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CHAPITRE XV.

Aurang-Abad.--Puna.--Les mariages aux Indes orientales.--Le voiturier fou.--Bombay.--Les Parsis adorateurs du feu.--Funérailles des Indiens.--L’île Éléphanta.--L’île Salsette.

Le 7 mars, à une heure bien avancée de la soirée, j’arrivai à Aurang-Abad. Le capitaine Steward, qui habitait en dehors de la ville, m’accueillit avec autant d’amabilité que ses prédécesseurs.

_8 mars._ Le capitaine Steward et sa femme m’accompagnèrent à la ville pour me montrer les curiosités, qui se composent d’un monument et d’un étang sacré. Aurang-Abad, capitale du Dekan, compte 60 000 habitants, et est en partie en ruines.

Le monument, situé à très-peu de distance de la ville, a été fondé il y a plus de deux siècles par le sultan Aurung-zeb-Alemgir, en mémoire de sa fille. On l’appelle le _petit Tadsch_; il est sans doute beau, mais il ne mérite nullement d’être comparé avec le grand Tadsch d’Agra.

Il se compose d’une mosquée, d’une haute coupole et de quatre minarets. Au dehors, l’édifice est revêtu en bas, sur tout le tour, d’une bordure de marbre blanc d’un mètre et demi de haut. Le reste est couvert d’un ciment fin et blanc dans lequel on a sculpté de jolies fleurs et des arabesques. Les portes d’entrée sont recouvertes de métal sur lequel on a également gravé à l’eau-forte des arabesques et des fleurs. Malheureusement le monument est déjà très-endommagé, et un des minarets est à moitié enseveli dans les décombres.

Dans la mosquée, on voit un simple sarcophage, entouré d’une petite balustrade à jour en marbre. Tous deux n’ont de commun avec celui du grand Tadsch que le marbre blanc; mais pour la richesse et le travail ils lui sont tellement inférieurs, que je ne pus m’expliquer comment il avait pu venir à l’idée de qui que ce soit de faire une aussi incroyable comparaison.

Près de la mosquée il y a un joli portique de marbre, et tout autour un jardin mal entretenu.

Le roi actuel voulait faire enlever le marbre de ce monument pour l’employer à une construction dans laquelle reposeraient un jour ses dépouilles! Il en demanda la permission au gouvernement anglais. Il lui fut répondu qu’on ne s’y opposait pas, mais qu’il devait songer, d’un autre côté, que, s’il respectait si peu les monuments de ses ancêtres, le sien pourrait bien avoir le même sort. Cette réponse l’engagea à renoncer à son projet.

L’étang sacré (regardé comme tel par les mahométans) est un grand bassin revêtu d’une maçonnerie de grosses pierres de taille. Il est rempli de gros brochets, auxquels il n’est pas permis de toucher; on a même préposé à leur garde un homme, chargé de les nourrir. Aussi les brochets sont si apprivoisés et si familiers, qu’ils mangent dans votre main des raves, du pain et autres choses semblables. Les temps de pluie coûtent la vie à beaucoup de ces bêtes; sans cette heureuse circonstance, l’étang contiendrait déjà depuis longtemps plus de poissons que d’eau. Aussi, depuis l’arrivée des Anglais, les gardiens ne se piquent plus, dit-on, de trop de conscience, et font passer souvent pour de l’argent comptant le poisson de l’étang dans les cuisines anglaises.

Après une agréable journée, je dis un adieu cordial à mes aimables hôtes, et je continuai mon voyage vers _Puna_ (136 milles) dans une autre baili.

_9 mars._ _Toka._ Les routes commencèrent à devenir meilleures, et on trouvait de nouveau des bongolos en payant la taxe usitée.

_10 mars._ _Emanpoor_, petit endroit sur le sommet d’une chaîne de collines. C’est ici que je trouvai le plus beau bongolo de toute la route de Bénarès à Bombay.

_11 mars._ Nous traversâmes des contrées désertes, des collines et des montagnes nues. Les arbres majestueux qu’on rencontrait de temps en temps, avec des fontaines et des autels, avaient déjà disparu près d’Aurang-Abad.

Vers midi, nous passâmes près de la ville très-animée d’_Ahmednugger_, non loin de laquelle se trouve une grande station militaire anglaise.

_12 mars._ Le bongolo de _Serur_ était trop près, celui de Candapoor trop éloigné; j’établis donc mon gîte dans un petit village, sous une veranda.

_13 mars._ A Candapoor, il y a quelques jolis temples hindous et plusieurs petits monuments mahométans. Dans le voisinage de Lony, il y a aussi une grande station militaire anglaise. J’y trouvai un obélisque élevé en mémoire d’une bataille que 1200 Anglais gagnèrent contre 20 000 indigènes.

_14 mars._ _Puna._ Dans cet endroit, j’eus une peine infinie à trouver M. Brown, à qui j’avais été recommandée par M. Hamilton. Les Européens demeurent partout en dehors des villes, la plupart à de très-grandes distances les uns des autres, et ici pour mon malheur j’en rencontrai plusieurs qui n’étaient pas des plus polis et qui ne daignèrent pas me donner des renseignements. Quant à M. Brown, il m’accueillit aussi bien que je pouvais le désirer.

La première chose qu’il me demanda fut s’il ne m’était arrivé aucun accident fâcheux dans mon voyage. Il me raconta qu’il n’y avait pas longtemps qu’un officier avait été dévalisé entre _Suppa_ et _Puna_, et qu’on l’avait même assassiné, parce qu’il avait voulu se défendre. «Mais, ajouta-t-il, ces cas sont excessivement rares.»

