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CHAPITRE XIV.

Les voyages à dos de chameau dans les Indes.--Rencontre de la famille Burdon.--Les femmes du peuple aux Indes.--Oudjein-Indor.--Le capitaine Hamilton.--Présentation à la cour.--Fabrication de la glace.--Le temple de rochers d’Adjunta.--Chasse au tigre.--Le temple de rochers d’Élora.--Le fort Dowlutabad.

_14 février._ Les chameaux avaient été demandés pour cinq heures du matin, mais ils n’arrivèrent qu’à midi et accompagnés chacun d’un conducteur. Quand les chameliers aperçurent mon petit coffre (qui pouvait peser 25 livres), ils furent tout interdits, ils ne savaient qu’en faire. J’eus beau leur expliquer comment on emballait en Égypte, et leur dire que j’avais toujours gardé mon petit paquet avec moi sur ma monture, ils avaient d’autres habitudes et ne voulaient pas s’en écarter.

Le voyage à dos de chameau est toujours désagréable et fatigant, et les secousses de l’animal causent à beaucoup de voyageurs la même indisposition que les roulis d’un vaisseau; mais, aux Indes, il devient presque insupportable, tant on sait mal s’arranger. Chaque chameau a son conducteur qui est assis sur le devant et occupe la bonne place, tandis que le voyageur trouve à peine un petit coin sur la croupe.

Le docteur Rolland me conseilla de me résigner pour le moment à mon sort: le lendemain, je trouverais le capitaine Burdon qui me procurerait facilement un transport plus commode. Je suivis son conseil; je fis porter mon paquet et je montai avec résignation sur mon chameau.

Nous traversâmes de vastes plaines où l’on remarquait principalement des plantations de lin considérables; nous longeâmes un bel étang près duquel était situé un joli palais, et nous atteignîmes vers le soir le village de _Moasa_, où nous passâmes la nuit.

Dans les pays placés sous l’autorité des princes indigènes, il n’y a ni postes, ni routes; mais dans toutes les villes, dans tous les villages sont établis des hommes chargés de montrer le chemin aux voyageurs et de porter leurs effets; on leur donne pour cela une bagatelle. Les personnes accompagnées d’une garde ou d’un tscherprasso du roi ou du gouverneur (_aunil_) ne payent rien. Les autres donnent de 1 à 4 bais par tête, suivant la distance.

A mon arrivée à Moasa, tout le monde accourut pour me servir: je voyageais avec les gens du roi; et dans cette contrée, une figure d’Européenne devenait déjà une rareté. On m’apporta du bois, du lait et des œufs. Ma table était partout servie avec la même frugalité; j’étais heureuse quand j’avais du riz cuit dans du lait ou quelques œufs: pour l’ordinaire, je n’avais que du riz, de l’eau et du sel. Un vase de cuir pour l’eau, une petite poële, une poignée de sel et un peu de riz et de pain était tout ce que j’emportais avec moi.

_15 février._ J’arrivai tard dans la soirée à _Nurankura_, petit endroit entouré de basses montagnes. Je trouvai là les tentes du capitaine Burdon, une servante et un domestique. Comme j’étais extrêmement fatiguée, je me retirai aussitôt dans une des tentes pour me livrer au repos. A peine m’étais-je étendue sur un divan, que la servante entra, et, sans me demander si j’y consentais, se mit à me frictionner dans tous les sens. Je voulais l’en empêcher, mais elle m’expliqua que quand on était aussi fatiguée, c’était une très-bonne chose, me pressa fortement le corps de haut en bas pendant un quart d’heure, et le résultat fut véritablement très-favorable: je me trouvai très-allégée, très-fortifiée; ces frictions sont en grand usage aux Indes, comme dans tout l’Orient, surtout après le bain. Les Européens se soumettent volontiers aussi à cette opération.

La servante m’expliqua, moitié par signes, moitié par paroles, qu’on m’avait déjà attendue le matin, et qu’on m’avait préparé un palanquin dans lequel je pourrais dormir aussi bien que sous la tente. J’y consentis, et je repris mon voyage à onze heures de la nuit. Je n’ignorais pas que la contrée était infestée de tigres, mais plusieurs porteurs de torches nous accompagnaient et les tigres sont ennemis jurés du feu: je pouvais donc reprendre tranquillement mon sommeil interrompu.

A trois heures du matin on me fit arrêter auprès d’une seconde tente préparée pour me recevoir, et où je trouvai toutes les commodités.

_16 février._ Ce matin, je fis la connaissance de l’aimable famille Burdon. Les deux époux vivent au milieu de sept enfants qu’ils élèvent en grande partie eux-mêmes, heureux et contents, quoique réduits à peu près à eux seuls, puisque, excepté le docteur Rolland, aucun Européen n’habite Kottah. Ils ne reçoivent que très-rarement la visite d’officiers en passage, et depuis quatre ans, j’étais la première Européenne que Mme Burdon voyait.

Je passai très-agréablement la journée au milieu de cette famille. Je ne fus pas peu étonnée de retrouver ici tout le confortable que peuvent seules offrir les maisons les mieux ordonnées; et, à cette occasion, je vais raconter en quelques mots la manière dont les officiers et les employés anglais voyagent dans les Indes.

Avant tout, ils ont des tentes assez grandes pour contenir de deux à quatre chambres; j’en vis qui valaient plus de 800 roupies. Ils emportent les meubles qu’ils peuvent y mettre, depuis le tapis de pied jusqu’à l’élégant divan, et presque tous les instruments de cuisine et de ménage. Ils ont en outre un nombre infini de domestiques, dont chacun a son emploi qu’il connaît parfaitement.

A trois heures du matin, après avoir passé la nuit dans leur lit, les maîtres s’étendent ou s’asseoient sur leur palanquin, ou montent à cheval pour descendre au bout de quatre ou cinq heures (ils ne font jamais plus de quatre coos par jour) dans une tente toute dressée, où ils prennent le déjeuner fumant. Ils retrouvent là toutes les commodités de leur intérieur, se livrent à leurs occupations ordinaires, font leurs repas accoutumés, sont en un mot, tout à fait chez eux.

