Part 1
THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77904 *** Au lecteur. Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité, la version originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont été effectuées. Les instructions scéniques sont indiquées par =...= ŒUVRES COMPLÈTES DE H. DE BALZAC DIX-NEUVIÈME VOLUME PARIS.--IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5. THÉATRE DE H. DE BALZAC VAUTRIN. — LES RESSOURCES DE QUINOLA. — PAMÉLA GIRAUD. LA MARATRE. — LE FAISEUR.
PARIS Ve ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ DES ARTS, 3. 1870 VAUTRIN DRAME EN CINQ ACTES Représenté pour la première fois sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 14 mars 1840. DÉDICACE A MONSIEUR LAURENT JAN, Son ami, DE BALZAC. 20 mars 1840. PRÉFACE Il est difficile à l’auteur d’une pièce de théâtre de se replacer à cinquante jours de distance, dans la situation où il était le lendemain de la première représentation de son ouvrage; mais il est maintenant d’autant plus difficile d’écrire la préface de _Vautrin_, que tout le monde a fait la sienne; celle de l’auteur serait infailliblement inférieure à tant de pensées divergentes. Un coup de canon ne vaudra jamais un feu d’artifice. L’auteur expliquerait-il son œuvre? Mais elle ne pouvait avoir que M. Frédérick-Lemaître pour commentateur. Se plaindrait-il de la défense qui arrête la représentation de son drame?
Mais il ne connaîtrait donc ni son temps ni son pays. L’arbitraire est le péché mignon des gouvernements constitutionnels; c’est leur infidélité à eux; et d’ailleurs, ne sait-il pas qu’il n’y a rien de plus cruel que les faibles? A ce gouvernement-ci, comme aux enfants, il est permis de tout faire, excepté le bien et une majorité. Irait-il prouver que _Vautrin_ est un drame innocent autant qu’une pièce de Berquin? Mais traiter la question de la moralité ou de l’immoralité du théâtre, ne serait-ce pas se mettre au-dessous des Prudhomme qui en font une question? S’en prendrait-il au journalisme? Mais il ne peut que le féliciter d’avoir justifié par sa conduite, en cette circonstance, tout ce qu’il en a dit ailleurs. Cependant, au milieu de ce désastre que l’énergie du gouvernement a causé, mais que, dit-on, le fer d’un coiffeur aurait pu réparer, l’auteur a trouvé quelques compensations dans les preuves d’intérêt qui lui ont été données.
Entre tous, M. Victor Hugo s’est montré aussi serviable qu’il est grand poëte; et l’auteur est d’autant plus heureux de publier combien il fut obligeant, que les ennemis de M. Hugo ne se font pas faute de calomnier son caractère. Enfin, _Vautrin_ a presque deux mois, et dans la serre parisienne, une nouveauté de deux mois prend deux siècles. La véritable et meilleure préface de _Vautrin_ sera donc le drame de _Richard-cœur-d’Éponge_[1], que l’administration permet de représenter, afin de ne pas laisser les rats occuper exclusivement les planches si fécondes du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Paris, 1er mai 1840. [1] Cette pièce n’a été ni représentée ni imprimée. PERSONNAGES. JACQUES COLLIN, dit VAUTRIN.
LE DUC DE MONTSOREL. LE MARQUIS ALBERT, son fils. RAOUL DE FRESCAS. CHARLES BLONDET, dit LE CHEVALIER DE SAINT-CHARLES. FRANÇOIS CADET, dit PHILOSOPHE, cocher. FIL-DE-SOIE, cuisinier. BUTEUX, portier. PHILIPPE BOULARD, dit LAFOURAILLE.
LE COMMISSAIRE. JOSEPH BONNET, valet de chambre de la duchesse de Montsorel. LA DUCHESSE DE MONTSOREL (Louise de Vaudrey). MADEMOISELLE DE VAUDREY, sa tante. LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL. INÈS DE CHRISTOVAL, princesse d’Arjos. FÉLICITÉ, femme de chambre de la duchesse de Montsorel. DOMESTIQUES, GENDARMES, AGENTS, etc.
