CHAPITRE VII.
Départ de Valparaiso.--Taïti.--Coutumes et usages du peuple.--Fête et bal à l’occasion de la fête de Louis-Philippe.--Excursions.--Un repas de Taïti.--Le lac _Vaihiria_.--Le défilé de _Fautaua_ et le diadème.--Départ.--Arrivée en Chine.
Le 17 mars, le capitaine van Wyk Jurianse me fit prévenir que son vaisseau était prêt à mettre à la voile et qu’il devait entrer en mer le lendemain.
Cette nouvelle m’arriva fort mal à propos, car depuis deux jours je souffrais d’une diarrhée continuelle, mal qui peut devenir bien dangereux sur un vaisseau où l’on n’a ni bouillon ni nourriture légère, et où l’on est bien plus exposé aux changements de température que sur terre. Mais je ne voulais pas manquer l’occasion, assez rare, d’aller en Chine, ni perdre non plus 200 dollars que j’avais déjà payés pour la traversée. J’allai donc à bord pleine de confiance en ma bonne étoile, qui jusqu’ici ne m’avait jamais abandonnée dans mes voyages.
Les premiers jours, je cherchai à combattre mon mal par une diète rigoureuse, et je m’abstins presque de toute nourriture. Tout fut inutile. Enfin, j’eus l’heureuse idée de faire usage de bains de mer froids. Je les prenais dans une tonne, et je demeurais un quart d’heure dans l’eau: dès le second bain, je sentis une grande amélioration dans mon état; après le sixième, je me trouvai guérie. Si je parle de ce mal, auquel j’étais très-exposée dans les pays chauds, c’est seulement pour indiquer à mes lecteurs que les meilleurs moyens pour en triompher sont les bains de mer ou des boissons rafraîchissantes, comme le babeurre, le lait caillé, les sorbets, l’orangeade, etc.
Le vaisseau sur lequel je fis cette traversée était un beau bâtiment hollandais, du nom de _Lootpuit_. La propreté y était très-grande et la nourriture généralement assez bonne, à l’exception de quelques mets hollandais et des oignons, dont on abusait. Ils jouaient un grand rôle dans tous les mets, et je ne pouvais point m’y faire; mais par bonheur une grande partie de ce noble produit se gâta dans le cours du voyage.
Le capitaine était un homme poli et aimable, et les matelots aussi étaient bons et complaisants. En général, je n’ai pas trouvé sur les vaisseaux que j’ai été à même de voir, les marins aussi grossiers qu’on les entend souvent peindre par les voyageurs. Ils n’ont sans doute pas des manières élégantes et un parfait bon ton, et ils n’ont pas non plus d’attentions ni de prévenances très-grandes pour le voyageur, mais on trouve chez la plupart une bonté naturelle et de la cordialité.
Au bout de trois jours, le 21 mars, nous vîmes l’île de Saint-Félix, et le lendemain Sancto Ambrosio. Tous les deux se composent de masses de roches nues et inhospitalières et abritent tout au plus quelques mouettes.
Nous entrâmes alors dans les régions tropicales; mais la chaleur, tempérée par les vents alisés, ne nous incommoda que dans la cajute.
Pendant près d’un mois, nous naviguâmes de la manière la plus monotone, sans tempête ni orage, avec la vue uniforme du ciel et de l’eau. Enfin, le 19 avril, nous arrivâmes à l’archipel des _basses îles_. Cet archipel, qui s’étend du 36^{e} au 14^{e} degré de longitude, est très-dangereux pour les marins, parce que la plupart des îles s’élèvent à peine de quelques pieds au-dessus de la surface de la mer. Pour découvrir au milieu d’elles l’île de David Clark, dont nous n’étions éloignés que de douze milles, le capitaine fut forcé de monter dans la hune.
Dans la nuit du 21 au 22 avril, nous eûmes des coups de tonnerre accompagnés d’une tempête subite et violente, que notre capitaine appela une _bourrasque de tonnerre_. Pendant cette tempête, nous vîmes à différentes reprises, au haut du mât de perroquet, le feu Saint-Elme. Ce feu se compose de petites flammes électriques qui voltigent autour des pointes les plus élevées et qui s’éteignent ensuite au bout de deux ou trois minutes.
La nuit du 22 au 23 avril fut une nuit de périls, au dire même du capitaine. Nous eûmes à doubler plusieurs des _îles basses_ par un temps sombre et pluvieux, qui nous cachait entièrement la lumière de la lune. Vers minuit, un vent épouvantable rendit notre position encore plus fâcheuse. Le vent et des éclairs continus nous firent craindre une forte bourrasque; mais nous vîmes poindre le jour sans avoir éprouvé le moindre accident, et nous échappâmes heureusement à la tempête et aux îles.
Dans le cours de la journée, nous passâmes près des îles des oiseaux, et deux jours plus tard, dès le 25 avril, nous vîmes déjà une des îles de la Société, _Maithia_.
Le lendemain, le trente-neuvième jour de notre voyage, nous nous trouvâmes en vue de l’île Taïti et de celle qui lui fait face, l’île _Emao_, appelée aussi _Moreo_. L’entrée du port de Taïti, _Papeïti_ est extrêmement dangereuse; des récifs de coraux l’entourent comme un rempart, des flots mugissants s’y brisent de toutes parts, et il ne reste qu’un espace fort étroit. Un pilote vint au-devant de nous, et, quoique le vent fût si contraire qu’il fallut changer les voiles à tout instant, nous entrâmes cependant sains et saufs dans le port. Quand nous fûmes débarqués, on nous félicita cordialement; on avait suivi nos efforts avec beaucoup d’inquiétude, et, à la dernière manœuvre du vaisseau, on avait eu très-grand’peur de le voir donner contre un banc de corail. Ce malheur était arrivé à un vaisseau de guerre français qui était ici depuis plusieurs mois à l’ancre, et qu’on était en train de radouber.
L’ancre n’avait pas encore été jetée que nous nous trouvâmes entourés d’une demi-douzaine de pirogues remplies d’Indiens qui grimpèrent de toutes parts sur le pont pour nous offrir des fruits et des coquillages; mais ils ne les cédaient pas comme autrefois (ces temps fortunés sont passés) pour des chiffons rouges ou des perles de verre. Aujourd’hui ils demandaient de l’argent, et ils étaient aussi cupides et aussi adroits que les Européens les plus civilisés. J’offris à un des Indiens un petit anneau de bronze; il le prit, le flaira, secoua la tête et me donna à entendre qu’il n’était pas en or. Il remarqua une bague à mon doigt, me prit la main, et flaira également cette bague, en faisant une joyeuse grimace; il voulait me faire entendre que je devais la lui donner. J’ai eu encore plus d’une occasion de remarquer que ces insulaires savent distinguer à l’odeur l’or pur de l’or faux.
L’île de Taïti, placée il y a plusieurs années sous la protection de l’Angleterre, jouit aujourd’hui de celle de la France. Elle a été longtemps un sujet de discorde pour les deux nations, jusqu’au mois de novembre 1846, où la paix fut enfin conclue. La reine Pomaré, qui s’était réfugiée dans une autre île, était revenue à Papeïti depuis cinq semaines. Elle habite ici une maisonnette de quatre pièces, et mange tous les jours avec sa famille chez le gouverneur. Le gouvernement français lui fait construire une jolie maison, et lui donne par an une pension de 25 000 francs. Elle ne peut recevoir aucune visite d’étranger sans l’autorisation du gouvernement français; mais cette autorisation s’accorde très-facilement. Papeïti était rempli de troupes françaises, et plusieurs vaisseaux de guerre se trouvaient dans le port. La ville renferme trois ou quatre cents habitants, et se compose d’une rangée de petites maisons de bois, placées le long du port et séparées l’une de l’autre par de petits jardins. Il y a dans le fond une belle forêt où sont encore disséminées plusieurs huttes.