Le cuisinier se met toujours en route la nuit. Dès qu’on a quitté les tentes, on les ploie, on les emporte promptement et on les dresse avec la même rapidité; car on ne manque ni de mains ni de bêtes de somme.

Dans les pays les plus civilisés de l’Europe, on ne voyage pas avec autant de luxe et de commodité qu’aux Indes.

Le soir, il me fallut encore partir. Le bon M. Burdon voulait me donner son palanquin avec ses porteurs jusqu’à Indor; mais les malheureux me faisaient trop pitié. J’affirmai donc que je ne trouvais pas le voyage sur des chameaux désagréable, que je le préférais même au palanquin à cause de la vue. Je pris cependant pour mon petit coffre un troisième chameau, et je laissai ici les cipayes.

Nous fîmes ce soir encore 4 coos jusqu’à la petite ville de _Patan_.

_17 février._ Ce matin seulement je vis que Patan était situé sur une chaîne de collines pittoresques et offrait quelques temples assez beaux, avec des portiques ouverts où se trouvaient des statues de pierre, de grandeur naturelle. Les arabesques et les figures des statues étaient en relief et bien faites. Dans les vallées que nous traversâmes, il y avait beaucoup de pierres, comme du basalte et du quartz magnifiquement cristallisés.

Vers le soir, nous atteignîmes _Batschbachar_, petite ville misérable.

_18 février._ _Runitscha_ est un peu plus grand et un peu plus beau. Il me fallut établir mon gîte au milieu du bazar, sous une veranda ouverte: il n’y a pas de serais sur cette route. La moitié de la population de la ville se rassembla aussitôt autour de moi et examina avec une grande attention tout ce que je faisais. Je leur donnai l’occasion d’étudier l’aspect d’une Européenne en colère, car j’étais très-irritée contre mes gens et je les tançais vertement, malgré mon peu de connaissance de la langue. En effet, ils laissaient les chameaux aller si lentement, que, bien que nous fussions en marche depuis le grand matin jusqu’à une heure assez avancée de la soirée, nous ne faisions pas plus de dix à onze coos, comme une voiture de bœufs. Je leur dis que cela ne devait plus arriver, et du reste cela n’arriva plus. Je dois à cette occasion contredire tous ceux qui prétendent que le chameau fait en moyenne quarante coos par jour, et que, même quand il va lentement, ses pas sont aussi écartés. J’observe tout très-exactement et je juge ensuite d’après mon expérience sans me laisser induire en erreur par mes lectures. Avant d’entreprendre un voyage, je note non-seulement les grandes distances, mais aussi l’éloignement des points intermédiaires; je combine, à l’aide d’amis expérimentés, mon plan de route de station en station, et je suis ainsi en état de tenir tête à mon guide, qui ne peut plus me dire que nous avons parcouru, par exemple, vingt ou trente coos, quand nous n’en avons fait que la moitié. Je pus observer en outre, dans le trajet de Delhi à Kottah, que je fis dans une voiture à bœufs, le train de plusieurs chameaux avec lesquels je me rencontrais tous les soirs aux mêmes stations. Il est vrai que j’avais des bœufs excellents et que les chameaux étaient très-ordinaires. Mais je ne fis cependant pas dans ce voyage-ci, avec de bons chameaux, plus de quinze ou seize coos par jour, et depuis quatre heures du matin jusqu’à six heures du soir, sauf deux heures de sieste, j’étais continuellement en marche. Un chameau qui fait en un jour quarante coos est une exception, et il aurait de la peine à recommencer le second et le troisième jour.

_19 février._ Ranera, endroit peu considérable.

L’on m’assigna ici une étable de vaches comme chambre à coucher. Elle était très-bien tenue: néanmoins je préférai dormir en plein air devant l’écurie.

Jusqu’à une heure avancée de la nuit, il y eut beaucoup d’animation dans l’endroit: des convois d’hommes, surtout de femmes et d’enfants, s’avançaient au son du tam-tam, qu’ils accompagnaient d’un chant désagréable et plaintif. Ils allaient ainsi à un arbre quelconque, sous lequel était élevée une statue de leur divinité.

Nous eûmes beaucoup de basses chaînes de collines à gravir. Le sol non cultivé était partout brûlé par les ardeurs du soleil[108]: en revanche, les plantations de pavots, de lin, de céréales, de coton, brillaient d’une manière luxuriante. Partout des rigoles étaient pratiquées dans les champs, et les paysans étaient occupés avec leurs attelages de bœufs à tirer de l’eau des puits et des rivières. Je ne vis pas de femmes occupées à ces travaux. J’eus occasion dans mes nombreux voyages de remarquer que le sort des femmes de la classe pauvre aux Indes, en Orient, et chez la plupart des peuples sauvages, n’est pas aussi dur qu’on le croit ordinairement. Les hommes font tous les gros travaux et mettent même la main à ceux des femmes. Ainsi, par exemple, dans les villes habitées par les Européens, ce sont les hommes qui lavent et repassent le linge: la femme ne peut prendre que très-rarement part aux travaux publics; elle porte le bois, l’eau, et jamais de fardeau pesant, si ce n’est pour sa maison à elle. On voit bien des femmes dans les champs à l’époque de la moisson, mais là encore elles ne s’occupent que de l’ouvrage le plus facile. Si l’on rencontre des convois où il y ait des bœufs ou des chevaux, les femmes et les enfants sont assis dessus; les hommes marchent à côté, et souvent encore ils sont chargés de fardeaux. S’il n’y a pas de bêtes de somme dans le convoi, ce sont eux qui portent les enfants et les fardeaux. Je ne vis jamais non plus d’homme maltraiter sa femme ou son enfant. Je souhaiterais de grand cœur que les femmes de la classe pauvre dans nos pays fussent seulement traitées par leurs maris moitié aussi doucement que dans tous les autres pays du monde.

_20 février._ Oudjein sur la Serpa, une des villes de l’Inde les plus anciennes et les mieux bâties, est la capitale du royaume de _Sindhia_, et a une population de plus de 100 000 âmes.

