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CHAPITRE XIV.

Les Tuggs ou égorgeurs.--Départ.--Le marché aux bestiaux.--Baratpoore.--Biana.--Fontaines et étangs.--Bonhomie des Indiens.--Plantations de pavots.--Les Suttis.--Notara.--Kottah.--Description de la ville.--Le château royal d’Armornevas.--Divertissements et danses; costumes.--La ville sainte de Kesho-Rae-Patun.

J’avais, pour aller à Bombay, deux routes devant moi: l’une me conduisait par Simla aux montagnes avancées de l’Himalaya, l’autre aux célèbres temples d’_Adjunta_ et d’_Élora_. J’aurais volontiers choisi la première et j’aurais poussé jusqu’à la chaîne principale de l’Himalaya, jusqu’à _Lahore_ et à l’_Indus_; mais mes amis m’en détournèrent par la simple raison que toutes les montagnes étaient alors couvertes d’une neige épaisse, et qu’il me faudrait remettre mon voyage au moins de trois mois. Ne pouvant pas attendre si longtemps, je me décidai pour la seconde route.

A Calcutta on m’avait généralement dissuadée de poursuivre mon voyage au delà de Delhi. Ces contrées, disait-on, n’étaient plus sous la domination anglaise, et leurs habitants étaient bien moins civilisés. On cherchait surtout, par d’effroyables récits, à me faire peur des _Tuggs_, ou égorgeurs.

Les Tuggs forment une société à part; ils vivent de meurtre et de brigandage, et, comme les bandits italiens, sont prêts, si on les paye, à commettre tous les crimes. Cependant il ne leur est pas permis de répandre le sang, et c’est en les étranglant qu’ils font périr leurs victimes. Mais en ce cas ils n’encourent pas de peine grave, et le meurtrier se purifie par un petit cadeau qu’il fait à son prêtre; tandis que, s’il répand seulement une goutte de sang, il tombe dans le plus profond mépris, il est banni de sa caste et abandonné même par ses compagnons.

Beaucoup de voyageurs prétendent que les Tuggs appartiennent à une secte religieuse et qu’ils ne tuent pas par cupidité ou par vengeance, mais, suivant leurs idées, pour accomplir un acte méritoire.

J’ai pris beaucoup d’informations, et partout on m’a dit que ce n’était pas une loi religieuse, mais la haine, la vengeance ou la cupidité qui les poussait à de tels crimes. Ces étrangleurs ont besoin pour leur épouvantable métier d’une adresse extraordinaire, et aussi d’une patience et d’une persévérance infatigables; ils poursuivent souvent leur victime durant un mois entier, et l’étranglent dans son sommeil; ou bien ils lui jettent par derrière, autour du cou, un mouchoir tordu ou une corde qu’ils tirent si brusquement et avec tant de force, que la mort est instantanée.

A Delhi, on me donna des nouvelles plus consolantes; on m’assura qu’on m’avait fait de ces dangers une peinture exagérée, qu’il était généralement très-rare dans les Indes qu’on attaquât les voyageurs, et que le nombre des Tuggs avait considérablement diminué. D’ailleurs ils n’osent rien entreprendre contre les Européens, parce que le gouvernement anglais dirigerait contre les coupables les poursuites les plus sévères.

J’étais ainsi assez rassurée sur les dangers; mais il fallait me préparer à des privations et à des fatigues sans nombre.

Nous nous dirigeâmes d’abord vers Kottah (290 milles). On a le choix entre trois modes de transport: les palanquins, les chameaux ou les bailis à bœufs. D’aucune façon on ne va vite; il n’y a ni route de poste, ni relais; il faut garder les mêmes hommes et les mêmes bêtes jusqu’à la fin du voyage, et on fait au plus 20 ou 22 milles par jour. Pour un palanquin il faut huit porteurs, sans compter ceux qui sont nécessaires pour le bagage: bien que chacun ne reçoive par mois que huit roupies sur lesquelles il pourvoit à son entretien, les frais s’élèvent encore assez haut, parce qu’il faut un grand nombre de serviteurs, et qu’on doit encore leur payer le retour. Avec des chameaux, le voyage revient également très-cher et est fort incommode. Je me décidai donc pour le mode de transport le moins coûteux: le chariot attelé de bœufs.

Comme je faisais le voyage seule[98] le docteur Sprenger fut assez aimable pour s’occuper de tout pour moi. Il dressa avec le _tschandrie_ (voiturier), un contrat écrit en hindoustani, par lequel je devais lui payer immédiatement la moitié du prix de transport, quinze roupies, et il devait recevoir l’autre moitié à Kottah, où il était obligé de me conduire en quinze jours. Pour chaque jour de retard j’avais le droit de lui retenir trois roupies. Le docteur Sprenger me donna en outre un de ses plus fidèles _tscheprasse_[99], et son excellente et chère femme me pourvut d’une bonne et chaude couverture, et de provisions de toute sorte, si bien que mon baili pouvait à peine tout contenir.

Ce fut le cœur serré que je me séparai de mes excellents compatriotes. Dieu fasse que je ne meure pas sans les avoir revus!

Le 30 janvier 1848, au matin, je quittai Delhi. Le premier jour nous fîmes peu de chemin, seulement neuf _coos_ (18 milles) jusqu’à _Faridabad_; il fallait d’abord que nos bêtes se missent en train. Les six premiers coos m’offrirent quelques distractions, car il y avait des deux côtés de la route une multitude de ruines dont j’avais déjà visité un grand nombre avec mes amis quelques jours auparavant.

Cette nuit, comme toutes les suivantes, je la passai dans un seraï. Je n’avais ni tente ni palanquin, et il n’y a pas de bongolos sur cette route. Les seraïs des petits endroits ne sont pas, hélas! à comparer à ceux des grandes villes. Les cellules, faites de terre séchée au soleil, n’ont guère plus de 2 mètres de long et de large, et l’entrée étroite, haute de 2 mètres 30 centimètres, est sans porte; l’intérieur est vide. A mon étonnement je les trouvai toujours très-propres; on m’y apportait aussi partout une sorte de tréteau en bois revêtu d’un filet et de cordes, sur lequel je jetais ma couverture et qui me faisait une couche superbe. Le tscheprasse se plaçait devant l’entrée de ma cellule, comme les mamelouks de Napoléon; mais il y goûtait un sommeil bien plus profitable que le leur, car dès la première nuit il n’entendit rien d’un débat très-animé que je soutins avec un très-gros chien, attiré par mon panier aux provisions si bien rempli.

