fermée, car on peut y entrer à toute heure de la nuit. Elle est bâtie comme toutes les villes turques, si ce n’est que les rues sont assez larges et tenues proprement. Devant la ville, il y a beaucoup de grands jardins fruitiers et potagers, entourés de hauts murs; de jolies habitations s’élèvent au milieu des jardins.
Les femmes ne sortent que voilées. Elles se couvrent la tête et la poitrine d’un mouchoir blanc; à la place des yeux se trouve un réseau serré et impénétrable.
Dans la classe pauvre, trois ou quatre familles habitent sous le même toit. Elles n’ont que quelques nattes de paille, des couvertures, des coussins et quelques ustensiles de cuisine, sans oublier une grande huche en bois renfermant la provision de farine qui constitue leur plus grande richesse. Ici, comme partout où l’on cultive du blé, le pain est la principale nourriture du pauvre. On le cuit deux fois par jour, le matin et le soir.
Beaucoup de ces maisonnettes avaient de très-jolies cours plantées de fleurs, de vignes et d’arbustes, qui leur donnaient l’air de jardins.
Les habitations des riches sont hautes, aérées et spacieuses; les salles de réception sont percées de nombreuses croisées et garnies de tapis. Je ne voyais nulle part de divans; on se couche sur des tapis. Comme nous faisions nos visites sans avoir été annoncées, nous trouvâmes les femmes vêtues de simples robes d’indienne faites à la mode du pays.
Dans l’après-midi, je me rendis, à cheval, en compagnie de MM. les missionnaires, à leur grande résidence d’été, située à six milles de la ville, sur de basses collines.
La vallée que nous traversâmes est très-grande et excessivement fertile et pittoresque. Quoi qu’elle soit à plus de 1300 mètres au-dessus du niveau de la mer, on y trouve le coton, le ricin, le vin, le tabac et toutes les productions de l’Allemagne méridionale. Le ricin ne s’élève pas, il est vrai, à beaucoup plus d’un mètre, et le cotonnier n’a guère plus de 35 centimètres, mais ils sont assez productifs. Plusieurs villages sont à moitié cachés par des bois d’arbres fruitiers. J’arrivai dans ce pays au beau moment. C’était la saison des abricots, des pêches, des pommes, des raisins et autres fruits de ma patrie, dont j’avais été privée depuis longtemps.
De la maison de la compagnie des missionnaires, on a une vue admirable sur toute l’immense vallée, sur la ville, sur la basse chaîne des collines et sur les montagnes. La maison elle-même est grande et réunit toutes les commodités de la vie. Aussi je ne me croyais pas sous le toit de simples disciples de Jésus-Christ, mais dans la demeure de riches particuliers. Il y avait là quatre femmes et toute une ribambelle d’enfants plus ou moins grands. Je passai dans cette campagne quelques heures bien agréables, et je regrettai de tout cœur d’être déjà forcée, à neuf heures du soir, de prendre congé de cette aimable colonie.
On me présenta aussi quelques filles des indigènes, qu’instruisent les femmes des missionnaires. Elles parlaient et écrivaient un peu l’anglais, et étaient surtout bien versées dans la géographie.
A cette occasion, je ne puis m’empêcher de dire quelques mots sur les missionnaires, dont j’avais été souvent à même d’observer la vie et la sphère d’activité dans le cours de mon voyage. Ceux que je vis en Perse, en Chine et dans l’Inde, y vivaient tout autrement que je ne me l’étais figuré. J’avais cru que les missionnaires étaient, sinon tout à fait des martyrs, du moins des hommes pleins d’abnégation, qui, animés du désir ardent de convertir les païens, oubliaient, comme leur divin maître, les besoins et les jouissances de la vie, n’existaient que pour le peuple, habitaient et mangeaient avec lui, etc. Hélas! c’étaient là des idées que j’avais puisées dans des livres; mais en réalité, il en était tout autrement.