La construction de cette ville est tout à fait particulière: les façades des maisons, qui sont à un étage, sont en bois et percées dans le haut de grandes fenêtres régulières, fermées, au lieu de vitres, par des solives. Les appartements sont tous très-hauts et très-aérés. Du sol au toit il n’y a aucun plancher intermédiaire. Les parois extérieures et les poutres de la maison sont peintes avec de la couleur à l’huile brun foncé; cette ville a l’air sombre au delà de toute idée.

Deux maisons se distinguaient des autres par leur grandeur et la beauté non commune de leurs sculptures en bois. Elles avaient deux étages et étaient ornées avec beaucoup de goût de galeries, de statues, de frises, de niches et autres choses semblables. Autant que je pus le comprendre par les réponses que l’on fit à mes questions et par le nombre des domestiques et des soldats qui se pressaient autour de ces édifices, c’étaient les palais de l’aumil et de la reine veuve Madhadji-Sindhia.

Nous traversâmes toute la ville: les rues étaient larges, les bazars très-vastes et tellement remplis, qu’il nous fallait souvent nous arrêter; c’était absolument un grand marché. Jamais je ne vis aux Indes, dans les circonstances de ce genre, dans les grandes fêtes et dans les grandes réunions de peuple, d’hommes ivres, quoiqu’il n’y manque pas de boissons enivrantes: ici les hommes sont sobres et tempérants, même _sans sociétés de tempérance_.

En dehors de la ville je trouvai une veranda ouverte où j’établis mon gîte pour la nuit.

Je fus témoin d’une scène douloureuse, résultat des fausses idées religieuses des Hindous, d’ailleurs si compatissants. Un vieillard gisait non loin de la veranda, étendu sur le sol, sans donner signe de vie; quelques passants s’arrêtaient, le considéraient et continuaient leur chemin; personne ne l’interrogeait ni ne l’aidait. Le vieillard était tombé de faiblesse à cette place et n’avait pas pu dire à quelle caste il appartenait. Je pris du courage et m’approchai, je soulevai son mouchoir de tête qui était détaché et lui couvrait une partie du visage: deux yeux ternes me regardaient fixement; je tâtai le corps; il était roide et froid. Mon secours venait trop tard.

Le lendemain, le cadavre était encore à la même place; on me dit qu’on attendait que des parents vinssent le chercher, et que sans cela on le ferait enlever par les parias.

_21 février._ Dans l’après-midi, j’atteignis Indor, la capitale du royaume d’_Holkar_. Comme j’approchais du quartier des Européens, je les trouvai justement occupés à une promenade en voiture. L’équipage du résident, M. Hamilton, pour qui j’avais des lettres, se distinguait entre tous les autres par son luxe. Quatre beaux chevaux étaient attelés à un landau ouvert, et quatre domestiques en costume oriental couraient à côté de la voiture.

A peine ces messieurs eurent-ils aperçu ma troupe qu’ils firent arrêter et envoyèrent un domestique au-devant de moi; sans doute ils voulaient savoir immédiatement par quel hasard une Européenne isolée s’était égarée dans le pays. Mon domestique, qui avait déjà dans les mains les lettres adressées à M. Hamilton, s’empressa de les lui porter. M. Hamilton les parcourut rapidement, descendit aussitôt, vint à moi et me reçut très-cordialement. Mes méchants habits déteints par le soleil ne le choquèrent point, et il ne prit pas mauvaise opinion de moi parce que j’arrivais sans beaucoup de bagages et sans grande suite.

Il me conduisit lui-même au bongolo destiné aux étrangers, et demeura avec moi jusqu’à ce qu’il eût vu que les domestiques avaient pourvu convenablement à tout ce dont je pouvais avoir besoin. Puis, après m’avoir encore présenté un domestique destiné uniquement à mon usage, et avoir mis une garde devant le bongolo que j’habitais seule, il prit congé de moi en me promettant de me faire chercher dans une heure pour le repas. De semblables attentions me rappellent toujours le souvenir de l’aimable ministre autrichien de Rio-de-Janeiro.

Le palais du résident, éloigné à peine de quelques centaines pas du bongolo, est une remarquable construction de vrai style italien. De longs escaliers conduisent du dehors dans les portiques, qui, par leur grandeur et leurs belles voûtes, se distinguent de tous ceux que j’avais vus jusqu’ici. Les salles, les appartements et la disposition intérieure, répondaient à la haute idée que faisait naître la vue de l’extérieur.

C’était justement un dimanche, et j’eus le plaisir de trouver toute la société européenne d’Indor réunie chez le résident. Elle se composait de trois familles.

Le luxe qui m’entourait, la somptuosité du repas, me causaient un étonnement qui s’accrut encore quand un orchestre complet et exercé exécuta de belles ouvertures, et, à mon intention, des mélodies bien connues de ma patrie. A table, M. Hamilton me présenta le maître de chapelle, Tyrolien du nom de Næher. Dans l’espace de quatre années, ce digne homme avait créé sa chapelle, qui se composait de jeunes indigènes.

On me pria d’assister le lendemain matin à une opération à l’éther, la première qu’un médecin européen tentât ici. On devait enlever à un indigène une grande excroissance de chair qu’il avait sur la nuque. Malheureusement la chose n’alla pas comme on l’espérait; le patient revint à lui dès la première entaille et commença à crier d’une manière horrible. Je quittai promptement l’appartement, le malheureux me faisait trop de pitié. L’opération réussit, il est vrai, mais la souffrance ne fut pas épargnée au malade.

Pendant le déjeuner, M. Hamilton me proposa d’échanger mon logement du bongolo contre un appartement dans son palais, parce qu’il devait me sembler pénible de me déplacer pour chaque repas. Il m’abandonna l’appartement de sa femme, qu’il avait perdue, et affecta en même temps une servante à mon service.

Ce n’était qu’après le _tiffen_ (déjeuner à la fourchette) que je devais visiter la ville et être présentée à la cour.