_31 janvier._ Vers midi, nous traversâmes la petite ville de _Balamgalam_, où se trouve une petite station militaire anglaise, une mosquée et un temple hindou tout nouvellement construit. Nous passâmes la nuit dans la petite ville de _Palwal_.

Dans ce pays, les paons sont très-communs; je voyais tous les matins des douzaines de ces beaux oiseaux sur les arbres, dans les champs et même dans les villes, où ils viennent demander aux indigènes leur nourriture.

_1_^{er} _février_. Notre station de nuit fut aujourd’hui la petite ville de _Cossi_. Pendant les derniers coos nous avions été devancés par beaucoup d’indigènes empressés d’arriver à la ville, dans l’intérieur et au dehors de laquelle se tenait un marché important. Ce marché offrait l’image de la plus grande confusion. Les animaux se tenaient de tous côtés au milieu d’un nombre infini de meules de blé et de foin; les marchands criaient et vantaient sans discontinuer leur marchandise; ils tiraient à droite et à gauche les acheteurs, usant moitié de persuasion, moitié de force, et ceux-ci ne faisaient pas moins de bruit. C’était un tumulte vraiment étourdissant. Je fus surtout étonnée de la quantité prodigieuse de cordonniers qui, au milieu des bottes de foin et de paille entassées, avaient dressé leur simple établi, une toute petite table chargée de poix, de fil et de cuir, et qui raccommodaient à l’envi la chaussure de leurs pratiques. Ici comme ailleurs je remarquai que l’indigène est loin d’être aussi paresseux qu’on veut bien le dire, et qu’il saisit, au contraire, toutes les occasions de gagner quelque monnaie.

A l’entrée de la ville, je trouvai tous les seraïs combles; il me fallut traverser Cossi d’un bout à l’autre pour me loger à l’autre extrémité. La porte de la ville semblait promettre beaucoup; elle s’élançait fièrement dans les airs avec une voûte élevée: aussi j’espérais y voir des édifices proportionnés. Je trouvai.... de misérables cabanes en terre glaise et des rues si étroites, que les piétons étaient forcés de se ranger sous les portes des cabanes pour laisser passer notre attelage.

_2 février._ A quelques coos avant Matara, nous nous détournâmes de la route frayée qui conduit de Delhi à _Mutra_, ville encore placée sous la domination anglaise.

_Matara_ est une jolie petite ville avec une charmante mosquée, de larges rues et des maisonnettes en maçonnerie, dont plusieurs même sont ornées de galeries, de piliers ou de sculptures de grès rouge.

Le paysage ne varie pas; ce sont toujours de vastes plaines, où des bruyères succèdent aux champs de blé, des champs de blé aux bruyères brûlées par le soleil. Les épis étaient déjà très-hauts, mais entremêlés de tant de fleurs jaunes, qu’on pouvait se demander si c’était du blé ou de l’ivraie qu’on avait semé.

La culture du coton est très-considérable en ce pays. Le cotonnier de l’Inde n’a ni la couleur ni la grosseur de celui de l’Égypte, mais la bonté du coton ne dépend pas de la grosseur de l’arbuste, et c’est justement le coton de ce pays que l’on dit le plus fin et le plus beau.

Dans ces immenses plaines, j’aperçus de temps en temps des maisonnettes élevées d’une manière artificielle sur des buttes de terre glaise, et hautes de deux à trois mètres. On n’y arrivait pas par des escaliers, mais on y montait par des échelles que l’on pouvait retirer la nuit. Autant que j’ai pu saisir le sens de quelques expressions de mon domestique, que je ne comprenais qu’à moitié, ce genre de construction sert à garantir des familles isolées contre les visites des tigres, qui se trouvent ici en grande quantité.

_3 février._ _Baratpoore._--Nous passâmes par une contrée où l’on apercevait çà et là des buissons et des arbustes rabougris, phénomène rare dans ce pays peu boisé. Mon guide honora aussi ces chétifs halliers du nom ambitieux de jungles; je les aurais plutôt comparés aux broussailles et aux buissons nains et tremblants de l’Islande. A l’extrémité de ce canton couvert de maigres arbustes, tout le paysage prit un aspect extraordinaire; le sol se trouvait en beaucoup d’endroits déchiré et éboulé comme à la suite d’un tremblement de terre.

Dans le seraï de Baratpoore, je fus bien près d’avoir peur. J’y rencontrai beaucoup d’indigènes, plusieurs soldats, et surtout quelques hommes à l’air féroce qui menaient avec eux des faucons dressés. N’étant plus sur le territoire qui relève de l’Angleterre, je me trouvais livrée à la merci de cette multitude; mais loin de m’insulter, tous me marquèrent beaucoup de politesse et de déférence, et me firent le soir et le matin un salut (_salam_) très-amical, en portant la main du front à la poitrine. J’ai de la peine à croire que dans nos pays d’Europe des hommes de cette classe m’eussent témoigné les mêmes respects.

Le 4 février, je saluai avec plaisir la petite ville de Biana, située au pied d’une basse chaîne de montagnes. Depuis longtemps je n’avais rien vu de semblable, et on ne saurait croire combien on se trouve heureux de rencontrer enfin un paysage où une succession de montagnes et de vallées charme la vue et rompt la monotonie. Avant d’arriver à Biana, nous passâmes près de vastes cimetières mahométans, ornés de beaucoup de petits temples, mais à moitié en ruines, et où l’on ne voyait presque plus de sarcophages. Biana a été jadis, dit-on, belle et florissante, mais aujourd’hui elle est dans un triste état. Aux portes de la ville, nous fûmes assaillis par une troupe de femmes dont chacune cherchait par des éloges étourdissants à nous faire choisir son seraï.