J’étais arrivée vers midi. Après le dîner, M. Brown me conduisit en voiture à la ville qui appartient à la Compagnie des Indes. Elle compte 15 000 habitants et est située au confluent de la Mutta et de la Mulla, au-dessus desquelles passent de beaux ponts. Les rues sont larges et bien tenues; les maisons, comme celles d’Oudjein, ont des façades en bois. Quelques-unes étaient toutes couvertes de peintures; elles appartiennent pour la plupart à des faquirs, dont la ville fourmille.

C’était justement le mois que les Hindous regardent comme le plus propice pour les mariages. Aussi rencontrâmes-nous dans les rues plusieurs cortéges joyeux. Le fiancé est enveloppé d’un manteau de pourpre, son turban, orné d’oripeaux brillants, de tresses, de rubans et de houppes, ressemble de loin à une riche couronne; les rubans et les houppes lui couvrent presque toute la figure. Il est à cheval; les parents, les amis et les conviés l’entourent à pied. Arrivé devant la maison de la fiancée, dont les portes et les fenêtres sont hermétiquement fermées, il se met tranquillement et en silence sur le seuil. C’est là que viennent aussi se ranger les parentes et les amies de la fiancée, sans cependant beaucoup parler avec le fiancé ou avec les autres hommes. La scène ne change pas avant la nuit. Alors le fiancé s’éloigne sans rien dire avec ses amis; soudain un baili tout couvert s’arrête devant la porte, les amies se glissent dans la maison, amènent la fiancée entièrement voilée, la poussent dans le baili et le suivent aux sons mélodieux du tam-tam. Le cortége de la fiancée ne se forme qu’un quart d’heure après que le fiancé s’est mis en route. Les femmes la conduisent dans la maison de son époux, mais elles la quittent bientôt. La musique bruyante va toujours son train jusque fort avant dans la nuit. Mais ce sont seulement les noces des classes pauvres qui se font de cette manière.

De Puna à Pannwell (70 milles anglais), il y a une route de poste, et on peut voyager en dock; mais de Pannwell à Bombay on voyage par eau. Je m’en tins au baili, qui coûte moins cher, et M. Brown eut la complaisance de m’en procurer un; il me donna même un domestique pour la route.

Le 15 mars je continuai mon voyage, et j’arrivai le même jour à _Woodgown_, petit village dont le bongolo, le plus sale que j’aie vu, n’avait même pas de lit.

_16 mars._ _Cumpully._ Le paysage de Woodgown à Cumpully est le plus beau que j’aie jamais admiré dans l’Inde. Ce qui me charma le plus, ce fut une montagne qui se trouve à quelques milles de _Kundalla_. On est au milieu d’une grande chaîne qui forme les groupes les plus variés; les cimes s’entassent les unes sur les autres et se surpassent en beautés fantastiques. Il y a ici d’énormes terrasses de pierres, des cônes aplatis, des chapiteaux de pointes et de créneaux; là on croit voir des ruines et des fortifications, ou une large voûte étendue sur un majestueux édifice, ou bien une tour gigantesque en style gothique. La montagne de _Funnel_, qui a la forme d’une cheminée, présente l’aspect le plus étrange. De l’autre côté, on découvre une vaste plaine, et à son extrémité la surface de la mer si longtemps désirée. Une grande partie des montagnes est couverte de superbes et vertes forêts; je fus si transportée de la richesse des beautés de la nature, que, pour la première fois, je fus contente de mon attelage de bœufs cheminant avec la plus grande lenteur.

Entre _Woodgown_ et _Kundalla_, on rencontre un petit endroit, _Karly_, également renommé à cause de ses temples de rochers, éloignés de deux milles. Je ne les visitai pas, car on m’avait assuré qu’ils n’étaient pas moitié si intéressants que ceux d’_Adjunta_ et d’_Élora_.

Kundalla occupe le plateau d’une montagne. On y trouve plusieurs jolies maisons de campagne où des familles européennes de la présidence de Bombay viennent passer le temps des chaleurs.

Dans le pays de Dekan, ainsi que dans celui de Bombay, je trouvai les indigènes moins beaux que dans le Bengale et dans l’Hindoustan. Leurs traits étaient beaucoup plus communs, et annonçaient moins de bonté et de franchise.

Depuis quelques jours, nous rencontrions encore de très-grands convois de bœufs. Plusieurs des conducteurs menaient avec eux leurs familles. Les femmes étaient toutes sales et toutes déguenillées, mais surchargées de parures de toute espèce. Sur tout le corps pendaient des galons de laine de couleur et des houppes; leurs bras étaient couverts de bracelets de métal, d’or et de perles de verre; aux oreilles, indépendamment des pendants, étaient attachées de grosses houppes de laine, et les pieds étaient chargés de chaînes et d’anneaux pesants. Ainsi parée et surchargée, la belle était assise sur le dos d’un bœuf ou bien trottait à côté des bêtes.

_17 mars._ Depuis l’attaque du nègre brésilien, je n’avais pas éprouvé une peur comparable à celle que je ressentis aujourd’hui. Dès le commencement du voyage, mon voiturier m’avait semblé un peu singulier, ou plutôt fou: tantôt il querellait ses bœufs, tantôt il les caressait, tantôt il apostrophait les passants, tantôt il se tournait de mon côté et me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j’avais un domestique qui marchait toujours à côté du baili, je n’y fis pas grande attention. Ce matin mon domestique avait, à mon insu, pris les devants pour aller à la station voisine. Je me trouvai donc seule avec le voiturier détraqué sur une route passablement solitaire. Au bout de quelque temps, il descendit de voiture et marcha derrière, tout contre le baili. Les bailis ne sont couverts de nattes de paille que sur les côtés, et restent ouverts devant et derrière. J’aurais donc pu voir ce qu’il faisait, mais je ne voulus pas me retourner, pour ne pas lui donner l’idée que je le croyais capable de quelque mauvaise intention. Je ne tournais qu’insensiblement ma tête de côté pour pouvoir l’observer un peu. Bientôt il revint sur le devant, prit sur le baili, à mon grand effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu’il méditait quelque mauvais coup; mais, comme je ne pouvais songer à lui échapper, je ne devais pas faire voir la moindre crainte. Tout doucement et sans rien dire j’attirai à moi mon manteau et je le roulai pour garantir au moins ma tête, s’il brandissait par hasard contre moi sa cognée.