J’employai le temps qui me restait à faire une visite à M. et Mme Næher. Mme Næher, également Allemande, fut émue jusqu’aux larmes lorsqu’elle me vit; depuis quinze ans elle n’avait pas parlé à une Allemande.

La ville d’Indor compte 25 000 habitants. Elle n’est pas fortifiée; les maisons sont construites comme celles d’Oudjein.

Le palais royal est situé au centre de la ville et forme un carré. Le milieu de la façade monte en forme de pyramide à une hauteur de six étages. Une porte d’entrée excessivement élevée, très-belle, flanquée de deux tours rondes et saillantes, conduit dans le vestibule. Les murs extérieurs du palais sont entièrement couverts de fresques représentant, pour la plupart, des chevaux et des éléphants qui font assez bien de loin. L’intérieur est partagé en plusieurs cours. Dans la première, au rez-de-chaussée d’un grand corps de logis, se trouve un salon bordé d’une double colonnade en bois. C’est ici que se tient le _durwar_ (conseil des ministres). Au premier étage du même corps de logis, une magnifique salle ouverte sert d’habitation à des taureaux sacrés.

En face de cette salle est la pièce de réception. Des corridors sombres, qu’on est obligé d’éclairer en plein jour, conduisent aux appartements du roi. Dans presque tous les palais de l’Hindoustan, les abords sont, dit-on, aussi sombres: on veut les cacher aux étrangers, ou du moins leur en rendre l’entrée plus difficile.

Dans la salle de réception, était assise la reine Jeswont-Rao-Holcar, veuve âgée et sans enfants, et à côté d’elle son fils adoptif le prince Hury-Rao-Holcar, jeune homme de quatorze ans, aux traits pleins de douceur, aux yeux expressifs.

Elle nous fit asseoir à ses côtés, sur des coussins rangés par terre. Le jeune prince parlait un mauvais anglais; les questions qu’il m’adressa prouvaient qu’il était assez versé dans la géographie. Son _mundschi_[109] est indigène, et, dit-on, un homme d’esprit et de savoir. Je ne pus m’empêcher à la fin de l’audience de lui faire mon compliment sur l’éducation accomplie du prince.

Le costume de la reine et du prince était en mousseline de Dakka. Le prince avait quelques pierres précieuses et quelques perles à son turban, sur sa poitrine et sur ses bras. La reine tenait son visage découvert, quoique M. Hamilton fût présent.

Tous les appartements, tous les corridors, étaient remplis de serviteurs qui, sans la moindre cérémonie, venaient aussi dans la salle d’audience pour pouvoir nous considérer de plus près: nous étions dans une véritable presse.

On nous offrit des sucreries et des fruits, on nous arrosa d’eau de rose, et on répandit même un peu d’huile de rose sur nos mouchoirs. Au bout d’un certain temps, on apporta deux noix d’arec et une feuille de bétel sur un plat d’argent que la reine nous tendit elle-même: on indique ainsi que l’audience est terminée, et avant cela on ne doit pas s’éloigner. Au moment où nous allions nous lever, on nous suspendit de grandes guirlandes de jasmin autour du cou; on m’attacha en outre de petites guirlandes aux poignets. On nous envoya aussi des fruits et des sucreries à la maison.

La reine avait donné l’ordre au _mundschi_ de nous faire voir tout le palais. Il n’est pas très-grand et les appartements, sans excepter la salle d’audience, sont très-simples et presque sans meubles; mais dans toutes les pièces il y avait par terre des coussins couverts de mousseline blanche.

Pendant que nous étions sur la terrasse de la maison, nous vîmes le prince sortir à cheval. Deux domestiques conduisaient son cheval et une grande escorte l’entourait. Plusieurs employés l’accompagnaient sur des éléphants, et des cavaliers fermaient la marche. Ces derniers avaient de larges culottes blanches, de petits cafetans bleus, et de beaux bonnets ronds qui leur donnaient très-bonne mine. Le peuple fit entendre, à la vue du prince, un faible murmure; c’était, disait-on, l’expression de sa joie.

Le mundschi eut encore la bonté de me montrer comment se fabriquait la glace. Les mois les plus favorables sont ceux de décembre et de janvier; cependant, en février, les nuits et surtout les heures de la matinée qui précèdent le lever du soleil sont encore assez froides pour qu’une petite masse d’eau se couvre d’une légère couche de glace. A cette fin, l’on creuse dans un sol riche en salpêtre[110] de petits trous peu profonds, où l’on place de petites assiettes plates de terre cuite poreuse remplies d’eau; ou, si le sol ne renferme pas de salpêtre, on couvre les plus hautes terrasses de la maison avec de la paille, et l’on place les assiettes dessus. Les croûtes de glace obtenues ainsi sont brisées en petits morceaux, arrosées d’un peu d’eau et placées dans les glacières, qui sont également couvertes de paille. Cette fabrication de la glace commence déjà à Bénarès.

M. Hamilton eut la bonté de s’occuper de la continuation de mon voyage. J’aurais pu avoir une seconde fois les chameaux du roi; mais je préférai une charrette à bœufs, parce que la perte de temps n’est pas considérable, et que la fatigue est moindre. M. Hamilton fit lui-même le marché avec le voiturier, partagea les stations d’Indor à _Aurang-Abad_ (230 milles anglais), me donna un bon serviteur et un cipaye, me munit de lettres, et me demanda même si j’avais assez d’argent. Et, tout cela, l’excellent homme le fit avec une telle amabilité que je ne savais véritablement ce que je devais le plus admirer de ses complaisances ou de sa manière d’offrir. Non-seulement à Indor, mais partout où on le connaissait, j’entendis toujours prononcer son nom avec le plus grand respect.

Le 23 février à midi, je quittai Indor pour aller jusqu’au petit village de _Simarola_ (5 coos). Le chemin passait à travers de beaux bois de palmiers et un pays richement planté. A Simarola, je trouvai une jolie tente commodément disposée, que M. Hamilton avait envoyée à l’avance pour me surprendre encore par une bonne station de nuit. Je le remerciai bien sincèrement par devers moi de cette aimable prévenance.