Les principaux édifices sont: la maison du gouverneur, les magasins français, la boulangerie militaire, la caserne et la maison de la reine, qui n’était pas encore entièrement terminée. On construisait en outre beaucoup de petites maisons composées, la plupart, d’une seule pièce, pour remédier le plus tôt possible au manque de demeures: car, du temps de mon séjour à Taïti, des officiers supérieurs même étaient obligés de se contenter des plus misérables cabanes indiennes. Je cherchai en vain une petite chambre à louer, et j’allai de cabane en cabane; mais tout était occupé. Il fallut enfin me contenter d’un _petit coin_ dans une hutte. Je trouvai ce réduit chez un charpentier dont la chambre contenait déjà quatre locataires. On m’assigna, derrière la porte, une petite place qui avait juste 2 mètres de long et 1 mètre 20 centimètres de large. Le sol n’était pas planchéié; les murs n’étaient que des palissades. Pour un lit et une chaise, il n’en était pas question, et cependant il me fallut payer ce réduit un florin trente kreutzers par semaine.
La demeure ou la hutte d’un Indien consiste en un toit de feuilles de palmier, appuyé sur quelques pieux, ou bien elle est formée de murs en palissades. Chaque hutte n’a qu’une pièce, longue de 17 à 16 mètres, large de 3 à 9, et abrite souvent plusieurs familles. Il n’y a à l’intérieur que des nattes de paille tressées, des couvertures, des caisses en bois et quelques tabourets; mais ces derniers sont déjà des objets de luxe. Les Indiens n’ont pas besoin de vases pour cuire leur nourriture; ils ne connaissent ni soupes ni sauces, et ils font rôtir leurs mets entre des pierres rougies au feu. Tous leurs besoins se réduisent à un couteau et à une écuelle de coco pour puiser de l’eau.
Devant les huttes ou sur le rivage se trouvent leurs pirogues (troncs d’arbres creusés) qui sont si étroites, si plates et si petites, qu’on ne peut les empêcher de chavirer qu’en fixant à un des côtés, en haut et en bas, des perches d’environ 2 mètres de long, qui, réunies par une traverse, maintiennent l’équilibre. Cependant, si on ne monte pas avec beaucoup de précaution dans un pareil canot, il se renverse très-facilement, et, un jour que j’arrivai à notre vaisseau dans une pirogue, notre capitaine en fut très-effrayé, me gronda même dans sa bonhomie, et me conjura de ne plus m’exposer à un tel danger.
Depuis l’établissement des missionnaires à Taïti, il y a une cinquantaine d’années, le costume des Indiens est assez convenable, surtout dans le voisinage de Papeïti. Les hommes et les femmes portent une espèce de tablier en étoffe de couleur, nommé _pareo_, qu’ils se passent autour des hanches. Le _pareo_ des femmes descend jusqu’aux chevilles, celui des hommes leur va jusqu’aux cuisses. Les hommes mettent par-dessus une courte chemise de couleur, et souvent aussi un large pantalon. Les femmes ont une espèce de longue blouse plissée. Les deux sexes portent des fleurs dans le lobule de l’oreille, qui est percé de trous assez larges pour y passer facilement toute espèce de tige. Les Indiennes, jeunes et vieilles, se parent en outre de guirlandes de feuilles et de fleurs, qu’elles font avec beaucoup d’adresse et d’élégance. Souvent les hommes en portent aussi.
Dans les occasions solennelles, ils jettent encore par-dessus leur costume ordinaire un vêtement nommé _tiputa_, dont ils font eux-mêmes l’étoffe avec l’écorce du cocotier et de l’arbre à pain. Quand l’écorce est encore tendre, on la frappe avec des pierres jusqu’à ce qu’elle devienne mince comme du papier, et ensuite on la peint en jaune et en brun.
Un dimanche, j’allai à la maison en bois qui sert d’oratoire, pour voir le peuple assemblé[42]. En entrant dans le temple, tout le monde ôta ses fleurs pour s’en parer de nouveau en sortant. Quelques Indiennes avaient des blouses en satin noir et des chapeaux européens d’un goût antique. On ne pouvait guère rien voir de plus laid que ces grosses têtes et ces lourds visages sous ces chapeaux.
Tout le temps qu’on chanta les psaumes, le peuple se montra assez attentif, et beaucoup d’Indiens joignirent assez bien leurs voix à celles des chantres; mais, pendant le sermon du ministre, ils ne montrèrent point le moindre recueillement: les enfants étaient à jouer, à badiner et à manger; les grandes personnes causaient ou dormaient; et quoiqu’on m’eût assuré que beaucoup d’indigènes savent lire et même écrire, je ne vis que deux vieillards faire usage de leurs bibles.
Le peuple appartient à une race excessivement forte et vigoureuse. Il n’est pas rare de voir des hommes de six pieds[43]. Les femmes sont aussi très-grandes, mais trop fortes et massives. Les traits des hommes sont plus jolis que ceux des femmes. Ils ont de très-belles dents et de beaux yeux noirs; mais généralement une grande bouche, de grosses lèvres et un vilain nez. On écrase un peu aux nouveau-nés le cartilage du nez, ce qui l’aplatit et le rend gros et épaté. Cette mode semble surtout être en grande faveur chez les femmes, car c’est chez elles que l’on trouve les plus vilains nez. Leurs cheveux sont noirs comme du charbon et abondants, mais gros et rudes; les hommes et les femmes les portent d’ordinaire en une ou deux tresses. Ils ont le teint cuivré et sont tous tatoués, généralement depuis les hanches jusqu’à la moitié des cuisses. Cet ornement se trouve rarement sur les mains, sur les pieds ou sur d’autres parties du corps. Les dessins sont en forme d’arabesques, très-réguliers et tracés avec beaucoup de goût. On est fort étonné de trouver ici une race d’hommes aussi forte, quand on sait la vie déréglée et immorale qu’ils mènent. De petites filles de sept à huit ans ont leurs amoureux de douze à treize ans, et les parents en sont enchantés. Plus elles ont d’amants, plus les jeunes filles s’en font gloire. Tant qu’une fille n’est pas mariée, elle vit d’une manière tout à fait dissolue, et, même mariées, les femmes ne passent pas pour être des épouses fidèles.
J’eus plusieurs fois occasion d’assister à leurs danses. Ce sont les plus indécentes que j’aie jamais vues. Et cependant il n’est pas un peintre qui ne m’eût envié une pareille scène. Qu’on se figure un bois de palmiers et d’autres arbres gigantesques de la zone torride; et au-dessous des huttes de palmier ouvertes, et une troupe d’Indiens assemblés pour jouir à leur manière de la beauté de la soirée. Ils forment devant une des huttes un cercle, au milieu duquel sont assis deux Indiens aux formes herculéennes et à moitié nus, qui frappent avec force et en cadence sur de petits tambourins. Cinq autres colosses semblables sont assis devant eux et font les gestes les plus terribles et les plus violents avec le haut de leur corps et particulièrement avec les bras, les mains et les doigts, dont ils font mouvoir toutes les articulations isolément avec la plus grande adresse. Ils me semblaient chercher à exprimer qu’ils chassent l’ennemi, qu’ils se moquent de sa lâcheté et se réjouissent de la victoire remportée sur lui. Ils poussent en même temps des cris discordants et font les grimaces les plus épouvantables. Les hommes commencent par se démener seuls sur la scène comme des furieux; mais bientôt deux femmes sortent du rang des spectateurs et se mettent à danser et à s’agiter comme des possédées. Plus leurs mouvements sont désordonnés et indécents, plus les applaudissements, dit-on, éclatent avec frénésie. Toute la représentation dure environ deux minutes; après une pause qui n’est guère plus longue, ils recommencent de plus belle. Un tel divertissement dure souvent plusieurs heures. Les jeunes gens prennent rarement part à ces danses. C’est une grande question de savoir si l’influence de la civilisation française mettra un frein à l’immoralité des Indiens! D’après ce que j’ai pu observer par moi-même et ce que j’ai appris de gens bien informés, il paraît qu’on ne doit guère en espérer beaucoup pour le moment! Au contraire, les indigènes apprennent à se créer une foule de besoins qui éveillent en eux la soif de l’or. Comme ils sont excessivement paresseux et qu’ils ont horreur du travail, les charmes des femmes leur servent à gagner de l’argent. Les parents, les frères et même les maris amènent aux étrangers leurs filles, leurs sœurs et leurs femmes. Celles-ci y consentent sans peine, car elles se procurent ainsi de la toilette pour elles-mêmes et de l’argent pour leur famille. La maison d’un officier est le rendez-vous naturel de plusieurs belles indigènes qui y vont à toute heure. Même en dehors de la maison, elles n’ont pas plus de scrupules et suivent le premier venu; il n’est personne qui puisse se soustraire à leur compagnie. Mon âge me permet de parler d’un tel sujet, et je dois avouer franchement que, quoique j’aie bien couru le monde et que j’aie beaucoup vu, je n’ai encore jamais rencontré une manière d’agir aussi éhontée.