Il me laissa quelque temps dans cette pénible position; puis il revint prendre sa place et me regarda d’une manière effrayante. Enfin il redescendit et recommença plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu’au bout d’une heure, qui me parut interminable, qu’il mit sa cognée de côté, resta assis sur la voiture, et se contenta de me regarder de temps en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la station, où je rejoignis mon domestique, à qui je défendis de me quitter désormais.

Les villages que nous traversâmes aujourd’hui étaient des plus misérables; les cabanes étaient composées de murs de jonc ou de roseau recouverts de feuilles de palmier; il y en avait qui manquaient même de façade. Ces villages sont généralement habités par des Mahrattes, tribu assez puissante jadis dans l’Inde, et notamment dans la presqu’île en deçà du Gange. Chassés au XVIII^{e} siècle par les Mogols et les Hindous, les Mahrattes se réfugièrent dans les montagnes qui s’étendent de Surate à Goa. La plus grande partie de ce peuple fut forcée de se soumettre aux Anglais au XIX^{e} siècle. Parmi les princes mahrattes, Scindiah passe pour être le seul qui maintient encore un peu son indépendance. Les autres reçoivent des pensions.

Les Mahrattes sont sectateurs de Brahma. Ils ont une forte complexion. Leur teint passe du noir sale au brun clair; les traits de leur physionomie sont laids et rusés. Endurcis contre toutes les fatigues, ils ne vivent pour ainsi dire que de riz et d’eau, et leur caractère est, dit-on, cruel, astucieux et féroce. Avant d’aller au combat, ils s’enivrent en buvant de l’opium, ou en fumant du chanvre sauvage en guise de tabac.

L’après-midi, j’arrivai au petit endroit nommé _Pannwell_. Vers le soir on s’embarque sur le fleuve Pannwell, on entre en mer, et on débarque vers le matin à Bombay.

J’avais fait heureusement en sept semaines le long et pénible voyage de Delhi à Pannwell. Si je réussis dans cette entreprise au delà de mes espérances, je le dois en grande partie aux bontés des administrateurs anglais, qui secondèrent de leur mieux une pauvre Allemande inconnue; aussi leur générosité ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je les en remercie encore une fois du fond de mon cœur, et la meilleure preuve que je puisse leur donner de ma reconnaissance, c’est de proclamer tout haut combien il serait à désirer que mes compatriotes, les consuls et les ambassadeurs d’Autriche, leur ressemblassent.

Je descendis à _Bombay_ dans la maison de campagne du consul de Hambourg, M. Wattenbach. Je m’étais flattée de l’espoir que je réclamerais son hospitalité pour peu de jours seulement et que je pourrais continuer au plus tôt mon voyage, et profiter encore des _moussons_[113] dans le trajet du golfe d’Arabie et du golfe Persique. Mais les jours se changèrent en semaines; car la saison favorable était déjà passée, et c’était chose fort difficile que de trouver alors une occasion de m’embarquer.

M. Wattenbach me rendit le séjour de Bombay très-agréable; il me montra même toutes les curiosités, et m’accompagna dans une excursion à Éléphanta et à Salsette.

Bombay est situé dans une petite île extrêmement jolie, séparée du continent par un tout petit bras de mer; sa superficie est de près de cinq milles carrés, habités par 250 000 âmes. Bombay est le chef-lieu de l’Inde occidentale, et, comme son port est le meilleur et le plus sûr de toute cette côte, c’est le principal entrepôt des marchandises de l’Inde, de la Malaisie, de la Perse, de l’Arabie et de l’Abyssinie. Pour le commerce, Bombay ne le cède qu’à Calcutta; on y entend toutes les langues du monde civilisé et on en voit les costumes et les diverses mœurs.

C’est de la pointe de _Malabar_ qu’on a la plus belle vue de l’île et de la ville de Bombay, comme aussi des îles voisines de Salsette, d’Éléphanta, de Kolabeh, de Caranjah et du continent. Les grands environs se composent surtout de basses collines couvertes de beaux cocotiers et de dattiers; on voit aussi, dans la plaine qui entoure la ville, beaucoup de ces bois dont on a fait des jardins en les séparant par des murs. Les indigènes aiment à établir leurs habitations à l’ombre touffue des arbres, tandis que les Européens cherchent au contraire l’air et la lumière. Les villas de ces derniers sont jolies et commodes, mais elles ne peuvent, ni pour la grandeur ni pour la magnificence, se comparer à celles de Calcutta. La ville est située dans une plaine, le long du rivage de la mer.

Il faut chercher la vie active et remuante des riches négociants indigènes et européens dans la partie fortifiée, dans le fort, qui forme un grand carré. Ici on trouve dans des magasins et des entrepôts spacieux des marchandises de toutes les parties du monde. Les rues sont jolies; la grande place, appelée _the Green_, est superbe. Parmi les édifices, la halle de la ville, dont la grande salle n’a point de pareille, l’église anglaise, le palais du gouverneur et la Monnaie, se distinguent par leur architecture.