_5 février._ De l’autre côté de Biana, à deux pas de la porte, je vis deux beaux monuments, des temples ronds avec de hautes coupoles; les barreaux des fenêtres étaient en pierre et artistement ciselés.

Les champs et les prés étaient bordés de lignes serrées de figuiers indiens, ce que je n’avais vu nulle part qu’en Syrie et en Sicile. Sur la droite de la route s’étendait une chaîne de montagnes, dont le point culminant était surmonté d’un fort. L’habitation du commandant, au lieu d’être protégée par les murs, s’élevait de beaucoup au-dessus d’eux; elle était entourée de jolies verandas, et sur la terrasse du principal corps de logis il y avait un beau pavillon reposant sur des colonnes. Les ouvrages avancés descendaient jusque dans la vallée. Devant nous s’étendait une grande plaine bornée de tous côtés de chaînes de collines.

A peine eûmes-nous fait environ sept coos, que nous rencontrâmes des monuments situés au milieu d’enceintes d’un genre tout particulier. Sur une petite place ombragée de beaux arbres, de nombreuses dalles de pierre de plus de deux mètres de haut et de plus d’un mètre de large formaient un mur rond au milieu duquel se trouvaient trois monuments de forme ronde, comme des dessus de cloches, en grandes pierres de taille; leur base pouvait être de 4 mètres, et leur hauteur de 2 mètres. Ils étaient fermés de toutes parts, et on ne pouvait y pénétrer.

J’eus aussi occasion de voir le même jour une nouvelle espèce d’oiseaux, qui, par la forme et la grosseur, ressemblaient au _flamingo_; ils avaient de belles ailes; leur plumage reflétait le gris blanc le plus délicat, et leur tête était ornée de plumes pourpres.

La ville de Hindon, passablement grande, nous abrita cette nuit. La seule chose qui me frappa ici, fut un palais dont les fenêtres étaient si petites, qu’elles paraissaient devoir servir plutôt à des poupées qu’à des hommes.

_6 février._ Au moment de quitter le seraï, trois hommes armés vinrent se planter devant mon baili, et malgré les cris de mes gens, m’empêchèrent de sortir. Enfin au milieu des clameurs, je compris qu’il s’agissait de quelques _bais_[100] que ces hommes réclamaient pour avoir passé la nuit devant la porte de ma chambre à coucher, et que mes gens refusaient de leur donner. Sans doute le seraï n’avait pas inspiré assez de confiance au _tscheprasso_, et il avait demandé la veille au _serdar_ (juge) une garde de sûreté. Ces hommes pouvaient avoir dormi tout à leur aise dans quelque coin du vestibule et avoir rêvé qu’ils veillaient, car il est certain que pendant cette dangereuse nuit j’avais jeté plus d’une fois les yeux sur la cour, et jamais je n’avais découvert un de ces gardiens; mais que peut-on aussi demander pour quelques bais? Je m’empressai de leur faire le petit don auquel ils tenaient tant; aussitôt ils firent militairement demi-tour à gauche, et après force salam, ils me laissèrent continuer ma route. Si j’avais été disposée à avoir peur, il y a déjà plusieurs jours que la vue des indigènes aurait dû me remplir de transes continuelles. Car ils étaient tous, jusqu’aux bergers, armés de sabres, d’arcs et de flèches, de fusils avec mèches allumées, de gros gourdins ferrés et même de petits boucliers de fer laminé.

Mais rien ne fut capable de me faire sortir de la tranquillité d’âme dont je jouissais: ignorant la langue du pays et n’ayant à côté de moi que mon vieux tscheprasso, je n’en avais pas moins la conviction intime que ma dernière heure n’était pas encore venue.

Cependant je ne fus pas fâchée de passer en plein jour par les affreuses gorges et les profondes crevasses que nous eûmes à franchir pendant plusieurs coos.

De ces gorges nous pénétrâmes dans une grande vallée, à l’entrée de laquelle se trouvait un fort bâti sur une montagne isolée. A deux coos plus loin nous rencontrâmes un petit groupe d’arbres au milieu desquels se trouvait une petite terrasse de pierre haute de 1 mètre 75 c., sur laquelle s’élevait la statue en pierre d’un cheval de grandeur naturelle. A côté on avait creusé un grand puits, espèce de citerne revêtue intérieurement de gros blocs de grès rouge, où l’on arrivait par trois escaliers.

On trouve souvent dans l’Inde, surtout dans les contrées où comme ici on n’a pas de bonnes sources, des citernes de ce genre et de beaucoup plus grandes encore entourées de superbes manguiers et de tamariniers. Les Hindous et les Mahométans vivent dans cette belle croyance qu’ils s’assureront plus facilement la félicité future s’ils construisent des travaux d’utilité publique. Quand ce sont des Indiens qui ont établi ces réservoirs d’eau et planté ces groupes d’arbres, on voit d’ordinaire s’élever à côté quelques emblèmes de leurs divinités taillées en pierre, ou bien des pierres peintes en rouge. Auprès de plusieurs puits et citernes se trouve posté un homme chargé d’aller chercher de l’eau ou d’en puiser pour le voyageur fatigué.

Cette institution a son beau côté; mais d’autre part on se sent pénétré de dégoût quand on voit les voyageurs descendre dans ces réservoirs pour s’y laver et y faire leurs ablutions. A quoi cependant la soif ne nous réduit-elle pas! je fis comme tout le monde, je remplis ma cruche de cette eau.

_7 février._ _Duugerkamaluma_, petit endroit au pied d’une jolie montagne. Non loin de la station, nous eûmes encore un vrai désert d’Arabie à traverser; mais par bonheur il n’était pas d’une grande étendue.

D’ailleurs les sables de l’Inde peuvent être cultivés; on n’a qu’à creuser à un ou deux mètres, et partout on trouve assez d’eau pour arroser les champs. Dans ce petit désert il y avait aussi quelques champs de froment d’une très-belle apparence.