La scène se passe à Paris, en 1816, après le second retour des Bourbons. [Illustration: IMP. S. RAÇON. JOSEPH. VAUTRIN. Je t’ai demandé les empreintes de toutes les serrures..... (VAUTRIN.)] VAUTRIN ACTE PREMIER. Un salon à l’hôtel de Montsorel. SCÈNE PREMIÈRE.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY. LA DUCHESSE. Ah! vous m’avez attendue, combien vous êtes bonne! MADEMOISELLE DE VAUDREY. Qu’avez-vous, Louise? Depuis douze ans que nous pleurons ensemble, voici le premier moment où je vous vois joyeuse; et pour qui vous connaît, il y a de quoi trembler. LA DUCHESSE. Il faut que cette joie s’épanche, et vous, qui avez épousé mes angoisses, pouvez seule comprendre le délire que me cause une lueur d’espérance.
MADEMOISELLE DE VAUDREY. Seriez-vous sur les traces de votre fils? LA DUCHESSE. Retrouvé! MADEMOISELLE DE VAUDREY. Impossible! Et s’il n’existe plus, à quelle horrible torture vous êtes-vous condamnée? LA DUCHESSE.
Un enfant mort a une tombe dans le cœur de sa mère; mais l’enfant qu’on nous a dérobé, il y existe, ma tante. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Si l’on vous entendait? LA DUCHESSE. Eh! que m’importe! Je commence une nouvelle vie, et me sens pleine de force pour résister à la tyrannie de M. de Montsorel. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Après vingt-deux années de larmes, sur quel événement peut se fonder cette espérance?
LA DUCHESSE. C’est plus qu’une espérance! Après la réception du roi, je suis allée chez l’ambassadeur d’Espagne, qui devait nous présenter l’une à l’autre, madame de Christoval et moi: j’ai vu là un jeune homme qui me ressemble, qui a ma voix! Comprenez-vous? Si je suis rentrée si tard, c’est que j’étais clouée dans ce salon, je n’en ai pu sortir que quand _il_ est parti. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Et sur ce faible indice, vous vous exaltez ainsi! LA DUCHESSE.
Pour une mère, une révélation n’est-elle pas le plus grand des témoignages? A son aspect, il m’a passé comme une flamme devant les yeux, ses regards ont ranimé ma vie, et je me suis sentie heureuse. Enfin, s’il n’était pas mon fils, ce serait une passion insensée! MADEMOISELLE DE VAUDREY. Vous vous serez perdue! LA DUCHESSE. Oui, peut-être! On a dû nous observer: une force irrésistible m’entraînait; je ne voyais que lui, je voulais qu’il me parlât, et il m’a parlé, et j’ai su son âge: il a vingt-trois ans, l’âge de Fernand!
MADEMOISELLE DE VAUDREY. Mais le duc était là? LA DUCHESSE. Ai-je pu songer à mon mari? J’écoutais ce jeune homme, qui parlait à Inès. Je crois qu’ils s’aiment. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Inès, la prétendue de votre fils le marquis?
Et pensez-vous que le duc n’ait pas été frappé de cet accueil fait à un rival de son fils? LA DUCHESSE. Vous avez raison, et j’aperçois maintenant à quels dangers Fernand est exposé. Mais je ne veux pas vous retenir davantage, je vous parlerais de lui jusqu’au jour. Vous le verrez. Je lui ai dit de venir à l’heure où M. de Montsorel va chez le roi, et nous le questionnerons sur son enfance. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Vous ne pourrez dormir, calmez-vous, de grâce.
Et d’abord renvoyons Félicité, qui n’est pas accoutumée à veiller. =(Elle sonne.)= FÉLICITÉ, =entrant=. M. le duc rentre avec M. le marquis. LA DUCHESSE. Je vous ai déjà dit, Félicité, de ne jamais m’instruire de ce qui se passe chez Monsieur. Allez. =(Félicité sort.)= MADEMOISELLE DE VAUDREY. Je n’ose vous enlever une illusion qui vous donne tant de bonheur; mais quand je mesure la hauteur à laquelle vous vous élevez, je crains une chute horrible: en tombant de trop haut, l’âme se brise aussi bien que le corps, et laissez-moi vous le dire, je tremble pour vous. LA DUCHESSE. Vous craignez mon désespoir, et moi, je crains ma joie.
MADEMOISELLE DE VAUDREY, =regardant la duchesse sortir=. Si elle se trompe, elle peut devenir folle. LA DUCHESSE, =revenant=. Ma tante, Fernand se nomme Raoul de Frescas. SCÈNE II. MADEMOISELLE DE VAUDREY, =seule=. Elle ne voit pas qu’il faudrait un miracle pour qu’elle retrouvât son fils. Les mères croient toutes à des miracles.