La ville ouverte et la ville noire[114] se rattachent au fort et sont infiniment plus grandes. Dans la ville ouverte, les rues sont très-régulières et très-larges; je n’ai rien vu de semblable dans aucune autre ville de l’Inde, et on les arrose souvent. Beaucoup de maisons étaient ornées de colonnes de bois artistement ciselées, de chapiteaux et de galeries. La visite du bazar est très-curieuse, non pas à cause des riches marchandises qui y sont étalées, comme le prétendent beaucoup de voyageurs (car on n’en voit pas plus que dans d’autres bazars; on n’y trouve même pas les belles boiseries en mosaïque dans lesquelles Bombay excelle), mais à cause des types différents qui affluent ici plus que partout ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d’Hindous; mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Perses, d’adorateurs du feu, de Mahrattes, de Juifs, d’Arabes, de Bédouins, de nègres, de descendants de Portugais, de quelques centaines d’Européens, et même de quelques Chinois et Hottentots. Il faut quelque temps pour distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie.

De toutes les tribus fixées à Bombay, les plus riches sont les adorateurs du feu, appelés aussi _Guèbres_ ou _Parsis_. Chassés de la Perse, il y a environ douze cents ans, ils s’établirent le long de la côte occidentale de l’Inde. Comme ils sont extrêmement laborieux et industrieux, très-instruits et très-bienfaisants, on ne voit chez eux ni pauvres ni mendiants, et tous semblent être à leur aise. Les belles maisons habitées par les Européens appartiennent pour la plupart aux Parsis; ce sont eux qui possèdent les plus vastes domaines. On les voit se promener dans de superbes équipages, et ils sont entourés de nombreux domestiques. Un des plus riches, Jamseitze Jeejebhoy, a fait construire de ses propres deniers un bel hôpital en style gothique, où il entretient des médecins européens et où il reçoit des malades de toutes les religions. Nommé chevalier par le gouvernement anglais, cet homme généreux est certainement le premier Hindou à qui l’on ait accordé une telle distinction.

Puisque je parle des adorateurs du feu, je vais dire tout de suite tout ce que je sais de ces hommes, pour l’avoir vu moi-même, ou pour l’avoir entendu raconter par un des plus éclairés et des plus distingués, M. Manuckjee-Cursetjée.

Les adorateurs du feu croient à un seul être suprême. Ils rendent un culte aux quatre éléments, surtout au feu et au soleil, parce qu’ils se les représentent comme émanations de l’être suprême. Ils tâchent d’assister tous les matins au lever du soleil; il sortent des maisons, souvent même de la ville, pour saluer cet astre de leurs prières. Indépendamment des éléments, les vaches leur sont encore sacrées.

Peu de temps après mon arrivée, j’allai un matin me promener sur les esplanades, dans l’intention d’y voir, suivant les relations que j’avais lues, cette masse de Parsis (on n’en compte en tout que 6000 dans toute l’île de Bombay) qui s’y assemblent pour attendre le premier rayon du soleil, et qui, lors de son apparition, se prosternent comme à un signal donné et poussent de grands cris de joie. Je vis bien plusieurs Parsis, mais non pas en groupes; par-ci par-là, il y en avait qui se tenaient isolés, lisaient des yeux dans un livre, ou bien récitaient tout bas quelque prière. Ils n’arrivèrent pas non plus tous à la fois; il en vint encore plusieurs à neuf heures.

Il en fut de même des cadavres qui, à ce qu’on m’avait dit, devaient être livrés sur les toits aux bêtes de proie. Je n’en vis pas un seul. A Calcutta, un M. V..., revenu depuis peu de Bombay, m’avait assuré en avoir vu plusieurs. Je ne pouvais me figurer que le gouvernement anglais autorisât une coutume aussi barbare et aussi contraire à la salubrité publique; mais jusqu’à la preuve du contraire il fallut bien ajouter foi à ce récit: aussi, quand j’eus fait la connaissance de M. Manuckjee, la première question que je lui adressai fut pour lui demander comment les Parsis enterraient leurs morts. Il me conduisit à une colline en dehors de la ville, et me montra un mur de 8 mètres de haut qui renfermait un espace d’environ 20 mètres de circonférence. Dans cette enceinte, disait-il, on a élevé une grande bière partagée en trois compartiments, et à côté, on a creusé une grande fosse. Les corps sont placés sur la bière, les hommes dans le premier compartiment, les femmes dans le second et les enfants dans le troisième. Attachés avec des liens de fer ils sont, d’après les principes de leur religion, abandonnés à l’action de l’air. Les oiseaux de proie, qui résident toujours par grandes bandes dans ces endroits, se précipitent avidement sur les corps et dévorent en peu de temps la chair et la peau; les ossements sont recueillis et jetés dans la fosse. Quand elle est pleine, on abandonne ce lieu de sépulture et on en établit un nouveau.

Quelques riches Parsis ont des sépultures particulières, au-dessus desquelles ils font tendre des treillages de fil de fer, pour empêcher les morts de leur famille d’être déchirés par les oiseaux de proie.

Personne, à l’exception des prêtres qui portent le corps dans les lieux de sépulture, ne peut y pénétrer. On en ferme même la porte en toute hâte; car y jeter seulement un regard serait déjà un crime. Les prêtres, ou plutôt les porteurs, sont considérés comme si impurs, qu’exclus du reste de la société, ils constituent une caste à part. Celui qui a le malheur de toucher en passant un tel homme, est obligé de détruire aussitôt ses habits et d’aller se baigner.

Les Parsis ne sont pas moins scrupuleux pour admettre les étrangers dans leurs temples; à moins de partager leurs croyances, on ne peut les visiter, ni même les examiner à l’extérieur. Ces temples, que je ne pus voir ici qu’au dehors, sont très-petits, simples, et n’attirent pas l’attention par une architecture particulière. La ronde galerie est entourée d’un vestibule ceint d’un mur. On ne peut approcher que jusqu’au passage qui conduit du mur au vestibule. Le plus beau temple de Bombay est un édifice très-insignifiant[115]. A cette occasion, il me faut encore contredire les voyageurs, qui font les plus pompeuses descriptions des beaux temples des adorateurs du feu.