Cette après-midi, je crus un instant que je serais forcée de faire usage de mon pistolet pour terminer un différend. Mon voiturier demandait sans cesse que tout le monde lui fît place. Quand on ne l’écoutait pas il jurait et pestait. Nous rencontrâmes cinq ou six voituriers armés qui ne prirent pas garde aux cris de mon cocher: aussi celui-ci, plein de fureur, leva son fouet et menaça de les frapper.

Si l’on en était venu à un combat, nous aurions eu certainement le dessous, malgré mon intervention; mais on s’en tint de part et d’autre à des injures, et les voituriers se rangèrent pour laisser passer mon cocher.

J’ai remarqué, en général, que l’Indien n’épargne ni les cris ni les menaces, mais qu’il ne se porte jamais à des voies de fait. J’ai beaucoup fréquenté et observé le peuple, et j’ai souvent assisté à des querelles et à des disputes, mais jamais à des rixes. Quand une dispute se prolonge, ils poussent le flegme jusqu’à s’asseoir pour la terminer. Les gamins même ne se chamaillent et ne se battent ni pour jouer ni tout de bon. Une seule fois, je vis deux garçons se quereller sérieusement. L’un d’eux s’oublia au point de donner un soufflet à l’autre; mais il le fit avec autant de ménagement que si le coup lui eût été destiné à lui-même. Le battu se frotta la joue avec la manche, et tout en resta là; d’autres garçons étaient restés spectateurs, mais aucun n’avait pris fait et cause pour l’un ou l’autre des deux champions. Cette douceur peut provenir en partie de ce que le peuple mange peu de viande, et que sa religion lui impose beaucoup de compassion pour les animaux; mais je crois qu’à ce sentiment se mêle aussi un peu de lâcheté. Je me suis laissé dire qu’on a beaucoup de peine à décider un Hindou à entrer sans lumière dans une chambre obscure. Un cheval ou un bœuf fait-il le moindre saut, le moindre écart, grands et petits se dispersent effrayés et en poussant des cris. Cependant des officiers anglais m’ont affirmé que les _cipayes_ (soldats indigènes au service des Anglais) sont assez braves. Cette bravoure leur vient-elle avec l’habit ou bien par l’exemple des Anglais?

Ces derniers jours, je vis beaucoup de plantations de pavots d’un aspect merveilleux; leurs feuilles sont grasses et luisantes, leurs fleurs larges et de diverses couleurs. On recueille l’opium d’une manière très-simple, mais en même temps très-pénible. On fait le soir plusieurs entailles aux têtes de pavot avant qu’elles soient arrivées à une pleine maturité. De ces entailles jaillit l’opium le plus pur; c’est un suc blanc et visqueux, qui s’épaissit aussitôt à l’air, et qui forme de petites bulbes. On les enlève le matin avec un couteau, et on les met dans des vases qui ont la forme de petits gâteaux. On obtient un opium d’une nature inférieure en pressant et en faisant cuire les têtes et les tiges de pavot.

Dans plusieurs livres, entre autres aussi dans le _Journal des voyages_[101] de Zimmermann, j’avais lu que le pavot atteignait, dans l’Inde et dans la Perse, une hauteur de 12 à 13 mètres; que la capsule avait la grosseur d’une tête d’enfant et renfermait près d’une mesure de semence; mais il n’en est rien. J’ai vu les plus belles plantations dans l’Inde et plus tard aussi dans la Perse, et nulle part je n’ai trouvé que les plants eussent plus d’un mètre ou d’un mètre et demi; la grosseur de la capsule pouvait tout au plus se comparer à un petit œuf de poule.

_8 février._ _Madopoor_, misérable village au pied de basses montagnes. Aujourd’hui encore nous passâmes par de terribles gorges et sur des crevasses qui, contrairement à celles que nous avions rencontrées la veille, n’étaient pas dans le voisinage de la montagne, mais au milieu de la plaine. En revanche, nous jouîmes de la vue de quelques palmiers, les premiers qu’il nous était donné de voir depuis Bénarès; mais ils ne portaient pas de fruits.

Ce qui me surprit encore plus, ce fut de rencontrer, dans ces régions dépourvues d’arbres et de buissons, quelques tamariniers, bananiers ou manguiers, qui, plantés et cultivés avec le plus grand soin, venaient et réussissaient parfaitement. Leur prix est doublé par la certitude qu’on a de trouver sous ces arbres un puits ou une citerne.

_9 février._ _Indergur_, petite ville insignifiante. Nous approchâmes beaucoup de la basse chaîne de montagnes que nous avions déjà vue la veille; bientôt nous nous trouvâmes au milieu de vallées étroites, dont de hauts pans de roches semblaient défendre l’issue. Sur quelques-unes des cimes les plus élevées, il y avait de petits kiosques consacrés à la mémoire des _suttis_: c’est ainsi qu’on appelle les femmes qui se font brûler vives avec les corps de leurs maris. Au dire des Hindous, elles n’y sont point forcées; mais quand elles ne le font pas, les parents les raillent et les méprisent; aussi la crainte de se voir repoussées de toute société les fait consentir à cet horrible sacrifice. Habillées et parées magnifiquement, étourdies et rendues à moitié folles par l’abus de l’opium, elles sont conduites au milieu de chants et de cris d’allégresse à l’endroit où le corps du mari, enveloppé de mousseline blanche, est placé sur le bûcher. Au moment où la victime se jette sur le cadavre, le bûcher est allumé de tous côtés. En même temps on entend résonner une musique bruyante. Tout le monde se met à crier et à chanter pour couvrir les gémissements de la pauvre femme. Après l’auto-da-fé, les ossements sont recueillis, mis dans une urne et enterrés sur quelque éminence au-dessous d’un petit monument. Il n’y a que les épouses des riches ou des gens distingués (et entre elles seulement l’épouse favorite) qui jouissent du bonheur d’être ainsi brûlées. Depuis la conquête de l’Hindoustan par les Anglais, ces scènes d’horreur sont défendues.