Je ne mentionnerai ici qu’une petite scène qui se passa un jour devant ma cabane, et qui peut servir de preuve à mon assertion.
Quatre lourdes Grâces étaient accroupies par terre dans des postures plus ou moins élégantes, et fumaient du tabac. Un officier vint à passer, et ayant aperçu ce groupe séduisant, il se dirigea vers lui à pas précipités et prit une des belles par l’épaule. Il lui parla d’abord avec douceur; mais, à mesure que sa colère augmentait, ses paroles se transformèrent en injures. Cependant ni les prières, ni les menaces ne firent aucune impression sur cette fière beauté; elle garda tranquillement sa posture, et continua à fumer sans accorder un mot ni un regard à son céladon transporté de fureur. L’amant fort irrité s’oublia au point d’arracher les boucles d’or des oreilles de la jeune fille, et de la menacer de lui reprendre toute la parure dont il lui avait fait cadeau. Mais rien ne réussit à faire sortir la belle indolente de son apathie, et le brave officier se vit à la fin obligé d’abandonner la place.
Aux discours qu’il tint, moitié en français moitié dans la langue du pays, je reconnus que cette fille lui avait coûté, dans l’espace de trois mois, près de quatre cents francs, dépensés pour elle en toilette et en bijoux. Comme elle avait obtenu de lui tout ce qu’elle désirait, elle l’abandonna sans le moindre scrupule.
J’ai entendu souvent louer la bonté et l’attachement de ces Indiens; mais je ne puis souscrire d’une manière absolue à ces éloges. Je ne contesterai pas tout à fait leur bonté; ils invitent facilement l’étranger à partager leur repas, ils tuent même, en son honneur, un cochon de lait, partagent avec lui leur couche, etc. Mais toutes ces choses ne leur coûtent pas beaucoup, et si on leur offre de l’argent en échange, ils le prennent avec beaucoup d’avidité, sans dire un seul mot de remercîment. Pour un sentiment et un attachement véritables, je ne les en crois pas trop capables. Je ne vis chez eux que de la sensualité, et aucune passion noble et élevée. Dans le cours de mes voyages dans cette île, j’aurai occasion de revenir souvent sur ce sujet.
Le 1^{er} mai, je fus témoin d’une scène très-intéressante. On célébra la fête du roi des Français, Louis-Philippe, et le gouverneur, M. Bruat, s’efforça d’amuser le peuple de Taïti. Dans la matinée, les matelots français exécutèrent une joute sur l’eau. Plusieurs bateaux, montés par d’excellents rameurs, entrèrent en mer. Il y avait à l’avant de chaque bateau une espèce d’escalier ou d’échelle où se trouvait un combattant armé d’une perche. Les bateaux s’étant rapprochés l’un de l’autre, les jouteurs essayèrent chacun de faire tomber son adversaire dans la mer.
On avait aussi élevé un mât de cocagne, au sommet duquel se balançaient des chemises de couleur, des rubans et d’autres bagatelles offerts à ceux qui seraient les plus agiles à y grimper. A midi, on traita les chefs et les principaux personnages du peuple. Sur la prairie, devant la maison du gouverneur, on avait entassé dans beaucoup d’endroits des vivres, de la viande salée, du lard, du pain, des porcs rôtis, des fruits et d’autres objets. Mais au lieu d’un repas pris sur place, comme on aurait dû s’y attendre, les chefs divisèrent tout en portions, et chacun emporta sa part chez soi. Le soir, il y eut feu d’artifice et bal.
Rien ne me parut plus amusant que ce bal. On y voyait les contrastes les plus tranchés entre l’art et la nature, une Française élégante à côté d’une Indienne cuivrée, un officier d’état-major en brillant uniforme à côté d’un insulaire à moitié nu. Beaucoup d’indigènes portaient, il est vrai, ce soir-là, de larges pantalons blancs avec une chemise, mais d’autres n’avaient pour tout vêtement que le pareo et une courte chemise. Il y avait surtout un des chefs affligé d’une éléphantiasis[44], qui était affreux dans ce costume.
A ce bal, je vis la reine Pomaré pour la première fois. C’est une femme de trente-six ans, grande et forte, mais encore assez bien conservée. (Je trouvai qu’en général la beauté des femmes passe ici moins vite que dans d’autres pays chauds.) Elle n’est pas mal de figure, et a une rare expression de bonté peinte autour de la bouche et du menton. Elle portait une robe, ou plutôt une espèce de blouse en satin bleu de ciel, garnie d’un double rang de blondes noires. Elle avait aux oreilles de grandes fleurs de jasmin, et dans les cheveux une guirlande de fleurs; elle tenait fort élégamment à la main un beau mouchoir en batiste brodé et garni de larges dentelles. Pour ce soir elle avait emprisonné ses pieds dans des bas et des souliers, car ordinairement elle va pieds nus. Tout son costume était un cadeau du roi de France.
Le mari de la reine, plus jeune qu’elle, est le plus bel homme de Taïti. Les Français l’appellent en riant le _prince Albert de Taïti_, non-seulement à cause de sa beauté, mais aussi parce que, comme le prince Albert en Angleterre, il n’a pas le titre de roi, mais le nom d’_époux de la reine_. Il avait un uniforme de général français qui lui allait très-bien, d’autant plus qu’il savait le porter; seulement il ne fallait pas regarder ses pieds, qui étaient très-vilains et très-massifs.
Indépendamment de ces deux grands personnages, il y avait encore dans la société une tête couronnée, le roi Otoume, possesseur d’une des îles voisines. Celui-ci avait l’air très-comique; il portait par-dessus une culotte courte blanche et très-large, un habit d’indienne jaune de soufre, qui n’avait certainement pas été fait par un artiste parisien, car il ressemblait à une carte de mauvais échantillon. Ce roi allait pieds nus.
Les dames de compagnie de la reine, au nombre de quatre, femmes et filles des chefs, avaient toutes des blouses de mousseline blanche. Elles portaient aussi des fleurs dans les lobules de leurs oreilles et des guirlandes dans leurs cheveux. A ma grande surprise, je trouvai leurs manières et leur tenue généralement très-convenables. Trois des jeunes dames dansèrent même le quadrille français avec des officiers sans manquer les figures. Seulement j’avais toujours peur pour leurs pieds: car, à l’exception du couple royal, personne ne portait ni bas ni souliers. Quelques vieilles femmes se montrèrent en chapeaux à la mode de l’Europe. De jeunes femmes avaient amené leurs enfants, jusqu’aux plus petits, auxquels, pour les faire taire, elles donnèrent le sein devant tout le monde. Avant que l’on se mît à table, la reine se retira dans une pièce à côté pour fumer quelques cigares; pendant ce temps, son mari s’amusa à jouer au billard.