Selon l’assurance que m’en a donnée M. Manuckjee, le feu brûle dans une espèce de vase de fer, dans un temple ou un appartement tout à fait vide et dépourvu de tout ornement. Les Parsis prétendent que le feu qui brûle dans le principal temple, et qui, à ce qu’ils disent, a servi à allumer tous les autres, provient de celui que leur prophète Zoroastre a allumé en Perse il y a quatre mille ans. Quand ils furent chassés de Perse, ils emportèrent ce feu sacré: on ne l’entretient pas seulement à l’aide de bois à brûler ordinaire; mais on y mêle aussi des bois précieux, tels que le bois de sandal, le bois de rose et autres.

Les prêtres sont appelés _mages_; il y en a un assez grand nombre d’attachés à chaque temple. Pour le costume, ils ne se distinguent des autres Parsis que par un turban blanc. Il leur est permis de se marier.

Les femmes visitent ordinairement les temples à d’autres heures que les hommes. Il ne leur est pas précisément défendu d’y aller avec eux; mais elles ne le font jamais, et ne s’y rendent d’ailleurs que très-rarement.

Un pieux Parsi doit prier chaque jour quatre fois, et chaque fois pendant une heure; mais pour cela il n’a pas besoin de visiter le temple: il contemple le feu, la terre ou l’eau, ou bien il regarde en l’air. Celui à qui quatre heures de prières chaque jour paraissent trop longues s’entend avec les prêtres; ils sont bons et humains comme les prêtres d’autres religions, et dispensent volontiers de ces graves soucis les malades et les affligés, en échange de dons charitables.

Les Parsis aiment à faire leurs prières le matin en face du soleil, qu’ils adorent surtout comme le feu le plus grand et le plus sacré. Le culte du feu est poussé chez eux au point qu’ils n’exercent pas les métiers dans lesquels le feu est indispensable, qu’ils ne font aucun usage d’armes à feu, et qu’ils n’éteignent pas de lumière. Quant au feu de la cuisine, ils le laissent s’éteindre tout seul. Bien des voyageurs prétendent même qu’ils n’arrêtent pas les incendies. Mais il n’en est pas ainsi; on m’assura que, dans un grand incendie qui éclata il y a quelques années à Bombay, on avait vu plusieurs Parsis occupés à éteindre le feu.

M. Manuckjee eut la bonté de m’inviter à venir chez lui pour que j’apprisse à connaître la vie de famille des Parsis, et il m’introduisit aussi chez plusieurs de ses amis.

Je trouvai les chambres disposées à l’européenne, munies de chaises, de tables, de canapés, de lits, de tableaux, de glaces, etc. Le costume des femmes différait peu de celui des riches Hindoues. Seulement il était plus décent; car il ne se composait pas de mousseline transparente, mais d’étoffes de soie; de plus, elles portaient des pantalons. Ces étoffes de soie étaient richement brodées d’or, luxe qui s’étendait jusqu’aux enfants de trois ans. Ceux qui étaient au-dessous de cet âge, ainsi que les nouveau-nés, étaient enveloppés dans de simples étoffes de soie. Les enfants portaient tous de petits bonnets brodés d’or et d’argent. Une femme parse ne peut pas plus que la femme hindoue se passer de parures d’or, de perles et de pierreries. Elles en portent déjà beaucoup chez elles; mais dans les visites, dans les cérémonies et les solennités, la parure d’une dame riche dépasse souvent la valeur de cent mille roupies. Des enfants de sept à huit mois portent déjà des bagues et des bracelets avec pierres fines ou perles.

Le costume des hommes consiste en un large pantalon, en une chemise et un long cafetan. Leurs chemises et leurs pantalons sont souvent en soie blanche, les cafetans en percale blanche. Le turban diffère beaucoup de celui des mahométans: c’est un bonnet en coton de 25 à 30 centimètres de haut, recouvert d’une étoffe de couleur ou de toile cirée.

Les hommes et les femmes portent à la ceinture, par-dessus la chemise, un cordon noué en double qu’ils détachent pendant la prière et qu’ils tiennent à la main; autrement, ce cordon doit toujours rester autour du corps. Sur ce point, la loi est si sévère, que celui qui ne le porterait pas serait exclu de la communauté. Aucun traité, aucune affaire n’est valable si le cordon n’y figure pas. On l’attache autour du corps des enfants arrivés à l’âge de neuf ans. Avant cette cérémonie, ils ne font pas partie de la communauté. Jusque-là, il leur est même permis de manger des mets préparés par des chrétiens, et les petites filles peuvent accompagner leurs pères dans des endroits publics. Mais, en se revêtant du cordon, tout change; le fils mange à la table de son père; les filles restent chez elles, etc.

Une autre pièce religieuse est la chemise; elle doit avoir une certaine longueur et une certaine largeur, se composer de neuf coutures, et être croisée d’une manière particulière sur la poitrine.

Le Parsi ne peut prendre qu’une femme. Cependant si, dans un intervalle de neuf ans, elle ne lui donne pas d’enfants ou ne lui donne que des filles, il peut, de concert avec sa femme, se séparer d’elle et contracter une nouvelle alliance; mais il faut qu’il prenne soin de sa première femme. Celle-ci peut également se remarier. D’après ses idées religieuses, le Parsi ne peut compter sur une vraie félicité dans l’autre vie qu’autant qu’il a eu, en ce monde, une femme et un fils.

Les Parsis ne sont pas divisés en castes.

Dans le cours du temps, les Parsis ont adopté plusieurs coutumes des Hindous. C’est ainsi que les femmes ne peuvent pas se montrer dans des endroits publics; elles vivent dans la maison, séparées des hommes, mangent seules, et sont généralement regardées et traitées plutôt comme des choses que comme des personnes. Les filles sont promises dès l’enfance, et mariées à l’âge de quatorze ans. Mais le fiancé vient-il à mourir, les parents peuvent se mettre en quête d’un autre gendre. Chez les Parsis, c’est également une honte pour un père de ne pas trouver de maris pour ses filles.