Ils vivent comme des gens aisés; leurs habitations sont très-confortables et pourvues des meubles les plus somptueux. Ils reposent sur des divans moelleux, tandis que leurs femmes font les honneurs du thé et que les enfants ne se refusent ni gâteaux ni friandises. La vie des missionnaires est plus agréable et plus heureuse que celle du plus grand nombre des hommes attachés à d’autres professions. Loin de se donner beaucoup de mal, ils en prennent à leur aise; ils touchent exactement leurs appointements, quels que soient les événements politiques qui surgissent dans le monde.
Dans les endroits habités par plusieurs missionnaires, il y a, trois ou quatre fois par semaine, des _meetings_ où l’on est censé s’occuper d’affaires religieuses; mais ces meetings ne sont au fond que des réunions où les dames et les enfants paraissent en grande toilette. Chez un des missionnaires, le meeting a lieu à l’heure du déjeuner; chez l’autre, à celle du dîner, et chez un troisième dans la soirée, pour prendre le thé. On voit plusieurs équipages et beaucoup de domestiques groupés dans la cour.
On y traite aussi un peu d’affaires. Les messieurs quittent d’ordinaire le cercle pendant une demi-heure; mais ils passent presque tout le temps au salon.
Je ne crois pas que de cette manière les missionnaires parviennent à gagner facilement la confiance du peuple. Le costume étranger, l’élégance d’une vie recherchée, font trop sentir au pauvre la ligne de démarcation qui existe entre lui et le prêtre, et lui inspirent plutôt de la crainte et de la réserve que de l’amour et de la confiance. Il n’ose pas de sitôt lever le regard jusqu’à l’homme qui se distingue tant de lui par son rang et sa fortune, et on a fort à faire avant qu’il triomphe de cette crainte naturelle. Les missionnaires disent qu’ils sont forcés de s’entourer de cette pompe pour imposer et se faire respecter; mais je crois qu’on inspire du respect par une noble conduite, et que l’on doit chercher à gagner l’homme par la vertu, et non par l’éclat extérieur.
Beaucoup d’entre les missionnaires croient avoir rendu des services extraordinaires, quand ils ont prêché dans la langue du pays, et qu’ils ont répandu des écrits religieux dans les villes et dans les villages. Ils font les rapports les plus enthousiastes sur la quantité prodigieuse d’hommes accourus pour entendre leurs sermons et pour recevoir leurs brochures. A en juger par ces descriptions, qui ne s’imaginerait qu’au moins la moitié des auditeurs se soient convertis au christianisme? Mais des prêtres chinois, indiens et persans, n’auraient-ils pas également la même affluence, s’ils prêchaient en France et en Angleterre dans la langue du pays, et s’ils se montraient en outre dans leur costume national? Partout ils seraient suivis de la foule empressée à recevoir les livres et brochures distribués gratuitement, quand même elle ne saurait pas les lire?
Partout où je me suis informée des succès obtenus par les missionnaires, on m’a assuré que le baptême d’un indigène était une des choses les plus rares. Ainsi, les quelques chrétiens de l’Inde, qui forment par-ci par-là de petits villages de vingt à trente familles, doivent leur origine à de pauvres orphelins recueillis et élevés par les missionnaires, mais auxquels on est obligé de procurer de l’ouvrage, et qu’il faut toujours surveiller pour qu’ils ne retombent pas dans leur idolâtrie.