Veillons sur elle! Un regard, un mot la perdraient; car si elle avait raison, si Dieu lui rendait son fils, elle marcherait vers une catastrophe plus affreuse encore que la déception qu’elle s’est préparée. Pensera-t-elle à se contenir devant ses femmes?... SCÈNE III. MADEMOISELLE DE VAUDREY, FÉLICITÉ. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Déjà? FÉLICITÉ.
Madame la duchesse avait bien hâte de me renvoyer. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Ma nièce ne vous a pas donné d’ordres pour ce matin? FÉLICITÉ. Non, Mademoiselle. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Il viendra pour moi, vers midi, un jeune homme nommé M. Raoul de Frescas: il demandera peut-être la duchesse; prévenez-en Joseph, il le conduira chez moi. =(Elle sort.)= SCÈNE IV.
FÉLICITÉ, =seule=. Un jeune homme pour elle? Non, non. Je me disais bien que la retraite de Madame devait avoir un motif: elle est riche, elle est belle, le duc ne l’aime pas; voici la première fois qu’elle va dans le monde, un jeune homme vient le lendemain demander Madame, et Mademoiselle veut le recevoir! On se cache de moi: ni confidences, ni profits. Si c’est là l’avenir des femmes de chambre sous ce gouvernement-ci, ma foi, je ne vois pas ce que nous pourrons faire. =(Une porte latérale s’ouvre, on voit deux hommes, la porte se referme aussitôt.)= Au reste, nous verrons le jeune homme. =(Elle sort.)= SCÈNE V. JOSEPH, VAUTRIN. =Vautrin paraît avec un surtout couleur de tan, garni de fourrures, dessous noir: il a la tenue d’un ministre diplomatique étranger en soirée.= JOSEPH. Maudite fille! nous étions perdus.
VAUTRIN. Tu étais perdu. Ah çà! mais tu tiens donc beaucoup à ne pas te reperdre, toi? Tu jouis donc de la paix du cœur ici? JOSEPH. Ma foi, je trouve mon compte à être honnête. VAUTRIN. Et entends-tu bien l’honnêteté?
JOSEPH. Mais, ça et mes gages, je suis content. VAUTRIN. Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses, et tu auras encore l’honnêteté de prêter à la petite semaine. Eh bien! tu ne saurais croire quel plaisir j’éprouve à voir une de mes vieilles connaissances arriver à une position honorable. Tu le peux, tu n’as que des défauts, et c’est la moitié de la vertu. Moi, j’ai eu des vices, et je les regrette... comme ça passe!
Et maintenant plus rien! il ne me reste que les dangers et la lutte. Après tout, c’est la vie d’un Indien entouré d’ennemis, et je défends mes cheveux. JOSEPH. Et les miens? VAUTRIN. Les tiens?... Ah! c’est vrai. Quoi qu’il arrive ici, tu as la parole de Jacques Collin de n’être jamais compromis; mais tu m’obéiras en tout!
JOSEPH. En tout?... cependant... VAUTRIN. On connaît son Code. S’il y a quelque méchante besogne, j’aurai mes fidèles, mes vieux. Es-tu depuis longtemps ici? JOSEPH. Madame la duchesse m’a pris pour valet de chambre en allant à Gand, et j’ai la confiance de ces dames.
VAUTRIN. Ça me va! J’ai besoin de quelques notes sur les Montsorel. Que sais-tu? JOSEPH. Rien. VAUTRIN. La confiance des grands ne va jamais plus loin. Qu’as-tu découvert?
JOSEPH. Rien. VAUTRIN, =à part=. Il devient aussi par trop honnête homme. Peut-être croit-il ne rien savoir? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en tire toujours quelque chose. =(Haut.)= Où sommes-nous ici? JOSEPH. Chez madame la duchesse, et voici ses appartements; ceux de M. le duc sont ici au-dessous; la chambre de leur fils unique le marquis est au-dessus, et donne sur la cour.
VAUTRIN. Je t’ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de M. le duc, où sont-elles? JOSEPH, =avec hésitation=. Les voici. VAUTRIN. Toutes les fois que je voudrai venir ici, tu trouveras une croix faite à la craie sur la porte du jardin; tu iras l’examiner tous les soirs. On est vertueux ici, les gonds de cette porte sont bien rouillés; mais Louis XVIII ne peut pas être Louis XV! Adieu, mon garçon; je viendrai la nuit prochaine. =(A part.)= Il faut aller rejoindre mes gens à l’hôtel de Christoval.