Mais chez elles, les femmes des Parsis jouissent de beaucoup plus de liberté que les pauvres Hindoues. Elles peuvent rester assises sans voile aux fenêtres qui donnent sur la rue; elles peuvent même assister, la figure découverte, à une visite faite par un homme à leur mari; cependant cela arrive rarement.

Les Parsis se distinguent facilement de tous les autres Asiatiques par leur physionomie, surtout par leur teint, qui est plus blanc. Leurs traits sont assez réguliers, cependant un peu forts, et les mâchoires un peu larges. Je ne les trouvai pas aussi beaux que les mahométans et les Hindous.

M. Manuckjee fait une exception parmi ses compatriotes. Il est sans doute le premier qui ait visité Paris, Londres, et une grande partie de l’Italie. Les coutumes et les mœurs européennes lui plurent tellement, qu’à son retour il essaya d’introduire quelques réformes parmi ses coreligionnaires; mais il n’en fut pas seulement pour ses peines, on l’accusa de ne pas savoir ce qu’il voulait, et beaucoup de personnes lui retirèrent leur amitié et leur estime.

Dans son intérieur, il permit à sa famille de prendre une allure plus libre. Mais, à vrai dire, il ne put pas trop s’affranchir du joug de l’habitude, à moins de vouloir se brouiller complétement avec sa secte. Il fait élever ses filles à l’européenne; l’aînée joue un peu du piano, elle coud et elle brode. Elle m’écrivit assez gentiment sur un album un petit morceau en anglais. Le père ne l’a pas non plus promise: il désire que le goût de sa fille puisse s’accorder avec son propre choix. On me disait qu’elle aurait de la peine à trouver un mari, parce qu’elle avait reçu une éducation trop européenne; qu’elle avait déjà quatorze ans, et que le père n’avait pas encore de fiancé pour elle.

Quand je fis ma première visite à M. Manuckjee, la mère et les filles étaient assises dans la salle de réception, et étaient occupées d’ouvrages à la main. J’assistai à leur repas, faveur qu’un Parsi orthodoxe ne m’aurait pas accordée. Mais il ne me fut pas permis de m’asseoir à leur table. On me mit d’abord un couvert séparément, et je dînai seule. On me servit plusieurs mets qui, à peu de choses près, étaient préparés à l’européenne. Tous, à l’exception du maître de la maison, me regardaient manger avec un couteau et une fourchette. Les domestiques eux-mêmes furent attirés par ce spectacle; quand j’eus satisfait mon appétit en présence du public, et suivant les règles de l’art, on nettoya la table et tout autour aussi soigneusement que si j’avais été pestiférée. Ensuite, on apporta des pains plats, que l’on posa en guise d’assiettes sur la table, qui n’avait point de nappe, et six ou sept petits plats avec les mêmes mets qu’on m’avait offerts. La famille se lava les mains et la figure, et le père prononça une courte prière. Tous, à l’exception du plus jeune des enfants, qui ne comptait que six ans, s’assirent à table, et mirent la main droite dans les différents plats. Ils déchiquetaient la viande des os de poulet et de mouton, détachaient le poisson par morceaux des arêtes, les passaient ensuite dans les diverses sauces et les faisaient passer si habilement dans la bouche, que la lèvre n’était pas touchée par la main. Celui à qui cela arriverait par mégarde doit se lever aussitôt et se laver de nouveau la main, ou bien il faut qu’il prenne devant lui le plat dans lequel il met la main sans l’avoir lavée, et il ne peut plus toucher à aucun autre mets. Pendant tout le repas, la main gauche reste complétement en repos.

Cette manière de manger paraît, il est vrai, très-peu appétissante; mais, au fond, elle n’a rien de choquant; la main est lavée et ne touche à rien en dehors des mets. Lorsqu’on veut boire, on ne porte pas le vase aux lèvres; mais on se verse très-artistement la boisson dans la bouche largement ouverte. Avant que les enfants aient acquis cette adresse à manger et à boire, il ne leur est pas permis de prendre part aux repas des grandes personnes, quand même ils porteraient le cordon sacré autour du corps.

Ce qu’on boit le plus communément à Bombay, c’est le _soud_, appelé aussi _toddy_, espèce de boisson spiritueuse et légère que l’on tire des cocotiers et des dattiers. Les droits prélevés sur ces arbres sont très-élevés; car on les compte un à un, comme en Égypte, et on les impose séparément. Un arbre qui n’est destiné qu’à porter des fruits paye un quart de roupie ou une demi-roupie, tandis que le cocotier, dont on fait le toddy, paye trois quarts de roupie et même une roupie. Ici les indigènes ne montent pas aux palmiers au moyen de cordes à nœuds, mais à l’aide d’entailles dans lesquelles ils posent les pieds.

Pendant mon séjour à Bombay, il mourut dans le voisinage de M. Wattenbach une vieille Hindoue, dont la mort me fournit l’occasion de voir des funérailles indiennes. Déjà, quand elle fut sur le point de mourir, les femmes qui l’entouraient élevèrent de temps en temps d’horribles cris, qu’elles continuèrent par intervalles, quand elle eut cessé de vivre. Peu à peu on vit arriver de petits groupes de six à huit femmes, qui se mirent également à hurler, dès qu’elles aperçurent la maison mortuaire. Elles entrèrent toutes dans la maison, tandis que les hommes, qui étaient venus en grand nombre, s’assirent tranquillement au dehors. Au bout de quelques heures, la morte fut enveloppée dans un drap blanc, posée sur une bière ouverte, et portée par des hommes affectés à ce service à l’endroit où le corps devait être brûlé. Un d’entre eux tenait un vase rempli de charbons et un morceau de bois enflammé pour allumer le bûcher avec le feu de la maison mortuaire.