Les prédications et les brochures ne suffisent pas pour les idées religieuses intelligibles et pour faire abandonner des croyances erronées que l’enfant a sucées avec le lait de sa mère. Il faudrait que les missionnaires vécussent au milieu du peuple, qu’ils travaillassent avec lui, partageassent ses peines et ses joies, et qu’après se l’être attaché par une vie modeste et exemplaire, ils lui fissent comprendre peu à peu le christianisme par une instruction appropriée à son intelligence. Le missionnaire ne devrait pas non plus se marier avec une Européenne, et cela par les raisons suivantes: la jeune Européenne qui se fait missionnaire n’embrasse souvent cet état que pour trouver un établissement le plus tôt possible. Quand elle a quelques enfants, qu’elle devient faible et maladive, elle ne peut plus s’occuper de son état, et elle a besoin de changer d’air, souvent même de faire un voyage en Europe. Ses enfants, délicats et chétifs, doivent également y être transportés au plus tard dans leur septième année. Le père les conduit quelquefois dans sa patrie et profite souvent même de ce prétexte pour revoir l’Europe. Si ce voyage ne peut pas s’exécuter tout de suite, il en fait un autre moins long, ou il se rend dans quelque contrée plus fraîche, située dans la montagne, ou bien il emmène femme et enfants à une _mela_[127]. Il est bon de savoir que ces voyages ne se font pas d’une manière si simple que je faisais le mien. Le missionnaire aime ses aises et s’entoure de beaucoup de commodités: il a des palanquins portés par des hommes, des chevaux de somme ou des chameaux chargés de tentes, de lits, de vaisselle de cuisine et de table, des domestiques et des bonnes en nombre suffisant. Et qui paye tout cela? Souvent de pauvres âmes fidèles de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui se privent du strict nécessaire pour que leur obole soit ainsi dépensée dans des régions lointaines.
Si les missionnaires étaient mariés à des femmes indigènes, la plus grande partie de ces inconvénients n’existeraient pas; il y aurait peu de femmes malades, les enfants seraient forts et bien portants, et on n’aurait pas besoin de les transporter en Europe. Pour instruire ces enfants, on pourrait fonder, dans diverses localités, des écoles nationales, mais surtout y déployer moins de luxe que dans celles de Calcutta.
J’espère qu’on n’interprétera pas mal ce que je viens de dire. J’ai une grande estime pour les missionnaires, et tous ceux que j’ai connus étaient des hommes excellents et de bons pères de famille. Il y a parmi eux beaucoup de savants à qui l’on doit des notions précieuses sur l’histoire, la géographie et la statistique de ces pays. Mais si, par ces travaux, ils remplissent le véritable but de leur institution, c’est là un autre point à examiner. La vocation d’un missionnaire est, je crois, tout autre que celle d’un savant. Moi, pour mon compte personnel, je n’ai eu qu’à me louer de MM. les missionnaires; partout ils m’ont comblée de bontés et de prévenances. Je crois réellement que ce qui est surtout cause que j’ai été frappée de leur manière de vivre, c’est que le nom de _missionnaire_ me rappelait involontairement les hommes pieux qui, privés de toute assistance et n’ayant pour tout bien que leur bâton de pèlerin, quittaient jadis leur patrie pour répandre au loin la religion chrétienne.
Avant de dire adieu à Oromia, je dois encore rappeler que cet endroit passe pour le lieu de naissance de Zoroastre, qui, à ce qu’on prétend, vécut 5500 ans avant Jésus-Christ, et de qui descendent les guèbres ou adorateurs du feu.
Le _1_^{er} _août_, je fis dix lieues à cheval pour me rendre à _Kutschié_, village situé près du lac Oromia, que nous ne vîmes que peu ce jour-là, quoique nous fussions toujours dans son voisinage. Nous passâmes par de grandes vallées fertiles, qui auraient offert un aspect charmant, si elles n’avaient pas été situées entre des collines et des montagnes nues et désertes.
Pendant tout le voyage, non-seulement de Mossoul, mais de Bagdad jusqu’à Kutschié, je n’avais pas eu une journée aussi belle que celle d’aujourd’hui. Mon guide était un homme d’une bonté incomparable, aux petits soins pour moi; il me conduisit à Kutschié dans une maison de paysans, chez d’excellentes gens. On posa aussitôt un beau tapis sur une petite terrasse, on m’apporta un bassin rempli d’eau pour me laver, et, sur une coupe en laque, de grosses mûres noires pour me rafraîchir. Plus tard, on me donna une bonne soupe grasse avec un peu de viande, du lait aigre et d’excellent pain, le tout servi sur de la vaisselle très-propre. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction, c’est que ces braves gens, après avoir placé les mets devant moi, s’en allaient tranquillement sans me regarder la bouche béante comme une bête curieuse. Quand je voulus payer mes aimables hôtes, ils n’acceptèrent absolument rien. Le lendemain seulement, j’eus l’occasion de les récompenser de ce qu’ils avaient fait pour moi. J’emmenai avec moi deux hommes de la famille, pour m’accompagner au delà des montagnes, et je leur donnai le double de ce que l’on donne habituellement. Ils me remercièrent avec une vive reconnaissance, me souhaitèrent un heureux voyage et me comblèrent de bénédictions.