A table, je me trouvai assise entre le _prince Albert de Taïti_ et le roi _Otoume à l’habit jaune serin_. Tous deux étaient déjà assez avancés dans la civilisation européenne pour avoir pour moi à table les petites attentions ordinaires, comme de remplir mon verre d’eau ou de vin, ou de me présenter les mets, etc. On voyait qu’ils cherchaient à apprendre autant que possible les usages de l’Europe. Néanmoins, quelques-uns des convives sortirent de temps à autre de leur rôle: c’est ainsi qu’au dessert la reine demanda une seconde assiette qu’elle remplit de friandises, et elle les fit mettre de côté pour les emporter chez elle. Il fallut veiller à ce qu’on ne fêtât pas trop le vin de Champagne; mais la conversation demeura en général jusqu’à la fin très-gaie et très-convenable.
Dans la suite, je dînai encore plusieurs fois chez le gouverneur, en société de la famille royale. La reine s’y montra avec son costume national, ainsi que son époux; tous deux étaient pieds nus. L’héritier présomptif de la couronne, garçon de neuf ans, est fiancé à la fille d’un roi voisin. La fiancée, de quelques années plus âgée que le prince, vit à la cour de la reine Pomaré, et est instruite dans la religion chrétienne, dans les langues taïtienne et anglaise.
L’habitation de la reine est très-simple. Jusqu’à ce que la maison en pierre que le gouvernement français fait élever soit terminée, la reine Pomaré habite une maisonnette en bois composée de quatre pièces meublées en grande partie à l’européenne.
Comme la paix était conclue à Taïti, on pouvait parcourir toute l’île sans obstacle. Mon capitaine m’ayant laissée maîtresse de quinze jours, je désirai disposer d’une partie de ce temps pour faire des excursions dans l’île. Je crus pouvoir me joindre à un des officiers chargés de temps à autre par le gouverneur de visiter l’île; mais je ne fus pas peu surprise de voir qu’on alléguait chaque fois des raisons particulières pour m’empêcher de faire partie du voyage. Je ne pouvais aucunement me rendre compte de ce manque de complaisance, jusqu’à ce qu’enfin un des officiers m’expliqua lui-même cette énigme: chacun de ces messieurs voyageait avec sa concubine.
M. ***[45] qui me confia ce secret, m’offrit de me mener jusqu’à _Papara_, où il demeurait; mais lui-même ne voyageait pas sans une compagne, ce qui ne l’empêchait pas d’être accompagné par Tati, le principal chef de l’île, avec sa famille. Ce dernier était venu à Taïti pour assister aux fêtes du 1^{er} mai.
Le 4 mai, nous nous embarquâmes dans un bateau pour nous rendre à _Papara_, le long de la côte (36 milles marins). Je trouvai dans le chef un vieillard très-gai, de près de quatre-vingt-dix ans, qui se rappelait encore très-bien la seconde descente du célèbre navigateur Cook. Son père, disait-il, alors premier chef, avait contracté une alliance avec Cook, et, comme c’était encore alors l’usage à Taïti, avait changé de nom avec lui.
Le gouvernement français fait à Tati une pension annuelle de six mille francs, reversible après sa mort sur son fils aîné.
Il avait avec lui sa jeune femme et cinq de ses filles; la première était âgée de vingt-trois ans; les derniers avaient de douze à dix-huit ans. Les enfants étaient issus d’autres mariages; quant à la femme, c’était sa cinquième épouse.
Comme nous n’avions quitté Papeïti que vers midi, que le soleil se couchait peu de temps après six heures, et que le trajet entre les nombreux écueils est excessivement dangereux, nous abordâmes à _Paya_ (22 milles marins), où régnait un sixième fils de Tati.
L’île est coupée de tous côtés par de belles montagnes, dont la cime la plus élevée, l’_Orœna_, a plus de 2000 mètres de haut. Au milieu de l’île, les montagnes se séparent, et de leur sein surgit un rocher tout à fait singulier. Il a la forme d’un diadème garni de plusieurs pointes, ce qui lui a fait donner le nom de _Diadème_. Toutes ces montagnes sont entourées d’une ceinture de quatre à six cents pas de large, qui est habitée et produit dans de belles forêts les fruits les plus délicieux. Nulle part je ne mangeai d’oranges, de goyaves ni de fruits de l’arbre à pain aussi bons qu’ici. Quant à la noix de coco, on en use avec tant de prodigalité, qu’on ne boit d’ordinaire que l’eau douce qu’elle renferme, et qu’on jette le noyau avec l’écorce. Dans les montagnes et dans les gorges, il y a aussi une grande quantité de _pisangs_ (espèce de grandes bananes ou fehis), mais qu’on ne mange d’ordinaire que rôtis. Les huttes des indigènes sont disséminées sur les bords de la mer; il est rare d’en voir une douzaine réunies.
Le fruit du _jaquier_ ou arbre à pain, d’un goût exquis, a à peu près la forme d’un melon d’eau et pèse de quatre à six livres. L’écorce est verte, un peu rude et mince. Les Indiens la raclent et l’enlèvent avec des coquillages aigus; ils fendent le fruit par la moitié et le font griller entre deux pierres rougies au feu. Il est d’un goût fin et délicat, et ressemble tellement au pain, qu’il le remplace facilement.
Les îles de la mer du Sud ou de la mer Pacifique sont la véritable patrie de ce fruit; on le trouve aussi, il est vrai, dans d’autres régions tropicales, mais il y diffère entièrement de celui de l’île de _Paya_. Au Brésil, par exemple, où on le nomme calebasse, il est jaunâtre, pèse de vingt à trente livres, et est rempli de pepins que l’on retire et que l’on mange quand le fruit est rôti. Le goût de ces pepins ressemble à celui des châtaignes.
La mangue, fruit semblable à une prune, est de la grosseur du poing. La peau et la chair sont jaunes. Elle a un goût de térébenthine, mais elle le perd à mesure qu’elle mûrit. Ce fruit est un des meilleurs; il est charnu, juteux et très-savoureux; il a au milieu un large noyau oblong. Les jaquiers et les manguiers poussent très-haut et ont un feuillage très-étendu. Les feuilles des jaquiers, ou artocarpes, ont un mètre de long, un demi-mètre de large, et sont très-déchiquetées. Les feuilles des manguiers ne sont pas beaucoup plus grandes que celles de nos pommiers.
Avant d’arriver à Paya, nous passâmes près de quelques endroits intéressants, comme _Foar_, petit fort français situé sur une colline. A _Taipari_, il faut passer entre deux brisants dangereux, que l’on appelle _l’Entrée du diable_. Les vagues y montaient, en sifflant, aussi haut que des remparts. Dans la plaine de _Punavia_, il y a un grand fort flanqué de plusieurs tours construites sur des collines voisines. Le paysage y est charmant. Les montagnes s’ouvrent, et on peut suivre au loin les sinuosités d’une gorge pittoresque, dans le fond de laquelle s’élève la haute et noire cime d’_Olofena_.