JOSEPH, =à part=. Depuis que ce diable d’homme m’a retrouvé, je suis dans des transes... VAUTRIN, =revenant=. Le duc ne vit donc pas avec sa femme? JOSEPH. Brouillés depuis vingt ans. VAUTRIN. Et pourquoi?
JOSEPH. Leur fils lui-même ne le sait pas. VAUTRIN. Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé? JOSEPH. Je ne sais, je ne l’ai pas connu. Ils n’ont monté leur maison que depuis le second retour du roi. VAUTRIN.
Voici les avantages de la société nouvelle: il n’y a plus de liens entre les maîtres et les domestiques; plus d’attachement, par conséquent, plus de trahisons possibles. =(A Joseph.)= Se dit-on des mots piquants à table? JOSEPH. Jamais rien devant les gens. VAUTRIN. Que pensez-vous d’eux, à l’office, entre vous? JOSEPH. La duchesse est une sainte. VAUTRIN.
Pauvre femme! et le duc? JOSEPH. Un égoïste. VAUTRIN. Oui, un homme d’État. =(A part.)= Il doit avoir des secrets, nous verrons dans son jeu. Tout grand seigneur a de petites passions par lesquelles on le mène; et si je le tiens une fois, il faudra bien que son fils..... =(A Joseph.)= Que dit-on du mariage du marquis de Montsorel avec Inès de Christoval? JOSEPH. Pas un mot.
La duchesse semble s’y intéresser fort peu. VAUTRIN. Elle n’a qu’un fils! Ceci n’est pas naturel. JOSEPH. Entre nous, je crois qu’elle n’aime pas son fils. VAUTRIN. Il a fallu t’arracher cette parole du gosier comme on tire le bouchon d’une bouteille de vin de Bordeaux!
Il y a donc un secret dans cette maison? Une mère, une duchesse de Montsorel qui n’aime pas son fils, un fils unique! Quel est son confesseur? JOSEPH. Elle fait toutes ses dévotions en secret. VAUTRIN. Bien! je saurai tout: les secrets sont comme les jeunes filles, plus on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de planton à Saint-Thomas d’Aquin: ils ne feront pas leur salut, mais... ils feront autre chose.
Adieu. SCÈNE VI. JOSEPH, =seul=. Voilà un vieil ami, c’est bien ce qu’il y a de pis au monde..... il me fera perdre ma place. Ah! si je n’avais pas peur d’être empoisonné comme un chien par Jacques Collin, qui le ferait, je dirais tout au duc; mais, dans ce bas monde, chacun son écot! je ne veux payer pour personne. Que le duc s’arrange avec Jacques, je vais me coucher. Du bruit? la duchesse se lève. Que veut-elle?...
Tâchons d’écouter. SCÈNE VII. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, =seule=. Où cacher l’acte de naissance de mon fils?... =(Elle lit.)= «Valence... juillet 1793...» Ville de malheur pour moi! Fernand est bien né sept mois après mon mariage, par une de ces fatalités qui justifient d’infâmes accusations! Je vais prier ma tante de garder cet acte sur elle jusqu’à ce que je le dépose en lieu de sûreté. Chez moi, le duc ferait tout fouiller en mon absence, il dispose de la police à son gré. On n’a rien à refuser à un homme en faveur.
Si Joseph me voyait à cette heure allant chez mademoiselle de Vaudrey, tout l’hôtel en causerait. Ah! seule au monde, seule contre tous, toujours prisonnière chez moi! SCÈNE VIII. LA DUCHESSE DE MONTSOREL, MADEMOISELLE DE VAUDREY. LA DUCHESSE. Il ne vous est donc pas plus possible qu’à moi de dormir? MADEMOISELLE DE VAUDREY. Louise! mon enfant, si je reviens, c’est pour dissiper un rêve dont le réveil sera funeste.
Je regarde comme un devoir de vous arracher à des pensées folles. Plus j’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, plus vous avez excité ma compassion. Je dois vous dire une cruelle vérité: le duc a certainement jeté Fernand dans une situation si précaire, qu’il lui est impossible de se retrouver dans le monde où vous êtes. Le jeune homme que vous avez vu n’est point votre fils. LA DUCHESSE. Ah! vous ne connaissez pas Fernand! Moi, je le connais: en quelque lieu qu’il soit, sa vie agite ma vie. Je l’ai vu mille fois...
MADEMOISELLE DE VAUDREY. En rêve! LA DUCHESSE. Fernand a dans les veines le sang des Montsorel et des Vaudrey. La place qu’il aurait tenue de sa naissance, il a su la conquérir; partout où il se trouve, on lui cède. S’il a commencé par être soldat, il est aujourd’hui colonel. Mon fils est fier, il est beau, on l’aime! Je suis sûre, moi, qu’il est aimé.