_2 août._ Le passage dangereux des montagnes désertes et mal famées dura près de trois heures. Mes deux hommes m’auraient, il est vrai, peu protégée contre une bande de brigands; mais, grâce à eux, le voyage me parut moins effrayant que si j’avais été seule avec mon vieux guide. Nous rencontrâmes plusieurs grandes caravanes, mais elles retournaient toutes à Oromia.
Quand nous eûmes passé les montagnes, les deux hommes nous quittèrent. Nous descendîmes dans d’immenses vallées qui semblaient tout à fait oubliées par la nature et abandonnées par les hommes. A mon avis, nous n’étions pas encore hors de danger. Et en effet, comme nous passions dans une de ces vallées désertes, près de trois huttes délabrées, plusieurs hommes s’élancèrent sur nous, arrêtèrent nos chevaux, et se mirent aussitôt à examiner mon bagage.
Je m’attendais à recevoir l’ordre de descendre de cheval, et je me croyais déjà dépouillée de mon petit avoir. Ils entrèrent en pourparlers avec mon guide; celui-ci leur débita le conte que je faisais à chacun, que j’étais une pauvre pèlerine, et que les consuls ou missionnaires anglais payaient partout mes frais de voyage. Mon costume, mon peu de bagage, mon isolement, s’accordaient parfaitement avec ce récit. Ils ajoutèrent foi à ses paroles, à mes regards muets et suppliants, et me laissèrent passer. Ils me demandèrent même si je voulais de l’eau (car on en manque dans ces vallées). J’acceptai leur offre, et nous nous quittâmes bons amis. Cependant, je craignis un instant qu’ils ne se repentissent de leur générosité, et qu’ils ne se missent de nouveau à notre poursuite.
Nous nous rapprochâmes encore aujourd’hui du lac, et nous suivîmes longtemps ses bords. Après une course à cheval de quatorze heures, nous descendîmes dans un kan, près du petit endroit _Schech-Vali_.
_3 août._ Je me sentis alors débarrassée du sentiment importun de la crainte. Nous parcourions des vallées riantes et habitées. Partout, nous voyions des hommes travailler dans les champs, rentrer du blé, des troupeaux paître dans les prairies, etc.
Pendant les heures brûlantes du jour, nous restâmes à _Dise-Halil_, petite ville assez considérable, dont les rues sont très-propres. Un petit ruisseau argenté parcourt la principale rue, et les cours des maisons ressemblent à des jardins. Ici encore, je vis en dehors de la ville beaucoup de grands jardins entourés de hauts murs.
A en juger par le nombre des kans, cette ville doit être très-souvent visitée par des caravanes; dans la seule petite rue que nous traversâmes, j’en comptai plus d’une demi-douzaine. Étant descendue dans un de ces kans, je fus surprise du confort que j’y trouvai. Les écuries étaient couvertes; les gîtes pour les conducteurs étaient de jolies terrasses maçonnées, et les chambres des voyageurs, quoique dépourvues de meubles, étaient tenues très-proprement, et avaient même des cheminées. Les kans sont ouverts à tout le monde; on n’y paye rien; on donne tout au plus une bagatelle à l’inspecteur, qui s’acquitte de toutes les commissions des voyageurs.