Ce qui ne m’occupa pas moins que la belle nature, ce fut le fond de la mer. Notre bateau passa par-dessus d’innombrables bas-fonds, dans lesquels l’eau était transparente comme le cristal, de manière que l’on pouvait voir la plus petite pierre. Il s’y trouvait des groupes et des réunions de coraux et de madrépores colorés, d’une beauté sans égale: on aurait pu dire qu’on apercevait au fond de l’eau des vergers et des parterres de fées. Je vis des fleurs et des feuilles gigantesques, des champignons et des légumes de tout genre, dessiner mille arabesques au milieu de petits groupes de rochers teints de vives couleurs. D’admirables et étranges coquillages y étaient attachés ou se trouvaient à côté sur le sable, et de petits poissons, aux nuances les plus variées, glissaient au milieu comme des papillons et des colibris. Ces poissons délicats avaient à peine 10 centimètres de long, et offraient une variété de couleurs que je n’avais encore jamais vues. Plusieurs brillaient du bleu de ciel le plus pur, d’autres étaient d’un jaune clair, et d’autres d’un gris ou d’un brun presque transparent, etc.
Quand nous fûmes arrivés à Paya, à six heures du soir, le jeune Tati fit tuer, en l’honneur de son père, un petit cochon de dix-huit à vingt livres, et le fit préparer à la mode taïtienne. On alluma un grand feu dans une fosse sèche où il y avait beaucoup de pierres. On apporta ensuite une grande quantité de fruits de l’arbre à pain (_majoré_), qui avaient été pelés, et qu’on fendit en deux à l’aide d’une hache en bois très-tranchante. Quand le feu eut cessé de brûler, et que les pierres furent suffisamment échauffées, on y posa le cochon et les fruits, on remit par-dessus quelques-unes des pierres échauffées, et on couvrit le tout de branches vertes, de feuilles sèches et de terre.
Pendant que les mets grillaient entre les pierres, on prépara la table. On étendit par terre une natte de paille, et on la couvrit de grandes feuilles. On plaça devant chaque hôte une écuelle de coco remplie à moitié de _miti_, boisson assez aigre que l’on tire du cocotier.
Au bout d’une heure et demie, on déterra les mets. Si le cochon ne fut pas découpé suivant les règles de l’art et d’une manière très-appétissante, on y procéda, du moins, avec la rapidité de l’éclair: un couteau et la main dépecèrent la bête en autant de parties qu’il y avait de convives. On présenta ensuite à chacun sa part, avec la moitié d’un fruit de l’arbre à pain, sur une grande feuille. Il n’y eut personne à notre table que l’officier, sa bonne amie, le vieux Tati, sa femme et moi; car il est contraire à la coutume du pays que l’amphitryon mange avec son hôte, ou les enfants avec leurs parents. Sauf cette cérémonie, je ne vis point la moindre preuve d’amour ou d’attachement entre le père et le fils. C’est ainsi que le père, nonagénaire et affligé d’une toux violente, fut forcé de passer la nuit sous une tente légère, tandis que le fils dormait dans une hutte bien close.
Le 5 mai, nous quittâmes _Taipari_ l’estomac vide. Le vieux Tati voulait nous régaler dans une de ses possessions, éloignée de deux lieues.
Quand nous y fûmes arrivés, et pendant que l’on chauffait les pierres pour notre repas, plusieurs des indigènes vinrent des huttes voisines pour profiter de la cuisson générale. Ils apportaient avec eux des poissons, du porc, des fruits de l’arbre à pain, des pisangs, etc. Les poissons et la viande étaient enveloppés dans de grandes feuilles. Indépendamment des fruits de l’arbre à pain et des poissons, on nous servit une tortue de mer qui pesait peut-être plus de vingt livres. Nous prîmes notre repas dans une cabane, où affluèrent bientôt tous les voisins, qui, se plaçant à quelque distance de nos hautes personnes, et en différents groupes, se mirent à manger les mets apportés. Chacun avait devant soi une coupe de coco pleine de _miti_, dans laquelle il jetait chaque morceau, pour le repêcher ensuite avec la main; puis il buvait le reste à la fin du repas. On avait placé devant nous des noix de coco fraîchement cueillies et percées, dont chacune contenait certainement plus d’une mesure d’eau aussi pure qu’agréable au goût. C’est à tort qu’on donne chez nous à cette eau le nom de _lait_: elle ne s’épaissit et ne devient blanche comme du lait que quand la noix est déjà tout à fait vieille, et dans cet état on n’y touche plus ici.
Nous quittâmes Tati et sa famille pour continuer notre course à pied jusqu’à _Papara_ (une lieue). La route était charmante et conduisait, en grande partie, par des bois épais d’arbres fruitiers; seulement, il ne fallait pas avoir peur de l’eau, car bien des fois nous dûmes passer à gué des rivières et des ruisseaux.
M. *** possédait à Papara quelques terres avec une maisonnette en bois, de quatre chambres. Il eut la complaisance de me donner l’hospitalité chez lui.
Nous apprîmes ici la mort d’un des fils de Tati, qui en avait eu vingt et un. Le fils était déjà mort depuis trois jours, et on n’attendait plus que le père pour les funérailles. Je m’étais, il est vrai, proposé de faire une excursion au lac _Vaihiria_, mais je remis cette partie pour assister aux cérémonies funèbres, qui devaient avoir lieu incessamment.
Le lendemain (6 mai) je visitai la hutte mortuaire. M. *** me donna un mouchoir neuf pour en faire hommage au mort, usage que le peuple taïtien a transporté de son ancienne croyance dans le christianisme. Ces cadeaux doivent tranquilliser l’âme du défunt. Le corps était dans un cercueil étroit, sur une bière basse, couverte ainsi que lui d’un drap blanc. On avait étendu devant la bière deux nattes de paille; sur l’une se trouvaient les habits du mort, sa coupe, son couteau, etc., tandis que sur l’autre on avait étalé les cadeaux funèbres: ces derniers formaient un tas de chemises, de pareos, de morceaux d’étoffes, etc. Tout cela était neuf et joli, et aurait suffi pour garnir une petite mercerie.
Le vieux Tati vint bientôt après dans la hutte mortuaire, mais il n’y demeura que quelques instants, et en sortit aussitôt pour prendre l’air, car le corps sentait déjà très-mauvais. Il s’assit sous un arbre et se mit à causer avec les voisins, comme s’il n’était rien arrivé. Dans la hutte étaient assises les parentes et les voisines, qui s’entretenaient tranquillement, tout en mangeant ou en fumant. Je fus obligée de me faire montrer l’épouse, les enfants et les parents du mort; car à les voir je ne m’en serais pas doutée. Au bout de quelque temps la belle-mère et l’épouse se levèrent, se jetèrent sur le cercueil, et hurlèrent pendant une demi-heure; mais on voyait bien que ces cris forcés ne venaient pas du cœur. Toutes les deux retournèrent ensuite à leur place, l’air riant et l’œil sec, et parurent reprendre la conversation au point où elles l’avaient laissée. On brûla la pirogue du mort sur le rivage.
J’en avais assez vu, et je rentrai afin de faire quelques préparatifs pour la partie qui devait avoir lieu le lendemain sur le lac. La distance est de dix-huit milles anglais; aussi on y va et on en revient commodément dans l’espace de deux jours; un guide n’en eut pas moins le front de nous demander la somme exorbitante de dix dollars: cependant, grâce à l’intervention du vieux Tati, j’en trouvai un pour trois dollars.
Les promenades à pied dans Taïti sont excessivement incommodes; car dans cette île, qui abonde en eau, il faut souvent traverser des plaines de sable et des rivières. Mon costume était tout à fait approprié à ces courses; je portais de gros souliers d’homme, pas de bas, un pantalon et une blouse que je retroussais jusqu’aux hanches. Équipée de la sorte, j’entrepris, le 7 mai, un petit voyage, sous la conduite de mon guide. Pendant le premier tiers de la route, nous longeâmes la côte, et je comptai à peu près trente-deux ruisseaux qu’il fallut traverser. Ensuite nous pénétrâmes, par des gorges, dans l’intérieur de l’île, après être entrés d’abord dans une hutte indienne pour y demander quelques rafraîchissements; on s’empressa de nous offrir quelques fruits à pain et d’autres petits fruits; mais on ne se fit pas prier pour accepter un petit cadeau.