Les femmes restèrent assemblées devant la maison, et formèrent un cercle étroit dont le milieu fut occupé par une pleureuse à gages. Cette femme se mit à entonner un chant lugubre de plusieurs strophes; à la fin de chacune d’elles, toutes les autres femmes reprenaient en chœur, en se frappant la poitrine en mesure de la main droite, et en inclinant la tête jusqu’à terre. Elles faisaient ces mouvements aussi vite et d’une manière aussi uniforme que si on les avait fait marcher à la baguette comme des marionnettes.

Après un quart d’heure, il se fit une courte pause. Puis on entonna un autre chant, pendant lequel les femmes se frappèrent la poitrine des deux poings, avec une telle violence que l’on pouvait entendre au loin les coups qu’elles se donnaient. Après chaque coup, elles élevaient leurs mains bien haut, et inclinaient la tête bien bas, tout cela d’une manière cadencée et prompte. Cette représentation fut encore plus comique que la première. Après s’être démenées ainsi longuement, elles s’assirent en cercle, burent du toddy et fumèrent du tabac.

Le lendemain, les femmes et les hommes répétèrent la visite. Les derniers n’entrèrent pas non plus, cette fois, dans la maison; ils firent du feu et préparèrent un simple repas. Toutes les fois qu’arrivait un groupe de femmes, un des hommes approchait de la porte pour l’annoncer. Aussitôt la femme qui menait le deuil sortait de la maison pour recevoir les nouvelles venues. Elle se jetait à terre devant elles avec tant de véhémence, que je croyais qu’elle ne se relèverait plus. Les survenantes se frappaient une fois la poitrine avec le poing, et portaient ensuite les mains à la tête. La personne qui conduisait le deuil se levait dans l’intervalle, se jetait impétueusement au cou de chacune des femmes, passait son mouchoir autour de la tête de sa consolatrice, et se mettait à hurler avec elle à l’envi. Tous ces mouvements se faisaient également très-vite, et une douzaine d’embrassements étaient expédiés en un clin d’œil. Après cette réception touchante, les femmes entraient dans la maison et continuaient à hurler de temps en temps. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’un silence complet s’établit, et un repas mit fin à toute la cérémonie. Les femmes mangèrent dans la maison, les hommes en plein air.

Les funérailles et les noces coûtent toujours beaucoup d’argent aux Hindous. Les funérailles que je viens de décrire étaient celles d’une femme de la classe pauvre. Cependant il fallut, pendant deux jours, prodiguer le toddy et fournir le repas à un grand nombre de convives. Ajoutez à cela le bûcher, qui coûte encore assez cher, lors même qu’il n’est que de bois ordinaire. Chez les riches, qui brûlent dans ces occasions les bois les plus précieux, un bûcher revient souvent à plus de mille roupies.

Un jour, je rencontrai le cortége funèbre d’un enfant hindou. Étendu sur un coussin, il était couvert d’un drap blanc, jonché de fleurs belles et fraîches. Un homme le portait sur ses deux bras avec précaution, comme s’il dormait. Il n’y avait que des hommes dans le cortége.

Les Hindous n’ont pas de dimanches ni de jours fériés fixes dans la semaine; mais ils ont des fêtes périodiques qui durent plusieurs jours. J’en vis célébrer une le 11 avril, le _Warusche-Parupu_ ou fête du nouvel an. Ce fut une espèce de farce de carnaval, dont le principal divertissement consiste à s’asperger et à se barbouiller les uns les autres de couleurs jaune, brune et rouge, et à se peindre les joues et le front des mêmes couleurs. Le tam-tam bruyant ou quelques violons ouvrent le cortége; ensuite viennent des groupes plus ou moins nombreux, et tout ce monde se porte d’une maison à l’autre, en riant et en chantant. Quelques-uns trouvèrent bien en cette occasion le toddy un peu trop à leur goût, mais cependant pas au point de perdre la tête et de dépasser les bornes de la décence. Les femmes ne prennent pas part à ces processions publiques[116]; mais le soir hommes et femmes s’assemblent dans les maisons, et dans ces réunions, dit-on, on ne respecte pas toujours assez la décence.

Les fêtes des martyrs ne sont plus célébrées avec beaucoup de pompe: leur temps est passé. Je n’en vis aucune; mais je fus assez heureuse pour voir un martyr qui faisait courir beaucoup de monde. Ce saint homme avait tenu vingt-trois ans, sans changer de place, un bras tourné en l’air et la paume de la main assez ouverte pour qu’un pot de fleurs pût y rester. Les vingt-trois ans étaient écoulés, et le pot de fleurs fut enlevé. Mais la main et le bras ne purent plus changer de position, car les muscles s’étaient contractés; le bras était amaigri, presque décharné, et dégoûtant à voir.

L’île _Éléphanta_ est à six ou huit milles marins de Bombay. M. Wattenbach eut la complaisance de m’y conduire. Je trouvai d’assez hautes montagnes que nous ne gravîmes pas. Nous nous contentâmes de visiter les temples situés tout près du point du débarquement.

Le principal temple ressemble aux grands _Viharas_ d’Adjunta, à cela près que des deux côtés il est séparé du rocher, et qu’il n’y tient que par le haut, par le bas et par le derrière. Dans le sanctuaire se trouve un buste colossal à trois têtes. Plusieurs croient qu’il représente la _Trimurti_, c’est-à-dire la trinité hindoue. Une des têtes regarde en face; l’autre de profil, à gauche; la troisième de profil, à droite. Le buste, y compris la coiffure, a plus de deux mètres et demi. Le long des murs et dans les niches, il y a beaucoup de statues et de figures colossales, et parfois des scènes entières de la théogonie hindoue. Ce qu’il y a de remarquable dans les figures de femmes, c’est qu’elles ont toutes la hanche gauche en dehors et la hanche droite en dedans. Les colonnes sont massives et cannelées. Je ne vis nulle part de reliefs. Le temple semble être consacré à Chiva.