_24 février._ Au sortir de Simarola, la contrée devenait vraiment pittoresque. Un col étroit, à peine assez large en certains endroits pour livrer passage, conduisait par une pente roide[111] dans de petites vallées aux flancs desquelles s’amoncelaient de belles collines couvertes de bois verdoyants: je remarquai surtout deux espèces d’arbres, dont l’une portait des fleurs jaunes et l’autre des fleurs rouges. Toutes deux, par un phénomène singulier, manquaient complétement de feuilles.

Déjà depuis Kottah, comme le sol est trop pierreux, les convois de chameaux devenaient plus rares; à leur place on voyait des convois de bœufs.

J’en rencontrai aujourd’hui qui étaient d’une longueur incroyable. Je n’exagère rien en disant que j’ai vu des convois de plusieurs milliers de bœufs transportant sur leur dos des grains, de la laine, etc. Je ne puis comprendre d’où l’on tire la nourriture pour tant d’animaux; on n’aperçoit nulle part de prairies, et, si l’on excepte les plantations, le sol est brûlé ou couvert tout au plus d’un gazon sec et maigre (l’herbe des jungles), où je ne vis jamais aucun animal brouter.

Les femmes et les enfants, dans les villages où passent de tels convois, déploient une activité incroyable: ils se munissent de corbeilles, suivent le convoi à une grande distance, et ramassent la fiente des animaux; ils en font des briquettes qu’ils sèchent au soleil et qu’ils emploient pour allumer le feu.

La soirée était avancée lorsque nous entrâmes, au milieu d’éclairs et de coups de tonnerre, dans le petit village de _Burwai_, qui est situé sur le _Nurbuda_. Il y avait, disait-on, un bongolo public dans l’endroit; mais l’obscurité nous empêcha de le trouver, et je me contentai de l’auvent d’une maison.

_25 février._ Ce matin il nous fallut passer le Nurbuda en canot; cette opération, y compris les préparatifs, nous prit deux heures.

_26 février._ _Rostampoor._ Entre Simarola et Rostampoor, le pays est stérile et très-peu peuplé. Nous faisions plusieurs coos sans voir le plus petit village.

_27 février._ J’eus aujourd’hui le spectacle agréable d’une nature brillante et de belles montagnes. Sur une hauteur isolée trônait le vieux et respectable fort _Assergur_, d’où s’élevaient tristement deux minarets à moitié dégradés. Vers le soir nous traversâmes beaucoup de ruines; on y remarquait encore une belle mosquée dont le portique, les minarets et les murs latéraux étaient debout. A ce monde de ruines touchait la ville très-animée de _Berhampoor_, qui compte encore 60 000 habitants, mais qui autrefois était, dit-on, beaucoup plus peuplée.

Berhampoor est la résidence d’un aumil et d’un officier anglais chargé de le surveiller. Pour arriver au bongolo de ce dernier, il nous fallut traverser toute la ville, passer le fleuve _Taptai_, qui est assez profond, gravir et descendre des montagnes par des chemins effrayants, si bien que nous arrivâmes tard dans la nuit. Le capitaine Hennessi était à souper avec sa famille: on me reçut avec une véritable cordialité, et, quoique épuisée et violemment cahotée, je pris cependant place au joyeux repas et m’entretins avec cette aimable famille jusqu’à une heure très-avancée de la nuit.

_28 février._ Malheureusement il fallut me remettre en route aujourd’hui dès midi. Entre _Berhampoor_ et _Itschapoor_ se trouvaient les plantations les plus magnifiques et les plus variées; il y avait du blé, du lin, du coton, des cannes à sucre, des pavots, des _dahls_[112], etc.

Le soleil commençait déjà à devenir gênant (34° Réaumur); je me trouvais continuellement en route depuis quatre heures du matin jusqu’à cinq ou six heures du soir, et ce n’était que rarement qu’on faisait une petite halte sous un arbre, près d’un cours d’eau. On ne pouvait pas songer à voyager la nuit, car les déserts et les jungles s’étendaient souvent au loin et étaient infestés de tigres, dont nous constatâmes la présence dès le lendemain; en outre mes gens ne connaissaient pas le chemin.

L’étape d’aujourd’hui était une des plus longues; nous nous mîmes donc en route à trois heures du matin. Le chemin passait par d’horribles solitudes et de maigres jungles. Nous avions avancé quelque temps tranquillement: tout à coup les chevaux s’arrêtèrent comme fixés au sol, et se mirent à trembler: leur crainte se communiqua aussitôt aux gens, qui s’écrièrent avec effroi: _Bach! bach!_ c’est-à-dire: «Tigre! tigre!» Je leur ordonnai de crier, de faire du bruit pour écarter les animaux féroces, s’il y en avait véritablement dans le voisinage; je fis arracher et allumer de l’herbe des jungles, et entretenir constamment le feu. Je n’entendis cependant aucun hurlement et, à part la frayeur des animaux et de mes gens, je ne remarquai aucun autre signe du voisinage redouté. Néanmoins nous attendîmes cette fois le lever du soleil avec impatience, après quoi nous continuâmes notre route. Plus tard nous apprîmes que dans cette contrée les tigres enlèvent presque chaque nuit un bœuf, un cheval ou une chèvre. Une pauvre femme, qui s’était attardée à ramasser l’herbe des jungles, avait, dit-on, été dévorée il y avait peu de jours. Tous les villages étaient entourés de hauts remparts de pierre et de terre: si c’était par crainte des bêtes féroces ou pour une autre cause, c’est ce que je n’ai pas pu savoir avec certitude. Ces villages fortifiés se succédaient jusqu’à Aurang-Abad, sur une étendue de 150 milles.