Ne me dites pas non, ma tante, Fernand existe; autrement, le duc aurait manqué à sa foi de gentilhomme, et il met à un trop haut prix les vertus de sa race pour les démentir. MADEMOISELLE DE VAUDREY. L’honneur et la vengeance du mari ne lui étaient-ils pas plus chers que la loyauté du gentilhomme? LA DUCHESSE. Ah! vous me glacez. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Louise, vous le savez, l’orgueil de leur race est héréditaire chez les Montsorel, comme l’esprit chez les Mortemart. LA DUCHESSE.
Je ne le sais que trop! Le doute sur la légitimité de son enfant l’a rendu fou. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Non. Le duc a le cœur ardent et la tête froide: en ce qui touche les sentiments par lesquels ils vivent, les hommes de cette trempe vont vite dans l’exécution de ce qu’ils ont conçu. LA DUCHESSE. Mais, ma tante, vous savez pourtant à quel prix il m’a vendu la vie de Fernand? Ne l’ai-je pas assez chèrement payée pour n’avoir aucune crainte sur ses jours?
Persister à soutenir que je n’étais pas coupable, c’était le vouer à une mort certaine: j’ai livré mon honneur pour sauver mon fils. Toutes les mères en eussent fait autant! Vous gardiez ici mes biens, j’étais seule en pays étranger en proie à la faiblesse, à la fièvre, sans conseils, j’ai perdu la tête; car, depuis, je me suis dit qu’il n’aurait pas exécuté ses menaces. En faisant un pareil sacrifice, je savais que Fernand serait pauvre et abandonné, sans nom, dans un pays inconnu; mais je savais aussi qu’il vivrait, et qu’un jour je le retrouverais, dussé-je pour cela remuer le monde entier! J’étais si joyeuse en rentrant, que j’ai oublié de vous donner l’acte de naissance de Fernand, que l’ambassadrice d’Espagne m’a enfin obtenu: portez-le sur vous jusqu’à ce qu’il soit entre les mains de notre directeur. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Le duc doit savoir déjà les démarches que vous avez faites, et malheur à votre fils! Depuis son retour il s’est mis à travailler, il travaille encore.
LA DUCHESSE. Si je secoue l’opprobre dont il a essayé de me couvrir, si je renonce à pleurer dans le silence, ne croyez pas que rien puisse me faire plier. Je ne suis plus en Espagne ni en Angleterre, livrée à un diplomate rusé comme un tigre, qui, pendant toute l’émigration, a guetté mes regards, mes gestes, mes paroles et mon silence, qui lisait ma pensée jusque dans les derniers replis de mon cœur; qui m’entourait de son invisible espionnage comme d’un réseau de fer; qui avait fait de chacun de mes domestiques un geôlier incorruptible, et qui me tenait prisonnière dans la plus horrible de toutes les prisons, une maison ouverte! Je suis en France, je vous ai retrouvée, j’ai ma charge à la cour, j’y puis parler: je saurai ce qu’est devenu le vicomte de Langeac, je prouverai que, depuis le 10 août, il ne nous a pas été possible de nous voir, je dirai au roi le crime commis par un père sur l’héritier de deux grandes maisons. Je suis femme, je suis duchesse de Montsorel, je suis mère! nous sommes riches, nous avons un vertueux prêtre pour conseil et le bon droit pour nous, et si j’ai demandé l’acte de naissance de mon fils... SCÈNE IX. =LES MÊMES=, LE DUC. =Il est entré pendant que la duchesse prononçait les dernières paroles.= LE DUC. C’est pour me le remettre, Madame. LA DUCHESSE.
Depuis quand, Monsieur, entrez-vous chez moi sans vous faire annoncer et sans ma permission? LE DUC. Depuis que vous manquez à nos conventions, Madame; vous aviez juré de ne faire aucune démarche pour retrouver ce..... votre fils..... A cette condition seulement j’ai promis de le laisser vivre. LA DUCHESSE. Et n’y a-t-il pas plus d’honneur à trahir un pareil serment qu’à tenir tous les autres? LE DUC. Nous sommes dès lors déliés tous deux de nos engagements.
LA DUCHESSE. Avez-vous respecté les vôtres jusqu’à ce jour? LE DUC. Oui, Madame. LA DUCHESSE. Vous l’entendez, ma tante, et vous témoignerez de ceci. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Mais, Monsieur, n’avez-vous jamais pensé que Louise est innocente?