Près de ce temple, il y en a un autre plus petit, dont les murs sont également couverts de divinités. Tous deux ont beaucoup souffert. En faisant la conquête de l’île de Bombay, les Portugais, emportés par un noble zèle pour leur religion, n’eurent rien de plus pressé que de braquer le canon et de détruire les abominables temples des païens, ce qui leur fut bien plus facile que de convertir les peuples idolâtres. Plusieurs colonnes sont tout à fait en ruines; presque toutes sont plus ou moins endommagées; le sol est couvert de décombres. Aucun des dieux et des personnages de leur suite n’a échappé entièrement à ce vandalisme.

De la façade du grand temple on a une magnifique vue, au delà de la mer, du côté de la ville et des jolies collines qui l’environnent. Nous restâmes ici toute une journée qui se passa très-agréablement. Les heures brûlantes du jour, nous les employâmes à lire à l’ombre des temples. M. Wattenbach avait envoyé d’avance plusieurs serviteurs, parmi lesquels se trouvait un cuisinier; il avait fait transporter aussi des tables, des chaises, de la vaisselle, des livres et des journaux. A mon avis, c’était déjà beaucoup de luxe; mais qu’auraient dit mes bonnes compatriotes, si elles avaient vu la famille anglaise avec laquelle nous nous rencontrâmes ici par hasard? Cette famille traînait à sa suite des lits de repos et des fauteuils, d’énormes tapis, une tente et beaucoup d’autres objets. Voilà ce qu’on peut appeler une simple partie de campagne.

_Salsette_ (appelée aussi l’île aux Tigres) est reliée à Bombay par une courte digue artificielle. La distance, depuis le fort de la ville jusqu’au petit village derrière lequel sont situés les temples, est de dix-huit milles, que nous fîmes en trois heures, au moyen de chevaux de relais. La route était excellente et unie, aussi la voiture roula-t-elle comme sur une aire à battre le grain.

Les beautés naturelles de cette île surpassent de beaucoup celles de Bombay. Ce ne sont pas des collines qu’on trouve ici, mais de superbes chaînes de montagnes, couvertes de bois touffus, du milieu desquels s’élèvent encore çà et là des pans de rochers tout nus. Les vallées sont plantées de beaux champs de blé et de verts palmiers élancés.

L’île ne semble pas très-peuplée. Je ne vis que peu de villages et une seule petite ville, habitée par des Mahrattes, aussi misérables et aussi sales que ceux de Kundulla.

Du petit village où nous quittâmes la voiture, nous eûmes encore trois milles à faire pour arriver aux temples.

Le principal temple est le seul qui soit construit dans le style d’un _chaitya_; mais il est entouré d’un péristyle excessivement élevé, aux deux extrémités duquel on voit, dans des niches, des divinités de sept mètres de haut. Sur la droite de ce temple se trouve un autre temple contigu, qui renferme quelques cellules de prêtres, des emblèmes de divinités et des reliefs. Indépendamment de ces deux temples, il y en a encore un grand nombre de bien plus petits, creusés dans les rochers, et qui se prolongent des deux côtés des temples principaux. On en porte le nombre à cent.

Tous, à l’exception du principal temple, sont des viharas; mais la plupart ne sont pas plus grands que des cellules et n’ont rien qui les fasse remarquer.

Les temples d’Éléphanta et de Salsette sont bien inférieurs à ceux d’Adjunta et d’Élora pour la grandeur, la magnificence et l’architecture, et ne sont vraiment de quelque intérêt que pour ceux qui n’ont pas vu ces derniers.

On dit que l’on visite peu les temples pratiqués dans les rochers de Salsette, parce qu’on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est infestée non-seulement par des tigres, mais aussi par une quantité prodigieuse d’abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des temples et empêchent d’y pénétrer. On doit en outre y rencontrer partout des brigands, connus sous le nom de _bheels_[117]. Nous fûmes assez heureux pour n’éprouver aucun de ces malheurs. Plus tard, je poussai même l’audace jusqu’à entreprendre seule quelques courses au milieu des rochers. La vue superficielle d’un temple ne m’ayant pas suffi, je profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de rocher en rocher, jusqu’aux monuments les plus élevés et les plus reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d’une chèvre dévorée, spectacle qui ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Mais comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en plein jour fuient plutôt l’homme qu’ils n’osent l’aborder, je continuai bravement mes explorations.

Nous n’eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir. Il n’en fut pas de même de deux voyageurs qui, quelques jours plus tard, faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les piqûres des abeilles. L’un d’eux eut l’imprudence de frapper à une ouverture du rocher: il en sortit soudain un énorme essaim d’abeilles, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les deux infortunés parvinrent à leur échapper, la tête, la figure et les mains abîmées. Cette aventure fut publiée par les journaux pour prémunir d’autres voyageurs.

Le climat de Bombay est plus sain que celui de Calcutta, et, quoique Bombay soit situé à cinq degrés plus au sud, la chaleur y est plus supportable, grâce à de constantes brises de mer. On y est tourmenté par les moustiques comme dans tous les autres pays de la zone torride. Un soir il se glissa même une scolopendre aux mille pieds dans ma chambre à coucher, mais je fus assez heureuse pour m’en apercevoir à temps.

J’étais déjà décidée à me servir d’une barque arabe qui devait partir le 2 avril pour _Bassora_, quand M. Wattenbach vint me prévenir que le 10 un petit vapeur allait faire le premier voyage de Bassora. J’en fus enchantée; mais j’étais loin de m’imaginer qu’il en serait de ce vapeur comme des voiliers, dont le départ est remis de jour en jour. Ce ne fut que le 23 avril que nous sortîmes du port de Bombay.

[Illustration]