Les montagnes alternaient avec les plaines, et vers le soir nous arrivâmes à des chaînes de montagnes encore plus belles. Nos regards furent charmés par la vue d’un petit fort tout découvert, placé sur la pente d’une montagne, et dont on distinguait parfaitement les mosquées, les casernes, les petits jardins, etc. C’est au pied de ce fort que se trouvait le seraï où nous allions passer la nuit.

_10 février._ _Notara._ Nous traversâmes longtemps des vallées étroites par des routes si pierreuses, que je pouvais à peine supporter les cahots de la voiture et que je pensais que le baili allait à tout instant se briser en mille morceaux. Tant que les rayons du soleil ne me tombèrent pas verticalement sur la tête, je marchai à pied; mais bientôt je fus forcée de me réfugier sous la toile qui couvrait le baili. Je m’enveloppai le front, et, me cramponnant aux deux coins de la charrette, je me résignai à mon sort. Les jungles dont nous étions entourés n’étaient guère plus beaux que ceux de Baratpoor; mais ils me fournirent plus de distractions, car ils étaient animés par des singes sauvages. Ces animaux étaient assez grands, avaient le poil d’un jaune foncé, des figures noires et de longues queues très-peu velues. Les inquiétudes de la guenon, quand j’effarouchais ses petits, étaient extrêmement divertissantes. Aussitôt elle en prenait un sur son dos, l’autre s’accrochait par devant sur sa poitrine, et chargée de ce double fardeau, elle ne sautait pas seulement de branche en branche, mais d’arbre en arbre.

Si j’avais été douée d’un peu plus d’imagination, j’aurais pris cette forêt pour un bois enchanté; car indépendamment des joyeuses troupes de singes, je vis encore beaucoup de choses curieuses. Les flancs et les débris de rochers sur la gauche de notre chemin avaient les formes les plus variées et les plus étranges: quelques-uns ressemblaient à des ruines de maisons ou de temple; d’autres à des arbres. Je distinguai entre toutes ces formes fantastiques une figure qui ressemblait tellement à une femme avec un petit enfant sur le bras, que l’on avait de la peine à se défendre de compassion en la voyant ainsi morne et sans vie!

Plus loin était une grande porte imposante dont le caractère me causa une telle illusion, que je fus longtemps à chercher les ruines de la ville à laquelle elle semblait conduire.

Près des jungles, adossée contre un puissant mur de rochers et défendue encore par des fortifications, est située la petite ville de _Lakari_. Un superbe étang, un grand puits avec un magnifique portique, des terrasses ornées de divinités hindoues, et des tombeaux mahométans sont disséminés tout autour dans un charmant désordre.

Devant Notara, je trouvai quelques autels avec le taureau sacré taillé en grès rouge.

Dans la ville même il y avait un joli monument, un temple ouvert et à colonnes, sur une terrasse en pierres, entourée de beaux bas-reliefs représentant des éléphants et des cavaliers.

Comme il n’y avait pas de seraï à Notara, je me trouvai forcée d’aller chercher un abri de rue en rue. Mais personne ne voulut recueillir la chrétienne; ce n’était pas par manque de bonté, mais à cause d’une superstition qui fait regarder comme souillée toute maison visitée par une personne d’une autre croyance. On étend même cette opinion à une foule d’autres objets.

Je me trouvai réduite à passer la nuit dans une veranda ouverte.

Dans la même ville, j’assistai à une scène qui dénote la bonté de ce peuple. Un âne estropié, soit de naissance, soit par accident, se traînant avec beaucoup d’efforts, mit plusieurs minutes à traverser la rue. Quelques hommes arrivant avec leurs bêtes de somme s’arrêtèrent et attendirent avec la plus grande patience, sans proférer le moindre cri et sans lever la main pour exciter la pauvre bête à presser le pas. Plusieurs habitants sortirent de leurs cabanes et lui jetèrent de la nourriture; chaque passant s’empressa de lui faire place. Cette délicatesse me toucha infiniment.

Dans quelques grandes villes de l’Inde, il y a même des hôpitaux fondés pour des animaux vieux ou invalides; on les y soigne jusqu’à la fin de leur vie. Je vis deux de ces établissements, et j’y trouvai des bêtes à qui l’on aurait certainement rendu service en les tuant pour les délivrer des plus cruelles souffrances et d’infirmités incurables. Mais les Hindous ne tuent aucune bête.

_11 février._ Aujourd’hui, le treizième jour de mon voyage, j’arrivai à Kottah.

Je fus très-contente de mon domestique et de mon voiturier, comme en général de tout le voyage. Les propriétaires des seraïs ne m’avaient pas demandé plus qu’aux indigènes, et ils avaient eu pour moi toutes les complaisances qui pouvaient se concilier avec les sévères préceptes de leur religion. J’avais passé les nuits dans des cellules ouvertes de toutes parts, et quelquefois même sous la voûte du ciel, entourée des gens de la dernière classe, et je n’avais jamais été offensée ni par des paroles outrageantes, ni par des gestes menaçants. Jamais on ne m’enleva rien, et quand je donnais une bagatelle à un enfant[102], un morceau de pain, du fromage ou quelque chose de semblable, les parents cherchaient aussitôt à me témoigner leur reconnaissance en me faisant d’autres dons et en me rendant toute espèce de petits services. Ah! si les Européens savaient combien il est facile de s’attacher par de bons procédés ces hommes si doux, véritables enfants de la nature! Mais malheureusement ils veulent régner par la violence, et ils traitent ce pauvre peuple avec mépris et avec dureté.

_Kottah_ est la capitale du royaume de _Radschpatan_. Ici, comme dans toutes les provinces auxquelles le gouvernement a laissé des princes indigènes, se trouve un fonctionnaire anglais qui porte le titre de _résident_. On pourrait vraiment l’appeler le _roi_ ou du moins le _gouverneur du roi_; car le roi nominal ne peut rien faire sans son consentement. Ce pauvre prince n’a pas même le droit de franchir les frontières de ses États sans l’autorisation du résident.