Dans l’intérieur de l’île, les arbres fruitiers furent bientôt remplacés par le pisang, le _tarro_ et l’_oputu_ (_maranta_), arbrisseau d’environ 3 mètres. Ce dernier poussait partout en si grande quantité, que nous eûmes souvent beaucoup de peine à nous frayer un passage. Le _tarro_, qu’on plante, atteint une hauteur de près d’un mètre; il a de belles et grandes feuilles, et des fruits tuberculeux semblables aux pommes de terre, qu’on fait rôtir, mais qui n’ont pas très-bon goût. Le pisang ou bananier est un joli arbuste haut de 4 à 6 mètres, avec des feuilles semblables à celles du palmier. Sa tige a souvent 20 centimètres de diamètre; elle n’est pas ligneuse, mais creuse, et se casse très-facilement. Le bananier appartient proprement à la famille des herbacées, et pousse extrêmement vite. Dans la première année il a atteint sa hauteur; dans la seconde il porte des fruits, après quoi il meurt. Il se propage par des rejetons qui s’élèvent d’ordinaire à côté de l’ancien tronc.
Il nous fallut traverser soixante-deux fois un torrent assez large, qui se précipite dans le ravin sur un lit très-pierreux, rapide en beaucoup d’endroits, et qui, par suite d’une forte pluie, avait souvent plus d’un mètre de profondeur; aux endroits difficiles, l’Indien me tenait d’une main, et, nageant de l’autre, il me tirait après lui. L’eau m’allait souvent jusqu’aux hanches, et il n’y avait pas moyen de se sécher. Le sentier devint aussi toujours plus pénible et plus dangereux. Il fallait grimper par-dessus des rochers et des pierres que recouvraient tellement des feuilles de l’_oputu_, qu’on ne savait jamais où placer le pied avec sûreté. Je me déchirai bien des fois les mains et les pieds, et je tombai souvent à terre en voulant me retenir au tronc perfide d’un pisang qui se brisait entre mes mains; c’était une excursion vraiment périlleuse, qui n’a encore été exécutée que par un petit nombre d’officiers, et qui ne sera probablement jamais entreprise par d’autres femmes.
Le ravin se resserrait tellement en deux endroits, qu’en dehors du lit du fleuve il ne restait plus d’espace vide. Pendant la guerre avec les Français, les Indiens avaient élevé dans ces endroits des murs de pierre hauts de près de 2 mètres, pour se défendre contre l’ennemi s’il les avait attaqués de ce côté.
Au bout de huit heures nous avions fait les dix-huit milles et gravi une hauteur de 6000 mètres. Nous n’aperçûmes le lac, placé dans un petit enfoncement, que quand nous fûmes sur ses bords. Il peut avoir tout au plus 270 mètres de diamètre. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le paysage qui l’entoure. Il est tellement resserré dans une ceinture de hautes et vertes montagnes à pic, qu’il n’y a pas place pour le plus étroit sentier. On pourrait prendre le lit du lac pour un cratère éteint qui s’est rempli d’eau. Cette conjecture se trouve fortifiée par les grandes masses de basalte qui figurent sur le devant. Le lac est poissonneux et renferme une espèce de poisson toute particulière. On dit qu’il a un canal d’écoulement souterrain, mais jusqu’ici il n’a pas encore été découvert.
Quand on veut traverser le lac, il faut le faire à la nage, ou bien se servir d’un singulier esquif que les Indiens fabriquent dans l’espace de quelques minutes. Curieuse de tenter une expédition de ce genre, je donnai à entendre à mon guide que je voulais passer le lac. Aussitôt il arracha quelques troncs de pisangs (_fehi_), les attacha les unes aux autres au moyen de longues tiges d’herbes flexibles, posa des feuilles dessus, les poussa dans l’eau et m’engagea à prendre possession de ce fragment de canot. Je ne fus pas sans éprouver une certaine anxiété; mais j’aurais eu honte de la faire voir. Je me mis dans cet esquif extraordinaire, et mon guide, qui me suivit en nageant, le poussa devant lui. J’allai et je revins sans accident; mais à dire vrai, pendant tout le trajet, je ne me sentis pas très à mon aise. L’esquif était petit, il était plus au-dessous qu’au-dessus de l’eau; on ne pouvait se cramponner nulle part, et on pouvait craindre à tout instant de tomber par-dessus le bord. Je ne conseillerais point à qui n’est pas nageur de tenter une telle traversée.
Après avoir contemplé longuement la mer et ses environs, nous revînmes par le même sentier, à quelques centaines de pas, jusqu’à un endroit où nous trouvâmes un toit de feuillage. Mon guide y alluma aussitôt un feu pétillant à la manière indienne. Il tailla en pointe très-fine un petit morceau de bois, et pratiqua dans un autre une rainure étroite et peu profonde, sur laquelle il frotta avec le bois pointu jusqu’à ce que les fils fins, qui s’en détachaient, commençassent à fumer. Il avait eu soin de préparer auparavant de l’herbe et des feuilles sèches, il y jeta les fils fumants, puis il prit le paquet dans sa main et l’agita plusieurs fois en l’air jusqu’à ce qu’il fût enflammé. Toute l’opération dura à peine deux minutes.
Pour notre souper, il cueillit quelques pisangs et les mit sur le feu. Je me servis aussi de notre feu pour sécher mes habits, en me mettant tout contre et en me retournant souvent. A moitié trempée et fatiguée, j’allai, bientôt après mon maigre souper, chercher une couche sur le feuillage sec.
Il est heureux que, dans ces contrées sauvages et désertes, on n’ait à craindre ni les hommes ni les animaux; les uns sont excessivement calmes et paisibles, et, à part quelques sangliers, les autres ne sont nullement dangereux. L’île est à cet égard si privilégiée, qu’elle ne renferme ni insectes ni reptiles venimeux ou nuisibles. On y trouve tout au plus des rats et quelques scorpions, et ces derniers sont si petits et si inoffensifs, qu’on peut les prendre dans la main. Je ne fus incommodée ici que des moustiques, ces hôtes si désagréables de toutes les régions méridionales.
_8 mai._ La nuit il commença à pleuvoir beaucoup, et, vers le matin, il n’y eut point à espérer que le temps se remît. Au contraire, les brouillards devinrent de plus en plus noirs, et, se précipitant de toutes parts comme de mauvais génies, ils se répandirent en torrents sur la malheureuse contrée. Néanmoins nous n’avions d’autre parti à prendre que d’affronter hardiment la mauvaise humeur du dieu qui fait la pluie et de nous remettre en route; au bout d’une demi-heure, j’étais ruisselante, et je pus alors marcher tranquillement, sûre que je ne pouvais pas être mouillée davantage.
A mon retour à Papara, j’appris que le fils de Tati n’était pas encore enterré. Les obsèques eurent lieu le lendemain. Le prêtre prononça un petit discours devant la tombe, et après avoir descendu le cercueil on jeta dans la fosse les nattes, le chapeau de paille ainsi que les habits du mort et quelques-uns des cadeaux. Les parents présents à la cérémonie se montrèrent aussi indifférents que moi.
Le cimetière est tout près de quelques _muraï_. On donne ce nom à de petits carrés d’un mètre, anciennes sépultures des Indiens. On plaçait les morts sur des tréteaux, où ils restaient jusqu’à ce que la chair fût détachée des ossements, qu’on rassemblait alors et qu’on enterrait dans quelque endroit solitaire.
Le même soir je vis prendre des poissons d’une manière très-curieuse. Deux enfants entrèrent dans la mer; l’un était armé d’un bâton, l’autre de copeaux enflammés. Celui qui tenait le bâton faisait sortir les poissons de dessous les pierres et les frappait ensuite pendant que l’autre l’éclairait. Cependant la chasse fut très-maigre. La pêche au filet est plus pratiquée et plus fructueuse.