En fait d’hospitalité, les Persans, les Turcs, et en général tous les peuples mis au ban de la civilisation, ont des idées beaucoup plus larges et plus généreuses que nous autres Européens. Ainsi, dans l’Inde, où les Anglais ont établi des bongolos, il faut payer une roupie par chambre pour une nuit, et même pour une heure. Mais on n’a nullement songé aux conducteurs ni aux bêtes; on les laisse s’arranger comme ils veulent, et camper en plein air. Les voyageurs qui ne sont pas chrétiens, ou ne sont pas admis dans les bongolos, ou bien ne peuvent se servir des chambres qu’autant qu’il ne s’y trouve pas de chrétien; s’il en arrive un au milieu de la nuit, le pauvre infidèle est tenu, sans miséricorde, de lui céder la place. Cette noble humanité s’étend même aux bongolos ouverts, et composés seulement d’un toit et de trois cloisons de bois. Dans les pays des infidèles, au contraire, le premier arrivant occupe la place, qu’il soit chrétien, Turc ou Arabe. Je ne doute même pas que, quand les places sont déjà occupées par des infidèles, et qu’il arrive un chrétien, ils ne se serrent entre eux pour lui procurer un asile.
Dans l’après-midi nous allâmes encore jusqu’à _Ale-Schach_, endroit considérable avec un beau kan.
Nous y trouvâmes trois voyageurs qui faisaient également route pour Tauris. Mon guide se joignit à ces étrangers et convint avec eux de partir la nuit même. Je n’étais pas très-rassurée ni très-contente de cette société. Ces hommes étaient armés jusqu’aux dents et avaient l’air très-féroce. J’aurais préféré partir sans eux, seulement à la pointe du jour; mais mon guide m’assura que c’étaient de braves gens, et, me fiant plus à ma bonne étoile qu’à ses paroles, je montai à cheval une heure après minuit.
_4 août._ Bientôt mes craintes se dissipèrent, car nous rencontrâmes souvent de petites compagnies de trois à quatre personnes qui ne se seraient certes pas aventurées au milieu de la nuit, si la route avait été dangereuse. Il y eut quelquefois aussi de grandes caravanes de plusieurs centaines de chameaux, qui nous barrèrent souvent la route, de manière à nous forcer d’attendre une demi-heure pour les laisser passer.
Vers midi, nous arrivâmes dans une vallée où je voyais se dérouler devant nous une grande ville; mais elle avait l’air si peu imposant, qu’au premier abord je ne songeai même pas à en demander le nom. Plus nous en approchions, plus elle me parut délabrée. Les murs étaient à moitié démantelés, les rues et les places obstruées de décombres; beaucoup de maisons étaient en ruines. On aurait dit que l’ennemi ou la peste avaient exercé là leur ravage. Enfin, ayant demandé le nom de la ville, je crus avoir mal entendu quand on me dit que c’était _Tauris_.
Mon guide me conduisit à la maison du consul anglais, M. Stevens, qui, à ce que j’appris avec grand effroi, ne demeurait pas à Tauris même, mais à dix milles de là à la campagne. Cependant un domestique me dit qu’il allait chercher le docteur Casolani, avec qui je pourrais parler anglais. Au bout de quelques instants, je vis accourir un monsieur, dont les premières questions furent les suivantes: «Comment êtes-vous venue _seule_ dans ce pays? Vous a-t-on dépouillée? Avez-vous été séparée de votre société et vous êtes-vous seule échappée?»
Mais quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire; il regardait comme une chose fabuleuse qu’une femme seule, ignorant la langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un chemin dans ces contrées et parmi ces peuples. Aussi je ne pus pas assez remercier Dieu de la protection manifeste qu’il m’avait accordée dans ce voyage. Je me sentais si gaie et si contente, qu’il me semblait que la vie m’eût été donnée une seconde fois.
Le docteur Casolani m’assigna quelques chambres dans la maison de M. Stevens, et me dit qu’il enverrait immédiatement un messager au consul, et qu’en attendant je lui demandasse tout ce dont je pourrais avoir besoin.
Quand je lui témoignai combien j’étais surprise du misérable aspect et des vilains abords de Tauris, qui était pourtant la seconde ville du pays, il me dit que du côté par où j’étais venue on ne voyait pas bien la ville, et que la partie que j’avais parcourue n’appartenait pas à Tauris; ce n’était qu’un vieux faubourg presque abandonné.
[Illustration]