Les grandes forteresses du pays ont des garnisons anglaises, et sur différents points on a établi de petites stations militaires.

Cette surveillance est, sous certains rapports, utile, sous d’autres très-nuisible au peuple. S’il est sévèrement interdit aux veuves de se brûler[103], si l’on a aboli ces supplices cruels qui consistaient à faire écraser les condamnés par des éléphants ou à les attacher à la queue d’un éléphant pour être traînés jusqu’à la mort, en échange les impôts ont augmenté singulièrement, et le roi est obligé de payer un tribut considérable pour acheter le droit de gouverner d’après la volonté du résident. Ce tribut, il le prend naturellement dans la bourse du peuple. Le roi de Radschpatan paye, tous les ans 3 lacks (300 000 roupies) au gouvernement anglais.

Le résident de Kottah, le capitaine Burdon, était un ami intime du docteur Sprenger qui l’avait prévenu de mon arrivée. Malheureusement il avait été forcé de faire une tournée d’inspection dans les diverses stations militaires; mais avant de partir, il avait pris toutes les mesures pour ma réception, et il avait prié le docteur Rolland[104] de veiller à ce que tous ses ordres fussent exécutés. On poussa la prévenance jusqu’à envoyer au-devant de moi à la dernière station de nuit, des journaux, des livres et des domestiques; mais ils ne me trouvèrent pas, car, pour les deux dernières stations, mon voiturier s’était détourné de la grande route afin de prendre un chemin plus court.

Je descendis dans le beau bongolo du résident. Toute la maison était vide. Mme Burdon avait accompagné son mari avec ses enfants, comme cela se fait ordinairement aux Indes, où le changement d’air fréquent est regardé comme nécessaire à l’Européen. La maison, les domestiques et les cipayes, le palanquin et l’équipage du capitaine en un mot, tout était à ma disposition, et pour compléter mon bonheur, le docteur Rolland eut la bonté de me servir de guide dans toutes mes excursions.

_12 février._ Dès que le roi _Ram-Singh_ fut instruit de mon arrivée, il m’envoya de grands paniers remplis de fruits et de douceurs, et en même temps, ce qui me causa bien plus de plaisir, son éléphant favori bien paré avec un officier à cheval et quelques soldats. Bientôt je me trouvai assise avec le docteur Rolland sur la haute _hauda_[105], et je me rendis à la ville voisine.

_Kottah_ compte environ 30 000 habitants, et est situé près du fleuve Tschumbal, dans une vaste plaine parsemée de rochers, à plus de 433 mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville, qui se présente bien, est entourée de solides ouvrages de fortification, sur lesquels on a placé 50 canons.

Les alentours les plus proches sont couverts de rochers, stériles et déserts. L’intérieur de la ville est divisé par trois portes en trois parties. La première est habitée par la classe pauvre et a l’air très-misérable. Les deux autres, où demeurent les marchands et les gens aisés, offrent un aspect infiniment supérieur. La grande rue, quoique tortueuse et pierreuse, est cependant assez large pour que l’on puisse passer sans difficulté à côté des voitures et des bêtes de somme.

La construction des maisons est excessivement originale. Déjà à Bénarès la petitesse des croisées m’avait frappée; ici elles sont si étroites et si basses, que c’est à peine si l’on peut y passer la tête; la plupart ont au lieu de vitres des barreaux de fer délicatement travaillés. Beaucoup de maisons ont de grands balcons, d’autres aux premiers étages de grandes galeries qui reposent sur des colonnes et occupent toute la façade de la maison; beaucoup de ces galeries sont divisées par des cloisons en grands et petits salons ouverts; aux deux coins se trouvent de jolis pavillons, et au fond des portes conduisent dans l’intérieur de la maison.

C’est dans ces galeries surtout que se traitent les affaires et que se font les ventes; elles sont aussi le rendez-vous de gens oisifs qui, accroupis sur des nattes et des tapis, fument leur huka et s’amusent à voir passer la foule.

Dans d’autres maisons, les murs extérieurs étaient couverts de peintures à fresque représentant de terribles géants, des tigres, des lions deux ou trois fois grands comme nature, qui montraient la langue en faisant d’affreuses grimaces, ou bien des divinités, des fleurs, des arabesques, etc., tout cela jeté pêle-mêle sans goût et sans esprit, dessiné pitoyablement et souvent barbouillé des couleurs les plus grotesques.

Mais ce qui fait le plus bel ornement de la ville, ce sont les nombreux temples hindous, qui s’élèvent tous sur des terrasses de pierres et qui sont infiniment plus hauts, plus étendus et plus beaux que ceux de Bénarès, à l’exception du _Visvishas_. Les temples sont ici construits au milieu de portiques ouverts et à arcades, ornés de plusieurs tours carrées et surmontés de coupoles de 7 à 13 mètres de haut. Au milieu se trouve le sanctuaire, petite pièce soigneusement fermée. La porte qui y donne entrée est couverte de belles sculptures ainsi que les colonnes et les frises; les tours carrées sont aussi bien travaillées que celles de Bénarès. Sous les portiques, il y a de vilaines idoles et des emblèmes dont plusieurs sont peints d’un rouge clair. Les parties latérales des terrasses sont ornées d’arabesques, d’éléphants et de chevaux taillés en bas-relief.

Le palais du roi est situé à l’extrémité de la troisième partie de la ville et forme une ville dans la ville, ou pour mieux dire une citadelle dans la forteresse, puisqu’elle est entourée d’énormes murs fortifiés, non-seulement contre l’extérieur, mais aussi contre la ville. Il y a beaucoup de grands et de petits édifices dans l’enceinte de ces murs; mais, en dehors de leurs belles galeries, ils n’offrent rien de remarquable.

Si le résident avait été à Kottah, j’aurais été présentée à la cour; mais en son absence l’étiquette s’opposait à ce que je visse le roi.

De la ville nous nous rendîmes à _Armornevas_, un des petits châteaux de plaisance du roi. Le chemin était excessivement mauvais, rempli de masses de rochers et de grosses pierres. Aussi je ne pouvais assez admirer l’habileté de notre éléphant, qui savait trouver une place pour ses pieds massifs et trotter avec autant de vitesse que s’il avait suivi la plus belle route.