Presque chaque jour M. *** recevait des visites d’autres officiers en tournée et de leurs amies. Je n’ai pas besoin de dire que la décence n’était pas toujours respectée scrupuleusement. Ne voulant pas par ma présence déranger ces messieurs dans leurs conversations intéressantes et spirituelles, je préférais m’établir avec mon livre dans la chambre des domestiques, qui sans doute riaient et plaisantaient aussi, mais dont les plaisanteries au moins ne vous forçaient pas à rougir.
Il était très-comique d’entendre M. *** vanter la fidélité, l’attachement et la reconnaissance de son Indienne. S’il avait pu voir la conduite de sa belle pendant les heures de son absence! Je ne pus m’empêcher d’exprimer un jour à un de ces messieurs ma surprise de voir ces créatures cupides et rapaces traitées avec les soins les plus empressés et les plus assidus, comblées de présents, prévenues dans leurs moindres désirs en même temps qu’on excusait et qu’on supportait leurs défauts les plus grossiers. Il me répondit que sans ces attentions et ces cadeaux on serait bientôt abandonné de ces dames, et que les soins les plus tendres ne les attachaient même que fort peu de temps.
D’après tout ce que j’ai vu, je suis obligée de maintenir l’opinion que j’ai énoncée plus haut, c’est que le peuple de Taïti est incapable de sentiments plus nobles et qu’il ne vit absolument que pour jouir. La nature l’y aide merveilleusement, car il n’a pas besoin de gagner son pain à la sueur de son front. L’île surabonde en excellents fruits, en tubercules, en porcs, etc. Les bonnes gens n’ont absolument rien à faire qu’à cueillir les fruits et qu’à tuer les porcs. C’est pourquoi on a tant de peine à trouver chez eux des domestiques et des ouvriers. Le moindre journalier ne se loue pas à moins d’un dollar par jour. Pour douze pièces à blanchir on paye également un dollar, et il faut, en outre, fournir le savon. Je voulais emmener un Indien dans mes excursions: il me demanda par jour un dollar et demi.
Je revins de Papara à Papeïti dans la société d’un officier et de sa maîtresse. Nous fîmes les 36 milles à pied en un seul jour. Sur notre chemin, nous passâmes devant la hutte de la mère de la jeune fille qui nous accompagnait. Nous nous y arrêtâmes et on nous régala d’un mets délicieux, composé d’une pâte de jaquier, de mangues et de bananes qu’on fait rôtir sur des pierres ardentes et qu’on mange toute chaude avec du jus d’orange.
En partant, l’officier donna à la jeune fille un dollar pour le remettre à sa mère. L’une prit l’argent avec autant d’indifférence que s’il n’avait pas eu le moindre prix, l’autre le reçut de la même manière, et toutes deux sans remercier ni témoigner la moindre satisfaction.
Nous trouvâmes par-ci par-là quelques parties de route bien établies, qui avaient été faites par les condamnés. Quand un Indien a commis un crime, il n’est point jeté dans les fers, mais condamné à construire ou à réparer une portion de route déterminée; et cela se fait avec tant d’exactitude qu’on n’a aucun besoin d’inspecteurs. Ce genre de punition, introduit sous le roi Pomaré I^{er}, est une invention des Indiens, et les Européens n’ont eu qu’à continuer ce système.
A Punavia nous descendîmes au fort, nous nous fortifiâmes à la manière des soldats, avec du pain, du lard et du vin, et à 7 heures du soir nous arrivâmes heureusement chez nous.
Indépendamment de Papara, je visitai encore la _pointe de Vénus_, petite langue de terre où Cook observa le passage de Vénus par le soleil. On voit encore la pierre sur laquelle on avait fixé les instruments pour faire cette observation. Chemin faisant, je passai devant la tombe ou le muraï du roi Pomaré I^{er}. Cette tombe consiste en une petite place entourée de pierres et surmontée d’un toit de palmiers. Il s’y trouvait encore quelques restes à moitié pourris d’étoffes et de vêtements. Mais une de mes excursions les plus intéressantes fut celle de _Fautaua_ et du _Diadème_. Fautaua est un point que les Indiens avaient cru imprenable, et où cependant ils furent entièrement vaincus par les Français. Le gouverneur, M. Bruat, eut la bonté de me prêter ses chevaux pour faire cette partie et de me donner pour compagnon un sous-officier qui avait assisté lui-même au combat, et qui sut m’expliquer toutes les positions des Français et des Indiens.
Pendant plus de deux heures la route nous conduisit à travers d’horribles gorges, des forêts épaisses et des torrents rapides. Les gorges se transformaient souvent en vrais défilés resserrés entre des montagnes escarpées et inaccessibles, où une poignée de braves aurait pu, comme jadis aux Thermopyles, repousser des armées entières. L’entrée de Fautaua est aussi considérée comme la véritable clef de l’île. Pour s’en rendre maître il fallait gravir un des bords les plus escarpés de la montagne, et avancer ainsi sur la côte étroite afin de prendre l’ennemi par derrière. M. Bruat ayant fait demander des volontaires pour l’exécution de cette entreprise périlleuse, il s’en présenta plus qu’il n’était nécessaire. On choisit parmi eux soixante-deux hommes qui ne gardèrent de leurs vêtements que leurs souliers et des caleçons, et n’emportèrent que leurs armes et leurs cartouches.
Après avoir grimpé avec beaucoup de périls pendant douze heures, ils arrivèrent, au moyen de cordes et en s’aidant de pointes de fer et de baïonnettes, sur une des cimes, où ils apparurent d’une manière si inattendue aux Indiens, que ceux-ci découragés jetèrent leurs armes et se rendirent. Ils pensaient que des hommes ne pouvaient pas pénétrer jusque-là; ce devaient donc être des esprits contre lesquels la défense était impossible.
Aujourd’hui on a construit un petit fort à Fautaua et on a placé un corps de garde sur une des cimes les plus élevées. On arrive à ce dernier par un sentier, le long d’une arête de montagne étroite qui plonge des deux côtés sur des abîmes sans fond. Des personnes sujettes au vertige n’arrivent que difficilement à la crête, ou plutôt n’y arrivent pas du tout, et elles y perdent beaucoup, car on a d’en haut une vue magnifique. On domine des vallées, des gorges et des montagnes sans nombre (parmi les dernières je mentionnerai surtout le colossal et romantique rocher _le Diadème_), d’épaisses forêts de palmiers et d’autres arbres gigantesques; et, au delà, le vaste Océan dont les flots viennent se briser sans cesse contre les écueils et les récifs, et qui se confond à l’horizon avec le ciel azuré.
Il y a, à peu de distance du fort, une chute d’eau qui tombe par-dessus une muraille perpendiculaire dans une gorge étroite; malheureusement des rochers et des collines qui avancent masquent l’extrémité de la chute, et la masse d’eau est peu considérable; car autrement la hauteur de la chute dépassant certainement 130 mètres, cette cascade mériterait d’être rangée parmi les plus remarquables.
Le chemin du fort au _Diadème_ est excessivement pénible et nous demanda trois heures entières. Mais la vue y est encore plus belle, car on aperçoit la mer des deux côtés au delà de l’île.
Ce fut ma dernière excursion dans cette belle île. Le lendemain, 17 mai, il me fallut aller à bord. La cargaison avait été déchargée et le lest embarqué. On est obligé d’apporter d’Europe tout ce dont les troupes françaises ont besoin, comme farine, viande salée, pommes de terre, légumes et vin; car l’île ne fournit aucun de ces articles[46].
Je ne quittai qu’à regret cette île ravissante, et la pensée seule que j’allais directement au plus étrange pays, la Chine, ne put adoucir pour moi ce départ.