LE DUC. Mademoiselle de Vaudrey, vous devez le croire, vous! Et que ne donnerai-je pas pour avoir cette opinion? Madame a eu vingt ans pour me prouver son innocence. LA DUCHESSE. Depuis vingt ans, vous frappez sur mon cœur, sans pitié, sans relâche. Vous n’étiez pas un juge, vous êtes un bourreau. LE DUC.
Madame, si vous ne me remettez cet acte, votre Fernand aura tout à craindre. A peine rentrée en France, vous vous êtes procuré cette pièce, vous voulez vous en faire une arme contre moi. Vous voulez donner à votre fils un nom et une fortune qui ne lui appartiennent pas; vous voulez le faire entrer dans une famille où la race a été conservée pure jusqu’à moi par des femmes sans tache, une famille qui ne compte pas une mésalliance... LA DUCHESSE. Et que votre fils Albert continuera dignement. LE DUC. Imprudente! vous excitez de terribles souvenirs. Et ce dernier mot me dit assez que vous ne reculerez pas devant un scandale qui nous couvrira tous de honte.
Irons-nous dérouler devant les tribunaux un passé qui ne me laisse pas sans reproche, mais où vous êtes infâme? =(Il se tourne vers mademoiselle de Vaudrey.)= Elle ne vous a sans doute pas tout dit, ma tante? Elle aimait le vicomte de Langeac, je le savais, je respectais cet amour, j’étais si jeune! Le vicomte vint à moi: sans espoir de fortune, le dernier des enfants de sa maison, il prétendit renoncer à Louise de Vaudrey pour elle-même. Confiant dans leur mutuelle noblesse, je l’accepte pure de ses mains. Ah! j’aurais donné ma vie pour lui, je l’ai prouvé. Le misérable fait, au 10 août, des prodiges de valeur qui le signalent à la rage du peuple; je le confie à l’un de mes gens; il est découvert, mis à l’Abbaye. Quand je le sais là, tout l’or destiné à notre fuite, je le donne à ce Boulard, que je décide à se mêler aux septembriseurs pour arracher le vicomte à la mort, je le sauve! =(A madame de Montsorel.)= Et il a bien payé sa dette, n’est ce pas madame? Jeune, ivre d’amour, violent, je n’ai pas écrasé cet enfant!
Vous me récompensez aujourd’hui de ma pitié comme votre amant m’a récompensé de ma confiance. Eh bien! voici les choses au point où elles en étaient, il y a vingt ans—moins la pitié. Et je vous dirai comme autrefois: Oubliez votre fils, il vivra. MADEMOISELLE DE VAUDREY. Et ses souffrances pendant vingt ans, ne les comptez-vous pour rien? LE DUC. La grandeur du repentir accuse la grandeur de la faute. LA DUCHESSE.
Ah! si vous prenez mes douleurs pour des remords, je vous crierai pour la seconde fois: je suis innocente! Non, Monsieur, Langeac n’a pas trahi votre confiance; il n’allait pas mourir seulement pour son roi, et depuis le jour fatal où il me fit ses adieux en renonçant à moi, je ne l’ai jamais revu. LE DUC. Vous avez acheté la vie de votre fils en me disant le contraire. LA DUCHESSE. Un marché conseillé par la terreur peut-il compter pour un aveu? LE DUC. Me donnez-vous cet acte de naissance?
LA DUCHESSE. Je ne l’ai plus. LE DUC. Je ne réponds plus de votre fils, Madame. LA DUCHESSE. Avez-vous bien pesé cette menace? LE DUC. Vous devez me connaître.
LA DUCHESSE. Mais vous ne me connaissez pas, vous! Vous ne répondez plus de mon fils? eh bien! prenez garde au vôtre. Albert me répond des jours de Fernand. Si vous surveillez mes démarches, je ferai surveiller les vôtres; si vous avez la police du royaume, moi, j’aurai mon adresse et le secours de Dieu! Si vous portez un coup à Fernand, craignez pour Albert. Blessure pour blessure! Allez!
LE DUC. Vous êtes chez vous, Madame, je me suis oublié. Daignez m’excuser, j’ai tort. LA DUCHESSE. Vous êtes plus gentilhomme que votre fils; quand il s’emporte, il ne s’excuse pas, lui! LE DUC, =à part=. Sa résignation jusqu’à ce jour était-elle de la ruse? Attendait-on le moment actuel?