Quand j’exprimai à M. Rolland ma surprise de ce que le roi, qui allait si souvent à son château, ne faisait pas ouvrir une route praticable, il me répondit que c’était un principe chez tous les souverains de l’Inde de ne pas établir de voies de communication, parce que, à leur avis, des routes frayées facilitaient trop à l’ennemi les moyens de pénétrer dans le pays.

Le château est petit et insignifiant. Il est situé près du fleuve Tschumbal, qui s’est pratiqué dans les rochers un lit excessivement profond.

Des gorges et des groupes de rochers pittoresques longent les bords du fleuve.

Le jardin du château est tellement rempli d’orangers, de citronniers et d’autres arbres, qu’il n’y aurait pas la moindre place pour le plus petit parterre de fleurs ou la plus petite pelouse de gazon. On trouve très-peu de fleurs dans les jardins indiens, et elles sont toujours à l’entrée. Les allées sont des chaussées en maçonnerie élevées de trois quarts de mètre, le sol étant toujours boueux et humide à cause de l’arrosement fréquent. La plupart des jardins que je vis par la suite ressemblaient à celui-ci.

Le roi s’amuse ici fréquemment à de petits combats d’animaux.

Un peu en amont du fleuve, on a établi sur de basses collines des tourelles qui servent à la chasse aux tigres. Ces animaux, traqués de toutes parts, sont amenés peu à peu vers l’eau et toujours resserrés de plus en plus jusqu’à ce qu’ils se trouvent à portée de fusil des tourelles. Le roi avec sa société est assis en toute sûreté sur le plateau de la tourelle, et fait bravement feu sur les bêtes.

Près du château, on venait d’achever la construction d’un petit temple de bois, où il ne manquait plus que la chose essentielle, l’aimable idole elle-même. Grâce à cette heureuse circonstance, nous pûmes pénétrer dans le sanctuaire. Il était composé d’un petit kiosque de marbre placé au milieu du portique. Le temple et les colonnes étaient barbouillés d’assez mauvaises peintures à couleurs extrêmement tranchantes. Il est singulier que les Hindous et les mahométans ne se soient jamais appliqués à la peinture; car aucun de ces peuples ne nous a donné de bons tableaux ni de bons dessins, tandis qu’ils ont fait des choses remarquables en architecture, en bas-reliefs et en mosaïques.

D’Armornevas nous nous dirigeâmes vers la petite île de _Cotrikatalan_, située près de la ville, dans un petit lac. Ici l’on voit également un tout petit château avec un petit jardin, mais qui se présentent infiniment mieux du rivage que de près.

Nous terminâmes notre course en visitant un superbe bois de tamariniers et de manguiers, à l’ombre desquels se trouvent conservées dans de beaux monuments les cendres de plusieurs souverains. Ces monuments se composent de temples ouverts auxquels conduisent de larges escaliers de dix à douze marches. Ces escaliers sont décorés de chaque côté d’éléphants de pierre. Quelques-uns des temples sont ornés de belles sculptures.

La soirée fut remplie par toutes sortes de divertissements.

Le bon docteur voulut me faire connaître les divers tours de force des Hindous, dont cependant la plupart n’étaient pas neufs. C’est ainsi qu’un jongleur exhiba devant nous sa petite troupe de singes, dont les tours ne manquèrent pas de nous faire beaucoup rire.

Un autre se passa autour du corps les serpents les plus venimeux[106] et laissa ramper de grands scorpions sur ses bras et sur ses jambes.

A la fin parurent quatre danseuses élégantes vêtues de mousseline brodée d’or et d’argent et surchargées de parures. Toutes les parties du corps, les oreilles, le front, le cou, la poitrine, les cuisses, les mains, les bras, les pieds, étaient couverts d’or, d’argent et de pierreries; les doigts de pieds même en étaient ornés, et du nez pendait jusque par-dessus la bouche un grand cercle avec trois pierres précieuses. Deux danseuses entrèrent d’abord en scène; elles exécutèrent les mêmes figures que j’avais déjà vu exécuter à Bénarès; seulement elles les faisaient bien plus vite et tournaient de toutes manières les doigts, les mains et les bras. Certes on aurait pu dire d’elles à juste titre qu’elles dansaient avec les bras et non avec les pieds. Elles dansèrent dix minutes sans chanter, puis elles se mirent à pousser des cris aigus et discordants; leurs mouvements devinrent peu à peu plus rapides et plus désordonnés, jusqu’à ce qu’au bout d’une demi-heure la voix et la force leur manquèrent. Épuisées, elles abandonnèrent la place à leurs sœurs, qui répétèrent la même scène.

Le docteur Rolland m’assura qu’elles représentaient une histoire d’amour, où toutes les vertus comme la douceur, la fidélité et la confiance, et toutes les passions comme la haine, la vengeance et le désespoir avaient un rôle. Les musiciens, placés tout près des danseuses, suivaient chacun de leurs mouvements.

Tout l’espace employé est à peine de 3^{m},30 de long, et 2^{m},60 de large. Les bons Hindous s’amusent des heures entières à ces scènes sans goût dont ils ne peuvent se lasser.

Je me souviens d’avoir lu dans des livres que les danseuses indiennes étaient bien plus gracieuses que celles de l’Europe, que leur chant était très-mélodieux et leur pantomime délicate et émouvante. Je voudrais bien savoir si les auteurs de pareils livres ont été vraiment aux Indes. Je ne trouvai pas moins exagérées les descriptions d’autres voyageurs qui prétendent qu’on ne peut rien voir de plus immoral que les danses indiennes. Je me permettrai à mon tour de demander s’ils ont vu la _sammaquecca_ et la _refolosa_ à Valparaiso, s’ils ont vu les dames de Taïti ou bien nos danseuses en tricots couleur de chair?