_1_^{er} _mars_._Bodur_, village peu considérable; aussi, pendant le long chemin d’_Indor_ à _Aurung-Abad_, il n’y a pas de bongolos avec chambres, et on rencontre très-rarement un bongolo ouvert, consistant en une pièce avec trois murs en bois, au-dessus desquels s’étend un toit. A Bodur, nous trouvâmes un de ces derniers bongolos. Il était déjà occupé par plusieurs soldats indiens, mais ils se serrèrent sans que nous le leur eussions demandé et m’abandonnèrent la moitié de ce logement aérien. Ils se tinrent toute la nuit tranquilles, et ne me causèrent pas la moindre contrariété.

_2 mars._ _Furdapoor_, petit village au pied de belles montagnes. Comme les pauvres bœufs commençaient à être fatigués du voyage, le voiturier avait soin de les frictionner tous les soirs.

_3 mars._ _Adjunta._ Avant d’arriver à Adjunta, nous passâmes devant un horrible défilé de montagnes, très-facile à défendre. Le chemin était très-étroit et si mauvais que les pauvres bêtes pouvaient à peine avancer avec la charrette vide. Au sommet du défilé, ce chemin étroit était barré par une grande porte du fort, alors ouverte parce qu’on était en paix. Des deux côtés les abîmes et les hauteurs étaient rendus inaccessibles par de grandes et fortes murailles.

Les vues devenaient à chaque pas plus ravissantes: c’étaient, de chaque côté, des vallées et des gorges romantiques, des blocs et des pans de rocher pittoresques; d’immenses vallées se dessinaient derrière les montagnes, tandis que sur le devant les regards s’étendaient librement à travers une vaste plaine, à l’entrée de laquelle était le fort Adjunta. Nous y arrivâmes à huit heures du matin.

A Adjunta résidait le capitaine Gill, pour qui j’avais des lettres de recommandation de M. Hamilton. Quand, après plusieurs salutations, je lui témoignai le désir de visiter les célèbres temples de rochers d’Adjunta, il m’exprima le regret de ne pas avoir reçu une lettre de moi vingt-quatre heures plus tôt: «Cela m’aurait, dit-il, épargné quelques milles, puisque les temples étaient plus près de _Furdapoor_ que d’Adjunta.» Que faire? Je tenais absolument à voir ces temples. N’ayant que peu de temps à perdre, je me décidai aussitôt à retourner sur mes pas. Je ne pris que peu de nourriture, et, montant un cheval de l’écurie du capitaine, je franchis dans une bonne heure le défilé des montagnes.

La route qui mène aux temples passe à droite par des vallées sauvages et désertes, dont le silence de mort n’est troublé ni par le chant d’un oiseau, ni par le souffle d’un être animé. Cette profonde solitude contribua puissamment à augmenter l’attente des merveilles que je me promettais.

Les temples, au nombre de vingt-sept, sont taillés dans des pans de rochers élevés à pic, à moitié circulaires. Le long de quelques murs de rochers s’élèvent deux étages ou temples l’un sur l’autre; on y arrive par des marches pratiquées dans le roc, mais qui sont si étroites et si dégradées que souvent on sait à peine où poser le pied. Au-dessous de soi on aperçoit de profonds abîmes, dans lesquels vient s’engloutir un torrent rapide. Au-dessus on voit encore les flancs des rochers glissants s’élever de plus de 100 mètres. La plupart des temples forment des carrés, à l’intérieur desquels on arrive par des arcades et de beaux portails, qui, appuyés sur des colonnes, semblent porter des montagnes massives de rochers. Ces temples s’appellent _vihara_. Dans les plus grands je comptai 28 colonnes, et 8 dans les plus petits. D’un côté, souvent des deux côtés des murs des temples, il y a des cellules sombres et petites, où demeuraient sans doute les prêtres. Au fond, dans une grande cellule élevée, se trouve le sanctuaire. On y voit des figures gigantesques dans toutes les postures; quelques-unes ont plus de 6 mètres de haut et touchent presque au plafond, qui peut avoir à peu près 8 mètres d’élévation. Les murs des temples et des verandas sont couverts de divinités et de statues de bons et de mauvais génies. Dans un de ces temples, on a représenté toute une guerre de géants. Les figures sont toutes plus grandes que nature, et ces statues, ainsi que les colonnes, les verandas et les portails, tout est taillé dans le roc. Les sculptures et les bas-reliefs qui ornent à profusion les colonnes, les chapiteaux, les frises, les portes, et même les plafonds, sont du goût le plus pur et d’une beauté extraordinaire; on ne peut rien voir de plus admirable. La variété des dessins et des sujets est inépuisable. Il paraît incroyable que des hommes aient pu produire ces chefs-d’œuvre et en même temps ces constructions gigantesques. Aussi les brahmanes les attribuent à des êtres surnaturels, et prétendent que l’époque de leur création ne peut être indiquée.

Sur les murs, sur les plafonds et sur les colonnes, on trouve aussi des restes de peintures, dont les couleurs sont encore plus brillantes et plus fraîches que celles de beaucoup de productions modernes.

Les temples de la seconde espèce ont une forme ovale et de hauts portails majestueux qui conduisent dans l’intérieur; ils s’appellent _chaitya_. Le plus grand de ces temples a de chaque côté une rangée de 19 colonnes; le plus petit en compte 8. Ici on ne trouve point de verandas, point de cellules de prêtres, et pas de sanctuaires. On voit seulement à l’extrémité du temple un haut monument qui se termine en coupole. Sur un de ces monuments, le dieu Bouddha est taillé debout. Sur les murs des grands temples on a sculpté dans le roc des figures colossales, parmi lesquelles se trouve un Bouddha endormi de 7 mètres de longueur.

Après avoir passé des heures entières à grimper et à pénétrer partout, et après avoir examiné chaque temple en détail, on me ramena dans l’un d’eux, et tout à coup une petite table, richement chargée de mets et de boissons, m’invita à réparer mes forces. Le capitaine Gill avait eu la complaisance d’envoyer dans ce désert tout ce qui constitue un excellent tiffen, sans oublier une table et des chaises. Ainsi rafraîchie et fortifiée, je ne trouvai pas le retour pénible.