_Le 17 mai_ au matin nous sortîmes du port de Papeïti avec le vent le plus favorable; nous nous éloignâmes vite et heureusement de tous les récifs de coraux qui entourent l’île, et au bout de sept heures nous eûmes perdu de vue la côte. Vers le soir, nous aperçûmes les montagnes de l’île _Huaheme_, devant laquelle nous passâmes pendant la nuit.
Les premiers jours de notre voyage furent très-agréables. Avec la brise toujours favorable, nous jouîmes de la compagnie du beau brick belge _le Rubens_, sorti du port en même temps que nous. Nous ne nous trouvâmes que rarement assez près de ce brick pour pouvoir tenir des conversations suivies avec ses passagers; mais celui qui connaît tant soit peu les longs voyages sur mer et leur extrême monotonie, peut comprendre le plaisir et la joie qu’on éprouve à savoir une société d’hommes près de soi.
Nous poursuivîmes la même route jusqu’aux Philippines; mais malheureusement, dès le matin du troisième jour, notre compagnon disparut sans qu’il nous fût possible de savoir qui de deux avait dépassé l’autre. Nous nous trouvâmes seuls au milieu de l’immense et monotone solitude de l’Océan.
_Le 23 mai_ nous approchâmes beaucoup de l’île _Penrhyn_. Un grand nombre de ses habitants, des Indiens à moitié nus, voulurent nous honorer d’une visite. Ils s’avançaient dans six canots et faisaient force de rames vers notre vaisseau. Cependant nous voguions si vite, que nous les eûmes bientôt laissés derrière nous. Plusieurs de nos matelots prétendirent que ces insulaires faisaient encore partie des vrais sauvages, et que nous pouvions réellement nous féliciter d’avoir échappé à leur visite. Le capitaine parut partager cette opinion, et je restai la seule à regretter de ne pas avoir vu ces Indiens de plus près.
_28 mai._ Depuis quelques jours nous avions le plaisir de recevoir parfois d’assez fortes ondées, phénomène extraordinaire pour la saison, puisqu’il n’y a de pluies que dans les trois premiers mois de l’année, et que pendant tous les autres le ciel est d’ordinaire pur et sans nuages. Cette exception nous fut d’autant plus agréable que nous nous trouvions sous la ligne, et que sans cela nous aurions certainement souffert davantage de la chaleur. C’est ainsi que le thermomètre n’indiquait à l’ombre que 22 degrés, et 29 au soleil.
Nous passâmes l’équateur à midi par le 168^{e} degré de longitude, et nous nous retrouvâmes dans l’hémisphère septentrional.
On tua et on mangea un petit cochon d’Otahiti en l’honneur de l’heureux passage de la ligne, et nous saluâmes l’hémisphère de notre patrie avec du véritable vin du Rhin.
Le 4 juin, et sous le 8^{e} degré de latitude, nous aperçûmes de nouveau pour la première fois la belle étoile polaire.
Le 17 juin, nous approchions tellement de _Saypan_, une des plus grandes îles Ladrones, que nous en pûmes distinguer parfaitement les montagnes. Les îles Ladrones et les îles Mariannes sont situées entre le 13^{e} et le 21^{e} degré de latitude et le 145^{e} et 146^{e} degré de longitude de l’hémisphère oriental.
Le 1^{er} juillet, nous aperçûmes de nouveau la terre, c’est-à-dire la côte de _Lucovia_ ou de _Luzon_, la plus grande des Philippines, située entre le 18^{e} et le 19^{e} degré de latitude et entre le 125^{e} et le 119^{e} degré de longitude.
Le port de _Manilla_ se trouve sur la côte méridionale de l’île du même nom.
Le même jour, nous passâmes près de l’île de _Babuan_ et près de plusieurs autres masses de rochers isolés, qui s’élevaient comme des tours du sein de la mer. Quatre de ces rochers étaient placés assez près l’un de l’autre et formaient un groupe pittoresque; plus tard, nous en aperçûmes encore deux autres.
Dans la nuit du 2 juillet, nous atteignîmes la pointe occidentale de _Luzon_, et nous entrâmes ensuite dans la dangereuse mer de Chine. J’étais enchantée de dire enfin adieu à l’océan Pacifique; car un voyage sur cette mer est certainement fort ennuyeux. On ne rencontre que très-rarement un autre navire, et l’eau est d’ordinaire si calme, qu’on croit naviguer sur une rivière. Souvent, je me levais en sursaut de mon bureau, et me croyais assise dans une petite chambre à la campagne, illusion d’autant plus naturelle que nous avions à bord trois chevaux, un chien, quelques porcs, des poules, des oies et des serins de Canarie. Tout cela hennissait, aboyait, grognait, caquetait et chantait comme dans une métairie.
_6 juillet._ Pendant les premiers jours, notre voyage sur la mer de Chine ne ressembla pas mal à celui de l’océan Pacifique. Nous avancions lentement et paisiblement. Ce n’est que ce jour-là que nous découvrîmes la côte de Chine, et, le soir, nous n’étions plus qu’à 28 milles de _Macao_. J’attendis le lendemain avec une assez grande impatience. J’étais sûre maintenant de fouler bientôt le sol de Chine, si ardemment désiré; je voyais déjà en idée les mandarins avec leurs grands bonnets, et les Chinoises avec leurs petits pieds, lorsque le vent tourna tout à coup au milieu de la nuit, et, le 7 juillet, nous nous trouvâmes rejetés à 100 milles en arrière. Pour comble de malheur, le baromètre tomba si bas que nous redoutions déjà un typhon. On appelle ainsi des ouragans excessivement dangereux, qui sévissent fréquemment pendant les mois de juillet, d’août et de septembre. Un nuage noir rouge foncé d’un côté et de l’autre à moitié blanc, se montre ordinairement à l’horizon comme un fatal précurseur: puis surviennent des ondées épouvantables, mêlées de tonnerres et d’éclairs, et les vents les plus violents, déchaînés de tous côtés, soulèvent des vagues hautes comme des tours. On fit à bord tous les préparatifs nécessaires pour recevoir le dangereux ennemi. Mais nous en fûmes quittes pour la peur; ou l’ouragan n’éclata pas, ou bien il éclata à une très-grande distance; nous n’essuyâmes qu’une petite tempête d’assez courte durée.
Le 8 juillet, nous arrivâmes de nouveau dans le voisinage de _Macao_, dans le détroit de la _Lema_, et nous passâmes ensuite continuellement par des baies semées de brisants et de groupes d’îles qui offraient les vues les plus belles et les plus variées.
Le 9 juillet, nous jetâmes l’ancre dans la rade de Macao. La ville appartient aux Portugais, et a 20 000 habitants. Elle est dans une position ravissante, sur le bord de la mer, entourée de jolies chaînes de collines et de montagnes. On remarque particulièrement le palais du gouverneur portugais, le couvent catholique de _Guia_, les fortifications, et quelques jolis édifices situés pêle-mêle sur de belles collines dans un désordre pittoresque.
Indépendamment d’un petit nombre de vaisseaux européens, il y avait en rade plusieurs jonques (grands bateaux chinois), et beaucoup de petits canots conduits par des Chinois couraient autour de notre navire.
* * * * *
L’île de Taïti a 72 milles anglais de circonférence.
La religion du pays est la religion anglicane.
La langue est le taïtien.
La population indigène est de 8 à 9000 âmes.
On se sert pour monnaie de dollars américains et espagnols, appelés aussi piastres, et d’argent français.
La piastre vaut 5 francs ou 8 réaux.
La distance de _Valparaiso_ à _Taïti_ est d’environ 5000 lieues marines; de _Taïti_ à _Macao_, à peu près autant.
De _Macao_ à _Hong-Kong_ il y a 60 lieues marines; de _Hong-Kong_ à _Canton_, 90 lieues marines.