Le costume des femmes à Radschpatan et dans quelques contrées de Bundelkund diffère beaucoup de celui des autres pays de l’Inde. Elles portent de longues robes de couleur à larges plis, des corsets très-serrés et si courts qu’ils couvrent à peine la poitrine, et elles mettent par-dessus un mouchoir blanc ou bleu dont elles enveloppent le buste, la tête et la figure, et dont elles laissent pendre une partie par devant, en guise de tablier. Les jeunes filles, qui n’ont pas toujours la tête enveloppée, ressemblent presque dans ce costume à nos paysannes. Elles sont, comme les danseuses, surchargées de parures; quand elles ne peuvent pas les avoir en or ou en argent, elles se contentent d’un métal quelconque. Elles portent aussi autour des mains, des bras et des pieds des cercles en corne, en os ou en perles de verre. Elles ont aux pieds des grelots, de sorte qu’on les entend venir de soixante pas. Les doigts de pieds sont couverts de larges et pesants anneaux, et du nez jusqu’au menton elles laissent pendre des anneaux qu’à chaque repas elles sont obligées de relever au-dessus du nez.

Je plains ces pauvres créatures, qui ont avec leur parure une fameuse charge à porter.

Dès leur enfance les Hindous se teignent en noir les sourcils et les paupières; souvent aussi ils se peignent sur les sourcils des raies bleu foncé de la largeur du doigt et des taches sur le front.

Les adultes se couvrent la poitrine, le front, le nez ou les tempes de couleurs rouges, blanches ou jaunes, selon qu’ils sont plus particulièrement attachés à telle ou telle divinité. Plusieurs portent des amulettes et de petites images suspendues au cou par des cordons. Aussi je les prenais d’abord pour des catholiques et je me réjouissais déjà des brillants succès des missionnaires. Mais m’étant approchée un jour d’un Hindou pour mieux examiner l’image, que vis-je? Vous croyez peut-être une gracieuse madone, une petite tête d’ange aux blondes boucles, un Antoine de Padoue en extase? Hélas non. Je vis les figures grimaçantes du dieu Chiva aux huit bras; de Vichnou à la tête de bœuf, et de la déesse Kalli à la longue langue. Les amulettes renfermaient très-probablement un peu des cendres d’un de leurs martyrs brûlés, ou un clou, un petit morceau de peau, le cheveu d’un saint, l’éclat de l’os d’un animal sacré, etc.

_13 février._ Aujourd’hui le docteur Rolland me conduisit à la petite ville de _Kesho-Rde-Patum_, une des plus saintes de _Bunda_ et de _Radschpaton_, située sur la rive opposée du Tschumbal, à 6 milles de Kottah. Beaucoup de pèlerins viennent s’y baigner, car ils regardent l’eau, dans cet endroit, comme excessivement sacrée. On ne peut pas leur en vouloir de cette croyance, quand on songe combien il y a de chrétiens qui donnent la préférence à l’image de la sainte Vierge de Marie Zell, d’Einsiedeln ou de Lorette, bien que toutes les autres images représentent exactement la même Vierge.

De beaux escaliers de pierre conduisent au fleuve, et dans de jolis kiosques on voit assis des brahmanes qui prennent de l’argent aux fidèles en l’honneur des dieux. Sur un des escaliers était une très-grosse tortue; elle pouvait s’y chauffer au soleil tout à son aise; personne ne songeait à la prendre; elle venait du fleuve sacré: c’était peut-être le dieu Vichnou en personne[107]. Le long du fleuve il y a beaucoup d’autels de pierre avec de petits taureaux et autres emblèmes, également taillés en pierre.

La ville elle-même est petite et misérable; mais le temple est grand et beau.

On poussa ici la tolérance jusqu’à nous accorder l’entrée de tout le temple, ouvert de tous côtés et formant un octogone. Dans la partie supérieure, il est entouré de galeries dont une partie est destinée aux femmes, l’autre aux musiciens. Le sanctuaire est au fond du temple; cinq cloches étaient pendues devant; on les frappe quand des femmes entrent dans le temple; elles résonnèrent aussi à mon entrée. Ensuite on ouvrit la porte couverte de rideaux, et on nous accorda la vue de tout l’intérieur.

Nous vîmes là une petite compagnie d’idoles en pierre. Le peuple, qui nous avait suivi avec curiosité, fit entendre de légers murmures quand on ouvrit le sanctuaire. Je me retournai avec un peu d’émotion, croyant que c’était à nous qu’on en voulait, et je me préparais déjà aux plus grandes avanies, quand je reconnus que c’étaient des prières qu’ils récitaient à voix basse et dans une posture pleine de respect. Un des brahmanes chasse avec un grand balai les mouches assez hardies pour se poser sur les figures spirituelles des dieux.

Plusieurs chapelles contiguës au temple s’ouvrirent toutes devant nous; elles renfermaient des pierres ou des images peintes en rouge. Dans le péristyle, sous un petit toit, on voyait un saint en pierre qui était très-bien vêtu et qui avait même une casquette sur la tête.

Sur la rive opposée du fleuve s’élève une petite colline, sur laquelle repose un grand taureau taillé assez massivement en pierre. Cette colline s’appelle _la montagne sacrée_.

Le capitaine Burdon a élevé, dans le voisinage de la montagne sacrée, une maison construite avec beaucoup de goût, qu’il habite quelquefois avec sa famille. J’y vis une belle collection d’oiseaux empaillés que le résident lui-même a apportée de l’Himalaya. J’admirai surtout les faisans, dont quelques-uns jetaient un véritable éclat semblable à celui du métal; il y avait des sujets non moins beaux parmi les coqs de bruyère.

Après avoir tout vu, je priai le docteur de me procurer, pour le lendemain, une occasion d’aller à _Indor_ (180 milles). Il me surprit très-agréablement en m’apprenant que le roi l’avait chargé de me donner autant de chameaux qu’il m’en faudrait, ainsi que deux cipayes à cheval pour escorte. Je demandai deux chameaux, l’un pour moi et mon petit bagage, l’autre pour le chamelier et le domestique que me donna le docteur Rolland.

[Illustration]