La maison habitée par le capitaine Gill, à Adjunta, occupe une position remarquable: un petit jardin riant, orné de fleurs et de berceaux, entoure le devant que domine une belle plaine, tandis que le derrière est sur le bord d’un abîme vraiment effroyable, le regard, pris de vertige, se perd dans les flancs de rochers escarpés, dans des gorges et des crevasses béantes.

Quand le capitaine Gill apprit que je me proposais de visiter le célèbre fort Dowlutabad, il me dit que personne n’y entrait sans une permission du commandant d’Aurang-Abad. Mais, pour m’épargner le détour (le fort se trouve avant Aurang-Abad), il me proposa d’y dépêcher aussitôt un courrier, et de me faire porter une carte d’entrée à _Elora_. Le courrier eut à faire un chemin de 140 milles; 70 pour aller et autant pour revenir. Je trouvai toutes ces complaisances d’autant plus gracieuses, qu’elles étaient adressées par des Anglais à une Allemande qui n’avait pas de position élevée dans le monde.

_4 mars._ A quatre heures du matin, le bon capitaine me tint encore compagnie tandis que je prenais mon café; une demi-heure plus tard j’étais dans mon baili, et le même jour je me rendis au petit village de _Bongeloda_.

_5 mars._ _Roja_, une des plus anciennes villes de l’Inde, offre un sombre et triste aspect. Les maisons sont d’un étage et construites en grosses pierres de taille, mais entièrement noircies par le temps; les fenêtres et les portes sont rares, et pratiquées d’une manière irrégulière.

En dehors de la petite ville, il y a un joli bongolo avec deux chambres; mais, comme j’appris qu’il était occupé par des Européens, je ne m’y rendis pas, et je préférai établir mon gîte de nuit sous l’auvent d’une maison.

Depuis Adjunta jusqu’à Roja, la contrée est unie et plate; on y remarque de belles plantations, entre des bruyères brûlées et des jungles. Près de _Pulmary_, le pays était parfaitement cultivé.

_6 mars._ De grand matin je montai à cheval pour visiter les temples non moins célèbres d’Elora (à 2 milles de Roja). Mais, comme dit le proverbe si souvent vérifié: «L’homme propose et Dieu dispose;» au lieu des temples, je vis une chasse au tigre.

A peine avais-je dépassé la porte de la ville, que je vis arriver du bongolo plusieurs Européens assis sur des éléphants. Nous nous arrêtâmes de part et d’autre, et la conversation s’étant engagée, je sus que ces messieurs étaient à la poursuite d’un tigre dont on leur avait désigné le repaire. Je fus invitée à prendre part à cette chasse, si elle ne m’effrayait pas trop. Cette invitation me fit beaucoup de plaisir, et je me trouvai bientôt placée sur un des éléphants, dans une grande boîte haute de 60 centimètres, où se trouvaient déjà deux messieurs et un indigène. L’office de celui-ci était de charger les armes. On me présenta un grand couteau pour me défendre, dans le cas où la bête féroce bondirait trop haut et atteindrait le bord de la boîte.

Ainsi armés, nous nous dirigeâmes vers la chaîne de collines; au bout de quelques heures, nous approchions du repaire redoutable, quand soudain notre domestique cria tout bas: _Bach! bach!_ et montra du doigt un buisson voisin. Des yeux ardents brillaient dans le taillis; mais à peine les eus-je aperçus que déjà j’entendis plusieurs détonations. Bientôt la bête, frappée par plusieurs balles, se précipita sur nous pleine de rage. Elle fit de si épouvantables bonds que je me figurais à tout instant qu’elle allait atteindre la boîte et choisir parmi nous une victime.

Le spectacle était horrible à voir, et ma crainte augmenta encore quand j’aperçus un autre tigre. Je me montrai cependant si courageuse, qu’aucun de ces messieurs ne se douta le moins du monde de ce qui se passait en moi. Les coups de feu se succédèrent sans interruption; les éléphants défendirent très-habilement leurs trompes en les levant en l’air ou en les repliant. Après une lutte ardente d’une demi-heure, nous restâmes vainqueurs, et les tigres tués furent triomphalement dépouillés de leurs belles peaux. Les messieurs eurent la bonté de m’en offrir une, mais je ne l’acceptai pas, ne pouvant pas différer mon voyage jusqu’à ce qu’elle fût mise en état, c’est-à-dire suffisamment séchée; on loua mon intrépidité et on ajouta qu’une telle chasse était dangereuse quand l’éléphant n’était pas complétement bien dressé: il fallait qu’il n’eût pas la moindre peur du tigre et qu’il ne bougeât pas même de place, car s’il s’enfuyait, on était lancé hors de la boîte par les branches et les rameaux des arbres, ou bien on y restait suspendu, et, dans ce cas, on devenait infailliblement la proie de la bête féroce.

Il était trop tard pour faire la visite des temples. Mais j’y allai dès le lendemain.

Les temples d’Elora sont situés sur un sol laminaire qui se rencontre très-fréquemment dans l’Inde. Le principal temple, _Kylas_, est le plus remarquable de tous les édifices de ce genre taillés en pierre; il surpasse en grandeur et en beauté les meilleurs ouvrages de l’Inde; on prétend qu’il dispute la palme aux plus merveilleuses constructions de l’ancienne Égypte.

Le Kylas est un temple coniforme de 40 mètres de haut et de 200 mètres de circonférence. Pour construire ce chef-d’œuvre, on détacha du rocher un bloc colossal, et on le sépara de la masse par une galerie de 80 mètres de long et de 33 mètres de large. L’intérieur du temple se compose d’une voûte principale (longue de 22 mètres et large de plus de 18 mètres) et de quelques voûtes secondaires, toutes garnies de sculptures et d’idoles colossales. Mais la vraie magnificence consiste dans les riches et belles sculptures du dehors, dans les arabesques travaillées artistement et dans les flèches, les créneaux et les niches taillés dans la tour. Ce temple repose sur le dos d’éléphants et de tigres innombrables, placés à côté l’un de l’autre dans l’attitude du repos. Devant la principale montée, à laquelle conduisent plusieurs escaliers, se trouvent deux éléphants de grandeur plus que naturelle. Tout, comme nous l’avons déjà dit, est taillé d’un seul morceau. Le pan de rocher dont on a détaché ce bloc gigantesque l’entoure de trois côtés à une distance de 33 mètres et forme d’immenses parois perpendiculaires, dans lesquelles on a taillé, comme à Adjunta, d’énormes colonnades, de grands et de petits temples élevés d’un à trois étages les uns sur les autres. Le principal temple (un _vichara_) s’appelle Rameswur, et surpasse encore un peu en grandeur le vichara d’Adjunta: sa largeur est de 33 mètres, sa profondeur de 34 mètres, et sa hauteur jusqu’au plafond est de 8 mètres; porté par 48 colonnes et 22 pilastres, il est surchargé de sculptures, de bas-reliefs et de dieux gigantesques, parmi lesquels le principal groupe représente les noces du dieu Rama et de la déesse Seeta. Un second vichara, presque aussi beau, s’appelle Laoka. Sa principale figure est celle de Chiva.

Non loin de là, dans d’autres rochers sont encore beaucoup de temples; mais ils sont beaucoup plus simples, leurs portails peu remarquables, leurs colonnes unies: ils ne peuvent pas être comparés à ceux d’Adjunta. Ces travaux auraient été impossibles, si le rocher était formé de granit ou de pierre primitive; mais malheureusement je ne pus pas déterminer la nature de la pierre; j’examinai seulement les morceaux dégagés çà et là: ils se brisaient très-facilement. L’admiration qu’inspirent ces œuvres gigantesques n’en est pas moins vive, et on les considérera toujours comme des monuments incomparables de l’habileté de l’homme.

Malheureusement le temple Kylas a déjà été un peu maltraité par le temps et les intempéries des saisons. Il est fâcheux que ce monument, le seul de son espèce, soit condamné à tomber peu à peu en ruines.

Vers les onze heures du matin, j’étais de retour à Roja, et je continuai aussitôt mon voyage au célèbre fort Dowlutabad; mon billet d’entrée m’était en effet parvenu à Roja.

La distance n’est que de 4 coos; mais on a à franchir, par d’horribles routes, un défilé pareil à celui d’Adjunta. Le fort, un des plus anciens et des mieux défendus de l’Inde, est regardé comme une des plus grandes curiosités en son genre, non-seulement du pays de Dekan, mais de toute l’Inde. Il présente un aspect surprenant et est situé sur un cône de rocher élevé de 200 mètres, qui, à la suite d’une révolution de la nature, semble avoir été séparé des autres montagnes; il s’élève isolé au milieu d’une belle plaine.

L’étendue de ce rocher est d’environ un mille. Il est escarpé de tous côtés jusqu’à une hauteur de plus de 43 mètres, et 10 mètres descendent aussi perpendiculairement au fond du fossé d’eau qui l’environne, ce qui lui donne plus de 53 mètres d’escarpement, et le rend par conséquent inaccessible; on n’y gravit par aucun sentier. J’étais donc extrêmement curieuse de savoir comment nous arriverions au sommet. Tout à coup il s’ouvrit dans le rocher même une porte de fer tout à fait basse, que l’on n’aperçoit qu’en temps de paix, puisqu’on peut faire monter l’eau du fossé à plus de 30 centimètres au-dessus de cette porte. On alluma des torches, et on me mena avec précaution par des corridors bas et étroits qui décrivaient des courbes infinies; les entrailles du rocher, même dans ces corridors, se trouvaient fermées dans beaucoup d’endroits par des portes de fer massives. Ce ne fut qu’après avoir gravi à l’intérieur presque tout l’escarpement, que nous revîmes le jour; des sentiers et des degrés étroits, défendus par de forts ouvrages, conduisaient de là jusqu’au point le plus élevé. Le sommet, qui a 47 mètres de diamètre, est assez plat; il est entièrement miné, et disposé de manière à ce qu’en le remplissant de feu on puisse le rendre incandescent. On avait braqué sur le point culminant un canon ayant près de 8 mètres de long.

Au pied de ce fort s’étendent des ruines nombreuses qui proviennent, dit-on, d’une ville très-considérable. Il n’en reste plus aujourd’hui que trois ou quatre enceintes de murs qu’il faut passer pour arriver jusqu’à la pointe du rocher lui-même.

Dans la même plaine, mais déjà près de la chaîne de montagnes, s’élève, sur une montagne isolée, un fort infiniment plus grand, mais bien moins défendu que Dowlutabad.

Tous ces forts et tous ces travaux de défense datent, comme je l’appris ici, des temps anciens, où l’Hindoustan appartenait à de nombreux princes qui étaient continuellement en guerre. Les habitants des villes et des villages ne sortaient qu’armés et après avoir posté des sentinelles pour se garantir contre des surprises subites; la nuit, ils ramenaient leurs troupeaux dans l’intérieur des murs, et vivaient toujours sur le pied de guerre. A la suite de ces luttes éternelles, il se forma aussi des hordes de brigands à cheval, de dix à douze mille hommes qui n’affamaient que trop souvent les habitants des petites villes, les soumettaient et détruisaient entièrement leurs semailles. Pour s’affranchir du joug de ces barbares, les villes étaient réduites à conclure des traités avec eux, et à se racheter au moyen de tributs annuels.

Depuis que les Anglais ont fait la conquête de l’Inde, la tranquillité et la paix sont rétablies partout; les remparts sont démantelés et ne sont plus réparés; les habitants sortent encore souvent armés, mais plutôt par habitude que par nécessité.

De Dowlutabad, j’avais 4 coos pour aller à Aurang-Abad. J’étais déjà, il est vrai, très-fatiguée; car j’avais visité les temples, fait 5 coos par le défilé de la montagne, et j’étais montée au fort pendant la plus grande chaleur; mais je me consolai avec la perspective de la nuit que je passerais, non pas dans une veranda ouverte, mais dans une maison bien close et dans un bon lit. Je m’assis dans mon baili, en recommandant au voiturier de presser le plus possible la marche lente et pesante de ses bœufs.

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